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Full text of "Positivisme et catholicisme à propos de l'Action Française"

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JOHN  M.  KEUY  LIDDARY 


Donated  by 
The  Redemptorists  of 
the  Toronto  Province 

from  the  Library  Collection  of 
Holy  Redeemer  Collège,  Windsor 


University  of 
St.  Michaers  Collège,  Toronto 


JA.^.  "V^rvirvjtc^^ 


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HW.Y  REOEEMa;  LiBr;ARY,^ft£)SÛR 


^<^ 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2009  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/positivismeetcatOOIabe 


^lOTHEo? 

PB0Ï.T@BOr' 


Positivisme 


ET 


Catholicisme 


A  PROPOS  DE  «  V ACTION  FRANÇAISE  » 


Nihil  obstat 

H.  Lesètre 

Imprimatur 

Parisiis  die  21  Aprilis  19 il 

G.  Lefebvre 

V.  g. 


L.    LABERTHONNIERE 


Positivisme 


ET 


Catholicisme 


A  PROPOS  DE  a  L'ACTION  FRANÇAISE  n 


((  11  nous  est  impossible  d'en- 
trer dans  une  ligue  qui  n'a  pas 
pour  but  direct  le  triomphe  du 
nom  de  Jésus.  Nous  savons  bien 
que  l'ordre  européen  peut  être 
troublé,  mais  nous  ne  pouvons 
rien  y  faire,  si  ce  n'est  de  confes- 
ser le  nom  de  Jésus  et  de  nous 
faire  massacrer  pour  lui.  » 

Réponse  à  l'offre  d'alliance  faite 
par  A.  Comle  à  la  Compagnie  de 
Jésus. 


PARIS 

BLOUD    ET    Gie,     ÉDITEURS 

7,    PLACE   SAINT-SULPIGE,    7 

1911  '<$f' 


Tous  droits  réservés. 


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H«.YRE»EE)iERLIBRARY,  WINDSOR 


AVANT-PROPOS 


Quelques  mots  d'explication  sont  néces- 
saires pour  situer  les  pages  qui  suivent. 
M.  Pedro  Descoqs  avait  publié  dans  les  Etudes 
(20  juillet,  5  août,  5  septembre,  5  et  20  dé- 
cembre 1909)  une  série  d'articles  sous  ce 
titre  :  A  trcwers  ï œuvre  de  M.  Mourras  :  essai 
critiçue^Cei  essai  critique  était, sinon  une  apo- 
logie directe  de  YActio?i  française^  du  moins 
une  apologie  détournée,  et  en  tous  cas  une 
interprétation  si  bienveillante  de  ses  doctri- 
nes et  de  son  attitude  queTauteur  aboutissait 
à  conclure  qu'une  alliance  des  catholiques 
avec  ce  nouveau  positivisme  était  légitime 
et  en  principe  devait  être  féconde.  Dans  la 
Revue  des  i^evues  des  Annales  de  philosophie 
chré tienne, no\x^  avions  cité  quelques  passages 
de  ces  articles  et  nous  en  avions  signalé  le  ca- 
ractère et  les  tendances  par  quelques  brèves 
observations.  Ces  observations,  M.  Descoqs 


6  AVANT- PROPOS 

n'avait  pas  cru  d'abord  devoir  les  relever. 
Mais  sur  ces  entrefaites  les  Annales  de  philo- 
Sophie  chrétienne  publièrent  à  leur  tour,  sous 
la  signature  de  Testis,  une  autre  série  d'arli- 
cles  à  propos  de  La  Semaine  sociale  de  Bor- 
deaux K  Dans  un  de  ces  articles,  après  les 
critiques  qu'il  avait  adressées  àMM. Fontaine, 
Barbier,etc.,J(?<9/w  ajoutait  quelques  citations 
et  quelques  jugements  empruntés  à  M.  Des- 
coqs et  relatifs  kV  Action  française,  pour  ache- 
ver de  montrer  où  tendait  ce  qu'il  a  appelé 
le  Monophorisme  extînnséciste  :  —  erreur  qui 
consiste  à  supposer  que,  dans  Tordre  surna- 
turel, tout  se  fait  chez  l'homme  par  apport 
venu  de  l'extérieur  et  est  reçu  passivement, 
sans  coopération  du  dedans, et  qui  s'oppose  à 
l'erreur^non  moins  hm^^i^, an  Monophorisme 
intrinséciste  d'après  laquelle  on  considère,  au 
contraire,  que  l'homme  tire  tout  de  lui-même 
par  spontanéité  absolue  et  sans  avoir  rien  à 
recevoir  du  dehors.  M.  Descoqs  intervint 
alors.  Et  dans  une  longue  lettre  qu'il  adressa 
aux  A  nnales  de  philosophie  chrétienne^  il  en- 
1.  D'octobre  1909  à  avril  1910. 


AVANT- PROPOS  7 

treprit  de  justifier  et  sa  sympathie  pour 
V Action  française  et  son  projet  d'alliance. 
Et  en  même  temps  que  par  cette  lettre  il  dé- 
fendait contre  Testis  ce  qu'il  prétendait  d'au- 
tre part  n'avoir  pas  soutenu^  il  profitait  de 
l'occasion  pour  relever  les  observations  dont 
les  ii?2n«/^^  avaient  auparavant  accompagné 
les  citations  de  ses  articles.  Testis  répondit 
de  son  côté  et  je  répondis  du  mien.  La  lettre 
et  les  réponses  parurent  ensemble  dans  le 
numéro  de  juin  J910  des  Annales  de  philoso- 
phie chrétienne. 

C'est  la  réponse  que  j'ai  faite  pour  mon 
compte  que  je  me  suis  décidé  à  publier  de 
nouveau.  J'en  ai  amélioré  du  mieux  que  j'ai 
pu  la  rédaction  qui  avait  été  trop  hâtive.  Mais 
les  corrections  ou  adjonctions  que  j'ai  cru 
devoir  y  introduire  ne  portent  strictement 
que  sur  des  détails. Je  la  fais  suivre  ici,  en  ap- 
pendice,dequelquespagestirées  de  la  réponse 
de  Testis  et  qui  complètent,  sur  un  point  de 
première  importance,  ce  que  j'ai  dit  (Cf.  Ap- 
pendice 1). 

Mais  si  j'ai  consenti  à  reprendre  ces   pa- 


8  AVANT-PROPOS 

ges,  en   leur   laissant   leur   forme    polémi- 
que qui  s'explique  par  les  circonstances  d'où 
elles  sont  nées,  je  tiens  à  déclarer  que  c'est 
sur  des  instances  nombreuses   et  réitérées 
qui  me  sont  venues  des  côtés  les  plus  divers. 
On  a  pensé  qu'elles  pourraient  contribuer 
à  soulager  certaines   consciences  et   à    en 
éclairer   d'autres.  Le   cas   de   M.  Descoqs, 
pris  sur  le  fait,  —  et  M.  Descoqs  n'est-il  pas 
légion  à  l'heure  actuelle  ?  — montre  com- 
ment  le  souci  de  faire  triompher  la  reli- 
gion terrestrement  et   temporellement,   en 
la  mêlant  à  la  politique  des  partis,  ne  réus- 
sit qu'à  en  faire  perdre  le  sens  par  une  dé- 
naturation  profonde,  Et  si  c'est  là  un  mal, 
et  si  ce  mal,  pour  être  souvent  inconscient 
et  ne  pas  toujours   aller  jusqu'au   bout  de 
lui-même,   n'en  produit  pas  moins  des  con- 
séquences désastreuses,  n'est-ce  pas  le  de- 
voir en  effet  de  ceux  qui  en  souffrent  et  qui 
en  gémissent  de  le  signaler  le  plus  haut  qu'ils 
peuvent,    au   risque   d'ameuter  contre  eux 
d'implacables  colères  ? 

Paris,  le  10  décembre  1910. 


AVANT- PROPOS  Q 

V.  S.  —  L'impression  de  ce  livre  était  com- 
mencée et  l'avant-propos  qui  précède  était 
écrit,  quand  les  articles  de  M.  Descoqs  ont  pa- 
ru en  volume  à  la  librairie  Beauchesne,  sous 
ce  titre  :  A  travers  lœiivre  de  M.  Maiirras, 
C'était  une  raison  de  plus  de  persister  dans  mon 
dessein.  M.  Descoqs  en  reprenant  ses  articles, 
après  les  avoir  plus  ou  moins  modifiés,  n'a  pas 
manqué  d'y  ajouter  de  longues  réponses  àTestis 
et  à  moi.  Ces  réponses  laissent  encore  mieux 
voir  que  le  reste  à  quelle  conception  du  catho- 
licisme ii  se  réfère  pour  sympathiser  avecT^lc- 
tion  française  et  légitimer  son  projet  d'Alliance. 
J'ai  cru  bon,  pour  faire  face  à  ses  critiques  et  à 
ses  accusations,  de  porter  la  discussion  sur  cette 
conception  même.  N'était-ce  pas  le  meilleur 
moyen  d'éclairer  la  situation  que  de  la  faire 
voir  de  plus  haut  que  les  contingences  du  mo- 
ment? Mais,  du  mèaie  coup,  ce  que  j'avais  écrit 
d'abord  se  trouvait  être  la  première  partie  d'un 
tout  dont  cette  discussion,  qui  s'y  ajoutait  na- 
turellement, devenait  la  seconde.  Et  c'est  ce 
tout  que  finalement  je  présente  ici. 

Indépendamment  de  ce  que  je  dois  dire  de 
l'attitude  et  des  idées  de  M.  Descoqs,  il  m'est 
impossible  de  ne  pas  faire  remarquer  au  moins 


lO  AVANT-PROPOS 

qu'il  joue  de  malheur  avec  les  circonstances. 
C'est  au  moment  où  «  ces  Messieurs  de  V Action 
française  »,  par  la  brutalité  de  leurs  gestes  et 
la  grossièreté  de  leur  langage,  par  la  mise  en 
pratique  de  leur  positivisme  athée  qui  ne  croit 
qu'à  la  force,  viennent  d'obliger  le  duc  d'Orléans 
à  désolidariser  sa  cause  d'avec  la  leur,  qu'il 
entreprend  de  mettre  les  catholiques  à  leur  re- 
morque pour  faire  triompher  TEglise  dans  la 
société.  C'est  au  moment  oiî  ces  esthètes,  qui 
ne  parlaient  que  de  «  mesure  »  et  d'  «  harmo- 
nie »,  sont  manifestement  tombés,  pour  em- 
ployer leur  langage,  dans  «  la  frénésie  toute 
pure  »,  qu'il  ose  nous  les  présenter  comme  les 
porte-parole  de  la  tradition  et  de  la  raison,  et 
nous  dire  son  admiration  pour  leur  «  robuste 
santé  intellectuelle  »  ^  C'est  au  moment  oiices 
individualistes  sans  frein  proclament  qu'ils  ne 
tiennent  de  «  personne  de  vivant  »  leur  «  poste 
de  combat  »  -,  au  moment  oij  ils  s'écrient  à 
leur  tour  que  la  révolte  est  le  plus  sacré  des 

1.  Préface,  p.  X. 

2.  Extrait  d'une  sorte  de  met  d'ordre  que  V Action 
française  publie  tous  les  jours  depuis  plusieurs  mois, 
et  où  l'on  prétend  ne  relever  que  des  «  Français  qui 
sont  morts  »  et  des  «  Français  à  naître  )>.  A  cela  près 


AVA?<T-PROPOS  I  I 

devoirs  %  que  M.  Descoqs  veut  nous  faire  voir 
en  eux  les  vrais  adversaires  de  «  l'individua- 
lisme révolutionnaire  »  -.  Je  pense  que  lui- 
même  ne  saurait  s'empêcher  de  savourer  l'iro- 
nie de  la  coïncidence. 

Mais  s'il  ne  s'était  agi  que  de  signaler  une 
méprise  et  une  mésaventure  que  les  événements 
se  chargent  de  réduire  à  leur  juste  mesure,  il 
n'y  aurait  même  pas  eu  lieu  de  s'y  arrêter.  Seu- 
lement méprise  et  mésaventure  ici,  comme 
dans  une  foule  d'autres  cas,  viennent  d'une 
source  qui  ne  semble  pas  vouloir  s'épuiser.  On 
escompte  «  les  moyens  »  de  M.  Maurras  comme 
on  escompta  naguère  a  le  sabre  »  de  Boulanger, 
«  les  révélations  »  de  Léo  Taxil,  «  les  scandales  » 
d'une  ((  affaire  »  quelconque,  et  comme  on  es- 

on  se  proclame  plus  obéissant  que  jamais.  Et,  en  atten- 
dant, le  paradoxe  de  ces  »  Messieurs  »  s'achève  :  catho- 
liques sans  Dieu,  les  voilà  maintenant  royalistes  sans 
roi. 

1.  «  Après  les  raisons,  la  gaule  !  Nous  nous  sommes 
justifiés, .  ..Des  arguments, vous  en  avez  dit  assez, assez... 
Tout  le  monde  comprend  la  ne'cessité  de  la  désobéis- 
sance, nécessité  de  salut  public,  acte  de  légitime  dé- 
fense patriotique,  non  contre  le  Roi,  mais  contre  les 
conseillers  indignes  »  [L'Action  française^  20  décembre 
1910). 

2.  Préface  y  p.  IX-X. 


1 2  AVA>T-PROPOS 

comptera  de.Qiain  autre  chose  du  môme  genre. 
C'est  toujours  le  coup  qu'on  attend,  le  secours 
extérieur  et  matériel  pour  établir  «  le  règne  de 
Dieu  )).  Et,  par  un  manque  de  foi  d'autant  plus 
navrant  peut-être  qu'il  se  dissimule  sous  des 
revendications  intransigeantes  d'orthodoxie, on 
oublie  toujours  que  «  le  rè^ne  de  Dieu  »  ne 
s'établit  point  de  la  sorte,  et  qu'à  vouloir  l'éta- 
blir de  la  sorte  on  le  matérialise  en  tendant  à 
mettre  à  la  place  «  un  règne  de  l'homme  ».  Et 
si  le  danger  n'est  pas  nans  l'entreprise  particu- 
lière et  momentanée  del'Actioîi  française,  c'est 
là   qu'est  le  danger. 

Paris,  le  6  Jévrier  1911. 


POSITIVISME  ET  CATHOLICISME 


PREMIÈRE  PARTIE 

PROPOSITION  D  ALLIANCE  ENTRE  LE  CATHO- 
LICISME ET  LE  POSITIVISME 

«  Nul  n'est  plus  catholique, 
j'allais  écrire,  n'est  aussi  catho- 
lique que  cet  athée  agressif, 
connu  sous  le  nom  de  Charles 
Maurras  » . 
Abbé  Delfour.  V  Universilé  calho- 
iqiie,  15  août  1910. 

Il  «  na  rien  de  plus  à  cœur 
que  de  faire  triompher  l'Eglise, 
sinon  dans  les  âmes,  du  moins 
dans  la  société  ». 

P.  Descoqs,  Eludes,  5  septembre 
1909. 

On  sait  que  jadis  Auguste  Comte  entreprit 
de  contracter  une  alliance  avec  la  Compagnie 
de  Jésus  K  Sa  pensée  était  d'obtenir  le  con- 
cours du  catholicisme  pour  l'organisation  posi- 
tiviste de  l'humanité.  Personne  alors,  bien  en- 

1.  Les  documents  relatifs  à  l'entrevue  de  M.  Sabatier, 
disciple  d'Auguste  Comte  et  son  mandataire,  avec  les 
.jésuites  de  Rome,  se  trouvent  dans  la  Revue  occidentale 
du  i«^  juillet  1886  ^Cf.  Appendice  II). 


I4  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

tendu,  n'avait  songé  à  prendre  cette  avance  au 
sérieux.  Il  semble  que  les  temps  soient  consi- 
dérablement changés.  M.  Pedro  Descoqs  a  jugé 
pour  sa  part  que  le  moment  d'une  telle  alliance 
était  venu. 

Le  positivisme  qu'ilaenface  de  lui  n  est  plus, 
il  est  vrai,  celui  d'Auguste  Comte,  mais  celui 
de  M.  Maurras  et  de  ses  disciples.  Toutefois, 
comme  nous  Talions  voir,  ce  n'est  sans  doute 
pas  ce  qui  rend  l'alliance  plus  facile  ni  plus 
acceptable  :  car  le  positivisme  de  M.  Maurras  est 
assurément  d'ordre  très  inférieur,  et  combien 
pauvre  et  combien  simpliste,  pour  ne  rien  dire 
encore  de  plus,  à  côté  du  vaste  système  qui 
aboutit  à  la  religion  de  l'Humanité.  Mais  si  la 
démarche  de  M.  Descoqs  n'en  est  que  plus  dé- 
concertante, elle  n'en  est  aussi  que  plus  signi- 
ficative. 

Il  n'est  du  reste  pas  seul  à  marcher  dans  cette 
voie.  D'autres  l'ont  précédé  depuis  longtemps, 
prêtres  et  lidèles,  qui,  tout  en  prétendant  pro- 
fesser et  pratiquer  un  catholicisme  intégral, 
combattent  maintenant  dans  les  rangs  de  VAc- 
iion  française  ;  seulement  personne  que  nous 
sachions  n'avait  tenté  de  faire  la  théorie  de 
cette  alliance  pour  la  justifier  aux  yeux  de  Tor- 


PROPOSITION    D  ALLIANCE  10 

thodoxie.  On  supposait  sans  doute  qu'elle  n'a- 
vait pas  besoin  d'autre  justification  que  la  fin 
même  qu'on  poursuivait  par  elle.  «  Nous  rap- 
pelons en  le  de'plorant,  disait  la  Vérité  fran- 
çaise, que  M.  Maurras  ne  compte  pas  parmi  les 
croyants  catholiques.  Cependant  le  combat 
qu'il  livre  pour  l'Eglise,  parallèlement  et  en 
union  avec  sa  campagne  monarchique,  mérite 
d'être  loué  et  suivi  de  tous  les  catholiques  fran- 
çais ^  Rien  n'est  plus  orthodoxe  que  le  plan  de 
ce  combat,  ni  si  rigoureux  que  sa  conduite  ».  - 
Et  en  même  temps  que  se  formulaient  ainsi 
des  adhésions  explicites  et  chaleureuses  ou  que 
se  manifestaient  des  sympathies  plus  ou  moins 
discrètes,  spontanément  aussi  s'organisait  toute 
une  complicité  du  silence  qui  a  permis  à  V Ac- 
tion française  décroître,  pourrions-nous  dire, 
à  Tombre  de  Tautel  ^ 

1.  Il  faut  noter  que  tout  combat  livré  pour  l'Eghse, 
mais  qui  n'est  pas  en  «  union  avec  une  campagne 
monarchique  »,  ne  manque  jamais,  par  une  logique 
admirable,  d'être  déclaré  hétérodoxe,  comme  mêlant 
la  politique  et  la  religion. 

2.  La  Vérité  française,  19  décembre  1906. 

3.  Ni  l'article  de  M.  Fidao  dans  Le  Correspondant,  ni 
les  articles  de  M.  Vialatoux  dans  La  Chronique  du  Sud- 
Est,  ni  le  livre  de  M.  Lugan  qui  produit  au  moins  tant 
de  textes  capables  d'offenser  les  oreilles  pies  et  même 


l6  PROPOSITION    d'alliance 

Néanmoins,  M.  Descoqs  a   cru  qu'il  y  avait 
plus  à  faire.  Et  dans  une  longue  série  d'ar- 
ticles \  il  a  cherché  à  montrer  quel  est,  selon 
lui,  le  vrai  sens  du  positivisme  de  M.  Maurras 
pour  conclure  à  son  tour,  mais  alors  en  pleine 
connaissance  de  cause,  qu'il    est  légitime  de 
s'allier  avec    lui  pour   défendre    l'Eglise.    Et 
loin  d'avoir  été  ébranlé  par  les  critiques  qui 
lui  avaient  été    adressées  ',  —   soutenu   sans 
doute    aussi    par  les  encouragements  qu'il  a 
reçus  — ,il  en  a  pris  occasion  pour  exprimer  de 
nouveau  sa  manière  de  voir  en  la  confirmant 
par  de  nouvelles  considérations  ^  Il  nous  amis 
ainsi  en  demeure  d'en  avoir  le  cœur  net.  Nous 
allons  tâcher  d'en  avoir  le  cœur  net. 

les  oreilles  qui  ne  sont  pas  pies  du  tout,  n'y  ont  rien 
fait.  11  n'y  a  plus  personne  parmi  nous,  ou  du  moins 
nous  ne  connaissons  plus  personne,  qui  n'ait  été  accusé 
de  modernisme,  excepté  M.  Maurras  et  ses  disciples. 

1.  Cf.  Etudes,  20  juillet,  5  août,  5  septembre,  5  et 
20  décembre  1909  :  A  travers  l'œuvre  de  M.  Maurras; 
essai  critique. 

2.  Cf.  Annales  de  philosophie  chrétienne,  octobre  1909, 
p.  106-108  ;  janvier  1910,  p.  444  ;  et  mars  1910,  p.  571 
et  suivantes. 

3.  Cf.  Annales,  juin  1910  :  «Le  monophorisme  et  l'Ac- 
tion française  »,  par  Pedro  Descoqs. 


CHAPITRE  PREMIER 


LES    BASES    DE    L  ALLIANCE. 


Accordons  d'abord  à  M.  Descoqs, aussi  large- 
ment et  aussi  catégoriquement  qu'il  voudra, 
que,  pour  s'allier  avec  M.  Maurras  et  ses  dis- 
ciples,   il  ne  pactise  nullement  avec  leur  in- 
croyance, au  moins  en  théorie.  lia  pris  toutes 
les  précautions  et  fait  toutes  les  réserves  pos- 
sibles pour  qu'on  ne  l'en  accuse  pas.  Bien  plus, 
il  a  réfuté  cette  incroyance  et  montré  que  spé- 
culativement  il  est  impossible  de  s'en  tenir  au 
positivisme.  Aussi  nous  n'avons  ni  dit  ni  insi- 
nué, et  nous  ne   dirons  ni  n'insinuerons  d'au- 
cune façon  qu'il  professe  pour  son  compte  le  «  li- 
beitinage  »  de  MM.  Maurras,  Rebell,  Lasser- 
re,  Moreau,Vaugeois,  etc.   Et  pas  plus  qu'il  ne 
le  professe  [)Our  lui,  il  ne  trouve  bon  que  ceux- 
ci  le  professent  pour  eux,  puisque,  encore  une 
fois,  il  le  réfute  et  le  repousse.  Seulement  nous 
constatons  qu'il  s'en  accommode, en  ce  sens  que 


i8  PROPOSITION  d'alliance 

ce  «libertinage  »  ne  lui  parait  pas  être  un  empê- 
chement insurmontable  à  s'allier  avec  ceux  qui 
le  professent.  Et  cela,  non  pas  en  vue  de  tels  ou 
tels  résultats  particuliers  à  obtenir,  comme 
seraient  par  exemple  ceux  qu'on  attendrait 
d'une  lutte  en  commun  contre  la  tuberculose  et 
l'alcoolisme  ou  de  l'exploitation  d'une  affaire 
industrielle,  mais  en  vue  de  cette  fin  suprême  : 
«  faire  triompher  l'Eglise,  sinon  dans  les  âmes 
du  moins  dans  la  société  ^  ». 

Or  personne  ne  contestera,  et  M.  Descoqs 
moins  que  personne,  que  tout  l'objet  de  ses 
articles,  comme  tout  l'objet  de  la  réponse  qu'il 
nous  a  adressée,  ce  soit  d'établir  la  légitimité 
d'une  alliance  avec  M.  Maurras  pour  une  telle 
fin,  et  non  seulement  d'en  établir  la  légitimité, 
mais  d'en  montrer  la  fécondité  ;  et  il  faudrait 
même  dire  la  nécessité,  puisque, à  ses  yeux, -ce 
que  nous  pouvons  obtenir  par  elle  est  '(  une 
condition  souverainement  efficace  pour  hâter 
dans  les  âmes  l'instauration  du  royaume  du 
Christ  »  '.  Nous  ne  lui  avons  pas  attribué,  nous 
ne  lui  attribuons  pas  autre  chose.  Et  en  vérité 

1.  Cf.  Etudes,  5  septembre  1909,  p.  624. 

2.  Cf.  Annales  de  philosophie  chrétienne  y  juin  1910, 
p.  248. 


LES    BASES    DE    l'aLLIANGE  IQ 

nous  trouvons  que  c'est  plus  que  suffisant.  Et 
ce  que  nous  lui  disons,  c'est  que  pour  se  l'attri- 
buer à  lui-même  il  faut  qu'il  ne  sache  sans 
doute  pas  ce  qu'il  s'attribue.  iNéanmoins,  il  en 
a  bien  tout  de  même  quelque  peu  le  sentiment, 
puisque,  non  content  de  se  désolidariser  d'avec 
l'incrédulité  des  hommes  de  V Action  française, 
il  marque  en  outre,  et  avec  insistance,  le  danger 
que  leur  «  libertinage  »  peut  faire  courir  à  la 
jeunesse.  11  a  donc  soin  de  tout  prévoir.  Ne 
disons   point  par  conséquent   qu'il    est   pour 
M.  Maurras  et  ses  amis.  Non,  il  est  contre  ; 
mais  c'est  afin  d'être  pour,  et  surtout  d'être 
avec,  parce  qu'il  y  a  là  selon  lui  un  résultat  à 
obtenir,  un  profit  à  tirer  pour  la  cause  catho- 
lique elle-même. 


Qu'on  puisse  en  tirer  profit,  qui  donc,  pense 
M .  Descoqs,  aurait  le  droit  d'en  douter  après  les 
déclarations  si  ardentes  et  si  loyales  de  M. Maur- 
ras et  de  ses  disciples  ?  Ce  qu'ils  veulent,  ce 
qu'ils  ont  à  cœur,  n'est-ce  pas  justement  le 
triomphe  de  l'Eglise  ?  Et  non  pas  d'une  Eglise 
quelconque,  ou  d'une  Eglise  amoindrie  dans 


20  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

son  armature,  mais  de  l'Eglise  catholique,  de 
l'Eglise  romaine  avec  la  belle  intransigeance  de 
ceux  qui  ne  la  conçoivent  qu'armée  de  l'Inqui- 
sition et  ayant  aussi  à  sa  disposition  sans  doute 
les  bûchers  ou  quelque  chose  d'équivalent, 
puisque  pour  obtenir  «  l'unité  des  consciences  » 
M.  Maurras  juge  que  ce  ne  serait  pas  trop  de  la 
pyyer  «  de  temps  en  temps  de  quelques  larmes 
accompagnées  de  cris,  même  d'un  peu  de  sang 
versé  ^  ». C'est  qu'iln'est  pas  catholique  à  moitié, 
il  est  ((  catholique  jusqu'aux  moelles  »,  comme 
on  disait  un  jour  dans  la  Croix  ;  et  il  n'y  a  que 
le  catholicisme  qu'il  u  mette  en  compte  » 
comme  nous  dit  à  son  tour  M.  Descoqs  '-.  Son 

1.  Le  Chemin  de  Paradis,  p.  XXIV. 

2.  Cf.  Annales  de  philosophie  chrétienne,  juin  1910, 
p  251.  — Et  d'autres,  qui  se  montrent  ordinairement 
plus  que  chatouilleux  quand  il  s'agit  d'orthodoxie, 
ajoutent  leur  note  à  ce  concert  de  louanges.  C'est  ainsi 
que  dans  la  Revue  Augustinienne  (15  mai  1910,  p.  612), 
on  accueille  avec  empressement  «  le  langage  nerveux 
d'un  écrivain  de  race,  doublé  d'un  philosophe  puissant 
et  de  franc  lignage,  quoique  souvent  sujet  à  critique  ». 
Mais  nul  n'égale  M.  l'abbé  Delfour  dans  l'admiration. 
Ecoutez  plutôt  :  «  Que  M.  Maurras  réussisse  ou  qu'il 
échoue,  il  laissera  un  grand  nom,—  le  plus  grand  dans 
l'histoire  de  la  presse  en  ce  dernier  quart  de  siècle.  »  On 
ne  saurait  imaginer  d'orthodoxie  plus  pure,  à  ce  point 


LES    BASES    DE    l' ALLIANCE  21 

positivisme  même  ne  l'amène-t-il  pas  «  à  ne 
jamais  contredire  l'Eglise  sur  le  terrain  de  l'ac- 
tion en  quelque  point  que  ce  soit  »  ^  ?  Et  sans 
doute  que,  pour  se  mettre  tout  à  fait  en  règle, 
ce  serviteur  si  admirablement  dévoué  de 
l'Eglise  a  obtenu  d'elle  la  dispense  de  Vassen- 
timent  intérieur  à  sa  doctrine.  Afin  de  nous 
rassurer  complètement,  M.  Descoqs  aurait  bien 
dû  nous  renseigner  là-dessus. 

Et  quant  à  lui,  le  logicien  sec  et  dur  pour  qui 
l'art  de  penser  se  ramène  à  l'art  de  combiner  des 

que  u  toutes  les  formules  originales  et  vivantes  mises 
en  circulation  par  M.Maurras,  vous  les  trouverez  dans 
le  Syllabus  et  dans  les  encycliques  de  Grégoire  XVI,  de 
Pie  IX,  de  Le'on  XIII  et  de  Pie  X.  Nul  n'est  plus  catholi- 
que, j'allais  écrire,  n'est  aussi  catholique  que  cet  athée 
agressif  connu  sous  le  nom  de  Charles  Maurras  (c'est  nous 
qui  soulignons).  Pendant  que  de  très  pieux  catholiques 
usent  d'e'pithètes  parlementaires,  constitutionnelles  et 
libérales,  lui,  il  introduit  la  haute  et  pure  théologie 
dans  la  politique.  Il  demande  pour  FEglise  de  France, 
non  pas  le  droit  commun,  mais  une  place  privilégie'e  ; 
il  condamne  le  suffrage  universel  ainsi  que  la  liberté 
de  la  presse  ;  il  estime  que  des  principes  de  89  décou- 
lent tous  les  malheurs  de  la  France.  M.  Maurras,  le 
plus  souvent,  se  contente  de  traduire  en  langue  pro- 
fane la  plus  haute  doctrine  politique  de  l'Eglise  »  {VI- 
niversité  catholique,  15  août  1910). 

1.  Cf.  Annales   de  philosophie  chrétienne,  juin   1910, 
p.  237, 


2  2  PROPOSITION    d'alliance 

concepts',  le  surhomme  nietzschéen  qui  plane 
par  delà  le  bien  et  par  delà  le  mal,  Griton  dont 
le  regard  «  plonge  où  la  vue  des  esclaves  ne 
peut  pénétrer  "  »,  il  devient  poète  sentimental 
pour  chanter  son  catholicisme,  pour  célébrer 
sa  «  romanité  tutélaire  ^  ».  Il  s'enthousiasme 
pour  le  Syllabus  et  ne  permet  pas  qu'on  l'édul- 
core  comme  l'ont  tenté  les  libéraux.  Les  juifs, 
les  protestants,  les  hérétiques  n'ont  pas  de 
pourfendeur  plus  décidé  que  ce  chevalier  de 
la  nouvelle  croisade  K  «  Ces  sectes,  dit-il,  ne 

1.  Trois  idées  politiques,  p.  68. 

2.  Le  Chemin  de  Paradis,  p.  283. 

3.  Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier  (p.  XXIV). 

4.  Il  est  bien  vrai  que  jadis  il  nous  a  fait  savoir  qu'il 
entendait  ne  jamais  être  de  ceux  qui  se  laissent  pren- 
dre au  jeu  des  ciioses  et  des  sentiments,  s'étant  attaché 
à  une  doctrine  qui  consiste  à  «■  concilier  dans  nos  cœurs 
le  démon  religieux  et  Je  voluptueux...,  en  un  mot  à 
créer  d'intérieures  harmonies  »,  selon  les  trois  modèles 
qui  se  trouvent  à  la  fin  du  livre  Le  Chemin  de  Paradis, 
où  il  a  mis  «  les  traits  d'uno  simple  et  pieuse  philoso- 
phie »  qui  (•  tous,  dit-il,  apparaîtront  à  la  longue  si  ma 
phrase  avait  longue  vie»  (Préface  passi'm,  p. V'-VII-XVl). 
Et  une  note  termine  le  volume  pour  dire  que  cette  <'  sim- 
ple et  pieuse  philosophie  »  est  sœur  de  celle  de  Nietz- 
sche. M.  Maurras l'exprime  à  travers  des  contes  que  les 
amateurs  peuvent  apprécier  littérairement  comme  bon 
leur  semble,  mais  qui  moralement  sont  répugnants. 
C'est  tout  simplement  de  la  littérature  sale  :  de  Térotis- 


LES    BASES    DE    lV\LLIA>CE  23 

sont  ni  françaises,  ni,  au  grand  sens  du  mot, 
humaines.  Nous  sommes  dans  la  nécessité  ri- 
me et  du  sadisme,  de  la  volupté  et  du  sang.  Tout  cela 
sous  prétexte  d'en  tirer  des  leçons  ;  mais  quelles  leçons  ! 
Dans  le  conte  de  La  Bonne  Mort,  un  adolescent  est  mis 
en  scène  qui  va  faire  sa  première  communion  et  en  qui 
sévit  une  fureur  diabolique  de  «  pécher  ».  Pour  se  ga- 
rantir contre  la  colère  de  Dieu,  dans  le  cas  où  il  serait 
surpris  par  la  mort,  il  se  munit  dun  scapulaire  et  exerce 
son  industrie  à  l'attacher  si  solidement  qu'il  n'aura  plus 
à  craindre  qu'aucun  accident  le  lui  enlève,  de  manière 
à  pouvoir,  en  toute  sécurité,  s'en  donnera  cœur  joie. 
Et  le  conte  se  termine  par  celte  phrase  :  «  Béni  soit-il 
celui  qui  vient.  Il  a  lié  la  terre  au  ciel.  » 

Ceci  est  un  des  trois  modèles  «  d'Harmonies  inté- 
rieures »  que  nous  propose  M.  Maurras.  Et  on  peut  juger 
par  là  combien  est  profonde  et  distinguée  la  pensée  de 
ce  «  philosophe  puissant  et  de  franc  lignage»,  comme  on 
dit  à  la  Revue  augustinienne  ei  ailleurs.  Dans  ces  condi- 
tions, le  mieux  assurément  que  nous  puissions  penser 
pourCriton, quand  nous  l'entendons  célébrer  le  catholi- 
cisme, c'est  que,  nouveau  Simplice,  il  a  fini  par  laisser 
prendre  au  moins  son  imagination  à  ce  jeu.  Mais 
M.  Descoqs  qui  nous  reproche  d'avoir  recours, pour  juger 
M.  Maurras,  à  des  écrits  d'antan,  est  vraiment  un  ami 
terrible.  Si  >1.  Maurras,  dit-il,  était  ((  appelé  aujourd'hu 
à  traiter  les  mêmes  sujets  »,  il  «  parierait  sur  un  autre 
ton...  »,  mais  u  les  idées  resteraient  les  mêmes  >  :  car 
s'il  4  a  pu  changer  de  sentiments  à  l'égard  du  catholicis- 
me, ses  opinions  à  son  endroit  n'ont  pas  varié  ;  lui-même 
a  pris  soin  de  nous  en  avertir  «  Action  française,  1*^'"  fé- 
vrier 1908  »  [Etudes,  5  août  1909,  p.  336).  Des  sentiments 


24  PROPOSITION    d'alliance 

goiireuse  de  les  ti  aller  en  ennemies  *».  Et  autour 
de  M.  Mauiras  les  incroyants  encore  plus  que 
les  croyants  parlent  ainsi  à  qui  mieux  mieux.  Et 
en  conséquence  comment  ne  serait-on  pas  plei- 
nement rassuré  ?  Ce  qu'on  poursuit  à  VAclion 
française  c'est  donc  bien  réellement  le  triomphe 
de  l'Eglise,  «  sinon  dans  les  âmes,  du  moins 
dans  la  société.  Et,  si  insuffisant  que  cela  soit, 
ajoute  M.  Descoqs,  au  total  n'est-ce  pas  déjà 
beaucoup  "  ?  )> 


Une  difficulté  se  dresse  pourtant  :  l'in- 
croyance de  M.  Maurras  et  de  ses  disciples. 
Comment  surmonter  cette  difficulté?  C'est  là- 
dessus  que  se  porte  tout  l'effort  de  M.  Descoqs. 
Ne  nous  lassons  pas  de  le  redire,  car  il  ne  trou- 
vera jamais  que  nous  le  redisons  assez,  il  n'ab- 
sout pas  celte  incroyance,  il  ne  la  méconnaît 
pas  non  plus.  Il  a  trouvé  mieux  :  il   la  trans- 

qui  changent  sans  que  les  idées  changent  et  quelqu'un 
qui  parle  différemment  sans  penser  différemment  ! 
C'est  admirable  de  loyauté  et  de  candeur. 

1.  Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier,  p.  21. 

2.  Etudes,  0  septembre  1909,  p.  624. 


LES    BASES    DE    L  ALLIANCE  20 

forme  en  déficience.  Les  idées  de  M.  Maurras 
et  de  ses  amis  ne  sont  pas  des  idées  fausses,  ce 
sont  seulement  des  idées  «  mutilées  ».  Nous 
verrons  plus  loin  que,  toutes  mutilées  qu'elles 
soient,  M.  Descoqs  n'en  viendra  pas  moins  à 
les  présenter  comme  orthodoxes  au  point  de 
dire  qu'à  «  voir  M.  Maurras  se  rencontrer  fré- 
quemment avec  l'Eglise,  on  le  croirait  presque 
un  de  ses  fils  '  ».  Mais  tout  d'abord  la  déficience 
lui  suffit.  L'incroyance  ainsi  n'est  plus  qu'une 
neutralité.  Et  pour  le  coup  la  neutralité  méta- 
physique,moraleetreligieusecstconçuecomme 
possible  et  comme  praticable.  Il  y  aurait  là  de 
quoi  réjouir  M.  Buisson,  si  ce  libéralisme  n'a- 
vait qu'un  poids  et  qu'une  mesure. 

Ainsi,  aux  yeux  de  M.  Descoqs,  M.  Maurras, 
M.  Lasserro,  M.  Moreau,  etc.,  sont  des  '<  agnos- 
tiques purs  »,  de  telle  sorte  qu'à  «  prendre  le 
terme  en  rigueur  »  on  ne  peut  pas  dire  qu'ils 
soient  des  athées  »  -,  ou  bien  il  faut  dire  qu'ils 
sont  des  athées  négatifs  par  opposition  à  M.  Le 
Dantec  par  exemple  qui,  lui,  est  un  «  athée 
positif  »  ^  Ils  ne  nient  pas  explicitement  l'exis- 

1.  'Etudes,  0  août  1909,  p.  345. 

2.  Efudts,  5  décembre  1909,  p.  613. 

3.  Eluder,  20  décembre  1909,  p.  715  (note). 


26 


PROPOSITION   D  ALLIANCE 


tence  de  l'absolu  ;  ils  se  bornent  à  l'ignorer. 
Doctrine  insoutenable,  proclame  toujours 
M.  Descoqs  en  ajoutant  que,  «  pour  la  résumer 
tout  entière  »,  il  suffirait  u  de  transcrire  tel 
passage  de  Tencyclique  Pascendi  »  sur  l'agnos- 
ticisme ^  Mais  néanmoins  toute  sa  manière  de 
les  interpréter  consiste  à  dire  qu'au  lieu  de  les 
considérer  comme  irréligieux,  comme  antichré- 
tiens, comme  immoraux,  on  peut  les  considérer 
comme  areligieux,  achrétiens,  amoraux,  en  un 
mot  comme  neutres  :  neutres  en  ce  sens  que,  se 
désintéressant  totalement  des  fins  métaphysi- 
ques et  surnaturelles  de  l'humanité,  ils  enten- 
dent se  consacrer  entièrement  à  l'organisation 
de  la  cité  terrestre,  sans  s'occuper  d'autre 
chose.  Ils  sont  positivistes  purs. 

Or,  précisément  parce  qu'ils  ne  s'occupent 
pas  d'autre  chose,  parce  qu'ils  se  désintéres- 
sent totalement  des  fins  métaphysiques  et  sur- 

1.  Etudes,  5  décembre  1909,  p.  613.  H  a  dû  être  péni- 
ble au  cœur  si  catholique  de  M .  Maurras  de  se  voir  ainsi, 
malgré  tout,  signalé  comme  atteint  par  l'encyclique 
Pascendi,  lui  qui  disait  en  parlant  de  Marc  Sangnier  : 
a  Les  autorités  catholiques  ont  bien  voulu  nous  rendre 
justice,  et  elles  se  méfient  de  lui  »  {Le  Dilemme,  p. XXIX- 
XXX).  Mais  au  moins  se  garde-t-on  de  lui  infliger  l'épi- 
thète  de  moderniste. 


LES    BASES    DE    L  ALLIANCE  27 

naturelles  de  l'humanité,  ne  laissent-ils  pas 
par  le  fait  même  toute  la  liberté  aux  autres  de 
s'y  intéresser  ?  Rien  que  par  là  l'union  des 
croyants  avec  ces  incroyants  apparaît  donc 
comme  possible  et  licite  puisque,  pour  s'unir  à 
eux,  les  croyants  n'ont  rien  à  sacrifier.  Ainsi 
raisonne  M.  Descoqs. 


Mais  il  y  a  plus,  les  croyants,  afin  de  pour- 
suivre leurs  fins  supérieures,  n'ont-ils  pas  be- 
soin d'une  cité  terrestre  bien  organisée,  d'une 
cité  où  règne  l'ordre  par  la  mise  en  sa  place  de 
chacun  ?  Et  par  conséquent  que  peuvent-ils 
faire  de  mieux  que  de  prêter  leur  concours  a 
ceux  qui  veulent  établir  et  faire  régner  cet 
ordre  ? 

Mais  il  y  a  plus  encore.  Est-ce  que  la  religion, 
avec  sa  croyance  à  une  révélation  qui  règle  la 
vie  par  l'intermédiaire  dune  autorité  établie 
divinement,  ne  sert  pas,  elle  aussi,  à  organiser 
la  cité  terrestre  et  à  maintenir  chacun  k  son 
rang  ?  Et  par  conséquent,  de  l'autre  côté, les  in- 
croyants qui  ne  sont  point  des  anarchistes  n'ont 
rien  de  mieux  à  faire  également  que  d'utiliser 


28  PROPOSITION    d'alliance 

cetteforcepourleurfinpropre.il  est  vrai  que, 
quant  à  eux,  ils  ne  pourront  s'en  accommoder 
qu'à  la  condition  qu'elle  ne  soit  pas  un  trouble- 
fête  et  qu'elle  ne  s'oppose  pas  à  Tordre  que  leur 
positivisme  dégage  de  «  la  physique  sociale  ». 
Nous  verrons  tout  à  Theure  comment  on  avise  à 
cette  difficulté  par  un  moyen  très  radical.  Mais 
en  attendant,  par  un  concordisme  d'un  nouveau 
genre,  on  montre  qu'il  y  a  au  moins  une  re- 
ligion, le  catholicisme,  dont  la  constitution 
et  l'enseignement  s'harmonisent  parfaitement 
bien  avec  les  lois  que  fournit  la  sociologie  posi- 
tiviste. 

Et  alors  qu'importe  que  ce  soit  au  nom  de  la 
religion  ou  au  nom  de  la  science  que  Ton  se 
conforme  à  ces  lois,  pourvu  que  l'on  s'y  con- 
forme ?  Un  monarchiste  chrétien,  par  exemple, 
pour  justifier  la  monarchie  a  fera  valoir  la  vo- 
lonté et  les  desseins  de  Dieu,  ou  parlera  de 
droit  divin.  En  quoi  ce  monarchiste  persuadé 
du  droit  divin  peut-il  être  gêné  d'entendre  dire 
à  tel  autre  royaliste  qui  ne  croit  pas  en  Dieu, 
que  le  droit  des  rois  vient  de  la  nature  et  de 
l'histoire?  ^  ».  Et  réciproquement.  Monarchiste 

1.  Le  Dilemme  de  iVarc  Sangnier,  p.  8.  —  On  admirera 
l'exactitude  et  la   profondeur  de  cette  théologie  qui  at- 


LES    BASES    DE    l' ALLIANCE  29 

croyant  et  monarchiste  incroyant  peuvent  donc 
s'entendre  et  s'unir  pour  défendre  le  Roi.  De 
même  en  est-il,  d'après  M.  Maurras,  des  autres 
lois  de  la  société.  La  religion  les  justifie  par  le 
surnaturel.  «  Mais  que  justiiie-t-elle  ainsi  par 
le  surnaturel?  Des  lois  naturelles  »  ^  Donc  pas 
d'opposition.  Par  la  méthode  même  bien  pra- 
tiquée du  positivisme,  on  retrouve  tout  l'es- 
sentiel du  catholicisme,  du  vrai  catholicisme 
bien  entendu,  de  celui  qui  ne  se  paie  pas  de 
chimères  et  que  ne  frelate  aucun  romantisme, 
ni  aucun  protestantisme,  de  celui  qu'il  faut  ap- 
peler positif  au  sens  positiviste,  parce  qu'il 
organise  la  terre  et  qu'il  ne  perd  jamais  de  vue 
la  terre.  Aux  yeux  de  M.  Maurras,  ce  catho- 
licisme-là se  justifie  naturellement.  Il  est  im- 
manent à  la  nature  en  tant  que  nature.  C'est 
pour  vivre  en  ce  monde   que  nous  en  avons 

tribue  à  la  révélation  d'enseigner  un  droit  divin  des 
rois  conforme  au  droit  naturel  tel  que  le  conçoit 
M.  Maurras.  Où  donc  est  le  Credo  qui  contient  ce 
dogme? 

1.  Le  Dilemme  de  Marc  Sanqnier,  p.  6.  —  On  voit  par 
suite  ce  que  peut  signifier  iM.  Maurras  quand  il  dit  ail- 
leurs :  c  Notre  philosophie  de  la  nature  n'exclut  pas  le 
surnaturel  »  {Le  Dilemme,  p.  13).  C'est  toujours  par  des 
équivoques  de  ce  genre  qu'il  fait  figure. 


3o  PROPOSITION  d'alliance 

besoin  et  sans  regarder  plus  haut.  Après  cela, 
semble  alors  dire  M.  xMaurras,  que  d'autres  y 
ajoutent  des  croyances  métaphysiques  et  des 
espérances  d'au-delà,  c'est  leur  affaire.  «  Notre 
philosophie  de  la  nature  n'exclut  pas  le  surna- 
turel* )).  Mais  il  est  sous-entendu  évidemment 
qu'elle  s'en  passe  et  qu'elle  ne  voit  que  du  natu- 
rel où  d'autres  voient  du  surnaturel,  et  que  ce 
n'est  qu'à  titre  de  naturel  qu'elle  peut  l'accep- 
ter ^ 

1.  Le  Dilemme,  p.  13. 

2.  C'est  ce  qui  fait  qu'on  avait  dit  dans  les  Annales  de 
philosophie  chrétienne  que  si,  d'après  cette  doctrine, 
chacun  peut  suivre  la  religion  qu'il  veut  dans  son  for 
intérieur,  c'est  à  la  condition  que  «  cette  religion,  en 
tant  que  religion,  n'ait  aucune  prétention  à  être  un 
facteur  de  l'organisation  sociale  ».  A  quoi  M.  Descoqs 
répond  que  «  de  telles  affirmations  témoignent  évi- 
demment que  l'on  ignore  lesystème  que  l'on  attaque  ». 
(Cf.  Annales,  juin  1910,  p.  249). Et  il  rappelle  que, tout 
au  contraire,  M.  Maurras  compte  sur  le  catholicisme 
pour  organiser  la  société.  Mais  est-ce  sur  le  catholicis- 
me en  tant  que  religion,en  tant  qu'impliquant  des  croyan- 
ces et  des  espérances  surnaturelles  fondées  sur  l'existence 
de  Dieu,  sur  l'existence  de  l'infini  ?  Et  il  suffit  de  poser 
cette  question  pour  faire  voirdéjà  qui  de  nous  ici  déna- 
ture la  doctrine  de  M.  Maurras.  Et  remarquez  que  pen- 
dant qu'il  nous  reproche  de  méconnaître  le  catholicisme 
de  M.  Maurras,  il  dit  lui-même  ailleurs  que  «  sans  a6- 
so/u,sans  objectif >',\[  n'y  a  «  pas  de  catholicisme  )>,  en  re- 


LES    BASES    DE    l' ALLIANCE  3l 


Voilà  comment  M.  Maurras  et  les  siens  con- 
cilient leur  incroyance  avec  le  catholicisme  ;  et 
la  conciliation  leur  paraît  si  heureuse  qu'ils  se 
reconnaissent  le  droit  de  se  dire  plus  catholi- 
ques que  n'importe  qui  ;  et  c'est  un  droit  qu'on 
tâche  du  mieux  qu'on  peut  de  ne  pas  leur  con- 
tester. En  tout  cas,  selon  M.  Descoqs,  ils  se 
tirent  ainsi  de  la  difficulté  \  Et  ainsi  croyants 

connaissant  que  c'est  bien  en  effet  de  l'absolu  que  pré- 
tend se  passer  M.  iNFaurras  «  qui  est  positiviste  et  agnos- 
tique »  (Eludes,  o  septembre  1909,  p.  612). 

1.  Pour  les  y  aider,  M.  Descoqs  s'avise  que  k  le  socio- 
logue demeure  libre  d'étudier  les  conditions  d'existence 
et  de  vie  de  la  Société,  d'un  point  de  vue  expérimental 
et  rationnel  »  {Eludes,  5  septembre  1909).  Si  on  lui  de- 
mandait ce  qu'il  entend  par  point  de  vue  à  la  fois  «  ex- 
pe'rimental  et  rationnel  »,  il  serait  sans  doute  assez 
embarrassé.  Ou  bien  il  veut  dire  qu'après  avoir  ob- 
servé les  faits  sociaux  on  en  tirera  des  lois  par  la  raison  : 
auquel  cas  la  sociologie  n'est  en  effet  qu'une  physique 
sociale,  et  il  n'est  pas  douteux  que  nos  positivistes  par- 
ient ordinairement  comme  si, pour  eux,  elle  se  réduisait 
à  cela.  Ou  bien  il  veut  dire  que  les  faits  sociaux  étant 
observés,  on  intervient  pour  les  organiser  avec  un  idéal 
que  la  raison  tire  d'ailleurs  que  de  l'observation  exté- 
rieure des  faits  :  auquel  cas  la  question  se  pose  de  savoir 

quel  est  cet  idéal,  d'où  il  vient,  où  il  tend.  M.  Descoqs 


32  PROPOSITION    d'alliance 

catholiques  et  incroyants  positivisles  conver- 
gent sur  un  point  et  s'y  rencontrent,  non  seule- 
ment dans  une  préoccupation  commune,  mais 


imaginera-t-il  qu'il  y  en  a  deux  qui  se  superposent  ou 
se  juxtaposent  ?  Mettra-t-il  dans  la  vie  deux  parts  tout 
à  fait  tranchées,deux  fins  qui  peuvent  sepoursuivre  in- 
dépendamment l'une  de  l'autre  ?  C'est  ce  qu'il  a  l'air  de 
faire  ici  ;  c'est  même  ce  qu'il  fait, tout  en  restant  disposé 
à  se  reprendre  quand  le  besoin  s'en  fera  sentir,  et  qu'il 
ne  s'agira  plus  de  s'accommoder  avec  M.  Maurras.Mais, 
mêmepour  cet  accommodement, cela  ne  lui  sert  de  rien  : 
car,lorsquexM.Maurras  parle  d'un  surnaturel  avec  lequel 
il  concilie  son  naturel,  il  ne  l'entend  pas  du  tout  d'un 
ordre  distinct  et  superposé,  transcendant  à  la  nature 
comme  fait  M.  Descoqs;  mais  il  l'entend  bel  et  bien 
d'une  manière  illusoire  de  comprendre  le  naturel  lui- 
même.  C'est  le  point  de  vue  de  l'imagination  qu'il  op- 
pose au  point  de  vue  de  la  raison,  comme  dans  la  philo- 
sophie spinoziste.  Il  ne  laisse  donc  subsister  le  surna- 
turel que  pour  ceux  qui  ne  savent  pas  voir.  C'est  ce 
que  M.  Fidao  avait  fait  remarquer  fort  justement  dans 
son  article  du  Correspondant  (10  déc.  1905)  sur  les  Pos- 
tulais de  r Action  française.  Et  M.  Descoqs  aura  beau  y 
mettre  toutes  les  complaisances  qu'il  voudra,  avoir 
recours  à  tous  les  subterfuges,  il  ne  viendra  jamais  à 
bout,  s'il  veut  être  catholique  «  positif  »  et  non  seule- 
ment «  négatif  )^  de  trouver  un  terrain  d'entente  avec 
M.  Maurras  pour  travailler  avec  lui  la  main  dans  la 
main.  Et  ne  verra-t-il  pas  enfin  à  quelles  palinodies  le 
réduisent  les  malheureux  efforts  qu'il  fait  ? 


LES    BASES    DE    L*ALLIANCE  33 

dans  une  conception  commune,  de  ce  qui  cons- 
titue essentiellement  l'ordre  social,  condition 
de  la  prospérité  de  la  cité  terrestre.  «  Toute  ré- 
serve étant  faite  sur  la  valeur  des  résultats  w, 
M .  Descoqs  pense  qu'il  y  a  là  un  champ  d'action 
où  l'accord  peut  se  faire  sur  les  résultats  eux- 
mêmes  ^ 

Un  accord  qui  se  conclut  sur  des  résultats  à 
obtenir  en  réservant  leur  valeur  !  Comme  si  on 
pouvait  vouloir  des  résultats  autrement  que 
parce  qu'on  juge  qu'ils  valent.  Mais  laissons 
pour  le  moment  cette  distinction  qui  marque 
l'embarras  qu'on  éprouve  à  s'engager,  de  telle 
sorte  qu'en  s'engageant  on  voudrait  encore 
n'en  pas  trop  avoir  l'air.  Il  n'est  pas  douteux 
que  depuis  que  M.  Maurras  et  les  siens  sont  de- 
venus les  chefs  d'un  parti  et  qu'ils  cherchent  à 
rallier  des  troupes,  ils  font  ce  qu'ils  peuvent 
pour  se  présenter  sous  un  aspect  de  neutralité 
en  ce  qui  concerne  le  fond  même  de  la  religion, 
en  même  temps  qu'ils  manifestent  de  plus  en 
plus  bruyamment  leur  enthousiasme  pour 
l'utilisation  sociale  du  catholicisme. 

Est-il  donc  vrai  qu'ils  viendraient  à  bout  de 


i.  Eludes,  5  septembre  1909,  p.  812  et  suivantes. 

3 


34  PROPOSITION  d'alliance 

réaliser  cette  neutralité  que  journellement  on 
taxe  chez  d'autres  d'hypocrisie  ?  Echappe- 
raient-ils à  cette  loi  formulée  dans  l'Evangile  : 
Qui  n'est  pas  avec  moi  est  contre  moi  ?  C'est  ce 
que  nous  verrons  après  avoir  expliqué  d'abord 
ce  que  le  mot  «  Ordre  »  signifie  pour  eux. 


GHA.PITUE  II 

l'ordre  i/après  les  positivistes  ll 
«  l'action  française  ». 


On  dit  :  ils  veulent  l'Ordre.  Et  rien  qu'à  ce 
mot  on  s'extasie.  L'ordre  en  effet,  n'est-ce  pas 
la  chose  primordiale  sans  laquelle  rien  ne  peut 
se  faire  ?  «  L'œuvre  d'un  S.  Vincent  de  Paul 
n'eût  pas  été  possible  sans  l'œuvre  préalable  de 
Henri  IV,  de  Louis  XIII  et  de  Richelieu.  Celle- 
ci  ne  faisait  que  supporter  celle-là,  mais,  ce 
faisant,  elle  l'empêchait  de  crouler  »  \  Mar- 
chons donc  pour  rétablir  l'ordre  d'abord,  et 
nous  verrons  après. 

Mais  de  quel  ordre  s'agit-il  ?  C'est  peut-être 
là-dessus  qu'il  faudrait  d'abord  s'entendre.  On 
se  souvient  de  l'ordre  qui  régna  un  jour  à  Var- 
sovie. Il  y  a  aussi  l'ordre  qu'on  maintenait 
dans  les  ergastulessous  le  fouet  du  maître.   Et 

i.  Le  Dilemme,  p.  12. 


36  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

quand  Marat  deaianclait  deux  cent  mille  têtes, 
c'est  d'ordre  qu'il  rêvait.  En  tout  ordre  il  y  a 
en  quoi  ou  en  qui  les  choses  ou  les  hommes 
sont  ordonnés.  En  tout  ordre  il  y  a  une  fin,  une 
raison  qui  unit  ou  qui  unifie.  C'en  est  l'âme. 
Un  ordre,  quel  qu'il  soit,  n'est  donc  jamais 
quelque  chose  de  purement  matériel  sur  quoi 
l'esprit  s'appuierait  et  dont  il  se  servirait  après 
coup.  C'est  un  arrangement,  un  système  déjà 
imprégné  d'esprit^  dominé  par  une  idée.  Et  il 
y  a  deux  manières  de  produire  Tordre  :  la  vio- 
lence qui  dispose  des  éléments  à  ordonner  par 
contrainte  et  du  dehors  ;  et  la  persuasion  qui 
les  harmonise  du  dedans  en  faisant  qu'ils  se 
veuillent  réciproquement. 

Ceci  étant  rapidement  indiqué,  voyons  rapi- 
dement encore  en  quoi  ou  en  qui  les  positivis- 
tes de  Y  Action  française  se  proposent  d'ordon- 
ner les  hommes  q  uand  ils  parlent  d'ordre  social 
et  par  quels  moyens  ils  entendent  réaliser  cet 
ordre.  Nous  serons  ainsi  amenés  à  mettre  en 
pleine  lumière  ce  qu'estleur  neutralité  et  aussi 
leur  vrai  catholicisme. 

Auguste  Comte  avait  imaginé  une  Humanité 
idéale  qui  devait  être  pour  tous  les  hommes  à 
la  fois  l'objet  de  leur  culte  et  le  but  de  leurs 


l'ordre  d'après  les  positivistes         37 

efforts.  A  V Action  française  on  est  plus  positif 
en  même  temps  que  plus  artiste.  Sans  doute 
on  parlera  bien  encore  d'humanité  idéale.  Mais 
au  lieu  de  l'entendre  comme  le  rêve  qui  plane 
au-dessus  de  chacun  et  que  chacun,  au  même 
titre,  quoique  dans  des  conditions  diverses, 
doit  chercher  à  réaliser,  on  la  concrétise,  on  en 
fait  Yélile  qui  dans  l'humanité  actuelle  vit 
déjà  en  chair  et  en  os. 

«  L'humanité  n'est  pas  représentée  par  la 
foule,  dit  M.  H.  Rebell,  mais  par  une  élite  *  », 
c'est-à-dire  par  l'aristocratie.  Et  il  y  a  trois 
sortes  d'aristocraties: celle  de  la  naissance, celle 
de  l'argent,  celle  de  la  pensée  -.  Le  rôle  de  ces 
aristocraties,  c'est  de  dominer  par  ce  que  Niet- 
zsche appelle  la  Volonté  de  puissance .  ((^\]x\\àéQ\ 
me  séduit,  dit  encore  M.  Rebell,  créer  des  domi- 
nateurs, donner  de  l'orgueil  à  ceux  qui  méri- 
tent d'en  avoir  ^  ».  Les  démocrates  font  signi- 
fier au  mot  démocratie  «  non  point  égalité  des 
pouvoirs  de  tous  les  hommes,  mais  un  droit 
personnel  à  la  domination  des  autres.  Si  ce 
désir  de  puissance  venait  de  la  conscience  de 

1.  Union  des  trois  arhtocraHes^  p.  26. 

2.  Ihid.,  p.   18. 

3.  Ibid.,  p.  14. 


38  PROPOSITION  d'alliance 

son  propre  mérite,  il  n'aurait  rien  que  de  légi- 
time )).  Mais  ce  qui  le  rend  mauvais,  c'est  qu'il 
«  a  pour  origine  la  croyance  à  l'égalitarisme  ^  ». 
Quand  on  ne  croit  pas  à  l'égalitarisme  et  qu'on 
a  conscience  de  son  propre  mérite,  on  a  donc 
droit  à  dominer.  Et  l'orgueil  qu'on  tire  de  ses 
ancêtres,  ^<  quelle  que  soit  la  manière  dont  ils 
s'élevèrent  à  la  puissance  »,  l'orgueil  qu^on 
tire  de  son  argent,  fût-il  acquis  par  «  la  ruse  »  -, 
l'orgueil  qu'on  tire  de  sa  pensée  quand,  par 
elle,  comme  les  sophistes  grecs,  dégagé  de  tout 
préjugé,  échappant  aux  «  agitations  de  cons- 
cience ))  et  n'ayant  plus  le  mauvais  goût  de 
s'intéresser  à  l'énigme  de  la  destinée  humaine 
ni  aux  questions  théologiques  »,  on  se  voue 
«  à  une  œuvre  de  luxe  et  de  loisir  »  \  en  faisant 
de  sa  vie  même  une  œuvre  d'art,  avec  la  liberté 
souveraine  que  donne  la  maîtrise  qu'on  a  sur 
soi,  voilà  d'où  émane  le  droit  à  la  domination. 
((  Votre  raison  d'être...  c'est  votre  orgueil; 
vous  n'avez  droit  à  la  vie  qu'autant  que  vous 
saurez  régner  sur  celle  des  autres  *  ». 

1.  Union  des  trois  aristocraties,  p.  11. 

2.  Ibid.,  p.  19. 

3.  Pierre  Lasserre,  La  morale  de  yietzsche,  appendice 
p.  126-127. 

4.  Union   des  trois  aristocraties,  p.  19.   —  Ceci  suffit 


L  ORDRE    D  APRES    LES    POSITIVISTES  00 


Mais  pour  régner  sur  celle  des  autres,  on  a 
grand  soin  de  nous  dire  qu'il  faut  savoir  régner 
sur  la  sienne,  et  on  nous  parle  volontiers  de 
discipline  intérieure,  comme  les  moralistes 
ordinaires.  Ce  que  M.  Lasserre  demande  à 
Nietzsche  par  exemple, c'est  le  secret  d'affermir 
et  d'affiner  «  sa  volonté  de  maîtrise  )>,  bien 
mieux  que  ne  l'ont  fait  les  Epicuriens  et  les 
Stoïciens.  Et  M.  Maurras  nous  avertit  qu'il  s'est 
proposé  par  quelques-uns  de  ses  contes  de 
montrer  «  à  quel  degré  Ton  peut  descendre 
pour  faire  honneur  à  de  vains  scrupules  idéa- 
listes et  aussi  comme  on  peut  se  blesser  et  se 
déchirer,  faute  d'avoir  compris  que  la  Réflexion, 
la  Règle,  le  Calcul  vivent  dans  la  nature  d'une 

pour  mettre  en  pleine  lumière  la  différence  ou  plutôt 
l'opposition  qui  existe  entre  le  positivisme  de  VAction 
française  et  l'humanitarisme  d'Aug.  Comte.  En  se  récla- 
mant de  celui-ci,  comme  ils  le  font,  M.  Maurras  et  les 
siens  montrent  donc  qu'ils  l'ignorent  profondément^ 
Et  il  en  faut  dire  autant,  quand  il  s'agit  des  Grecs  dont 
M.  Maurras  veut  être  aussi  le  disciple.  Il  les  imagine 
tous  sur  un  type  approximatif  de  sophiste  qu'il  a  sur- 
tout tiré  de  son  imagination.  La  part  du  <<  bluff  »  est 
ici  énorme. 


4o  PROPOSITION    d'alliance 

vie  nécessaire  comme  le  Plaisir  et  l'Amour  »  '. 
Et  c'est  ce  qui  lui  fait  dire:  «  J'ai  marqué  et 
flétri  les  Religions  et  les  Voluptés  tour  à  tour 
comme  semblablement  impuissantes  à  nous 
contenter  toutes  seules-  ».  Il  faut  admirer  en 
passant  la  délicatesse  du  rapprochement  et 
comprendre  que  ce  qu'il  veut  signifier  par  là, 
c'est  que  les  Voluptés  et  les  Religions,  à  elles 
toutes  seules, s'emparentégalement  de  l'homme 
et  le  possèdent.  Pour  régner  sur  soi  l'homme 
doit  donc  se  délivrer  de  cette  double  emprise. 
Mais  qu'on  ne  s'effraie  pas  de  cet  ascétisme. 
Le  tout  est  de  s'entendre. 

Quand  il  s'agit  des  religions,  en  tant  que  les 
religions  prétendent  nous  mettre  en  relation 
avec  un  au-delà,  avec  du  métaphysique  ou  du 
surnaturel,  il  n'y  a,  certes,  qu'à  s'en  débarras- 
ser tout  à  fait  :  car  l'au-delà,  le  métaphysique, 
le  surnaturel  c'est  «  l'Infini  ».  Et  «  rien  que 
ces  sons  absurdes  et  ces  formes  honteuses  de- 
vraient induire  à  rétablir  la  belle  notion  du 
fini.  Elle  est  bien  la  seule  sensée.  Quel  Grec  Ta 
dit?  La  divinité  est  un  nombre  :  tout  est  nom- 
bre et  terminé.  N'exceptons  ni  la  volupté,  ni 

1.  Le  chemin  de  ParadiSj  Préface,  p.  XV. 

2.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XV. 


l'oudue  d'après  les  positivistes  4i 

même  les  amours.  Us  ont  leur  point  extrê aie, 
et  au-delà  se  dissocient.  Définitions  certaines, 
comme  chantent  nos  poètes,  et  justes  confins 
hors  desquels  s'étend  un  obscène  chaos  »  \ 
Qu'est-ce  à  dire,  si  ce  n'est  que  la  raison  ne 
peut  s'accomnioder  que  du  fini,  parce  que  le 
fini  seul  peut  être  mesuré?  Toute  une  catégo- 
rie de  philosophes,  depuis  Platon  qui  avait  subi 
l'influence  de  l'Asie  et  dont  la  doctrine  contient 
des  parties  «  moins  gréco-latines  que  barbares, 
chrétiennes  et  déjà  romantiques  »  -,  ont  conçu 
la  raison  comme  une  faculté  d'atteindre  l'infini. 
Or  pour  xM.  iMaurras  c'est  là  de  la  déraison  toute 
pure.  Et  ne  croyez  pas  que  cette  déraison  soit 
inoffensive.  Rien  qu'au  point  de  vue  de  la  vie 
personnelle  —  et  au  point  de  vue  de  la  vie 
sociale  nous  verrons  tout  à  l'heure  que  c'est 
bien  pire  —  elle  est  désastreuse  :  car  avec  Tin- 
fini  il  est  impossible  de  faire  de  l'ordre,  impos- 
sible de  créer  des  harmonies  à  travers  lesquel- 
les on  se  mouvra  en  liberté  et  à  l'aise.  Croire  à 
l'infini  c'est  être  en  état  de  déséquilibre  radi- 
cal, c'est  être  malade.  «L'inquiétude  de  l'infini 

1.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XU-XIII. 

2.  Cf.  Maurras,  Trois  idées  poliliques,  p.  "A. 


42  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

n'est  pas  une  inquiétude  inteliecluelle  ^  ».  Voilà 
pourquoi  il  faut  en  revenir  au  véritable  hellé- 
nisme qui  «  avec  ses  physiciens  el  ses  géomè- 
tres, avec  ses  sophistes  et  ses  poètes  logiciens, 
avec  Phidias,  avec  Aristote...  ouvrit  un  monde 
nouveau  »  et  u  posa  le  fondement  de  la  science 
et  de  la  religion  positives  »  ^  c'est-à-dire  de  la 
science  qui  entend  ne  pas  s'égarer  en  dehors 
de  la  sphère  du  monde  qu'on  touche  et  qu'on 
voit,  et  de  la  religion  dont  le  culte  a  pour  objet 
des  images  fmies,  comme  ces  c  images  d'Athè- 
nes »  que  M.  Maurras  aime  par-dessus  tout  K 
Avec  cela  on  peut  produire  de  l'ordre  et  de  la 
beauté, mais  avec  cela  seulement,  et  à  la  condi- 
tion d'exorciser  «  la  chimère  »  de  l'infini.  Pour 
être  artiste,  pour  penser  et  se  mouvoir  en  me- 
sure,pour  être  libre  intérieurement, il  faut  être 
athée  ^.  Voilà  ce  que  c'est  que  de  se  conformer 
à  la  raison,  de  suivre  la  raison  :  la  raison  c'est 
la  faculté  qu'ont  les  sages  de  reconnaître  qu'il 
n'y  a  pas  de  Dieu  et  de  s'en  passer.  Qu'on  sache 
bien  enfin  que  M.  Maurras  et  ses  disciples  ne 

1.  Pierre  Lasserre,  Le  romantisme  français. 

2.  Ch.  Maurras,  Trois  idées  politiques,  p.  54. 

3.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XXIX. 

4.  La  morale  de  ISielzsche,  p.  68. 


l'ordre  d'après  les  positivistes  43 

ionnent  jamais  d'autre  sens  à  ce  mot.  Et  ce 
qu'ils  veulent  dire,  quand  ils  se  tlattent  d'être 
grecs, c'est  que  systématiquement  ils  se  passent 
de  Dieu  pour  s'en  tenir  aux  choses  finies.  Mais 
aussi,  de  l'ordre  qu'il  leur  appartient  de  pro- 
duire avec  les  choses  finies,  ils  entendent  être 
sciemment  et  pleinement  les  générateurs  : 
c'est  leur  ordre.  Et  cet  ordre  consiste  en  mille 
harmonies  «  subtiles  et  profondes  »  qu'ils  s'in- 
génient à  trouver  entre  eux  et  les  éléments  de 
la  nature,  mais  dont  ils  restent  toujours  les 
maîtres  \  M.  Maurras  nous  en  a  donné  des  mo- 
dèles dans  Le  chemin  de  Paradis. 

Et  qu'est-ce  à  dire  encore,  si  ce  n'est  qu'en 
se  servant  des  choses,  qu'en  allant  à  la  nature 
et  aux  joies  multiples  qu'ils  en  peuvent  tirer, 
ils  font  en  sorte  de  ne  jamais  se  laisser  prendre 
par  elles.  Leur  maxime  suprême,  c'est  dépos- 
séder sans  être  possédés  -.  M,  Maurras  anathé- 
matise  ceux  qui,  autour  de  nous,  croient  à  la 
science, comme  fauteurs  d'une  u  superstition  qui 
ne  mérite  pas  plus  de  respect  que  les  autres  », 
y  compris  celle  de  Jéhovah  ^  Et  pour  caracté- 

1.  La  morale  de  Nietzsche,  p.  69. 

2.  Le  chemin  de  Paradis  :  Les  deux  Testaments  de  Sim~ 
plice.  La  double  vertu  de  la  mer. 

3.  Trois  idées  politiques,  p.  4i . 


^^  PROPOSITION  d'alliance 

riser  sa  manière  il  dit  :  «  J'ai  osé  évoquer,  en 
présence  de  mille  erieiirs,  les  types  achevés  de 
la  Raison,  de  la  Beauté  et  de  la  i^Jort,  triple  et 
unique  fin  du  Monde  '  ». 


Nous  avons  donc  affaire  tout  simplement  à 
des  esthètes  qui  ne  se  reconnaissent  d'autre 
règle  de  vie  que  de  produire  à  leur  gré  de  la 
Beauté,  prétendant  se  détacher  de  tout  et  de 
tous  pour  ne  se  donner  à  rien  ni  à  personne, 
supérieurs  à  leurs  plaisirs  et  à  leurs  pensées, 
toujours  au-dessus  de(!equ'ilsfont  etde  ce  qu'ils 
sont,  maîtres  du  vrai  et  du  faux,  du  bien  et  du 
mal.  «  Bons  ou  mauvais,  dit  M.  Maurras,  nos 
goûts  sont  nôtres,  et  il  nous  est  toujours  loi- 
sible de  nous  prendre  pour  les  seuls  juges  et 
modèles  de  notre  vie  *  ». 

Et  rien  ne  ressemble  davantage  au  plus  vul- 
gaire et  au  plus  immoral  Utilitarisme  que  cet 
Esthétisme  qui  essaie  de  se  donner  des  airs  de 
distinction  transcendante.  Aussi  sous  la  plume 

1.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XXXI. 

2.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XXIX.  On  voit 
que  quand  son  anli -individualisme  le  gêne,  M.  Maur- 
ras  s'en  débarrasse  facilement. 


l'ordre  d'après  les  positivistes         45 

des  écrivains  de  VAciio?î  française,  à  côté  des 
formules  de  dilettantisme,  empruntées  à  Renan 
et  à  ses  pareils,  et  oii  il  semble  qu'on  n'ait  au- 
cun autre  souci  que  celui  d'assister  en  specta- 
teur averti  à  r ample  comédie  aux  cent  actes 
divers, s\xv^\i-i\  d'autres  formules  sensuelles  ou 
brutales, toutes  pleines  d'appétits  ou  de  colères. 
Souvent, peut-être, continuation  sous  une  autre 
forme  du  même  dilettantisme.  Mais  par  là  ne 
s'en  révèle  pas  moins  tout  ce  qui  se  cache  ici 
de  vulgarité  et  de  misère  spirituelle. 

Nous  avons  déjà  entendu  M.  Maurras  nous 
dire  qu'il  vise  «  à  concilier  dans  son  cœur 
le  démon  religieux  et  le  voluptueux  »,  parce  que 
«  la  vie  excellente  consiste  à  ne  rien  mécon- 
naître *  ».  Et  ce  qu'il  veut  dire,  c'est  qu'il  faut 
faire  de  la  volupté  elle-même  une  religion  au 
sensgrecdumot,en  y  introduisant, avec  le  nom- 
breet  lamesure,laraison  et  l'élégance. G'estjus- 
que-là  aussi  que  se  hausse  M. P. Lasserre. Parlant 
des  grandes  dames  d'autrefois  telles  qu'il  les  ima- 
gine :  <<  Elles  étaient  trop  bonnes,  dit-il,  pourne 
pas  s'offenser  de  ce  qu'il  y  a  de  destructeur  et 
d'aveugle  dans  ces  maximes  systématiques  qui, 
décrétant  absolument  l'excellence  de  quelque 

i .  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XVI 


46  PROPOSITION    d'alliance 

chose,  rinviolabilité  de  quelque  chose,  vont 
troubler  le  désir  individuel  dans  sa  source 
vierge,  jeter  un  poids  de  tristesse  sur  sa  fraîche 
germination. . .  Elles  représentent  une  pondéra- 
tion exquise  de  la  vérité  humaine  et  sociale. 
Et  je  ne  crains  pas  le  ridicule  à  les  nommer 
des  Béalrices,  des  inspiratrices  de  beauté, 
puisqu'elles  sont  la  Mesure  ^  >>.  Un  éphèbe  de 
VAciio?!  française  ne  trouva  rien  de  mieux,  au 
moment  de  la  mort  de  Syveton,  que  d'exprimer 
son  admiration  pour  les  mœurs  honteuses  dont 
celui-ci  était  accusé  par  la  rumeur  publique  : 
il  y  voyait  la  marque  que  Syveton  était  «  vrai- 
ment un  homme  «.Nous  faisons  grâce  du  reste 
à  nos  lecteurs  -.  «  Que  la  prostituée  ait  à  ga- 
gner son  pain,  proclame  M.  Rebell,  je  le  veux, 
puisque  sans  cela  tant  d'hommes  ne  jouiraient 
pas  de  sa  beauté  '^  )>.  Et  conviant  les  intellec- 
tuels au  succès  auquel  ils  ont  droit  et  qu'ils  ne 
peuvent  attendre,  selon  lui,  que  de  l'aristocra- 
tie, il  leur  crie  :  «  Soyons  donc  habiles  :  la  lyre 
d'Orphée  est  impuissante  pour  le  moment  à 

d.  Action  française,  t.  V,  p.  282. 

2.  Le  texte  est  cité  tout  au  long  par  M.  ûesgrées  du 
Lou  :  De  Léon  \fll  au  Sillon  (Librairie  Bloud),  p.  117. 

3.  Union  des  trois  aristocraties,  p.  35. 


l'ordre  d'après  les  positivistes  l\' 

attendrir  les  viles  brutes  qui  nous  entourent  : 
saisissons  l'épée  ou  le  caducée  ;  ayons  la  ruse, 
pratiquons  la  violence  ;  nous  devons  être  tour 
à  tour  des  combattants,  des  apôtres,  des  pro- 
xénètes ^..  Que  l'artiste  ait  le  culte  de  Por.   Il 
ne  s'agit  point  de  sacrifier  sa  pensée,  mais  de 
l'imposer.  A  défaut  de  protections  princières, 
la  fortune  reste  le  meilleur  moyen  de  dominer 
les  hommes  -  ».  Et  si  vous  voulez  le  dernier 
mot,  le  voici  :  «  Le  Pape  Paul  III  donna  à  Ben- 
venuto    Cellini    l'absolution    du    meurtre    de 
Pompeo  ;  et  comme  quelqu'un  lui  reprochait  sa 
clémence  :  Sache,  dit-il,  que  de  pareils  hommes 
sont  au-dessus  des  lois  ^  ».  Gomment  après  cela 
M.  Rebell  n'admirerait  il  pas  le  catholicisme  ? 
Et  des  raisons  de  l'admirer  il  en  trouvera  d'au- 
tres de  même  ordre  ;  et  les  autres  aussi  en  trou- 
veront de  non  moins  décisives.  îNous  ne  tarde- 
rons pas  à  y  arriver. 


Mais  en  attendant,  on  pense  bien  qu'il  n'es; 


1.  Union  des  trois  anslocralies,  p.  37, 

2.  Ibid.,  p.  41. 

3.  Ibid.,  p.  34. 


48  PROPOSITION    d'alliance 

pas  bon  que  tout  le  monde  s'élève  à  ces  subli- 
mités. Et  si,  sous  prétexte  que  quelques-uns 
en  sont  capables,  on  admettait  tout  le  monde 
au  droit  d'y  parvenir,  comme  le  veut  Tégalita- 
risme,  Texislence  sans  doute  manquerait  de 
charme.  Ceci, c'est  donc  la  morale  des  forts,  de 
l'élite,  «  la  morale  des  maîtres  ».  Et  ce  sont  les 
maîtres  eux-mêmes  qui  la  créent.  Et  la  fin 
qu'ils  poursuivent  en  la  créant  «  ce  n'est  pas  le 
bien  général  »,  mais  leur  «  propre  vertu  »  ^ 
Surtout,  par  l'habitude  du  sens  que  nous  don- 
nons aux  mots,  n'allons  pas  imaginer  que, 
quand  ils  parlent  de  vertu  ou  de  chose  sembla- 
ble, ils  songent  à  une  morale  quelconque,  à  un 
rapport  quelconque  avec  un  bien  absolu.  Non, 
c'en  est  fait  pour  eux  de  ces  chimères  qu'a  in- 
ventées la  race  des  esclaves,  la  race  des  fai- 
bles, des  incapables  à  valoir  par  eux-mê- 
mes.  «  L'Eternel,  l'infini,  l'intemporel,  l'im- 
personnel, images  grandioses  et  vides  que 
la  philosophie  servile  fait  miroiter  sur  le 
gouffre  du  rien  -  ».  Si  donc  les  forts  ont  à  dé- 
ployer leur  vertu  et  à  se  faire  valoir,  c'est  en  ce 
monde  visible  ;  c'est  ce  monde-là  qu'ils  ont  à 

1 .  La  morale  de  Nietzcche,  p.  56. 

2.  Ibid.,  p.  97. 


l'ordre  d'après  les  positivistes         49 

embellir  de  leurs  œuvres  et  de  leurs  existen- 
ces, en  même  temps  que  c'est  en  lui  qu'ils  ont 
à  triompher  et  à  régner  en  faisant  servir  les 
autres  à  leurs  fins.  Tel  est  leur  droit.  Oh  ! 
prenons  toujours  bien  garde  de  penser  qu'il 
s'agisse  d'un  droit  se  rattachant  à  un  principe 
fixe  de  justice.  Un  tel  principe  serait  une  vérité 
métaphysique,  quelque  chose  qu'on  ne  viole 
pas  et  qui  enchaîne,  une  vérité  morale.  Et  «  il 
n'y  a  pas,  à  proprement  parler,  de  vérité  mo- 
rale »  \  «  Tout  droit  est  un  legs  de  la  force. 
Victorieuse,  elle  a  pu  organiser  ce  qu'elle  avait 
soumis,  faire  du  résultat  de  la  guerre  la  loi  de 
la  paix  "-.  » 

Et  ceci  est  pour  le  plus  grand  bien  des  fai- 
bles, des  «  esclaves-nés  »  qui  sont  faits  pour  la 
subordination,  puisque,  livrés  à  eux-mômes, 
ayant  à  vivre  par  eux-mêmes,  ils  en  se- 
raient radicalement  incapables.  Leur  rôle 
est  d'obéir.  Mais  comme  ils  ne  sont  pas  en 
état  de  se  donner  à  eux-mêmes  leur  loi,  il  ap- 
partient aux  «  Maîtres  »  de  leur  en  imposer 
une.  Il  leur  tant  la  discipline  de  la  contrainte 
pour    les  tirer  de   leur   misère.  C'est  ce  que 

1.  Moreau  :  Action  française,  l*'"  janvier  190o,  p.  38. 

2.  La  morale  de  Nietzsche,  p.  33. 

4 


50  PROPOSITION    d"aLLIA>CE 

M.  G.Valois  a  illustré  parle  mythede  l'homme 
fort  qui,  après  avoir  tué  le  tigre  dans  la  foret  et 
avec  la  queue  s'être  fabriqué  un  fouet,  revient 
parmi  ses  compagnons  et  les  dompte  '.  «  Com- 
bien d'esclaves-nés  de  notre  connaissance,  dit 
M.  Maurras,  retrouveraient  la  paix  au  fond  des  . 
ergastules  d'où  l'histoire  lésa  follement  exilés  )) . 
Les  ergastules,  voilà  leur  patrie  à  eux  î  u  Mou- 
rant de  lâche  inquiétude  et  pourris  d'une  élé- 
giaque  vanité,  encore  faudrait-il  que  l'on  hâtât 
pour  eux  ce  bienfait  du  carcan,  ou  les  verrons- 
nous  parvenus  en  un  état  si  avancé  de  décom- 
position que  leur  chair  en  lambeaux  empoison- 
nerait les  murènes  '  ». 

Mais  pour  ces  esclaves-nés,  il  y  a  possibilité 
cepenclantde  trouver  aussi  un  «  chemin  de  Pa- 
radis »  —  entendez  un  Paradis  d'esclaves  ;  c'est, 
étant  esclaves,  de  ne  vouloir  être  qu'esclaves, 
et  de  n'avoir  d'autres  désirs  que  ceux  de  leurs 
maîtres.  «  Selon  les  rangs,  les  conditions,  les 
dignités  dont  tu  nous  pares,  Griton,  nous  regar- 
dons vers  toi  et,  se  formant  à  ton  modèle  en 
qui  le  ciel  est  réfléchi,  chacun  de  nous  atteint 
le  genre  de  beauté  que  Jupiter  lui  désigna,  6 

1.  L'homme  qui  vient. 

2.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  XXVIII. 


l'ordre  d'après  les  positivistes         5i 

demi-dieu,  près  de  la  tienne  ».  Ainsi  chantait 
autour  de  Griton  «  le  rythme  gracieux  des  atti- 
tudes mutuelles  )).  Et  pendant  ce  temps,  «  les 
danseurs  ondulaient,  les  bouffons  tendaient 
l'échiné,  et  Criton,  du  bout  de  l'orteil,  daignait 
y  imprimer  des  gourmades  distraites  ;  une 
pleine  félicité  les  couronnait  alors  »  *.  Criton 
retrouvant  aux  enfers  «  un  berger  corinthien 
qu'il  avait  mis  en  croix  contre  la  justice  :  Tu 
ne  m'en  veux  pas  !  lui  dit-il.  Mais  l'esclave 
fondant  en  larmes  :  Seigneur,  il  te  fallait  que 
je  souffrisse  jusqu'à  la  mort.  Et  je  ne  m'y  refu- 
sais point  -  ». 


Voilà  l'ordre  !  D'une  part,  des  «  Maîtres  »,  des 
((  aristocrates  »,  une  u  élite  »,  des  «  surhom- 
mes »,  capables,  eux,  de  se  créer  u  d'intérieures 
harmonies  »,  vivant  selon  des  lois  qui  relèvent 
d'eux,  au  lieu  de  relever  des  lois  pour  vivre  ; 
et  d'autre  part  des  faibles,  des  impuissants,  des 
((  esclaves -nés  »,  auxquels  les  premiers,  qui 
sont  ((  au-dessus  des  lois  »,  ne  peuvent  rendre 

1.  Le  chemin  de  Paradis,  p.  282-283. 

2.  Ibid.,  p.  281. 


52  PROPOSITION    d'alliance 

de  meilleur  service  que  de  leur  imposer  des 
lois  de  fer  par  tous  les  moyens  dont  ils  dispo- 
seront. Et  ceci  n'est  pas  un  fait  que  l'on  cons- 
tate ;  ce  n'est  pas  la  réalité  qu'on  trouverait 
devant  soi  et  qu'on  se  proposerait  de  transfor- 
mer. C'est  tout  le  contraire.  Ce  dont  se  plaignent 
les  théoriciens  deïÂction  française,  c'est  juste- 
ment que  les  choses  ne  soient  plus  ainsi,  quand 
c'est  ainsi  qu'elles  devraient  être  pour  que  l'or- 
dre régnât.  Tel  est  leur  idéal. 

Et  de  même  que,  quand  cet  ordre  règne,  tout 
est  permis  pour  le  maintenir,  de  même,  quand 
il  ne  règne  pas,  tout  est  permis  pour  l'instaurer. 

«  Le  salut  public,  dit  M.  Maurras,  voilà  mon 
unique  critère.  Et  c'était  celui  de  Danton..., 
l'organisation  de  la  Patrie  en  danger  ^  ».  Et 
chacun  de  ses  lieutenants  ou  de  ses  caporaux 
parle  à  qui  mieux  mieux  dans  le  même  sens. 
La  seule  règle  de  gouvernement,  la  seule  qui 
soit  fixe,  c'est  la  Raison  d'Etat.  Mais  la  Raison 
d'Etat  justifie  tout.  «  La  Vérité  se  confond 
avec  rUtilité,  l'Utilité  se  confond  avec  la  Con- 
servation sociale  -  ».  Et  du  point  de  vue  posi- 
tiviste, c'est-à-dire  a  strictement  phénoménal», 

1.  Action  française,  t.  V,  p.  329. 

2.  Tauxier,  Action  française,  t.  IX,  p.  279. 


l'ordre  d'après  les  positivistes  53 

M.  Moreau  ne  pense  pas  qu'on  «  puisse  consi- 
dérer un  intérêt  quelconque  comme  plus  im- 
portant que  l'intérêt  deTEtat  '  ».  Et  tout  récem- 
ment M.  Dimier,  faisant  l'éloge  funèbre  de 
M.  Auguste  Roussel,  allait  droit  à  ce  qui  fut, 
selon  lui,  la  marque  de  son  mérite  et  de  sa 
valeur,  en  le  félicitant  d'avoir  été  de  ceux 
qui  n'avaient  pas  craint  (^  d'invoquer  la  raison 
d'Etat  ))  *.  Et  si  nous  désirons  savoir  comment 
il  convient  de  faire  fonctionner  la  raison  d'Etat, 
ces  «  Messieurs  de  V Action  française  »,  comme 
les  appelle  M.  Descoqs, nous  répondent  en  accla- 
mant rétrospectivement  la  Saint-Barthélémy 
ou  encore  en  exprimant  des  vœux  comme  celui- 
ci  :  parlant  de  l'attitude  des  philosophes  uni- 
versitaires, ((  elle  nous  fait  rêver,  dit  M.  P.  Las- 

t.  Action  française,  20  mai  1910. 

2.  M.  Dimier  rappelle  à  ce  propos  que  M.  Roussel  mis 
en  demeure  de  s'expliquer  «au  point  de  vue  strictement 
catholique  >  sur  le  suicide  du  colonel  Henry,  répondit 
sans  hésiter  "  que  Dieu  faisait  miséricorde,  à  ceux  dont 
la  passion  du  devoir  avait  causé  l'égarement  ^).Que  Dieu 
ail  fait  miséricorde,  certes,  nous  le  souhaitons  et  nous 
l'espérons.  Mais  qui  ne  voit  que  sous  la  plume  de 
M.  Roussel  qui,  chaque  fois  que  l'occasion  s'en  présen- 
tait, n'avait  guère  de  scrupule  à  damner  les  gens,  cela 
signifie  encore  que  le  colonel  Henry  et  ses  semblables 
«  sont  au-dessus  des  lois  »  ? 


54  PROPOSITION  d'alliance 

serre,  de  je  ne  sais  quel  deux-décembre  philo- 
sophique oii  une  commission  mixte,  composée 
de  trois  athées,  de  deux  généraux  et  du  P.  Du 
Lac,  serait  appelée  à  juger  tous  nos  idéologues, 
moins  encore  sur  leurs  paroles  que  sur  l'air 
qu'ils  ont  '»  . 

Mais  quand  les  u  Maîtres  »>  par  nature,  quand 
ceux  qui  ont  droit  à  gouverner  y  aspirent,  non 
en  vertu  d'un  principe  d'égalitarisme,  mais  par 
la  conscience  de  leur  propre  mérite,  comme  dit 
M.  Rebell,  quand  ceux-là  ne  sont  pas  au  pou- 
voir, c'est  bien  encore  une  autre  affaire.  Ils 
n'ont  à  reculer  devant  rien.  «  Il  faut  recruter, 
dans  la  masse  des  vrais  Français,  une  minorité 
pleine  d'audace  et  d'énergie.  Il  faut  que  nous 
formions  la  brigade  de  fer...  L'émeute  est-elle 
un  bon  moyen  ?  Très  bon...  La  conspiration  ? 
Excellent.  Le  coup  d'Etat  ?  Parfait.  Faut-il 
s'adresser  à  un  général,  avoir  un  préfet  de  po- 
lice ?  Quand  nous  y  serons,  nous  aviserons  ^  », 
Ce  n'est  pas  tout  :  «  Ayons  de  l'argent  et,  par 
l'urgent,  achetons  tous  les  moyens  et  tous  les 
mobiles.  x\chetons  les  femmes,  achetons   les 

1.  Action  française,  1900,  t.  Il,  p.  311. 

2.  Lettre  de  M.   Maurras  à  Ed.    Drumont,  citée  par 
Desgrées  du  Lou,  De  Léon  XI U  au  Sillon,  p.  83. 


L  ORDRE    D  xVPRES    LES    POSITIVISTES  00 

consciences  \..  ».  Et  pour  compléter,  retenons 
ce  trait.  Sur  la  couverture  du  livre  de  M.  G. 
Valois  :  Vhomyne  qui  vient,  on  aperçoit  une 
figure  qui  ressemble  à  une  croix.  Quand  on 
regarde  de  plus  près,  on  se  rend  compte  que 
cette  croix  est  un  poignard,  et  sur  la  lame  on 
peut  lire  alors  :  In  hoc  signo  vinces  -.  Un  mot 
revient  toujours  sous  la  plume  de  «  ces  Mes- 
sieurs »  :  il  n'y  a  qu'une  «  seule  vraie  vertu, 
la  force  »   ;  c'est  le  plus  fort  qui  a   raison. 

1.  Action  françahe,  1"  mars  1908,  p.  4i7. 

2.  Qui  n'admettra  après  cela  que  M.  Descoqs  a  raison 
de  nous  rappeler  qu'à  V Action  française  on  tient  compte 
du  fait  chrétien.  Et  M,  Goubé  apporte  à  ces  belles 
maximes  l'appui  de  son  exégèse.  Le  mot  de  l'Apôtre 
resistite  fortes  in  fide  devient  sous  sa  plume  :  résistez 
dans  la  force  et  dans  la  foi  [La  Matraque^  p.  4).  De  plus, 
se  souvenant  qu'il  est  dit  dans  l'Evangile  de  «  tendre  la 
joue  droite  à  qui  nous  frappe  sur  la  joue  gauche  »,  il 
ajoute  ce  commentaire  spirituel  et  distingué  :  «  Mais  le 
saint  livre  ne  nous  dit  pas  ce  qu'il  faut  faire  après.  Il 
ne  nous  dit  pas  surtout  qu'après  avoir  été  souffletés, 
nous  devons  nous  retourner  avec  grâce,  relever  nos 
basques  et  enregistrer  les  gifles  d'en  bas  après  celles 
d'en  haut.  C'est  ce  que  veulent  faire  les  soumissionnis- 
tes.  A  leur  aise  et  grand  bien  leur  fasse  I  Les  bons 
chrétiens  n'ont  pas  ce  goût  héroïque  pour  les  coups  de 
pied».  Non  certes  ;  aussi  M.  Goube'  les  convie-t-il  à 
prendre  «  la  Sainte  Matraque  »  {Ibid.,  p.  3o). 


56  PROPOSITION  d'alliance 

((  Toute  force  est  bonne  en  tant  quelle  est 
belle  et  qu'elle  triomphe  »  *.«  La  vie  ou  la  force 
n'a  d'autre  justificalion  qu'elle  même,  elle  est 
le  fait  souverain  »  -. 

Et  tout  ceci  est  dit  froidement.  Ce  n'est  pas 
entraînement  de  gens  qui  sont  dans  la  bataille. 
Non,  c'est  principe,  c'est  système.  La  politi- 
que, selon  M.  Maurras  et  ses  disciples,  n'a 
rien  à  voir  ni  avec  la  morale,  ni  avec  la  reli- 
gion ;  si  ce  n'est  que  pour  eux  la  morale  et 
la  religion  sont  des  moyens  comme  les  au- 
tres, des  ingrédients  comme  les  autres  de  leur 
physique  sociale.  A  mesure  que  nous  avan- 
cerons, la  pensée  des  hommes  de  V Action 
française  se  fera  de  plus  en  plus  nette  sur  ce 
pointa 


M.  Maurras  parle  toujours  de  l'ordre  qu'il 
rêve  d'établir  d'après  ces  principes,  comme  si 


1.  H.  Vaugeoij,  Aclion  française,  1«^  décembre  1899. 

2.  0.  Tauxier,  Action  française,  t.  Xll,  p.  286. 

3.  Cf.  en   particulier  Tarticle  publié  par  MM.  Maur- 
ras et  Moreau  dans  le  Correspondant  du  10  juin  1908. 


l'ordre  d'apuès  les  positivistes  57 

cet  ordre  avait  jadis  existé.  Il  y  a  ainsi  pour 
lui,  derrière  nous,  un  âge  d'or  dont  le  souve- 
nir l'enchante  et  dont  le  regret  lui  inspire  de 
saintes  colères.  C'est  l'âge  où  sur  la  terre  sa- 
crée de  THellade,  les  sophistes,  les  physiciens, 
les  artistes  étalèrent  leur  belle  existence  au 
soleil,  entourés  d'une  nuée  d'esclaves  au  ser- 
vice de  toutes  leurs  joies.  La  «  romanité  tuté- 
laire  »  qu'il  chante  d'autre  part  et  dont  il  est  si 
reconnaissant  au  catholicisme,  lui  est  chère 
sans  doute.  Mais  cependant  elle  n'est  que  «  tu- 
télaire  »  ;  elle  n'est  qu'un  remède,  elle  n'est 
qu'une  protection  contre  le  mal  immense  qui 
a  envahi  l'humanité  par  le  fait  des  Juifs  et  du 
«  Christ  Hébreu  »,  par  «  la  fâcheuse  scission 
intervenue  à  l'ère  chrétienne  entre  l'ordre  reli- 
gieux et  l'ordre  civil  »  ^  Et  son  espoir  c'est  que 
la  danse  éternelle,  X0P02,  qui  fait  tourner  les 
choses  en  rond  ramènera  un  si  heureux  état  de 
choses-. Maisce  qu'ilfaut  noter  pourle  moment, 
c'est  que  l'ordre  ainsi  imaginé  consiste  en  ceci 
que  des  hommes  sont  organisés  efi  d'autres 
hommes,;?ar  euxet/;oz/r  eux.  «  Nous  adhérons 
à  toi,  dit  à  Criton  le  vieil  Androclès,  le  Mentor 

1.  Trois  idées  politiques,  p.  60  (note). 

2.  Anthinea,  p.  125. 


58  piioposiTiO-x  d'alliance 

des  esclaves, comme  les  vallons  aux  montagnes. 
Le  plus  humble  d'entre  nous  n'est  point  étran- 
ger à  l'éclat  de  ta  chevelure  dorée,  de  ta  taille 
divine  :  il  soutient  l'une  et  tresse  1  autre.  Nous 
sommes  membres  d'un  beau  corps  que  lu  ex- 
celles à  conduire,  étant  sa  tête  et  sa  pensée.  Il 
nous  semble  à  certaines  heures  qu'un  Dieu 
nous  exhale  de  toi^  ».  Et  celui  pour  lequel  ils 
existent  n'a  rien  de  plus  ni  rien  de  mieux  à 
faire  que  de  se  créer  des  «  harmonies  intérieu- 
res »  dont  il  est  seul  à  jouir.  «  Le  front  de  Gri- 
ton  était  dressé  en  ce  moment  dans  le  voisinage 
des  astres  et  son  regard  plongeait  où  la  vue  des 
esclaves  ne  pouvait  pénétrer,  vers  la  couronne 
des  étoiles,  des  belles  muses  et  des  dieux''  y-. 
Nous  pensons  bien  que  sans  doute  Griton  ne 
passe  pas  tout  son  temps  à  regarder  ainsi  du 
côté  de  la  lune,  même  s'il  est  vrai  qu'il  lui 
arrive  sottement  d'en  tomber  amoureux  '.  Mais 
à  quelque  occupation,  à  quelque  beau  geste 
qu'il  se  livre,  entre  lui,  le  surhomme,  sachant 
et  pouvant  vivre  par  lui-même  dans  la  royauté 
de  sa  «Raison  »  et  de  sa  «  Volonté  de  puissance  », 

1 .  Le  chemin  de  Paradia,  p.  298. 

2.  Le  chemin  de  Paradis,  p.  283. 

3.  Le  chemin  de  Paradis  :  La  reine  des  nuits. 


l'ordre    D  APRES    LES    POSITIVISTES  69 

et  eux,  les  esclaves  qui  le  servent  et  qui  n'ont 
de  consistance  que  par  lui,  il  y  a  une  distance 
infinie  :  ils  ne  sont  pas  de  même  essence. 

Et  ce  qu'il  faut  noter  encore,  c'est  que,  pour 
que  se  maintienne  l'ordre  dont  jouit  Griton,  il 
faut  que  cette  distinction  d'essence  soit  main- 
tenue. Le  relativisme  était  bon  tout  à  l'heure 
quand  il  s'agissait  de  se  libérer,  soi,  de  toutes 
les  entraves  intérieures.  «  L'inviolabilité  de 
quelque  chose  »  1  Fi  donc  ^  !  Mais  méconnaître 
le  caractère  des  esclaves,  voilà  l'absolu  dans  le 
crime.  «  L'humain  mépris  devrait  frapper  qui- 
conque fait  vagir  la  première  concupiscence 
dans  le  cerveau  ou  dans  les  entrailles  d'un  ins- 
tinctif, quiconque  diminue  le  vénérable  privi- 
lège qu'ont  parfois  ces  bénis  de  mourir  sans 
avoir  vécu  -  ».  Et  M.  Gilbert,  mettant  en  for- 
mule cette  belle  indignation,  s'exprime  ainsi  : 
((  Quelle  petite  chose  devient  alors  à  nos  yeux 
l'individu  au  sein  d  une  société  ainsi  construite  ! 
Dans  son  essence  il  est  nu  et  dépouillé  de  tous 
les  agréments  dont  les  rhéteurs  se  plaisent  à 
parer  son  type  idéal.  Etre  dépourvu  de  cons- 
cience et  de  responsabilité,  il  se  décharge  de 

4.  P.  Lasserre,  Action  française,  t.  V,  p.  2S3. 
2.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XXII. 


60  PROPOSITION    d'alliance 

l'une  sur  ses  gouvernants  et  de  l'autre  sur  ses 
institutions  tutélaires,  il  quitte  toute  respon- 
sabilité aux  institutions  S  c'est-à-dire  au  passé 
garant  de  l'avenir,  et  contie  à  l'aristocratie  le 
dépôt  de  la  conscience  publique...  Cette  cons- 
cience ne  paraît  que  dans  les  aristocraties,  oi^i 
elle  est  corollaire  d'une  masse  énorme  d'incons  - 
^ience  '  » . 


Faire  vagir  la  concupiscence  et  troubler  l'or- 
dre, c'est  donc  entreprendre  d'amener  cette 
inconscience  à  la  conscience  :  car  il  ne  faut  pas 
ici  que  le  mot  concupiscence  nous  trompe  sur 
la  pensée  de  M.  Maurras.  Ce  qui  caractérise  sa 
manière  imitée  de  Nietzsche,  c'est  d'intervertir 
la  signification  des  termes  \  ou  de  signifier  par 
le  même  terme  des  choses  absolument  oppo- 
sées, de  manière  à  rabaisser  les  unes  au  niveau 

\.  Et  on  a  osé  dire  à  Testis qu'il  avait  inventé  le  nio- 
nophorisme. 

2.  La  valeur  de  la  science  sociale,  p.  149.  Librairie  na- 
tionale. 

3.  Divinité  sous  sa  plume  signifie  la  Mesure,  le  Nom- 
bre, le  Fini  au  sens  grec  du  mot  ;  et  «  Tobscène  chaos  », 
c'est  l'infini,  c'est  Dieu. 


l'ordre  d'après  les  positivistes         6i 

des  autres.  Et  il  ne  manque  guère  d'escompter 
l'équivoque  qui  en  résulte.  Par  exemple,  la 
phrase  que  nous  venons  de  citer  est  accompa- 
gnée d'une  note  reproduisant  ce  mot  deLassalle: 
«  La  première  chose  à  faire,  c'est  de  faire  com- 
prendre à  l'ouvrier  allemand  qu'il  est  malheu- 
reux ».  Il  semble  ainsi  au  premier  abord  que 
M.  Maurras,  par  le  mot  concupiscence,  désigne 
les  appétits  et  qu'il  vise  les  agitateurs  qui  ne 
savent  que  les  exciter  elles  déchaîner.  Et  c'est 
vrai  sans  doute;  mais  en  même  temps  c'est 
bien  autre  chose  qu'il  désigne  et  bien  d'autres 
gens  qu'il  vise.  Et  on  ne  tarde  pas  à  s'aperce- 
voir que  concupiscence  signifie  ^ourluiaspira- 
tion  aussi  bien  qu  appétit  ;  de  telle  sorte  qu'à 
ses  yeux  on  excite  et  on  déchaîne  des  appétits 
quand  on  rappelle  aux  hommes^  quels  qu'ils 
soient,  qu'ils  sont  des  hommes,  que  par  desti- 
nation a  u  moins  ils  ont  une  dignité,  une  valeur, 
une  fin  qui  est  plus  haute  que  de  ne  pas  rester 
((  étranger  à  l'éclat  de  la  chevelure  dorée  » 
d'un  maître. 

En  conséquence,  ce  que  lui  et  ses  disciples 
nomment  démocratie,  c'est  tout  autre  chose 
encore  qu'un  régime  politique  et  que  les  abus 
qu'ils  y  découvrent. Sans  doute, pour  se  rendre  la 


62  PROPOSITION  d'alliance 

tâche  facile,  ils  supposent  toujours  que  la  démo- 
cratie c'est  l'égalitarisme,  le  nivellement  en 
vertu  duquel  chacun  dès  maintenant,  dans  le 
devenir  même  et  l'inachèvement  de  la  société 
temporelle,  aurait  un  droit  égal  à  se  juger  apte 
atout.  Mais  en  même  temps,  avec  cette  concep- 
tion d'une  égalité  de  fait,  dont  Rousseau  dans 
les  temps  modernes  leur  apparaît  être  le  fau- 
teur principal,  ils  identifient  la  conception  de 
l'égalité  idéale  vis-à-vis  de  la  fin  suprême  à 
atteindre,  ou  au  moins  ils  considèrent  que  celle- 
ci  se  transforme  nécessairement  en  celle-là. 

Et  en  effet,  pour  eux,  l'égalité  idéale  vis-à- 
vis  de  la  fin  suprême  à  atteindre  n'a  pas  de 
sens,  puisqu'il  n'existe  pas  de  fin  suprême.  Ils 
ne  conçoivent  pas,  ils  ne  veulent  pas  concevoir 
qu'une  aspiration, qu'un  effort  puisse  se  réaliser 
dans  un  autre  plan,  dans  une  autre  perspec- 
tive que  la  perspective  temporelle  et  terrestre, 
au-dessus  des  besoins  égoïstes  de  l'animalité  et 
des  besoins  non  moins  égoïstes  de  l'esthétisme 
intellectuel.  Et  alors  l'égalité  idéale  leur  sem- 
ble ne  pouvoir  se  traduire  qu'en  affirmation 
d'un  droit  à  faire  valoir  terrestrement  et  tem- 
porellement.  Voilà  pourquoi  et  voilà  comment, 
en  surabondant  dans  leur  sens,  ils  exorcisent 


l'ordre  d'après  les  positivistes         63 

brutalement  toute  doctrine  qui  attribue  à  l'être 
humain,  en  tant  qu'être  humain  et  sans  accep- 
tion de  personne,  sinon  de  valoir  en  fait,  du 
moins  d'être  appelé  à  valoir  ;  car  c'est  cela 
même  qui  est  la  démocratie  pour  eux.  Et  c'est 
cela  même  qui  est  le  christianisme  pour  nous. 


CHAPITRE  m 


COMMEM  LE  CHRISTIANISME  EST  EXCLU. 


Entre  Tordre  établi  une  fois  pour  toutes  et 
consistant  en  ce  que  des  hommes  sont  organi- 
sés en  d'autres  hommes  pour  leur  servir  d'ins- 
trument, et  le  désordre  résultant  de  ce  que 
chacun,  au  nom  de  son  droit  individuel,  exige- 
rait en  ce  monde  les  mêmes  richesses,  les  mê- 
mes pouvoirs,  etc.,  il  n'y  a  pas  de  milieu. 
A  ces  «  pontifes  »  de  la  religion  positiviste  qui 
veulent  se  suffire  avec  la  terre  et  tirer  parti  des 
choses  et  des  hommes,  en  les  prenant  et  en  les 
maintenant  comme  ils  sont,  l'idée  ne  saurait 
venir  d'un  monde  en  travail  intérieur  oîi,  à 
travers  les  multiples  inégalités  de  fait  et  au 
besoin  par  elles  en  les  dominant,  chacun  à  son 
rang  se  fait  le  serviteur  de  chacun  et  le  colla- 
borateur de  Dieu, pour  réaliser  l'œuvre  éternelle 
au  dessus  des  apparences  et  au-dessus  de  la 
mort.    Et  non  seulement  cette    idée    ne  peut 


COMMENT    LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        65 

leur  venir;  mais  ils  la  repoussent  et  la  mau- 
dissent comme  la  source  de  tous  les  maux. 

Nous  verrons  tout  à  l'heure  comment,  sous 
prétexte  d'en  expliquer  la  genèse,  ils  s'efforcent 
de  la  salir.  Mais  en  attendant^  ce  qui  ressort  de 
là,  c'est  que,  de  même  que  pour  créer  Tordre, 
l'harmonie,  pour  mettre  en  eux  la  mesure  et 
réaliser  leur  «volonté  de  maîtrise )),ilséliminent 
Dieu  de  leur  vie  personnelle,  de  même  ils  l'éli- 
minent de  la  vie  sociale  *.  Ecoutez  plutôt  : 

«  En  dépit  du  grand  préjugé  que  l'autorité  de 
Voltaire  a  fait  régner  en  France,  c'est  une  ques- 
tion de  savoir  si  l'idée  de  Dieu,  du  Dieu  unique 
et  présenta  la  conscience, est  toujours  une  idée 
bienfaisante  et  politique.  Les  positivistes  font 
observer  avec  raison  que  cette  idée  peut  aussi 
tourner  à  l'anarchie.  Trop  souvent  révolté  con- 
tre les  intérêts  généraux  de  l'espèce  et  dessous- 
groupements  humains  (patrie,  caste,  cité,  fa- 


1.  M.  Descoqs  est  capable  de  nous  dire  encore  que 
ce  n'est  pas  vrai  et  de  nous  opposer  que  les  ((libertins» 
de  V Action  française  tiennent  compte  de  la  croyance  en 
Dieu,  ou  même  de  prétendre  que  ce  qu'ils  éliminent, 
c'est  seulement  le  Dieu  intérieur  des  protestants.  La 
suite  montrera  ce  que  vaudrait  cette  réponse  qui  res- 
semble à  celles  qui!  nous  a  déjà  faites. 


66  PROPOSITION  d'alliance 

mille)  l'individu  ne  s'y  soumet,  en   beaucoup 
de  cas,  que  par  nécessité,   horreur  de  la  soli- 
tude, crainte  du  dénûment  :  mais  si  dans  cette 
conscience  naturellement  anarchique,  l'on  fait 
germer  le  sentiment  qu'elle  peut  nouer  des  rela- 
tions directes  avec  l'être  absolu,  infini  et  tout 
puissant,  l'idée  de  ce  maître  invisible  et  lointain 
l'aura  vite  éloignée  du  respect  qu'elle  doit  à  ses 
maîtres  visibles  et  prochains  :  elle  aimera  mieux 
obéir  à  Dieu  qu'aux  hommes  *  ».  Et  de  tout  ce 
qui  peut  sortir  de  cette  idée,  M.  Maurras  ne 
retient  pas  autre  chose  si  ce  n'est  qu'elle  ajoute 
«  un  multiplicateur  immense...  au  caprice  in- 
dividuel ».  Avec  elle,  «  accru  à  l'infini,  multi- 
plié par  l'infini,  chaque  égoisme  se  justifie  sur 
le  nom  de  Dieu  et  chacun  nomme  aussi  divine 
son  idée  fixe  ou  sa  sensation  favorite,  la  Justice 
ou  l'Amour,  la  Miséricorde  ou  la  Liberté  »  -.  Et 
de  plus  —   car  l'esthète   ne  perd  jamais  ses 
droits  —  elle  ((  enlève...  aux  passions  leur  air 
de  nature,  la  simple  et  belle  naïveté.  Elle  les 
pourrit  d'une  ridicule  métaphysique  :  entendez 
Julie,  Lélia,  Emma,  Elvire  et  tout  le  chœur  des 
amoureuses  romantiques,    protester  aux  bras 

1.  Trois  idées  politiques,  p.  59. 

2.  Ibid.,  p.  59. 


COMMENT    LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        67 

de  l'amant  qu'elles  ne  Tont  reçu  qu'en  vertu 
d'une  injonction  de  l'Être  suprême  »  ^ 


Et  n'apparaît-il  pas  que  la  croyance  en  Dieu 
n'est  ainsi  en  effet  que  la  concupiscence  voulant 
s'élever  à  l'infini?  Aussi,  dans  ces  conditions, 
M.  Maurras  pense-t-il  qu'il  ne  devrait  y  avoir 
qu'un  cri  parmi  les  moralistes  et  les  politi- 
ques sur  les  dangers  de  Vhijpocrisie  théistique  : 
'(  Si  pour  un  instant  elle  donne  à  chaque  in- 
dividu quelque  ardeur  et  quelque  ressort,  ce 
n'est  qu'une  apparence  ;  cette  passagère  excita- 
tion de  l'orgueil  ne  vaut  pas  les  maux  qu'elle 
l'ait,  puisqu'elle  décompose  et  dissout  tous  les 
éléments  de  la  communauté  des  hommes,  non 
seulement  l'Etat  et  ses  modes  divers,  mais 
aussi  la  science,  mais  jusqu'à  la  pensée.  L'in- 
dividu perd  de  la  sorte,  outre  les  conditions  de 
<a  vie  élémentaire,  ses  ornements  et  ses  plai- 
sirs supérieurs  ^.  >y 

1.  Ibid.,  p.  60.  —  Combien  plus  belle  évidemment  la. 
Mesure  des  grandes  dames  dont  M.  Lasserre  nous  a  parlé 
précédemment  et  sur  qui  la  superstition  de  «  l'inviola- 
bilité  de  quelque  chose  »  n'avait  pas  de  prise  ! 

2.  Trois  idées  politiques,  p.  59. 


68  PROPOSITION  d'alliance 

En  d'autres  termes,  c'est  toujours  «  l'obscène 
chaos  )i   au  dehors  comme  au  dedans. 

Avec  des  hommes  qui  croient  en  Dieu  et  qui 
vivent  leur  croyance,  c'est-à-dire  qui  considè- 
rent qu'en  ce  monde,  à  travers  même  l'engre- 
nage des  nécessités  physiques  où  ils  se  débat- 
tent, ils  doivent  poursuivre  la  réalisation  d'un 
idéal  de  justice  d'oii  personne  n'est  exclu  et 
dont  le  terme  est  dans  l'éternité,  n'est-il  pas 
impossible  en  effet  d'établir  l'ordre  qui  consiste 
en  ce  que  des  hommes  sont  organisés  en  d'au- 
tres hommes  ?  Certes, nous  n'y  contredirons  pas. 
Et  il  n'est  pas  besoin  pour  cela  que  ces  hommes 
se  révoltent  et  qu'ils  usent  de  violence,  ainsi 
que  M.  Maurras  suppose  qu'ils  ne  sauraient 
manquer  de  le  faire,  —  comme  si  ceux  qui 
le  font  ne  montraient  pas  qu'ils  redeviennent  à 
leur  tour  terrestres  et  charnels  en  voulant 
triompher  en  ce  monde  et  pour  ce  monde  même; 
—  il  suffit,  dussent-ils  être  jetés  aux  bêtes  ou 
aux  bûchers  ou  à  l'échafaud,  qu'ils  ne  consen- 
sentent  pas  intérieurement  à  être  des  instru- 
ments, à  être  des  esclaves,  et  que  le  cri  de  leur 
conscience,  allant  éveiller  inlassablement  d'au- 
tres consciences,  nie  victorieusement  toutes 
les  victoires  des  a  maîtres  »  qui  prétendent  les 
posséder. 


COMMENT    LE    CHHISTIAMSME    EST    EXCLU       69 

iMais  ne  voit-on  pas  enfin  contre  quoi  s'in- 
surgent M.  Maurras  et  ses  disciples  en  s'insur- 
geant  contre  cela,  en  voulant  faire  disparaître 
cela  ?  Ne  voit-on  pas  que  c'est  à  la  conscience 
chrétienne  elle-même  qu'ils  en  veulent  avec 
tout  ce  qui  la  conditionne  et  tout  ce  qui  l'ali- 
mente ?  Et  vraiment  il  faut  qu'on  se  crève  les 
yenx  comme  à  plaisir  pour  trouver  là  de  la  neu- 
tralité, car  le  cri  de  Voltaire  :  Ecrasons  l'in- 
fâme !  ne  fut  jamais  plus  net,  ni  jamais  sans 
doutesidécidéque  leur  déclaration  à  cet  égard  ^ . 
Oui,  nous  le  savons  bien,  ils  appellent  cela  du 
protestantisme,  de  l'anarchisme,  du  kantisme  ; 
ils  disent  que  ce  sont  des  «  idées  suisses  ». 
iMais  si  c'est  une  habileté,  elle  ne  peut  tromper 
que  ceux  qui  le  veulent  bien  :  car  en  même 
teaips  ils  disent  très  haut  et  sans  ambages  que 
c'est  aussi  le  christianisme  même,  dans  son 
essence  même.  Et  ce  qu'ils  poursuivent  à  tra- 
vers   le    protestantisme,    le    kantisme   et    les 

1.  Tout  ce  qu'ils  reproctient  à  Voltaire  c'est  son  déis- 
me ;  mais  ils  ne  l'excluent  pas  de  «  la  tradition  fran- 
çaise ».  —  M  Sans  parler  du  précieux  antisémitisme 
de  Voltaire. .  .11  n'y  a  pas  de  meilleur  antidote  des  idées 
suisses  que  la  lecture  et  ia  méditalion  de  Candide...  !^ous 
en  faisons  nos  délices.  »  Ainsi  parle  M.  Ch.  Maurras. 


PROPOSITION    D  ALLIANCE 


«  idées  suisses  »,  ce  n'est  rien  de  moins  que  la 


doctrine  de  l'Evangile. 


Selon  eux  en  effet,  et  très  explicitement,  très 
brutalement,  le  désordre  dont  soufFrele  monde 
vient  des  Prophètes  et  du  u  Christ  Hébreu». 
Ne  sont-ce  pas  ceux-ci  qui  ont  inventé  «  la  mo- 
rale des  esclaves  »,  cette  morale  qui  permet 
aux  faibles,  aux  opprimés,  aux  malades,  àtous 
ceux  que  broie  la  dureté  des  choses  et  des 
hommes,  de  s'élever  au-dessus  de  la  Nature  et 
de  concevoir  un  monde  meilleur  d'où  ils  jugent 
la  nature  mauvaise  ?  Ne  sont-ce  pas  eux  qui 
ont  ainsi  renversé  les  valeurs  ? 

Ils  ont  fait  croire  en  efl'et  qu'on  pouvait  va- 
loir autrement  que  par  le  succès,  la  puissance, 
la  gloire  et  la  joie  qu'on  étale  au  soleil,  et  d'une 
valeur  dont  chacun  est  capable  avec  la  grâce  de 
Dieu.  Et,  ce  faisant,  ils  ont  porté  aux  «  forts  » 
et  aux  «  maîtres  »,  par  qui  l'ordre  règne  en  ce 
monde,  un  coup  mortel.  Ceci,  c'est  la  ven- 
geance des  Juifs. Sans  doute  les  Juifs  en  furent 
d'abord  les  victimes  :  «  Chez  les  anciens  Israé- 
lites, les  prophètes  élus  de  Dieu  en  dehors  des 


COMMENT   LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        7I 

personnes  sacerdotales  furent  des  sujets  de  dé- 
sordre et  d'agitation  »  K  Mais  par  suite  de  «  leur 
nullité  militaire  )),coinme  les  Juifs  furent  cons- 
tamment écrasés  par  leurs  ennemis,  ils  se  ser- 
rèrent (^  le  plus  fortement  possible  autour  de 
leur  dieu  pour  suppléer  à  la  caducité  du  lien 
politique  »  -.  De  là  naquit  l'idée  de  la  «  cité 
céleste  )>.  Les  Juifs  s'en  sont  faits  les  prosély- 
tes. Et  avec  elle  «  ils  ont  régné  sur  le  monde  et 
se  sont  vengés  de  tous  leurs  adversaires  par  la 
religion  »  ^  La  religion  est  donc  le  venin  dont 
ils  les  ont  empoisonnés,  u  Le  juif  monothéiste 
et  nourri  des  prophètes  est  un  agent  révolu- 
tionnaire »  \  Et  si  vous  doutez  encore  qu'il 
s'agisse  ici  du  monothéisme  le  plus  spécifique- 
ment chrétien,  de  la  croyance  en  Dieu  le  Père, 
principe  de  justice  et  fondement  d'espérances 
éternelles,  écoutez  encore  ceci  :  «  Isaïe  et  Jésus, 
David  et  Jérémie,  Ezéchiel  et  Salomon...  don- 
naient par  leurs  exemples  et  par  leurs  discours 
les  modèles  delà  frénésie  toute  pure  »  °. 

1.  Ch.  Maurras,  Trois  idées  politiques,  p.  60. 

2.  P.  Lasserre,  La  morale  de  Nietzsche,  p.  39. 

3.  P.  Lasserre,  La  morale  de  Nietzsche,  p.  39. 

4.  Ch.  Maurras,  Trois  idées  politiques,  p.   60. 

5.  Ch.  Maurras,  Action  française,  t.  I,  p.  318. 


72  PROPOSITION    D  ALLIANCE 


Et  en  même  temps  qu'ils  assimilent  le  Christ 
aux  prophètes  dont  ils  nous  disent  que  «  les 
tendances  anti-ph3^siques  »  sont  dangereuses 
pour  une  hygiène  d'Etat,  ils  ne  manquent  pas 
de  l'assimiler  aussi  aux  humanitaires  qui  ont 
divinisé  l'instinct.  M.  Maurras  par  exemple 
n'aime  pas  «  le  bizarre  Jésus  romantique  et 
saint-simonien  qu'on  invoque  au  secours  du 
désordre  »  ;  il  n'aime  pas  davantage  «  le  Christ 
intérieur  des  gens  de  la  Réforme  »  et  ne  veut 
connaître  «  d'autre  Jésus  que  celui  de  notre 
tradition  catholique  »  :  mais  il  se  garde  bien 
là-dessus  de  se  fier  a  aux  évangiles  de  quatre 
juifs  obscurs  »  K  Et  pour  M.  Lasserre  ce  qui 
u  fut  jadis  l'Homme  fils  de  Dieu,  c'est  aujour- 
d'hui l'Homme  citoyen  de  la  Révolution  ;> -, 

1.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XXX. 

2.  La  morale  de  Nietzsche,  p.  95.  Bien  que  ce  soient  les 
idées  de  Nietzsche  que  M.  Lasserre  expose  direclement 
dans  ce  livre,  nous  ne  saurions  hésiter  à  lui  attribuer 
à  lui-même  ce  qui  s'y  trouve  :  car,  outre  que  le  ton  de 
l'approbation  y  règne  partout  sans  aucune  critique  et  que 
le  dessein  avoué  en  est  de  montrer  qu'on  «  ne  saurait 
sérieusement  continuer  de  répandre  que  la  doctrine  de 


COMMENT    LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        78 

Ils  se  donnent  ainsi  l'air  de  n'attaquer  que 
l'individualisme,  la  déaiocratie  égalitaire,  le 
romantisme  en  tant  que  tout  cela  consiste  dans 
la  divinisation  de  linstinct,  dans  l'exaltation 
de  la  spontanéité  sans  règle  et  sans  mesure, 
acceptée  comme  une  inspiration  d'en  haut.  Et 
si,  en  un  sens,  c'est  cela  qu'ils  repoussent,  c'est 
cependant  beaucoup  moins  cela  qu'autre  chose. 
Us  ne  diffèrent  pas  tant  des  romantiques  en 
effet  qu'ils  se  l'imaginent  et  qu'ils  le  disent. 

[ies  romantiques  se  divinisent  en  projetant 
idolâtriquement  leurs  passions  dans  rinfmi,  en 
supposant  que  Dieu  même  en  est  l'auteur  afin 
de  s'y  abandonner  sans  mesure  :  c'est  leur  ma- 
nière de  libérer  leur  égotisme  de  ce  qui  s'ap- 
pelle la  responsabilité  et  le  devoir.  Les  esthètes 
de  {'Action  française  s'athéisent,  si  on  nous 
permet  cette  expression, en  s'enfermant  en  eux- 
mêmes  pour  s'y  suffire,  en  supposant  que,  par 
ce  qu'ils  pensent  et  ce  qu'ils  veulent,  ils  sont, 
dans  leur  conscience  de  surhommes,  supérieurs 
à  tout,  par  delà  le  bien  et  le  mal  :  et  ce  n'est 
qu'une  autre  manière  d'éliminer  la  responsa- 

iS'ielzsche  soit  malsaine  >^  (p.  40),  il  est  parfaitement 
consonnant  avec  ce  que  M.  Lasserre  a  dit  ailleurs,  et 
en  particulier  dans  son  Romantisme  français. 


74  PROPOSITION    d'alliance 

bilité  et  le  devoir  pour    être  égotistes  à   leur 
gré.  Mais  prétendre  qu'on  n'a  pas  à  justifier  ce 
qu'on  est  et  ce  qu'on  fait,  sous  prétexte  qu'il 
u  n'y  a  rien  de  moins  aristocratique  »  \  parce 
que,  être  aristocratique  c'est  être  supérieur  aux 
lois  ;  ou  bien  justifier  indistinctement  ce  qu'on 
est  et  ce  qu'on  fait  en  l'attribuant  à  Dieu  lui- 
même,  n'est-ce  pas  exactement  la  même  chose? 
et  dans  un  cas  comme  dans  l'autre,  n'est-ce  pas 
ériger  l'instinct  et  la  spontanéité  en  un  absolu 
individuel  qui  ne  se  doit  à  rien?  Et  on  sait.que 
la  raison,  la  discipline,  la  mesure  dont  parlent 
nos  égotistes  athées  est  une  raison,   une  disci- 
pline, une  mesure  dont  ils  entendent  changer 
comme  bon  leur  semble,  en   se  créant,  selon 
leurs  goûts  et  les  circonstances,  «  d'intérieures 
harmonies  »  ;  si  bien  qu'à  cet  égard  ils  se  meu- 
vent plus  que  personne  dans  un  infini  chaoti- 
que et  que  rien  n'est  plus  singulier  que  de  les 
entendre   reprocher    aux    romantiques    d'être 
sans  lois,  quand  eux-mêmes  se  glorifient  de 
n'en  point  avoir. 

Et  si  les   uns   exaltent  la   nature  jusqu'au 
«  paroxysme  »  en  se  révoltant  contre  tout  ce 

1.  La  morale  de  ISietzsche,  p.  86. 


COMMENT    LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        7^^ 

qui  prétend  régler  et  limiter  ses  désirs,  est-ce 
que  les  autres  ne  repoussent  pas  également 
toute  idée  d'un  devoir  qui  les  obligerait  inté- 
rieurement à  un  renoncement  quelconque  ? 
Est-ce  que  cela  n'est  pas  également  pour  eux 
anti-naturel,  «  anti-physique  »,  comme  ils 
disent  ?  Est-ce  que  M.  Maurras  n'arrive  pas  à 
dire  lui  aussi  que  la  moraL?,  au  lieu  d'être  le 
contraire  de  la  nature,  «  est  le  sublime  de  la 
Nature,  la  Nature  exaltée,  affirmée,  épurée  et 
développée  »  ?  Et  l'identité  du  langage  des  uns 
et  des  autres  sur  ce  point,  ne  révèle-t-elle  pas 
ridentité  de  point  de  vue  et  d'inspiration^  ? 


Il  est  vrai  que  les  uns  par  esthétisme,  par 
mesure,  par  raison,  comme  ils  disent  encore^ 
entendent  ne  jamais  s'abandonner,  ne  jamais 
se  laisser  prendre,  afin  de  dominer  et  de  mieux 

1.  Inutile  de  dire  que  ce  rapprochement  est  loin  de 
suffire  à  nos  yeux  pour  caractériser  tout  le  Rornantisme. 
Tant  s'en  faut  !  Il  en  caractérise  seulement  une  des 
tendances  ou  un  des  aspects.  Mais  de  même  qu'on  a 
distingué  un  Humanisme  païen  et  un  Humanisme,  chré- 
tien (Cf.  les  Origines  de  la  Réforme,  par  Imbart  de  la 
Tour,  t.  H),  il  y  aurait  lieu  aussi  de  distinguer  deux 
Romantismes. 


76  PROPOSITION    d'aLLL^NCE 

posséder  et  leurs  joies  et  les  objets  de  leurs 
joies.  Mais  s'ils  se  félicitent  ainsi,  comme  de 
la  vraie  sagesse,  de  ne  vouloir  que  d'une  façon 
finie  ce  que  les  autres  veulent  d'une  façon  infi- 
nie, —  nous  laissons  de  côté  ici  l'illusion  dont 
se  leurre  en  cela  leur  égotisme  aux  abois  — ,ce 
n'en  est  pas  moins  avec  les  mêmes  passions 
s'attachant  aux  mêmes  objets  qu'ils  cherchent 
à  se  satisfaire.  Ce  qui  vaut  pour  les  uns,  c'est 
ce  qui  vaut  pour  les  autres.  11  n'y  a  pas  entre 
eux  de  renversement  des  valeurs.  En  quoi  ils 
diffèrent  vraiment,  c'est  en  ceci  que  les  Roman- 
tiques issus  de  Rousseau  et  du  naturalisme 
italien  de  la  Renaissance  convient  toute  la 
nature,  tous  les  êtres  de  la  nature  sans  excep- 
tion, à  régner  par  lépariouissement  direct  et 
infini  des  instincts,  comme  si  naturellement, 
dans  l'individu  et  dans  la  société,  les  instincts 
s'harmonisaient  d'eux-mêmes,  tandis  que  les 
esthètes,  inspirés  par  Nietzsche  et  instruits  par 
Darwin,  font  de  ce  règne  l'apanage  de  ceux-là 
seuls  qui,  dans  la  lutte  pour  la  vie,  se  montrent 
les  plus  forts  en  se  disciplinant  pour  vaincre  et 
en  domptant  les  autres. 

Et  alors  leur  anti-romantisme  prend  cette 
signification  précise  de  n'être  plus  que  l'affir- 


GOMMENT    LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        77 

mation  du  droit  des  forts  à  régner  sur  les  fai- 
bles et  à  régner  sur  eux  par  eux.  Comme,  en 
effet,  de  leur  point  de  vue,  il  ne  saurait  y  avoir 
d'autres  biens,  d'autres  valeurs  que  celles  qui 
s'étalent  au  soleil  sous  le  nom  de  richesses, 
de  puissance,  de  voluptés,  et  comme  ces  va- 
leurs ne  peuvent  appartenir  en  môme  temps  à 
plusieurs,  puisque  la  possession  par  les  uns  en 
exclut  les  autres,  ce  n'est  qu'en  triomphant 
sur  les  autres  qu'on  les  possède  et  qu'on  se 
sauve. 

Et  alors  qu'arrive-t-il  ?  C'est  que  la  doctrine 
chrétienne  du  salut  offert  à  tous,  de  la  valeur 
offerte  à  tous,  leur  apparaît  comme  le  pire  des 
trouble-fête.  Ne  concevant  qu'un  triomphe  qui 
est  un  triomphe  sur  les  autres,  au  lieu  de  conce- 
voir un  triomphe  avec  les  autres  dans  la  sphère 
supérieure  où  les  appétits  ne  sont  plus  de  mise, 
cette  doctrine  est  pour  eux  le  ver  rongeur  qui 
ravage  impitoyablement  la  consistance  qu'ils 
essaient  de  se  donner.  En  même  temps  qu'elle 
leur  crie  la  fragilité  et  la  fugitivité  inéluctables 
de  leurs  triomphes  réels  ou  imaginaires,  elle 
leur  enlève  la  prise  qu'ils  prétendent  avoir  sur 
les  autres  en  se  faisant  les  pourvoyeurs  de  leurs 
désirs  et  de  leurs  craintes,  puisqu'elle  apprend 


-y  8  PROPOSITION  d'alliance 

aux  autres    à  chercher  plus   haut  les   vraies 
valeurs  et  le  vrai  terme  de  leur  destinée. 

Et  alors  qu'arrive-t-il  encore  ?  C'est  que  ne 
voulant  pas  qu'il  existe  d'autre  salut  que  celui 
qu'ils  rêvent,  d'autres  sortes  de  valeurs  que 
celles  auxquelles  ils  s'attachent,  et  devenus 
impuissants  à  en  comprendre  d'autres,  ils  tra- 
duisent le  salut  et  la  valeur  que  le  christianisme 
propose  à  tous  par  le  renoncement,  en  une 
surexcitation  de  la  (  concupiscence  »  qui  pousse 
les  petits  à  prendre  simplement  la  place  des 
grands,  les  pauvres  à  s'emparer  de  la  fortune 
des  riches  et,  quand  il  s'agit  de  choses  qu'on 
ne  peut  prendre  comme  la  science,  la  heauté, 
la  distinction,  à  les  supprimer  pour  ramener 
tous  les  hommes  au  même  niveau  d'ignorance, 
de  bassesse  et  de  laideur.  Voilà  comment,  tan- 
dis que  le  christianisme  nous  révèle  un  ordre 
de  valeurs  selon  lequel  les  privilégiés,  les  puis- 
sants, les  riches  de  ce  monde  doivent  valoir 
autrement  que  par  leurs  privilèges,  leur  puis- 
sance, leurs  richesses,  et  selon  lequel  aussi  les 
disgraciés,  les  faibles,  les  pauvres  sont  appelés 
à  valoir  malgré  leur  disgrâce,  leur  faiblesse, 
leur  pauvreté,  ils  ne  sont  plus  capables,  eux, 
de  voir  là  qu'un  renversement  des  valeurs, une 


COMMENT    LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        79 

absurdité  qui   met  le  monde  à  l'envers,  bien 
que  ce  ne  soit  absolument  rien  de  tel  *. 

Mais  en  s'insurgeant  contre  ce  prétendu  ren- 
versement des  valeurs  comme  on  s'insurge 
contre  une  déraison  —  ce  qui  leur  rend  la  tâche 
facile  — , c'est  à  l'idée  môme  de  valeurs,  autres 
que  celles  qu'ils  peuvent  se  procurer  par  leur 
volontéde  puissance, qu'ils  s'en  prennent  osten- 
siblement. Et  l'agnosticisme  qui  observerait 
une  attitude  réservée,  qui  se  contenterait  de 
dire  :  je  ne  sais  pas,  leur  suffit  si  peu  et  ils  s'y 

1.  Qu'on  nesMmagine  pas  toutefois  qu'en  révélant  un 
ordre  de    valeurs  au-dessus  de  l'ordre   terrestre  vers 
lequel  tous  doivent  sélever,  le  christianisme  consacre, 
comme  en  le  dédaignant,  le  fait  même  de  cet  ordre  ter- 
restre pris  à  un  moment  donné.  Nullement.  Lea  privi- 
légiés, les  puissants,  les  riches  qu'il   amène  à  ne  plus 
croire  en  leurs  privilèges,   en  leur  puissance,  en  leurs 
richesses,  parce  qu'il  les  fait  croire  à  une  fin  plus  haute, 
deviennent  tout   autres,   même   terrestremenf,  que  les 
privilégiés,  les  puissants,  les  riches,  qui  croient  en  leurs 
privilèges,  en  leur  puissance,  en  leurs   richesses.  Et  de 
même  en  est-il,  à  linverse,  des  disgraciés,   des  faibles, 
des  pauvres  qu'il  amène  à  ne  plus  subir  leur  disgrâce, 
leur  faiblesse,    leur  pauvreté.  De    TefTort  pour  monter 
plus  haut  que  la  terre,   la   terre   même  bénéficie.  Mais 
c'est  le  «  surcroit  »  promis   par   l'Evangile   à  ceux  qui 
cherchent  le  royaume  de  Dieu  et  sa  justice,  et  qui  n'est 
obtenu  précisément  qu'à  la  condition  qu'on  ne  s'y  ar- 
rête pas  et  que  toujours  on  vise  par  delà. 


8o  PROPOSITION    d'alliance 

tiennent  si  peu, qu'ils  professenténergiquement 
ce  que  M.  Lasserre  appelle  a  une  métaphysique 
du  sensible  *  »,  c'est-à-dire  une  métaphysique 
qui  affirme  que  la  seule  réalité  c'est  ce  qu'on 
voit  et  ce  qu'on  touche,  et  que  M.  xMaurras  dit 
en  parlant  des  nations  qui  veulent  vivre  — 
selon  sa  manière  —  qu'  «  un  réalisme  salutaire, 
un  athéisme  bienfaisant,  leur  fait  chasser  le 
surnaturel,  le  mystique  »,  comme  des  «  chi- 
mères et  des  superstitions  »  -.  Et  puisque  le 
grand  fauteur  de  ces  chimères  et  de  ces  supers- 
titions c'est  le  Christ,  le  Christ  des  «  quatre 
juifs  obscurs  »,  celui  du  discours  sur  la  Mon- 
tagne et  de  l'entretien  avec  Nicodème,  celui  qui 
s'est  fait  fils  de  l'Homme  pour  que  nous  fussions 
fils  de  Dieu,  c'est  lui  que  M.  Maurras  et  ses  dis- 
ciples poursuivent  de  leur  haine,  de  leur  colère 
et  de  leurs  sarcasmes,  tantôt  brutalement  et 
tantôt  discrètement. Et  son  crime, à  leurs  yeux, 
c'est  d'avoir  méconnu  les  valeurs  qui  pour  eux 
comptent. 

a  11  a  chassé  les  forts  du  trône  »,  il  a  af- 
franchi les  esclaves,  qui  «  depuis  ce  moment 
ont  reçu  leur  gouvernement  de  leur  âme  »  et 

1.  Le  Romantisme  français,  p.  97. 

2.  Action  française,  t.  I,  p.  329. 


COMMENT   LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        8l 

«  ne  sentent  d'autre  joug  que  celui  de  vivre  et 
de  mourir  '  ».  Il  a  fait  que  les  femmes  «  deve- 
nues maîtresses  d'elles...  ont  souri  à  tous  »... 
et  n'ont  plus  été  réservées  aux  meilleurs  ;  et, 
ce  qui  met  le  comble  à  tout,  il  a  empêché  que 
«  le  désir  »  régnât  seul  sur  leurs  caprices,  le 
désir  qui  les  eût  rendues  u  assurément  plus 
difficiles  :  car  un  éphèbe  désirable  étonne  Ju- 
piter. Mais  ceux  qui  délivraient  les  âmes,  les 
compliquaient  aussi.  Ils  déchaînaient  dans 
l'univers  un  second  désir  tout  contraire  qui,  au 
lieu  d'exalter  vers  les  types  de  beauté,  incline 
aux  choses  laides,  mutilées  et  humiliées.  Cette 
pitié  dénaturée  a  dégradé  TAmour.  Il  s'est 
nommé  la  Charité,  chacun  s'esl  cru  digne  de 
lui.  Les  sots,  les  faibles,  les  infirmes  ont  reçu 
sa  rosée  -  ». 

1.  «  Nos  mariages,  dit  Androclès  à  Criton,  étaient  ré- 
glés par  tes  souhaits  qui  dessinaient  un  monde  élégant 
comme  ton  esprit.  Jamais  les  serviteurs  ne  poussaient 
la  fécondité  au  delà  des  vœux  de  l'Etat.  Chaque  pays 
portait  le  nombre  d'habitants  qu'il  pouvait  nourrir,  vê- 
tir et  honorer.  Cette  modération  a  bien  cessé  d'être  en 
usage.  »  Le  chemin  de  Paradis^  p.  29ô.  M.  Maurras  est 
vraiment  sans  pitié,  il  ne  fait  grâce  de  rien  à  ses  admi- 
rateurs. Mais  il  a  beau  dire,  a  personne  n'est  aussi  ca- 
tholique que  cet  athée  agressif  ». 

2.  Le  chemin  de  Paradis,  p.  296-297. 


82  PROPOSITION    d'alliance 


Nous  avons  là  le  procédé  constant  et  tout 
Tesprit  de  c<  ce  philosophe  puissant  et  de  franc 
lignage  ».  Et,  ses  disciples  lui  faisant  écho, 
sous  leur  plume  ou  sur  leurs  lèvres,  l'Evangile 
avec  les  vertus  qu'il  prêche  et  les  espoirs  qu'il 
nourrit  devient  le  code  méprisable  de  c<  la 
morale  des  esclaves  )',car  c'est  du  cœur  des 
esclaves  qu'il  est  sorti,  le  jour  où,  comme  dit 
Nietzsche,  le  ressentiment  est  devenu  créa- 
teur. 

Et  voici  comment.  Ne  pouvant  «  rivaliser 
d'aisance,  de  liberté,  d'eurythmie,  d'humanité 
avec  les  maîtres  »,  même  quand  il  est  «  devenu 
maître  par  un  houleversementde  l'ordre  social  », 
l'esclave  n'a  qu'un  seul  moyen  :  u  Convaincre  le 
monde  que  dans  leur  grandeur  les  maîtres  sont 
vils  et  que  dans  leur  avilissement  les  esclaves 
sont  grands,  que  les  apparences  mentent,  qu'il 
y  a  une  autre  beauté  que  la  beauté  visible  ». 
Or  0  comment  flétrir  et  déshonorer,  dès  ici-bas, 
la  superbe  et  la  puissance  des  maîtres,  si  ce 
n'est  au  nom  d'une  autre  vie,  non  plus  passa- 
gère, mais  éternelle,  dont  Tordre  sera  le  ren- 
versement de  l'ordre  terrestre  et  où  les  déshé- 


COMMENT    LE    CHRISTIAMSxME    EST    EXCLU        83 

rites  seront  les  élus  ?  Le  Paradis  et  tous  les 
au-delà  ont  été  conçus  par  la  rancune.,  Torgueil 
et  la  folle  espérance  des  esclaves  '  )>.  Et  pour 
que  nous  ne   nous  méprenions   sur  ce   qu'il 
appelle  esclaves,  M.  Lasserre  nous  dit  ailleurs  : 
((    Pourchassés    cruellement    par    les   flèches 
d'Apollon,  les  yeux  chrétiens  s'emplissent  de 
colère,  de  haine  et  de  désespoir...  Si  parfois 
ils  semblent  avoir  trouvé  le  repos,  s'ils  se  lèvent 
calmes,  sereins,  éthérés,  prenez-y  garde  !  C'est 
alors  qu'ils  expriment  la  plus  savante  et  la 
plus  orgueilleuse  malice  !  Ils  veulent  nous  per- 
suader qu'ils  ont  à  jamais  déjoué  l'ennemi, 
que  déjà  ils  s'arrêtent  sur  les  premières  lueurs 
de  l'au-delà...    La  haine  que  je  lis  dans  ces 
espèces  d'yeux  chrétiens  est  précise,  c'est  la 
quintessence  de  la  haine  chrétienne  contre  la 
terre...  Au  fond  n'est-ce  pas  une  suprême  roue- 
rie d'incurables  que  de  se  mettre  à  aimer  la 
maladie  et  à  l'exalter  -  »?  Il  y  a  au  moins  une 
haine  plus  âpre  que  celle  des  chrétiens  contre 
la  terre,  c'est  celle  de  M.  Lasserre  contre  le  ciel. 
Et  pour  ajouter,  en  fin  de  compte,  le  dégoût  à 
la  force  de  ces  hautes  raisons,  parlant  toujours 

1.  La  morale  de  Nietzsche^  p.  77-78. 

2.  Action  française,  t.  V,  p.  277. 


8/|  PROPOSITION  d'alliance 

d'après  Nietzsche,  il  nous  dit  qu'en  dernière 
analyse  la  religion  s'explique  «  comme  la  ver- 
tueuse indignation  d'un  vieillard  contre  les 
images  erotiques  ^  ».  Les  déités  de  Tâme  hu- 
maine ne  sont  rien  de  plus  que  «  la  transmuta- 
tion artificieuse  d'une  impuissance  en  vertu  ^  ». 
IN'est-ce  pas  la  salissure  dont  nous  parlions 
précédemment  ?  M.  Lasserre,  il  est  vrai,  s'em- 
presse de  faire  remarquer  qu'il  ne  s'agit  pas  ici 
((  des  dieux  dans  les  attributs  et  le  culte  des- 
quels se  reconnaissent  les  arrangements  d'une 
sage  politique  ou  d'une  aimable  poésie,  mais 
de  ceux  qui  sont  nés  des  entrailles  de  l'homme 
et  qui  ne  donnent  de  satisfaction  qu'au  senti- 
ment religieux  intérieur^  ».  Et  ceci  ne  peut 

1.  La  morale  de  Nietzsche,  p.  157. 

2.  La  morale  de  Nietzsche,  p.  157.  Après  avoir  accuse 
la  religion,  en  l'assimilant  au  Romantisme,  de  déifier 
la  passion  et  d'exalter  la  vie  jusqu'au  c  paroxysme  », 
jusqu'à  «  l'obscène  chaos  »  de  l'infini,  on  l'accuse  donc 
ensuite  de  déifier  l'impuissance.  Il  y  a  là  assurément 
une  incohérence.  Mais  combien  significative  pour  mar- 
quer que  ce  qu'on  pourchasse  à  travers  tout,  comme 
nous  l'avons  dit,  ce  sont  toujours  et  uniquement  les 
valeurs,  autres  que  les  valeurs  de  «  la  métaphysique  du 
sensible  »  avec  lesquelles  on  veut  se  suffire  et  dont  on 
fait  ses  dieux. 

3.  La  morale  de  Nietzsche,  p.  158. 


COMMENT   LE    CHRISTIANISME    EST    EXCLU        85 

sans  cloute  manquer  de  rassurer  les  partisans 
de  l'Ordre  et  de  l'Autorité  forte. 

Les  dieux  qui  viennent  des  arrangements 
d'une  sage  politique  ou  d'une  aimable  poésie, 
M.  Lasserre  les  respecte.  Et  dans  la  nouvelle 
Eglise  tous  les  respectent  également, tous  chan- 
tent en  chœur  les  hymnes  que  M.  Maurras 
compose  aux  déités  tutélaires.  Seulement  on 
devine  déjà  de  quel  respect.  Et  c'est  ce  que 
maintenant  il  nous  Faut  mettre  en  lumière 
pour  achever  d'éclairer  ceux  qui  ne  se  sont 
pas  tout  à  fait  crevé  les  yeux. 


CHAPITRE  IV 


COMMENT  LE  CATHOLICISME    EST  UTILISÉ, 


Nous  le  demandons,  est-il  dans  l'histoire  une 
négation  du  christianisme  aussi  radicale,  aussi 
brutale  que  celle-là?  Or,  c'est  ce  que  M.  Des- 
coqs essaie  de  faire  passer  pour  une  simple 
a  déficience  »,  pour  un  manque  à  compléter,  un 
vide  à  combler  ^  ;  c'est  à  travers  tout  cela  que, 
parlant  en  catholique  et  en  chrétien,  il  prétend 
découvrir  «  des  aspirations  généreuses,  des  vues 
pénétrantes,  et  enregistrer  des  conclusions... 
très  conciliables  avec  le  dogme  catholique  ».  Et 
ce  qui  lui  sert  à  opérer  à  son  tour  cette  trans- 
mutation, c'est  justement  ce  qui  devrait  avant 
tout,  s'il  n'était  pas,  lui  aussi,  aveuglé  par  la 
hantise  de  la  puissance  et  du  triomphe  terres- 
tres, non  seulement  le  mettre  en  garde,  mais 
le  mettre  en  fuite  plutôt  que  de  faire  alliance, 

1.  Etudes,  5  septembre  1909,  p.  641. 


COMMEINT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISÉ        87 

c'est  cette  apologie  même  du  catholicisme  dont 
ces  atliées,  blasphémateurs  du  Christ,  nous 
rebattent  les  oreilles.  Mais  M.  Descoqs  ayant 
passé  condamnation  sur  tout  le  reste,  et  se 
croyant  quitte  par  le  fait  même,  ne  veut  plus 
retenir  qu'une  chose  :  o  Là  oii  se  trouveront 
des  dispositions  bienveillantes  pourquoi  apriori 
refuser  d'en  accepter  le  bénoiice  '  ?  » 

Parce  qu'il  y  a  des  bénéfices,  dirons-nous, qui 
ne  s'acceptent  pas,  et  que  les  bénéfices  que  vous 
escomptez  dans  le  cas  présent  sont  justement  de 
ceux-là. Et  vous  le  sentez  si  bien  vous-même  que, 
tout  en  mettant  cette  raison  en  avant,  vous  la 
couvrez  du  mieux  que  vous  pouvez  en  disant 
qu'il  s'agit  aussi  pour  vous  de  faire  œuvre  d'apô- 
tre, d'aller  cultiver  l'àme  de  vérité  qui  se  cache 
dans  l'erreur  et  de  travailler  à  la  conversion  de 
ceux  avec  qui  vous  vous  mettez  dans  le  rang. 
Mais  la  preuve  que  ce  n'est  pas  cette  raison-là 
qui  vaut  pour  vous  et  qui  vous  détermine,  c'est 
qu'elle  vaudrait  dans  tous  les  cas,  c'est  qu'elle 
justifierait  qu'on  s'alliât  avec  n'im[)orte  qui.  Et 
vous  laissez  entendre  assez  nettement  que  toute 


1.  Cf.  Annales   de  philosophie  ch'étienne,  ']u\n  1910, 
p.  242. 


88  PROPOSITION  d'alliance 

autre  alliance  que  celle  que  vous  préconisez 
avec  VAciiûîi  françaiseue  saurait  être  légitime 
à  vos  yeux. 

Seulement  vous  mêlez  ici  tout  à  fait  indû- 
ment deux  choses  absolument  distinctes  il'apos- 
tolat  dont  le  rôle  en  effet  est  de  s'adresser  à  tous 
—  et  non  pas  seulement  à  ceux  dont  on  espère 
tirer  profit — ,etralliance  qui, elle, au  contraire, 
est  exclusive  et  par  laquelle,  en  s'unissant  aux 
uns  pour  combattre  les  autres,  on  se  fait  spécia- 
lement solidaire  de  ceux  à  qui  l'on  s'unit.  Vous 
dites  quelque  part  que  nous  plaisantons  misé- 
rablement. Mais  en  nous  répondant  maintenant 
comme  si  nous  vous  avions  reproché  d'aller 
aux  hommes  de  VAction  française  en  apôtre  et 
pour  les  convertir,  vous  avez  recours  à  une 
échappatoire  qui,  chacun  en  conviendra,  est 
certainement  moins  qu'une  plaisanterie,  si  mi- 
sérable qu'elle  soit.  C'est  de  l'alliance  qu'il  s'a- 
git et  pas  d'autre  chose.  Et  ce  que  nous  vous 
reprochons  quand  vous  vous  proposez  de  faire 
cette  alliance,  ce  n'est  pas  d'être  apôtre,  c'est 
d'oublier  de  l'être,  c'est  de  vous  mettre  à  la 
remorque  d'un  parti  dont  toutes  les  ambi- 
tions, non  seulement  secrètes,  non  seulement 
avouées, mais  prônées,  proclamées  à  l'exclusion 


COMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISE        bQ 

haineuse  et  blasphématoire  de  toute  aspiration 
morale  et  religieuse,  sont  des  ambitions  de  l'or- 
dre le  plus  terrestre  et  le  plus  mate'riel.  —  Et 
ceci  afin  d'avoir  part  aux  bénéfices  ! 


Oh  !  nous  le  savons  bien,  sans  aucun  doute 
M.  Descoqs  et  ceux  qui  partagent  ses  sympa- 
thies et  ses  espérances  entendent  faire  de  ces 
bénéfices  partagés  un  bon  usage.  Mais  c'est  là 
qu'est  la  duperie  suprême,  lis  se  disent  et  ils 
nous  disent  que  quand  M.  Maurras  et  les  siens 
auront  fait  prévaloir  le  principe  d'Autorité, 
rétabli  l'Ordre,  remis  chacun  et  chaque  chose 
en  sa  place  et  par  conséquent  restauré  l'Eglise 
dans  ses  droits  et  dans  son  rôle  en  la  faisant 
triompher  dans  la  société,  ils  interviendront 
alors,  eux,  pour  la  faire  triompher  dans  les 
âmes. 

Seulement,  outre  que  cette  méthode,  quelles 
que  soient  du  reste  les  dispositions  de  ceux 
qui  voudraient  l'appliquer,  est  en  opposition 
radicale  avec  la  méthode  par  laquelle  le  chris- 
tianisme s'est  répandu  dans  le  monde  et  s'est 
fait  accepter,  ils  ne  remarquent  pas  que  dans 


QO  PROPOSITION    d'alliance 

la  circonstance,  M.  Maurras  et  les  siens,  bien 
loin  de  songer  à  préparer  les  conditions  du 
triomphe  de  l'Eglise  dans  les  âmes,  en  tant  du 
moins  que  ce  triomphe  serait  vraiment  chrétien 
et  délivrerait  lésâmes,  toutes  les  âmes,  en  les 
faisant  sortir  d'elles-mêmes  pour  monter  vers 
Dieu,  au-dessus  de  la  sphère  des  craintes  et  des 
désirs  terrestres,  ne  peuvent  et  ne  veulent,  au 
contraire, établir  Tordre  qu'ils  rêvent  etexercer 
l'autorité  qu'ils  ambitionnent  qu'en  s'opposant 
par  dessus  tout,  foncièrement,  explicitement 
et  cyniquement  à  ce  triomphe  même.  C'est  de 
cela,  faut-il  dire,  et  uniquement  de  cela  qu'ils 
ont  peur. 

«  Les  hommes,  dit  M.  Tauxier,  tendent  à  réa- 
liser dans  la  Société  leurs  idées  religieuses, 
c'est-à-dire  des  idées  nées  de  leur  vis-à-vis  avec 
le  monde,  l'Absolu,  Dieu  ;  en  conséquence,  ils 
déforment  la  Société  pour  la  plier  à  des  fins 
religieuses  qui  sont  non-sociales  ou  anti-socia- 
les '  ».  Si  donc  les  hommes  de  V Action  fran- 
çaise projettent  de  restaurer  l'Eglise  catholique, 
ce  n'est  pas  pour  la  faire  triompher  dans  les 
âmes,  ni  pour  introduire  ou  pour  laisser  in- 

1 .  Action  française,  t.  XII,  p.  376. 


COMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISE        gi 

troduire  des  fins  religieuses  dans  la  société. 
Tant  s'en  faut  I  Mais  c'est  au  contraire  pour 
triompher  des  âmes,  pour  triompher  sur  les 
âmes  par  son  concours,  pour  maintenir  les 
âmes  sur  la  terre  dans  la  sphère  finie  des  crain- 
tes et  des  désirs,  pour  les  y  enchaîner  et  les 
avoir  à  leur  service,  comme  Griton  ses  esclaves, 
en  les  vidant  «  de  conscience  et  de  responsahi- 
lité  h.  C'est  là  tout  le  sens  de  leur  catholicisme, 
et  tout  le  secret  de  leur  amour  et  de  leur  admi- 
ration pour  l'Eglise  romaine. 


Et  pour  dire  cela,  nous  n'avons  pas  besoin 
d'interpréter  leur  doctrine,  ni  de  tirer  de  leurs 
principes  des  conséquences  qu'eux-mêmes 
n'auraient  pas  tirées.  S'il  en  est  qui  sont  dupés, 
c'est  que  vraiment  ils  veulent  rètr<3.  Et  il  sem- 
ble que  M.  Maurras,  ajoutant  le  plaisir  de  l'iro- 
nie à  tous  les  autres,  ait  prévu  de  tout  temps 
qu'il  allait  s'adresser  à  des  gens  qui  ne  deman- 
deraient pas  mieux.  «  Fuyant  le  sublime  à  la 
mode,  a-t-il  écrit,  j'ai  môme  tâché  de  répandre 
partout  une  égale  lumière.  C'est  un  abri  et  un 
bouclier  que  la  lumière  ;  elle  est  impénétrable 


92  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

aux  curiosités  du  commun.  Les  mystères  qu'elle 
recouvre  ne  seront  jamais  divulgués.  Je  lui  ai 
confié  les  miens  ^  ».  Et  combien,  en  vérité, 
doit-il  penser  qu'ils  sont  «  du  commun  •)  ceux 
qu'il  est  venu  à  bout  de  mettre  ainsi  à  sa  re- 
morque-! Et  ses  disciples  y  procèdent  avec 
plus  de  crudité  encore  si  c'est  possible,  tant  ils 
sont  sûrs  de  trouver  des  complaisances. 

M.  Lasserre  nous  a  appris  déjà  que  s'il  en 
voulait  aux  déités  qui  ne  donnent  satisfaction 
qu'au  ((  sentiment  religieux  intérieur  »,  il  n'en 
était  pas  de  même  au  sujet  des  dieux  a  dans  les 
attributs  et  dans  le  culte  desquels  se  reconnais- 
sent les  arrangements  d'une  sage  politique  ou 
d'une  aimable  poésie  o.  Ce  qui  signifie  que  les 
dieux  sur  lesquels  les  «  Maîtres  )>  et  les  «  Es- 
thètes »  ont  pu  mettre  la  main  et  qu'ils  utilisent 
à  dompter  a  les  esclaves  »,  en  leur  en  emplis- 
sant l'imagination,  pour  régler  leurs  désirs  et 

j.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  VII. 

2.  Ceci  ne  suffit  sans  doute  pas  à  le  disculper  des 
équivoques  que  malgré  tout  il  entretient  et  qu'il  ex- 
ploite :  car  de  ce  que  des  gens  se  plaisent  à  être  dupés, 
il  ne  s'ensuit  peut-être  pas  qu'il  soit  légitime  de  les  sa- 
tisfaire. Mais  pour  M.  Maurras  la  chose  se  présente  pro- 
bablement comme  une  de  ces  «  multiples  harmonies  » 
qu'il  lui  appartient  de  créer. 


COMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISÉ        qS 

leurs  craintes  ou  même  pour  les  amuser,  sont, 
selon  les  contingences  de  chaque  peuple  et  de 
chaque  époque,  les  conditions  de  Tordre  social 
et  les  moyens  indispensablesdegouvernement'. 
Voilà  pourquoi,  à  V Action  française^  on  op- 
pose si  énergiquement  le  catholicisme  au  chris- 
tianisme. «  Je  n'attaque  nullement  le  catholi- 
cisme, dit  M.  H.  Rebell,  mais  le  christianisme 
primitif,  qui  en  est  fort  différent.  Le  catholi- 
cisme est  une  religion  conforme  aux  besoins 
sensuels  et  sentimentaux  de  l'humanité,  comme 
les  religions  antiques,  tandis  que  le  christia- 
nisme, à  son  origine,  a  été  surtout  un  mouve- 
ment populaire  et  n'a  pu  naître  et  se  dévelop- 
per  qu'en  relevant  les  pauvres  au  détriment 

1 .  Le  catholicisme  de  M.  Maurras  et  de  ses  disciples, 
même  comme  moyen  de  gouvernement,  n'a  en  effet, 
d'autre  valeurqu'une  valeur  de  contingence. Il  vaut  pour 
un  milieu  contaminé  parlMde'e  chrétienne, avec  laquelle 
il  faut  s'accommoder  et  dont  il  faut  stériliser  le  venin. 
Mais  si  l'on  pouvait  revenir  au  naturalisme  antique, 
tel  que  Timagine  M.  Maurras,  ce  serait  bien  préférable. 
Quand  donc  à  X Action  française  on  parle  de  physique 
sociale,  il  ne  faut  pas  l'entendre  d'une  science  ayant 
quelque  chose  de  fixe  et  d'universel.  C'est  là  une  su- 
perstition comme  les  antres.  La  physique  sociale  c'est 
l'utilisation  des  circonstances  toutes  fortuites  qui  se 
ont  réalisées  ici  et  non  pas    à. 


94  PROPOSITION  d'alliance 

des  riches  *...  Je  ne  crois  pas  que  le  christia- 
nisme ait  été  un  bienfait  pour  l'humanité  ;  les 
sociétés  antiques  me  paraissent  beaucoup 
mieux  constituées  que  la  société  chrétienne  -  ». 
On  ne  saurait  dire  plus  nettement  que  ce  qu'on 
demande  au  catholicisme,  c'est  de  fournir,  à 
travers  les  contingences  survenues  depuis  lors, 
un  équivalent  aussi  rapproché  que  possible  du 
paganisme  grec  et  romain.  Et  aussi  est-ce  tout 
le  mérite  qu'onluireconnaît.  <  La  vieille  France, 
ajoute  M.  Maurras,  professait  ce  catholicisme 
traditionnel  qui,  soumettant  les  visions  juives 
et  le  sentiment  chrétien  à  la  discipline  reçue 
du  monde  hellénique  et  romain,  porte  avec 
soi  l'ordre  naturel  de  l'humanité  ^  ». 


Nous  avons  dit  en  quoi  consiste  cet  ordre,  et 
comment  pour  le  réaliser  en  eux-mêmes  aussi 
bien  que  pour  le  réaliser  dans  la  société,  les 
((  Maîtres»  ont  besoin  de  n'avoir  d'autres  lois  que 
celles  qu'ils  se  donnent  et  que  celles  qu'il  leur 
convient  d'imposer  aux  «esclaves»,  en  utilisant 
les  contingences  d'une  époque  et  d'un  milieu 

1.  Union  des  trois  aristocraties,  p.  21  (note). 

2.  Ibid.,  p,  18  (note). 

3.  Trois  idées  politiques,  p.  10. 


COMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISÉ        96 

donné.  En  fait  d'intériorité,ils n'admettent  donc 
comme  légitimes  et  saines  que  les  u  harmonies 
intérieures  »  qu'ils  créent  par  leur  propre  puis- 
sance. Or  la  caractéristique  essentielle  du  chris- 
tianisme étant  d'avoir  intériorisé  la  religion, 
c'est-à-dire  de  l'avoir  introduite  justement  en 
cecentrele  plusintimedel'homme  oiiils  préten- 
dentn'êtreenprésencederiendeplus  que  d'eux- 
mêmes, il  est  facile  de  comprendre  pourquoi  ils 
veulent  se  débarrasser  de  cette  intériorité.  Par 
une  confusion  qu'ils  entretiennent  à  plaisir,  ils 
s'efforcent  de  faire  croire  que  le  christianisme, 
en  intériorisant  la  religion,  Ta  individualisée  et 
abandonnée  à  l'inspiration  subjective  et  ca- 
pricieuse de  chacun,  quand  c'est  exactement 
le  contraire,  puisqu'il  en  a  fait  ainsi  une  affaire 
d'âme,  une  affaire  de  conscience,  de  telle  sorte 
que  chacun,  par  le  fond  de  lui-même,  ait  à  se 
concevoir  et  à  se  comporter  comme  étant  rat- 
taché d'une  part  à  la  réalité  totale  du  temps  et 
d'autre  part  à  la  réalité  totale  de  l'éternité.  Ce 
n'est  plus,  il  est  vrai,  pour  constituer  un  ordre 
terrestre  de  maîtres  et  de  serviteurs  dans  une 
cité  terrestre,  mais  pour  s'élever  à  l'ordre  cé- 
leste de  la  cité  céleste  ovi  chacun  est  appelé  à 
régner  avec  Dieu  et  en  Dieu.  Et  incontestable- 


gÔ  PROPOSITION  d'allia-nce 

ment,  en  même  temps  que  par  là  c'est  chaque 
âme  mise  en  relation  avec  l'infini  divin  qui  la 
pénètre  et  qui  la  déborde,  c'est  le  renversement 
complet  de  l'ordre  des  a  Maîtres  »  qui  veulent 
être  maîtres  en  ce  monde  et  pour  ce  monde.  Et 
non  seulement  nous  accordons  cela  aux  disci- 
ples de  M.  Maurras  et  à  ses  alliés,  mais  nous 
le  proclamons  le  plus  haut  que  nous  pouvons 
à  la  face  de  la  terre  et  du  ciel,  dussions-nous 
être  traités  par  les  unsdesclaves-nés  qui  se  ré- 
voltent et  par  les  autres  de  protestants  qui  s'in- 
dividualisent :  car  les  injures  ne  sont  pas  des 
raisons. 

Si  M.  Maurras  et  les  siens  ont  besoin  de  re- 
pousser l'intériorité  de  la  religion,  ce  n'est  pas 
du  tout  parce  que  cette  intériorité  l'individua- 
lise. —  L'intériorité  en  effet  n'a  rien  de  com- 
mun avec  l'isolement,  avec  la  séparation  du 
reste  ;  et  ceux  qui  la  comprennent  ainsi  la  dé- 
naturent en  oubliant  que  c'est  par  les  entrailles 
mêmes  de  notre  être  que  nous  sommes  liés  au 
reste,  —  mais  c'est  au  contraire  parce  qu'elle 
ne  permet  à  personne  d'être  individualiste,  pas 
plus  aux  grands  qu'aux  petits,  aux  maîtres 
Qu'aux  serviteurs,  à  ceux  qui  enseignent  qu'à 
ceux  qui  sont  enseignés  ;  c'est  qu'elle  ne  per- 


COMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISE       97 

met  à  personne  de  faire  de  la  religion  son 
affaire  à  son  profit,  et  de  la  transformer,  à 
quelque  degré  que  ce  soit,  en  un  instrument 
de  règne,  en  un  moyen  de  gouvernement. 


Et  c'est  cela  cependant,  uniquement  cela,  que 
M.  Maurras  lui  demande  d'être.  Et  la  grande 
découverte  qu'il  a  faite,  une  découverte  qui  le 
ravit  et  l'enthousiasme,  c'est  que  le  catholi- 
cisme, l'Eglise  de  Rome,  de  «  la  Rome  des  Pa- 
pes et  des  prêtres  n,  en  s'inspirant  de  l'esprit 
grec  et  romain,  «  a  donné  la  solidité  éternelle 
du  sentiment,  des  mœurs, de  la  langue,  du  culte 
à  Iceuvre  politique  des  généraux,  des  adminis- 
trateurs et  des  juges  romains  *  ».  Certes,  ce 
n'est  point  cela  qu'avait  voulu  le  Christ,  ce  chef 
des  «  esclaves-nés  »,  puisqu'il  avait  rêvé  d'un 
salut  offert  à  tous,  puisqu'il  avait  empoisonné 
l'humanité  d'un  idéal  de  justice  éternelle  et  uni- 
verselle. Mais  justement,  étant  donné  que  sa 
malsaine  doctrine  s'est  répandue,  l'immense 
bienfait  dont,  selon  M.  Maurras, nous  som.mes 

l.  Le  Dilemme  de  Marc  Sangnier,  p.  XXIII-XXIV. 


98  PROPOSITION    d'alliance 

redevables  à  TEglise, c'est  de  l'avoir  fait  servir  à 
cela  et  d'avoir  retourné  contre  lui  son  œuvre, 
eu  captant  avec  une  habileté  extrême  les  forces 
et  l'élan  qu'il  avait  déchaînés. 

((  D'intelligentes  destinées,  dit  M.  Maurras, 
ont  fait  que  les  peuples  policés  du  sud  de  l'Eu- 
rope n'ont  guère  connu  ces  turbulentes  Ecritu- 
res orientales  que  tronquées,  refondues,  trans- 
posées par  l'Eglise  dans  la  merveille  du  Missel 
et  de  tout  le  Bréviaire  :  ce  fui  un  des  honneurs 
philosophiques  de  l'Eglise,  comme  aussi  d'avoir 
mis  au  verset  du  Magnificat  une  musique  qui  en 
atténue  le  venin.  Je  me  tiens  à  ce  coutumier, 
n'ayant  rien  de  plus  cher,  après  les  images 
d'Athènes,  que  les  pompes  rigoureuses  du 
Moyen- Age,  la  servitude  de  ses  ordres  religieux, 
ses  chevaliers,  ses  belles  confréries  d'ouvriers 
et  d'artistes  si  bien  organisées  contre  les  hu- 
meurs d'un  chacun  pour  le  salut  du  monde  et 
le  règne  de  la  beauté  '  n. 

1.  Le  chemin  de  Paradis,  Préface,  p.  XXIX.  En  par- 
lant ici  de  «  salut  du  monde  »,  M.  Maurras  devrait  tout 
de  même  se  rendre  compte  qu'il  abuse  au  delà  de  toute 
mesure,  puisqu'il  donne  un  sens  exclusivement  maté- 
riel à  une  expression  dont  le  sens  originel  et  chrétien 
est,  peut-on  dire,  exclusivement  spirituel. 


GOMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISÉ        99 

Et  reprenant  ailleurs  la  même  idée,  M.  Maur- 
ras  la  précise  :  «  Le  mérite  et  l'honneur  du  ca- 
tholicisme furent  d'organiser  Vidée  de  ]Me\i  et 
de  lui  ôter  ce  venin  (le  venin  du  théisme  qui 
met  chaque  âme  en  relation  avec  linfîni).  Sur 
le  chemin  qui  mène  à  Dieu  le  catholique  trouve 
des  légions  d'intermédiaires  :  il  en  esc  de  ter- 
restres et  de  surnaturels,  mais  la  chaîne  des 
uns  aux  autres  est  continue.  Le  ciel  et  la  terre 
en  sont  tout  peuplés,  comme  ils  Tétaient  jadis 
de  dieux  ^  Cette  religion  rend  ainsi  première- 
ment à  notre  univers,  en  dépit  du  monothéisme 
qui  la  fonde,  son  caractère  naturel  de  multi- 
plicité, d'harmonie,  de  composition.  En  outre, 
si  Dieu  parle  au  secret  du  cœur  catholique, 
ces  paroles  sont  contrôlées  et  comme  poinçon- 
nées par  des  docteurs  qui  sont  dominés  à  leur 
tour  par  une  autorité  supérieure,  la  seule  qui 
soit  sans  appel,  conservatrice  infaillible  de  la 
doctrine  :  l'esprit  de  fantaisie  et  de  divagation, 
la  folie  du  sens  propre  se  trouvent  ainsi  réduits 
à  leur  minimum  ;  il  n'y  a  jamais  qu'un  seul 

1.  Ici  M.  Maurras  renvoie  aux  dernières  pages  du 
Pape  de  J.  de  Maistre.  Il  est  douteux  au  moins  que  le 
traditionalisme  de  celui-ci  se  fût  accommodé  de  remon- 
ter si  loin. 


100  PROPOSITION    d'alliance 

hpriime,  le  Pape,  qui  puisse  se  permettre  au 
nom  de  Dieu  des  égarements  de  pensée  et  de 
conduite,  et  tout  est  combiné  autour  de  lui 
pour  l'en  garder  ^  ».  Heureux  Pape  !  n'était  la 
restriction  finale,  ce  serait  presque  un  sur- 
homme. 


Il  est  sans  doute  regrettable  que  M.  Maurras 
n'ait  point  pris  part  au  concile  du  Vatican  pour 
y  proposer  et  y  faire  prévaloir  sa  formule  rela- 
tive à  l'autorité  du  Pape  et  à  son  rôle.  Mais  on 
a  au  moins  le  loisir  de  le  féliciter  et  de  le  remer- 
cier de  sa  haute  et  forte  conception  du  catholi- 
cisme.  Et  on  n'y  manque  guère.  Tout  récem- 
ment encore,  parlant  de  l'excellence  de  la  cons- 
titution de  TEglise,  un  rédacteur  des  Etudes 
disait,  en  passant,  avec  componction  :  «  Excel- 
lence, qu'admire  M.  Ch.  Maurras,  un  incré- 
dule »  . 

Mais  pour  admirer  de  la  sorte  Tadmiration 
de  M.  Maurras,  s"est-on  demandé  enfin  ce  qu'il 

1.  Trois  idées  politiques^  p.  59. 

2.  Etudes,  0  avril  1910  :  Le  gouvernement  de  VEglise 
et  les  idées  modernes. 


.       GOMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISE        10 1 

admirait  ?  Et  croit-on  ou  veut-on  que  l'Eglise 
soit  ce  qu'il  veut  qu'elle  soit?  Et  si  on  ne  le 
croit  pas,  et  si  on  ne  le  veut  pas,  de  quoi  donc 
se  félicite-t-on  ?  Car  M.  Maùrras  ne  le  cache 
pas,  ce  qu'il  admire,  lui,  c'est  que,  a  en  dépit 
du  monothéisme  qui  la  fonde  »,  la  religion 
catholique  rend  «  à  notre  univers  son  carac- 
tère naturel  de  multiplicité,  d'harmonie,  de 
composition  ».  Grâce  aux  «  intermédiaires  ^),  à 
la  place  du  Dieu  infini,  à  la  place  de  c  l'obscène 
chaos  »,  elle  remet  un  équivalent  des  dieux 
antiques  et  finis,  par  qui  l'imagination  des 
hommes  est  ressaisie,  leurs  désirs  et  leurs 
craintes  gouvernés  ;  de  telle  sorte  que  de  nou- 
veau ces  dieux  entrent  dans  la  constitution 
même  de  la  cité  terrestre,  non  plus  pour  la 
troubler,  comme  le  Dieu  intérieur  des  chré- 
tiens, en  faisant  rêver  d'une  cité  céleste  de  jus- 
tice, mais  pour  la  solidifier  d'autant  dans  Tor- 
dre même  que  les  Maîtres  y  ont  organisé.  C'est 
ce  qui  fait  que  M.  Maurras  n'aime  rien  tant, 
«  après  les  images  d'Athènes  *  toutefois,  que 
u  les  pompes  rigoureuses  du  Moyen-Age  »  et 
tout  ce  qui  les  accompagne.  Avec  un  simplisme 
que  le  Romantisme  de  Michelet  lui-même  n'a 
pas  connu,  il  imagine   tout  cela   comme   un 


102  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

cadre  fixé  et  limité  où  se  mouvait  la  vie  hu- 
maine, entièrement  captée  et  domptée  et  sans 
souci  d'autre  chose.  Et  il  veut  dire  ni  plus  ni 
moins  que  le  mérite  et  l'honneur  du  catholi- 
cisme, c'est  d'avoir  ainsi  paganisé  le  christia- 
nisme, en  faisant  que  l'ordre  établi  sur  la  terre 
par  les  forts  se  présentât  comme  consacré  par 
le  ciel  même.  Voilà  la  merveille.  Voilà  ce  qu'on 
admire*  !  Et  c'est  cette  merveille  qu'il  se  pro- 
pose de  reproduire  contre  les  anarchistes  de  la 
Réforme  et  de  la  Révolution  lesquels,  selon  lui, 
ne  font  que  s'inspirer  de  l'Ancien  et  du  Nouveau 
Testament. Et  naturellement, ne  l'oublions  pas, 
les  anarchistes  de  la  Réforme  et  de  la  Révolu- 
tion, c'est  à  la  fois  pèle  mêle  ceux  qui  exaltent 
les  instincts  individuels  en  divinisant  toutes  les 
spontanéités  etceuxqui  prennentpour  finl'idéal 
divin  de  la  justice  et  de  la  charité  par  le  renon- 
cement. H  appartient  au  catholicisme  de  les 
«  boucler  »  également.  L'autorité  spirituelle 
qui  s'exerce  dans  l'Eglise  n'a  point  d'autre  rôle 
que  denchaîner  parle  dogme  «  les  insensés, 
les  vils  »,  afin  qu'ils  ne  soient  point  »  libres  de 

i.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  M.  Delfour  que  «  M.  Maurras 
le  plus  souvent  se  contente  de  traduire  en  langue  pro- 
fane la  plus  haute  doctrine  politique  de  l'Eglise  ». 


COMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISÉ       100 

se  choisir  un  maître  de  leur  façon  et  à  leur 
image  )>,  ceci  ne  convenant  qu'aux  esthètes, 
aux  aristocrates,  capables  de  vivre  selon  la 
raison  et  selon  la  mesure.  «  Si  Dieu  parle  au 
secret  du  cœur  catholique,  dit  M.  Maurras, 
ces  paroles  sont  comme  contrôlées  et  comme 
poinçonnées  ^  ».  Et  sous  sa  plume  d'athée,  dont 
la  suprême  préoccupation  est  de  chasser  «  le 
surnaturel,  le  mystique  »,  ces  mots  signifient  : 
si  par  un  accès  de  folie,  par  un  déséquilibre 
d'insensé,  quelqu'un  prétend  s'élever  au-dessus 
des  réalités  de  la  terre,  il  est  ramené  dans  le 
rang. 


Nous  tous  qui  sommes  catholiques  pour  être 
chrétiens,  pour  l'être  complètement  et  en  tous 
sens,  nous  demandons  aux  enseignements  de 
l'Eglise,  non  pas  seulement  de  diriger,  mais  de 
féconder  notre  vie  intérieure  ;  et  même,  à  vrai 
dire,  nous  ne  leur  demandons  de  la  diriger  que 
pour  la  féconder,  pour  l'amplifier,  pour  la  pro- 
mouvoir intérieurement  à  un  épanouissement 
éternel.   S'ils  valent  pour  nous,   c'est  parce 


1.  Trois  idées  politiques,  p.  59. 


104  PROPOSITION    d'alliance 

qu'ils  viennent  nous  prendre  dans  notre  néant, 
dans  notre  misère,  dans  notre  fini  pour  nous 
susciter  et  nous  orienter  vers  l'infini  de  vérité 
et  de  bonté.  Mais  M.  Maurras,  lui,  en  sa  qualité 
de  surhomme,  n'en  ayant  pas  besoin  pour  lui» 
ne  leur  demande  que  d'enchaîner  «  les  insen- 
sés, les  vils  »,  non  pas  pour  les  sauver  inté- 
rieurement de  leur  insanité  et  de  leur  vilenie, 
mais  pour  sauver  contre  eux  son  Ordre  d'ici-bas, 
«  son  règne  de  la  Beauté  ».  C'est  là  ce  qu'il 
appelle  le  «  salut  du  monde  »,  un  salut  inverse 
de  celui  que  nous  espérons  et  que  nous  cher- 
chons, puisque  c'est  un  salut  de  la  terre  pour 
les  puissants  de  la  terre.  Et  le  catholicisme  tel 
qu'il  le  conçoit  et  tel  qu'il  le  veut  n'est  qu'un 
moyen  pour  lui,  le  meilleur  relativement  aux 
circonstances,  de  se  procurer  ce  salut.  Il  n'est 
qu'un  des  ressorts  de  l'impérialisme  césarien. 
Et  à  ceux  qui  se  félicitent  de  l'admiration  de 
M.  Maurras  pour  l'Eglise,  nous  demandons 
encore  une  fois  :  est-ce  de  cela  que  vous  vous 
félicitez? 

Cette  manière  de  comprendre  et  d'utiliser  le 
catholicisme  constitue  sans  aucun  doute  aux 
yeux  des  esthètes  de  Y  Action  française,  aristo- 
crates de  la  pensée,  une  de  ces  u  intérieures 


COMME.NT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISÉ       10 J 

harmonies  »  qu'ils  se  flattent  de  pouvoir  créer. 
ils  savent  qu'il  n'est  «  pas  de  pouvoir  public 
qui  n'ait  tiré  de  quelque  divinité  son  principal 
moyen  de  prestige  et  de  gouvernement:  divi- 
nités de  marbre  et  d'or,  divinités  de  pain 
azyme,  divinités  de  bois.,,  ou  divinités  de 
mots*);.  Et  ils  en  usent. 

M.  Lasserre,  en  nous  taisant  cet  aveu  dénué 
d'artifice,  nous  explique  par  la  même  occasion 
qu'il  y  a  divers  modes  de  sincérité-.  Eli  oui! 
sans  doute,  mais  d'insincérité  aussi.  Et  Tinsin- 
cérité  méthodique,  systématique,  de  quelque 
nom  qu'on  la  nomme,  «  intérieure  harmonie  )> 
ou  ((  arrangement  d'une  sage  politique  »  ,est  cer- 
tainement la  pire  de  toutes  et  la  plus  répu- 
gnante.Etnous  voilà  ainsi  ramenés  au  plus  cyni- 
que machiavélisme, au  bourgeoisisme  voltairien 
le  plus  bas  qui,  pour  sauver  son  «  libertinage  ï) 
de  saducéen,  s'allie  au  légalisme  le  plus  étroit 
des  pharisiens  contre  les  prophètes,  les  mysti- 
ques, les  chercheurs  d'idéal,  les  affamés  de 
justice,  c'est-à-dire  contre  toutes  les  initiatives 
d'âmes  qui,  répondant  à  l'appel  que  le  Christ 
fait  entendre  par  son  Eglise,  s'efforcent  de  sou- 

1.  La  morale  de  Nietzsche,  p.  147-148. 

2.  La  morale  de  ISietzsche,  p.  155-lî>t3. 


Io6  PROPOSITION   d'alliance 

lever  le  inonde  vers  Dieu .  Nous  avons  de  la 
peine  à  réaliser  tout  ce  qu'il  y  a  de  monstrueux 
dans  une  pareille  attitude.  M.  Maurras  rêve  de 
rétablir  «  Tunité  des  consciences  »  en  enchaî- 
nant les  esprits  aux  dogmes.  Mais,  parmi  les 
dogmes,  si  les  uns  —  comme  celui  du  droit 
divin  des  rois  I  —  où  il  retrouve,  exprimées  en 
langage  de  révélation,  les  lois  de  sa  physique 
sociale,  ont  au  moins  un  sens  pour  lui,  les 
autres,  c'est-à-dire  les  vrais  dogmes,  ceux  qui 
expriment  Dieu  et  le  rapport  dans  lequel  nous 
sommes  avec  Dieu  pour  une  destinée  trans- 
cendante, ne  sont  à  ses  yeux  que  de  pures  chi- 
mères. Et  ce  sont  ces  chimères,  auxquelles  il 
ne  croit  absolument  pas  et  que  d'autre  part  il 
blasphème  de  son  point  de  vue  d'esthète,  qu'il 
veut  imposer  aux  autres  en  instaurant  au  be- 
soin une  Inquisition  nouvelle. 

Et  le  comble,  c'est  que,  pour  aboutir  à  ses 
fins,  il  faut  qu'il  empêche  ceux  à  qui  il  les  im- 
pose d'y  donner  un  sens  et  d'y  attacher  une 
espérance  de  vie  meilleure,  puisqu'autrement 
le  théisme  malfaisant  les  reprendrait  et  quils 
risqueraient,  ce  en  aimant  mieux  obéir  à  Dieu 
qu'aux  hommes  »,  d'échapper  aux  prises  de 
leurs  «  maîtres  visibles   ».  De  telle  sorte  que 


COMME>T    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISE        IO7 

les  dogmes  en  effet  sont  une  chaîne,  rien  qu'une 
chaîne. 


Et  alors  n'avons-nous  pas  eu  raison  de  dire 
que  M.  Maurras  et  M.  Salomon  Reinach  sont 
ici  d'accord  sur  le  fond,  et  que,  pour  l'un  comme 
pour  l'autre,  le  rôle  de  la  religion  est  de  faire 
obstacle  au  libre  développement  de  l'activité 
humaine  ?  Avec  cette  différence  que  ce  qui  est 
un  mal  pour  l'un  est  un  bien  pour  l'autre  ^ 
C'est  vrai,  c'est  rigoureusement  vrai,  à  la  lettre. 
Les  dogmes,  pour  M.  Maurras  comme  pour 
M.  Lasserre  et  les  autres,  sont  des  tabous  : 
«  divinités  de  pain  azyme...  ou  divinités  de 
mots  », arrangées  par  une  sage  politique  pour  ie 
gouvernement  des  esclaves.  Et  M.  Descoqs, 
s'imaginant  qu'il  va  nous  aveugler  comme  il 
s'aveugle  lui-même  avec  la  lumière  à  laquelle 
ces  beaux  mystères  sont  confiés,  ose  nous  dire 
en  le  prenant  même  de  haut,  que  pour  M.  Maur- 
ras la  religion,  au  lieu  d'être  un  tabou,  tient 
seulement  a  la  liberté  en  lisière  »,  que  les  en- 

1.  Cf.  Annales  de  philosophie  chrétienne,  iain\\er  1910, 
p.  444. 


I08  PROPOSITION    d'alliance 

traves  qu'elle  lui  donne  «  sont  bienfaisantes, 
fécondes,  pleinement  justifiées,  arrêtant  la  bête 
humaine  et  l'anarchie  sociale,  faisant  régner 
Tordre  rationnel  au  dedans  et  au  dehors'  ». 
Seulement,  M.  Descoqs  oublie  de  préciser  ici 
ce  que  M.  Maurras  entend  par  «  ordre  ration- 
nel >;.  Et  malheureusement  c'est  l'ordre  qui 
comporte  des  «  maîtres  »  et  des  «  esclaves», 
des  exploitants  et  des  exploités,  un  ordre  tout 
terrestre,  tout  matériel  et  que  Ton  construit 
en  fermant  hermétiquement  toute  échappée  sur 
l'infini  :  si  bien  que  TEglise  n'est  plus  quel'er- 
oastule  destinée  à  contenir  les  «  insensés,  les 
vils  »,  c'est-à-dire  la  masse,  l'ensemble,  le 
troupeau  qui  est  incapable  de  s'élever  à  la  sur- 
humanité.  Et  si  M.  Descoqs  a  encore  le  courage 
ou  l'inconscience  de  prétendre  que  ce  n'est  pas 
cela,  nous  lui  demanderons  ce  que  signifient 
tous  les  propos  que  nous  avons  rapportés,  ainsi 
que  toutes  les  citations  que  lui-même  a  faites 
en  priant  instamment  qu'on  ne  lui  en  attribue 
pas  les  idées. 

1.  Cf.  Annales  de  Philosophie  chrétienne,  juin  1910, 
p. 251. Et  vraiments'ilen  est  ainsi, pourquoi  M. Descoqs, 
ailleurs,  proclame-t-il  si  fort  qu'il  ne  partage  pas  les 
idées  de  M.  Maurras  sur  la  religion? 


COMMENT    LE    CATHOLICISME    EST    UTILISE       IO9 

Mais  pour  achever  de  donner  présentement 
à  sa  réponse  toute  la  pertinence  désirable,  il 
ajoule  qu'en  effet  pour  M.  Maurras  le  catholi- 
cisme n'est  «  pas  une  pure  religion  de  l'esprit, 
émancipatrice  de  l'individu  (nous  voyons  poin- 
dre les  gens  de  la  Réforme),  mais  une  reli- 
gion d'autorité  ;  non  pas  un  instrument  pour 
asservir  les  hommes,  mais  une  aide  pour  leur 
faire  conquérir  la  seule  vraie  liberté,  celle  qui 
s'épanouit  dans  la  soumission  à  la  règle,  le 
respect  de  Tordre  '.<  voulu  par  la  nature  ». 
Voulu  par  la  nature,  c'est  ainsi  que  parle  le  po- 
sitivisme de  M.  Maurras.  Quant  au  croyant,  il 
dit  :  «  Voulu  par  Dieu  ».  Mais  ceci  mis  à  part, 
ils  sont«  d'accord  ^  ».  Nos  lecteurs  savoureront 
la  simplicité  de  ce  concordisme.  Pour  M.  Des- 
coqs, l'ordre  voulu  par  la  nature  tel  que 
M.  Mauras  le  conçoit  avec  son  positivisme,  et 
l'ordre  voulu  par  Dieu  tel  que  nous  le  propose 
lecaholicisme  ne  fontdonc  qu'un  seul  et  même 
ordre.  Mais,  lui  demanderons-nous,  pourquoi 
avoir  recours  à  Dieu  et  à  la  religion  si  la  nature^ 
et  le  positivisme  y  suffisent?  Et  s'ils  n'y  suffisent 
pas,  comment  M.  Maurras  peut-il  le  concevoir, 
et  être  d'accord  avec  le  croyant? 

\.  CL  Annales  de  philosophie  chrétienne,  juin  i 910, 
p.  2ol. 


no  pROPOSiTiors  d  allia>ce 

Et  quand  vous  dites  que,  d'après  M.  Maurras, 
le  catholicisme  n'est  pas  «  une  pure  religion  de 
l'esprit  »,  vous  laissez  entendre  qu'il  est  tout 
de  même  une  religion  de  Tesprit.  Mais  que 
n'avez-vous  essayé  de  nous  dire  comment  et  de 
quel  esprit?  Une  religion  de  l'esprit,  c'est  une 
religion  qui  accorde  à  l'humanité  une  destinée 
spirituelle  et  qui  a  pour  objet  d'y  faire  aboutir 
l'humanité.  Or,  toute  la  doctrine  de  M.  Maurras 
et  des  positivistes  de  Y  Action  française,  d'après 
les  constatations  mêmes  que  vous-même  avez 
été  forcé  de  faire,  ne  consiste-t-elle  pas  à  nier 
une  telle  destinée,  à  clouer  les  hommes  à  la 
terre  et  à  les  organiser  non  pas,  comme  vous  le 
dites  avec  ce  qui  serait  vraiment  de  l'impu- 
dence si  ce  n'était  de  la  niaiserie,  pour  leur 
faire  conquérir  par  la  règle  <f  la  seule  vraie  li- 
berté »,  mais  pour  permettre  aux  aristocrates, 
aux  esthètes  d'établir  en  ce  monde  «  le  règne 
de  la  beauté  »  conforme  à  leur  goût,  et  de  sau- 
ver leurs  petites  ^<  harmonies  intérieures  »  ? 


CHAPITRE  V 


LA     CASUISTIQLE     DE     M.    DESCOQS. 


On  voit  ici  comment  x\l.  Descoqs,  pendant 
qu'il  s'efforce  d'une  part  d'interpréter  en  neu- 
tralité pure,  en  agnosticisme  pur,  le  positivisme 
de  V Action  française,  en  arrive  d'autre  part  ù 
tourner  cette  neutralité  et  cet  agnosticisme  en 
bienveillance,  en  demi-affirmations  ou  même 
en  affirmations  totales.  Et  alors  il  va  nous 
donner  les  plus  beaux  spécimens  de  casuis- 
tique qu'il  soit  possible  de  rencontrer,  d\ine 
casuistique  qui  est  si  complaisante  qu'elle 
en  devient  encore  plus  saugrenue  que  com- 
plaisante, puisque  M.  Maurras,  dans  le  dé- 
tail, en  sort  à  peii  près  orthodoxe,  si  ce 
n'est  orthodoxe  tout  à  fait,  sans  cesser  d'ôtre 
incroyant.  Jadis,  si  nous  nous  en  rapportons  à 
Pascal,  des  casuistes  avaient  imaginé  qu'on 
pouvait  faire  son  salut  sans  aimer  Dieu.  Il  y  a 
mieux  maintenant:  sans  croire  en  Dieu,  on 
peut  être  orthodoxe.  Une  orthodoxie  sans  foi  ! 


112  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

Et  M.  Descoqs  nous  dit  que  nous  pouvons  l'ap- 
peler ainsi  si  bon  nous  semble.  El  en  effet  nous 
ne  pourrions  l'appeler  autrement,  puisque,  du 
point  de  vue  de  cette  orthodoxie,  il  est  convenu 
qu'on  peut  faire  abstraction  de  la  foi,  comme 
si  c'était  chose  peu  importante  ou  en  tout  cas 
secondaire,  et  qui  vient  après  l'ordre  qui  fait 
triompher  FEglise  dans  la  société. 

Nous  entendons  bien  que  M.  Descoqs, malgré 
tout,  proteste  :  il  n'admet  pas  que  la  foi  soit 
chose  peu  importante  ni  chose  secondaire.  N'a- 
t-il  pas  dit  très  haut  que  l'incroyance  de 
M.Maurrasne  pouvait  à  aucun  degré  lui  suffire? 
Nous  enregistrons  sa  protestation. 

Mais  après  avoirprotesté,  toujours  est-il  qu'il 
croit  pouvoir  s'unir  pour  une  action  commune 
et  des  résultats  communs.  Et  sans  doute  ce 
n'est  pas  à  !a  foi  agissante  de  M.  Maurras  qu'il 
pense  s'unir,  ni  à  l'effort  que  celui-ci  ferait  pour 
chercher  la  loi  intérieurement  :  car,  outre  que 
ce  n'est  point  de  cela  qu'il  s'agit,  mais  d'une  fin 
extérieure  à  atteindre,  si  jamais  personne  s'est 
présenté  comme  fixé,  comme  ne  cherchant  pas, 
c'est  bien  celui-là.  Et  il  n'est  rien  dans  son  école 
dont  on  se  glorifie  davantage  que  d'avoir  coupé 
court  à  toutes  les  inquiétudes,  à  toutes  les  aspi- 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  II  3 

rations  des  cœurs  en  souffrance. Par  conséquent 
il  est  impossible  de  s'unir  à  lui,  pour  une 
action  commune  et  des  résultats  communs, 
sans  faire  au  moins  abstraction  de  la  foi  dont  il 
fait,  lui,  formellement  exclusion.  C'est  ce  que 
nous  appelons  traiter  la  foi  en  chose  secondaire, 
en  chose  qu'on  fera  venir  après  coup,  si  on 
peut. 

Et  M.  Descoqs  ne  se  défendra  pas  de  vouloir 
procéder  ainsi,  ou  bien  il  n'y  aura  plus  moyen 
de  savoir  ni  ce  qu'il  dit,  ni  ce  qu'il  veut. 

Il  commence  en  effet  par  imaginer  qu'avec 
des  positivistes  neutres,  des  positivistes  qui 
s'abstiennent,  il  y  a  possibilité  de  s'accommo- 
der. Et  aussi  tente-til  jusqu'au  bout  de  présen- 
ter M.  Maurras  et  ses  disciples  comme  de  sim- 
ples «déficients  »,  — ce  qui  n'est  peut-être  pas 
très  flatteur  pour  des  surhommes.  Mais  comme 
ceux-ci  ne  sont  pas  neutres,  M.  Descoqs  en  réa- 
lité se  heurte  à  leurs  négations.  Et  par  suite 
c'est  avec  ces  négations  mêmes  qu'il  lui  faut 
tâcher  de  s'accommoder.  Pour  cela  il  dissimule 
les  unes,  il  édulcore  les  autres  ;  il  transforme 
celles-ci  en  leur  contraire  ;  il  excuse  celles-là  ; 
ce  qui  manifeste  le  fond  même  de  la  doctrine, 
l'essentiel  de  l'attitude,    devient  accidents   et 


11  II  PROPOSITION    d'alliance 

incartades  auxquels  il  ne  convient  pas  de  s'ar- 
rêter ;  quand  il  ne  peut  faire  plus,  il  admire 
les  qualités  d'esprit  qui  s'y  font  jour.  C'est 
toute  une  musique  dont  à  son  tour  il  les  accom- 
pagne ;  il  faudrait  même  dire  toute  une  orches- 
tration. Et  si  la  cacophonie  s'y  met,  c'est  sans 
doute  tant  mieux  ;  on  s'y  reconnaît  d'autant 
moins.  Mais  ici  il  n'y  a  pas  de  musique  qui 
vaille,  ni  de  cacophonie  non  plus,  et  le  venin 
demeure  tout  entier  sans  que  rien  l'atténue. 

Chemin  faisant,  nos  lecteurs  ont  déjà  pu 
s  édifier  à  cet  égard  sur  la  manière  de  M.  Des- 
coqs. Quelques  détails  précis  achèveront  cette 
édification  en  achevant  de  montrer  quel  est 
l'esprit  qui  l'inspire. 

Il  faut  voir  d'abord  comment  M.  Descoqs 
s'efforce  de  nous  faire  admirer  le  positivisme 
de  M.  Maurras.  Il  nous  dit  toujours  qu'on  ne 
peut  s'y  tenir.  Mais  en  même  temps  il  rappelle 
que  M.  Maurras  «  s'est  constitué  le  champion  » 
de  la  raison  contre  ceux  qui  à  l'heure  actuelle 
en  méconnaissent  le  rôle.  Lorsque  celui-ci 
dit-il,  c(  en  face  des  exigences  de  la  vie,  eut 
perçu,  avec  1  acuité  que  l'on  sait,  la  néces- 
sité, pour  l'élite  française  (les  autres  n'en 
ont  pas  besoin  !),     de   rétablir  la   discipline 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOOS  IIO 

de  sa  propre  pensée,  il  crut  lui  offrir  le  salut, 
en  lui  présentant  une  philosophie  du  fini  »  ^ 
Mais  au  moins  «  le  phénoménisrae  auquel  il 
s'arrête  »  n'a-t-il  rien  de  commun  avec  «.  un 
phénoménisme  purement  subjectif,  succédané 
de  Kant  et  de  la  philosophie  allemande...  Toute 
Tœuvrede  M.  Maurras  proteste  contre  un  nihi- 
lisme spéculatif  universel  ».  Il  affirme  l'exis- 
tence de  la  nature  sensible,  «  la  nature  n'est 
pas  un  mot  qui  ne  désigne  rien  d'objectif».  En 
conséquence,  déclare  M.  Descoqs,  «  le  phéno- 
ménisme de  M.  Maurras  est  un  phénoménisme, 
ou  si  l'on  veut,  un  relativisme  réaliste  »  2.  Evi- 
demment il  baptiserait  carpe  un  lapin  sans  que 
cela  le  gênât  le  moins  du  monde.  Si  pour 
M,  Maurras  le  phénomène  est  à  ce  point  réel 
qu'il  est  seul  à  être  et  qu'il  se  suffit  pour  être, 
vous  pouvez  dire  en  effet  que  M.  Maurras  est 
rèalùte  au  sens  épicurien  du  mot.  Et  libre  à 

1.  L'acuité  de  M.  Maurras  découvrant  que  l'élite 
française,  pour  rétablir  la  discipline  dans  sa  propre  pen- 
sée, devrait  recourir  à  une  philosophie  du  fini,  c'est-à- 
dire  à  une  philosophie  athée  !  Cette  acuité  que  l'on  sait, 
dit  gravement  M.  Descoqs  1  Assurément,  elle  est  mer- 
veilleuse et  a  rendu  un  signalé  service  à  l'élite  fran- 
çaise ! 

2.  Etudes,  5  décembre  1909,  p.  605-609. 


Il6  PROPOSITION    d'alliance 

VOUS  de  lui  en  faire  un  mérite.  Mais  dans  ce 
cas  il  n'est  nullement  relativiste,  puisqu'il 
entend  bien  connaître  la  réalité  telle  qu'elle  est . 
Si,  au  contraire,  le  phénomène  n'est  que  la 
manifestation  d'une  réalité  qu'il  considère 
comme  inconnaissable  en  elle-même,  il  est 
alors  relativiste  sans  être  nullement  réaliste. 
Et  en  aucune  façon,  il  ne  peut  être  l'un  et  l'au- 
tre à  la  fois.  La  vérité  c'est  que  vous  tenez  à 
appliquer  à  M.  Maurras  cette  épithète  de  réa- 
liste à  cause  du  son  qu'elle  rend  et  pour  signi- 
fier que  lui  au  moins  n'est  pas  subjectiviste  et 
ne  pactise  pas  avec  la  philosophie  allemande. 
Gomme  si  son  réalisme  épicurien  n'était  pas  la 
pire  négation  qui  se  puisse  concevoir  î  Et  d'au- 
tre part  vous  voulez  qu'il  soit  quand  même 
relativiste  afin  de  pouvoir  dire  qu'il  laisse  une 
place  à  la  croyance.  Mais  donner  et  retenir  ne 
vaut.  Il  faudrait  au  moins  choisir  ^ 

1. 11  n'est  peut-être  pas  inutile  de  rappeler  que  M.Ban- 
zet,  e'galement  dans  les  Etudes  (5  octobre  1908), lui  avait 
donné  l'exemple  à  propos  du  livre  de  M.  Lasserre  :  Le 
Romantisme  français.  M.  Lasserre,  précisément  pour 
ne  pas  rester  neutre,  pour  être  sûr  qu'avec  l'idée  d'un 
au-delà,  d'un  inconnaissable  à  la  Spencer,  les  cœurs  en 
souffrance  ne  viendront  plus,  par  leur  inquiétude  de 
l'infini,  troubler  ses  combinaisons  et  ses  sages  arran  - 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  II 7 


Nous  avons  constaté  comment,  sous  la  plume 
de  M.  Descoqs,  ce  qui,  chez  M.  Maurras  et  les 

gements  politiques,  professe  hautement  ce  qu'il  appelle 
une  «  métaphysique  du  sensible  », c'est-à-dire  purement 
et  simplement  le  matérialisme.  Kt  par  là,  bien  loin 
de  laisser  ouverte  la  question  de  savoir  si  Dieu  existe 
et  si  nous  avons  une  destinée  supra-terrestre,  il  entend 
au  contraire  la  fermer  absolument. Pour  lui,  ni  le  doute, 
ni  l'inquiétude  ne  sont  de  mise.  C'est  la  négation  pé- 
remptoire,  c'est  le  dos  tourné  décidément  au  surnatu- 
rel. Eh  bien!  M.  Banzet,  dans  cette  *  métaphysique 
du  sensible  »,  par  opposition  avec  l'agnosticisme  qui 
n'ose  rien  affirmer  sur  rau-delà,voit  un  acheminement 
vers  la  vérité.  Pour  lui  M.Lasserre  est  «  à  mi-chemin)). 
Et  après  l'avoir  encouragé  doucement  à  marcher, 
comme  s'il  n'avait  qu'à  suivre  sa  route  pour  passer  de 
l'affirmation  du  fini  à  l'affirmation  de  l'infini,  il  le  féli- 
cite de  nous  avoir  donné  une  œuvre  qui  fait  présager 
et  désirer  «  d'autres  flots  lumineux  d'une  source  abon- 
dante et  claire  ». 

Et  cela  est  loin  de  lui  suffire.  Ayant  découvert  dans 
le  livre  ^  la  thèse  de  l'ordre,  de  l'autorité  forte  et  intel- 
ligente )),  —  et  nous  savons  maintenant  quel  est  cet 
ordre  et  quelle  est  cette  autorité,  —  M.  Banzet  se  pâme, 
à  !a  lettre,  sur  la  beauté  de  «  cette  médaille  d'effigie 
très  romaine  >  malgré  son  petit  «  revers»  d'incroyance, 
«  tant  par  endroits  l'esprit  chrétien  saillit  vif  et  pur, 
tant  il  a  le  sens  catholique  et  le  culte  de  notre  tradition 
religieuse,  ce  dévot  de  notre  passé-).  Oh  !  oui,  combien 


Il8  PROPOSITION    DALLIAINCE 

autres,  est  négation  de  Tinfini,  et  non  seule- 
ment négation,  mais  guerre  impitoyable  au 
fantôme  de  l'infini  qui  pour  eux  «  ne  représente 
que  le  contradictoire  '  n,  se  transforme  en  sim- 
ple abstention,  en  déficience,  au  point  qu'il  ose 
dire  :  M.  Maurras  <(  ne  nie  pas  explicitement 
l'existence  de  l'absolu;  il  se  borne  à  l'ignorer-^). 
Mais  à  l'occasion,  quand  il  constate  malgré  tout 
que  M.Maurrasnie  si  bien  l'existence  de  l'absolu 
qu'il  rejette  jusqu'à  l'Inconnaissable  de  Spen- 
cer, ((  tellement  l'hypothèse  même  de  son  exis- 
tence lui  est  inadmissible  ».  M.  Descoqs  trouve 

vif  et  combien  pur  l'esprit  chrétien  de  cet  homme  qui, 
dans  le  livre  même  qu'admire  M.  Banzet,  s'affirme  crû- 
ment matérialiste  et  qui  ailleurs,  n'ayant  plus  à  obser- 
ver la  même  réserve  d'expressions  que  dans  une  thèse 
de  doctorat,  a  écrit  ce  que  nous  avons  cité,  et  comparé 
la  religion  à  la  rancœur  des  vieillards  impuissants  con- 
tre les  images  erotiques  !  Et  combien  forte  et  combien 
intelligente  aussi  sa  conception  de  l'ordre  maintenu 
par  une  «  commission  mixte,  composée  de  trois  athées, 
de  deux  généraux  et  d'un  Père  Du  Lac,  et  qui  serait 
appelée  à  juger  tous  nos  idéologues,  moins  encore  sur 
leurs  paroles  que  sur  l'air  qu'ils  ont».  Et  en  ve'rité  qu'ils 
veuillent  bien  nous  le  dire,  ceux  qui  viendront  à  bout 
de  voir  en  tout  cela  autre  chose  qu'une  bouffonnerie 
sinistre. 

1.  Eludes,  5  décembre  1909,  p.  608. 

2.  Etudes,  5  décembre  1909,  p.  613. 


«  LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESGOQS  II  () 

encore  moyen  de  lui  en  faire  un  me'rite  en  rap- 
pelant ('  de  quelles  répugnances  il  est  soulevé 
devant  l'imprécis,  le  vague,  le  confus'  *>.  Et  il 
a  l'air  de  dire  :  N'est  il  pas  compréhensible  que 
cet  esprit  lucide  qui  ne  se  paie  pas  de  mots,  cet 
esprit  soucieux  de  réalités  solides,  ne  perde 
pas  son  temps  à  en  chercher  dans  les  nuées, 
de  mystiques  et  de  chimériques, lui  qui  a  »  perçu 
avec  l'acuité  que  l'on  sait  la  nécessité  pour 
l'élite  française  de  rétablir  la  discipline  de  sa 
propre  pensée-  »,  n'est-il  pas  compréhensible 
qu'il  ne  puisse  se  satisfaire  avec  ces  brouillards 
d'outre-Manche  ou  d'outre-Rhin?  Et  si  loin  que 
cela  l'entraîne  et  si  déplorables  que  soient  ces 
négations,  n'est-ce  pas  la  marque  chez  lui 
de  qualités  bien  françaises  ? 

Et  c'est  toujours,  sous  des  formes  variées, 
ici  très  clairement,  ailleurs  seulement  insinué, 
un  sentiment  analogue  d'indulgence  admiralive 
en  face  des  pires  errements.  Vous  vous  souve- 
nez par  exemple  des  maximes  de  conduite  qu'on 
se  donne  dans  Tentourage  de  M.  Maurras,  et 

1.  Etudes,  20  décembre  1909,  p.  780. 

2.  Etudes,  5  décembre  1909,  p.  608.  Qu'on  se  rappelle 
en  quoi  consiste  cette  discipline  pour  <(  l'élite  »,  pour 
les  surhommes  de  WAction  française. 


I20  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

que  M.  Maurras  se  donne  lui-même  :  «  Soyons 
proxénètes...  Achetons  tous  les  moyens,  ache- 
tons les  femmes,  les  consciences...  La  raison 
d'Etat  justifie  tout.  »  Et  cela  signifie  à  la  fois  : 
quand  «  l'élite  »  est  au  pouvoir, elle  a  le  droit  de 
tout  faire  pour  y  rester  et, quand  elle  n'y  est  pas, 
le  droit  de  tout  faire  pour  y  parveni  r.  Car  la  meil- 
leure règledesmœursneréside-t-elle  pas, comme 
dit  M.  Tauxier,  dans  «  les  conditions  de  prospé- 
rité de  l'espèce»  ,etla  prospérité  de  l'espèce  n'est- 
ce  pas  ((  l'élite  »  qui  l'assure  ?  Eh  bien  I  M.  Des- 
coqs rapportant  cette  formule,  nous  dit  simple- 
ment: c<  On  est  tenté  de  sourire  ».  Et  il  ajoute 
que  «  l'honnêteté  native  de  M.  Maurras  et  de  ses 
amis  les  préservera  d'ordinaire  de  penser  sur 
ces  points  autrement  qu'un  catholique  ^  w.  Evi- 

1.  Etudes,  0  septembre  1909,  p.  618.  M,  Deifour  est 
encore  plus  savoureux,  c  Dans  votre  positivisme, 
M.  Maurras,  dans  votre  athéisme,  dans  votre  machia- 
vélisme politique,  dans  votre  semi-renanisme  (semi, 
seulement  !)  nous  voyons  surtout  des  exercices  livres- 
ques chers  à  un  jeune  scholar  transcendant.  L'heure  a 
sonné  pour  vous.  Dites  enfin  que  vous  êtes  catholique, 
car  vous  l'êtes  jusqu'au  fond  du  cœur,  vous  l'êtes  jus- 
qu'aux moelles  »  {La  Croix,  10  avril  1907).  Et  le  scholar 
mûri,  mais  d'autant  plus  «■  transcendant  >^,  répond  en 
effet  qu'il  est  a  catholique...  mécréant  ». 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  121 

demment  ils  ont  l'àme  si  naturellement  chré- 
tienne !  Et  aux  purs  tout  n'est-il  pas  pur  ?  Et 
d'autre  part  3J.  Descoqs  n'a-t-il  pas  établi  que 
(f  le  positivisme  de  M.  Maurras  l'amenait  à  ne 
jamais  contredire  l'Eglise  sur  le  terrain  de  l'ac- 
tion en  quelque  point  que  ce  soit  ^  »  ?  Mais  ima- 
ginons que  sous  la  plume  de  quelques  autres, 
des  sillonistes  par  fiypothèse,  on  trouve  seule- 
ment l'apparence  de  pareilles  maximes.  Est-ce 
qu'on  songerait  à  en  appeler  à  leur  honnêteté 
native  ?  Et  c'est  bien  pis,  tandis  qu'on  pardonne 
à  «  ces  Messieurs  de  V Action  française  n  de  dire 
crûment  que  v<  le  point  de  vue  moral  est  un 
point  de  vue  anarchiste  -»,  c'est  surtout  quand 
les  autres  parlent  de  conscience  qu'on  les  juge 
dangereux.  Pour  eux  il  n'y  a  plus  de  positivisme 
qui  les  amène  à  ne  pas  contredire  l'Eglise.  Aussi 
déclare-ton  que  leur  soumission  n'est  qu'un 
masque.  Et  celle  de  M.  Maurras  et  de  ses  amis 
est  si  visiblement  sincère  et  profonde, et  garan- 
tie par  leur  positivisme  même,  que  c'est  seule- 
ment avec  eux  qu'on  se  sent  en  sécurité  :  car 
aiosi  que  le  dit  si  bien  M.Dimier,«  s'ils  ne  font 


1.  Eludes,  5  septembre  1909,  p.  618. 

2.  Tauxier,  Action  française,  janvier  1904,  p.  32. 


122  PROPOSITIOxX    d'alliance 

pas  tout  ce  que  fait  l'Eglise, ils  ne  font  rien  que 
l'Eglise  n'enseigne  et  n'ordonne  '  ». 


Au  sujetde  l'esclavage  dont  M .  Maurras  surtout 
a  chanté  les  bienfaits,  et  dont  M.  H.  Rebell  dans 
sonUnioîides  trois  aristocraties  esiwenunousdoxi' 
ner  une  théorie  nouvelle  adaptée  aux  circons- 
tances et  aux  milieux,  M.  Descoqs  a  fait  cette  trou- 
vaille :  «  Je  me  contente,  dit-il  en  parlant  de 
i\I.  Maurras, de  citer  cette  jolie  phrase  égarée  dans 
l'une  de  ses  premières  œuvres  :  C institution  de 
V esclavage  enlève  à  la  démocratie  antique  ses  pi- 
res inconvénients .  Les  démocrates  n'ont  qu'à  se 
le  redire  :  si  l'esclavage  revit  jamais,  c'est  à 
eux,  selon  M.  Maurras,  que  nous  le  devrons  et 
non  au  pouvoir  héréditaire  '  >.  Voilà  certes  un 
coup  droit  ;  et  qui  ne  serait  reconnaissant  de  ce 
charitable  avertissement,  qui  nous  met  en  garde 
contre  ce  qui  pourrait  ramener  l'esclavage? 

1.  Les  maîtres  delà  contre- Ri^volution,  Introd.,  p.  11  . 
«  Ils  ne  font  rien  que  l'Eglise  n'enseigne  et  n'ordonne  », 
même  quand  ils  se  battent  en  duel,  même  quand  ils 
disent  :  achetons  les  femmes,  achetons  les  consciences  ! 

2.  Etudes,  5  septembre  1909. 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  120 

Mais  le  malheur,  c'est  que,  si  nous  nous  re- 
portons à  la  page  d'où  cette  jolie  phrase  est 
extraite  ^  nous  découvrons  qu'elle  termine  tout 
un  développement  consacré  à  la  gloire  de  «  l'an- 
cienne Grèce  »  qui  «  posa  le  fondement  de  la 
science  et  de  la  religion  positives  »  -,  et  à  la 
gloire  de  «  l'ancienne  Rome  »  qui  «  déroule 
une  si  puissante  politique  réaliste  que  les  Cham- 
bres anglaises  et  la  Monarchie  capétienne  (la 
Monarchie  capétienne  elle-même  !)  ne  l'ont 
point  surpassée  ».  Et  ce  que  M.  Maurras  y 
trouve  de  caractéristique  c'est  que,  d'une  part, 
«  l'arbitraire  des  chefs  et  les  prescriptions  des 
lois  se  tempèrent  et  se  composent  exactement  » 
et  que,  d'autre  part,  «l'institution  de  l'esclavage 
enlève  à  la  démocratie  ses  pires  inconvénients  m  . 
Ce  qu'il  nous  signale  comme  une  chose  à  admi- 
rer, M.  Descoqs  nous  le  présente  comme  un 
danger  qui  nous  menace,  et  dont  la  bonté  d'âme 
de  Maurras  veut  nous  préserver.  Ce  n'est  pas 
plus  difficile  que  cela. 

Et  pour  compléter,  il  ajoute  que  «  l'étrange 
mythe  des  ^Serviteurs»  dans  le  Chemin  de  Para- 

1 .  Trois  idées  pUitiques,  p.  b4. 

2.  A  remarquer  ici  l'expression  de  religion  positive  et 
le  sens  qui  lui  est  donné. 


12^  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

dis,  malgré  sa  forme  paradoxale, ne  signifie  pas 
autre  chose  )),si  ce  n'est  que  ce  sont  «  les  classes 
supérieures  qui,  tendant  la  main  aux  inférieu- 
res, les  attirent  à  elles  et  leur  facilitent  les  éta- 
pes »  ^  11  est  bien  vrai  que  Griton  nous  y  est 
représenté  comme  tendant,  non  pas  la  main, 
mais  le  pied,  pour  donner  des  gourmades, quand 
il  ne  se  paie  pas  la  fantaisie  de  crucifier  n  con- 
tre la  justice  ».  Mais  ce  n'est  là  —  l'honnêteté 
native  de  AJ.  Maurras  ne  nous  en  est-elle  pas 
garante  ?  —  que  forme  paradoxale.  Et  puis  gour- 
mades et  crucifiement  tirent-ils  donc  tant  à  con- 

1.  Etudes,  5  septembre  J909,  p.  615.  N'est  ce  pas  jus- 
tement en  cela  que  consiste  l'action  sociale  telle  que 
l'a  préconisée  Léon  XIII  en  proclamant  «  comme  un  fait 
nécessaire  la  diversité  des  classes  et  des  conditions  »  ? 
Et  par  ce  rapprochement  très  avisé,  M.  Descoqs  met 
V Action  française  sous  le  patronage  de  Léon  XIII.  Le  P. 
Barbier  pensera  certainement  que  c'est  une  compro- 
mission ;  et  si,  après  cela,  il  ne  fait  pas  schisme,  c'est 
qu'il  manque  de  conviction  et  de  caractère. Mais, comme 
preuve  que  tel  est  bien  le  rôle  que  V Action  française 
attribue  aux  classes  supérieures,  M.  Descoqs  aurait  dû 
citer,  entre  autres,  cette  phrase  de  M.  Lasserre:  «  Si 
indispensable  que  soit  pour  la  paix  et  la  nécessité  de  la 
nation  une  aristocratie,  sa  fm  essentielle  ne^l  pas  le 
bien  général,  mais  sa  propre  vertu.  Elle  a  la  jouissance 
des  honneurs, et  seule  elle  fait  fii'ure  »  [Action  française, 
t.  ï). 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  125 

séquence,  puisque  les  uns  en  sont  «  couronnés 
de  joie  »  et  que  les  autres  a  ne  s'y  refusent 
point  »  '  ?  Et  les  transmutations  de  ce  genre 
se  multiplient  à  discrétion. 

Les  doctrinaires  de  VActioîi  française  n'ont 
qu'un  souci,  c'est  de  «  chasser  le  surnaturel,  le 
mystique  »,  c'est  de  supprimer  jusqu'à  la  préoc- 
cupation de  l'infini.  M.  Descoqs  traduit  qu'à 
leurs  yeux  «  le  culte  de  Tinfini  n'oiïre...  que 
dangers  et  déboires,  s'il  n'est  réglé  par  le  ca- 
tholicisme M>.  Et  il  faut  l'entendre  proclamer 
que  M.  Maurras,  «  de  par  sa  méthode,  doit  te- 
nir compte  du  fait  chrétien  et  du  résultat  de 
l'influence  chrétienne  »  ^  ;    comme    si  tenir 

1.  M.  Descoqs  n'omettra  certainement  pas  de  dire 
que  M.  Maurras  a  bien  trop  le  sens  des  réalités  et  des 
contingences  pour  rêver  de  rétablir  l'esclavage  tel  qu'il 
existait  dans  l'antiquité.  Et  du  reste  il  nous  renvoie  à 
cet  égard  à  une  page  du  Dilemme  de  Marc  Sangnier, 
p.  104,  où  M.  Mauras  parle  en  effet  en  ce  sens.  Mais  ce 
n'est  pas  la  question.  La  question  est  de  savoir  s'il 
maintient  le  principe  de  l'esclavage,  quelle  que  soit  la 
manière  dont  il  se  propose  de  l'organiser.  Et  là-des- 
sus ses  affirmations  et  celles  de  ses  amis  sont  aussi 
claires  et  aussi  fermes  que  possible.  Que  sont  donc  les 
êtres  «  dépourvus  de  conscience  et  de  responsabilité  » 
que  réclame  M.  Gilbert,  si  ce  ne  sont  des  esclaves  ? 

2.  Eludes,  5  décembre  1909,  p.  604. 

3.  Etudes,  5  septembre  1909,  p.  614. 


120  PROPOSITION    d'alliance 

compte  du  fait  chrétien  pour  de  «  sages  arran- 
gements politiques  »,  c'était  l'équivalent  d'être 
chrétien.  Exploiter  la  religion,  est-ce  donc  être 
religieux  ? 

Et  comme  u  on  oublie  trop  vite,  selon  lui, 
que  la  grâce  laisse  subsister  entre  les  membres 
de  la  grande  famille  du  Christ  des  inégalités 
sans  nombre,  dont  le  plaisir  divin  est  sans  doute 
la  première  règle  »  %  il  trouve  «  vraiment  pi- 
quant d'entendre  l'incrédule  Maurras  rappeler 
sur  ce  point  incontestable  la  doctrine  ortho- 
doxe ».  La  doctrine  orthodoxe  du  bon  plaisir 
divin  appuyant  la  doctrine  non  moins  ortho- 
doxe du  bon  plaisir  des  rois  et  aussi  celle  du 
bon  plaisir  des  surhommes  !  assurément  l'in- 
crédule Maurras  s'y  connaît  en  fait  de  doctrines 
de  ce  genre.  Et  si  c'est  là  l'orthodoxie,  il  n'y  a 
plus  qu'à  le  sacrer  sans  retard  Docteur  et  Père 
de  l'Eglise. 


Mais  oîa  M.  Descoqs  se  surpasse  lui-même, 
c'est  quand  il  entreprend,  sinon  de  justifier,  au 
moins  de  disculper,  en  l'expliquant,  la  pensée 
de  M.  Maurras  sur  le  Christ.  Rappelant  Vlnvo- 

1.  Etudes,  5  septembre  1909,  p.  614  (note). 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  I27 

cation  à  Minerve  '  qu'il  appelle  nn  u  médaillon 
achevé  »,  comme  M.  Banzet  avait  appelé  «  une 
médaille  d'effigie  très  romaine  »  le  livre  de 
M.Lasserre,  il  en  vante  la  beauté,  en  regrettant 
toutefois  que  «  cette  page  si  supérieure  par  le 
style  à  la  Prière  sur  r Acropole  »  ne  contienne 
que  «  des  vues  étroites  et  bornées  à  l'ordre  con- 
tingent ».  Mais  du  moins,  ajoute-t-il,  n'y  re- 
trouve-t-on  pas  '<  cette  haine,  cette  inintelli- 
gence du  christianisme  qui  déparent  »  la  page 
de  Renan.  De  son  propre  aveu,  V Invocation  à 
Minerve  chante  le  paganisme  hellène  comme 
«  un  idéal  qui  ne  sera  pas  dépassé  -  ».  Que  lui 
faudrait-il  donc  pour  y  trouver  1  inintelligence 
du  christianisme  ?  Et  si  M.  Maurras  n'exprime 
point  là  une  haine  qui  repousse  l'esprit  du 
Christ,  qu'eyprime-t-il  donc  ?  Du  reste,  M.  Des 
coqs  n'avait  qu'à  se  reporter  à  une  autre  page 
qui  est  le  pendant  de  celle-là  etoiile  sentiment 
de  haine,  c'est  bien  le  cas  de  le  dire,  «  saillit  vif 
et  pur  ».  Découvrant  subitement  au  milieu  des 
ruines  d'Athènes  un  buste  désigné  comme  re- 
produisant les  traits  du  Christ,  M.  Maurras 
écrit  :  «  Je   n'eus  aucune  surprise.  Je  sentis 

J.  L'avenir  de  l'intelligence,  p.  289-296. 
2.  Etudes,  5  décembre,  p.  608. 


128  PROPOSITION    D  ALLIANCE 

pourtant  le  besoin  de  courir  au  grand  air  pour 
dissiper  le  trouble  où  me  jetait  ce  brusque  re- 
tour du  nouveau  monde  et  du  Nazaréen  par  qui 
tout  l'ancien  s'écroula...  Je  regardai  la  nuit  qui 
approchait.  Il  me  semblait  qu'ainsi  sous  la 
croix  de  ce  Dieu  souffrant  était  arrivée  la  nuit 
sur  l'âge  moderne  ^  ».  Renan  aurait-il  parlé  de 
la  sorte  ? 

M.  Descoqs  la  connaît  cependant, cette  page  ; 
il  y  fait  ailleurs  allusion.  Seulement  c'est  pour 
ajouter, — avec  une  intrépidité  qui  ne  se  dément 
pas  et  comme  s'il  s'agissait  d'une  simple  bou- 
tade,—  que  M. Maurras  réprimera  vite  «d'aussi 
insensés  regrets  ».  Or  M.  Maurras  les  réprime 
si  peu  que  dans  les  lignes  qui  suivent,il  se  con- 
sole avec  cette  espérance  que  le  retour  éternel 
fera  refleurir  le  paganisme  mort.  Et  s'il  est 
vrai  qu'il  se  console  aussi,  comme  le  veut 
M.  Descoqs,  en  admirant  l'œuvre  de  l'Eglise  ro- 
maine, c'est  uniquement  parce  qu'il  y  trouve 
l'antidote  du  venin  chrétien.  Tout  le  mérite 
qu'il  attribue  à  l'Eglise  —  combien  de  fois  fau- 
dra-t-il  le  redire  ?  —  c'est  d'avoir  éteint  l'esprit 
de  l'Evangile.  Et  quand  il  crie  :  vive  le  pape  1 
c'est  pour  signifier  :  mort  au  Christ  ! 

1.  Anthinea,  p.  12b. 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  129 

Et  le  blasphème  de  M.  Maurras  disant  que  le 
Christ  a  donné  par  ses  exemples  et  ses  discours 
«  les  modèles  delà  frénésie  toute  pure  »,  qu'en 
fait  M.  Descoqs  ?  Il  y  vient  pourtant  ',  et  cela 
vaut  assurément  la  peine  d'être  encore  signalé. 
Il  introduit  d'abord  une  longue  note  pour  dire 
que  «  dans  tout  ce  passage  M.  Maurras  ne  s'en 
prend  qu'au  Jésus  des  protestants  ».Et  il  ajoute 
bravement  que  «  cela  ressort  avec  évidence  du 
contexte  >-.  C'était  le  cas  de  nous  le  donner,  ce 
contexte  ;  et  c'est  justement  ce  qu'il   évite  de 
faire  ;  car  du  contexte  il  ressort  avec  évidence 
qu'il  s'agit  ici  bel  et  bien  du  Jésus  de  l'histoire, 
puisque  ce  Jésus  est  rapproché  d'Isaïe  et  des  au- 
tres prophètes  hébreux  à  qui  M.  Maurras  attri- 
bue la  même  frénésie.  «  Isaïe   et  Jésus,  David 
et  Jérémie,  etc.  ».  Et  aussi,  sentant  bien  la  fai- 
blesse  de  son  expédient,  M. Descoqs  fait-il  appel 
à  un  autre  passage  que  nous  avons   également 
cité,  et  où  M.  Maurras  distingue  «  le  Christ  inté- 
rieur des  gens  de   la   Réforme  »  de  «  celui  de 
notre  tradition  catholique,  le  souverain  Jupiter 
qui  fut  sur  terre,  pour  nous,  crucifié  "  ».  Seule- 

1.  Etudes,  20  décembre  1909,  p.  783-784. 

2.  On  va  se   rendre  compte  tout  de  suite  qu'en  em- 
pruntant à  Dante  cette  expression,  M  Maurras  unit  aux 

9 


lÔO  PROPOSITION  D  ALLIANCE 

ment  M. Descoqs, qui  tout  à  Theure  avait  le  tort 
d'invoquer  le  contexte,  a  maintenant  le  tort  de 
l'oublier. Et  c'est  dommage  :  carie  contexte  in- 
dique encore  ici  avec  évidence  que  «  le  Christ 
intérieur  des  gens  de  la  Réforme  »  s'identifie 
pour  M.  Maurras  avec  le  Christ  «  des  quatre 
juifs  obscurs  »,  c'est-à-dire  avec  le  Christ  de 
l'Evangile  et  de  l'histoire  \  M.  Descoqs  en  est 
donc  pour  ses  frais  de  complaisante  volonté. 

Et  du  reste  il  vient  si  peu  à  bout  de  se  ras- 
surer qu'après  avoir  donné,  grâce  au  tronquage 
des  textes,  la  réponse  qui  précède  comme  pé- 
remploire,  il  reconnaît  que  d'autres  passages 
«  donneraient  trop  à  croire   que  ce  Jésus  de 

«  arrangements  d'une  sage  politique  »  les  arrangements 
«  d'une  aimable  poésie  » . 

1.  Pour  bien  nous  rendre  compte  de  ce  qu'il  y  a  de 
scandaleusement  paradoxal  dans  la  situation  au  mi- 
lieu de  laquelle  nous  nous  débattons,  songeons  que  les 
hommes  qui  pardonnent  au  moins  à  M.  Maurras  de 
parler  ainsi  du  Christ  et  des  «  quatre  juifs  obscurs  »  (tels 
MM.  Barbier,  Besse,  Delfour,  Fontaine,  Gaudeau,  de 
Pascal),  poursuivent  d'autre  part  de  leurs  anathèmes 
ou  de  leurs  suspicions  les  plus  outrageantes  tous  ceux, 
quels  qu'ils  soient,  qui  ne  pensent  pas  exactement 
comme  eux  sur  les  problèmes  les  plus  légitimement 
discutés.  Si  c'est  l'amour  de  la  vérité  chrétienne  qui 
les  inspire,  comment  cet  amour  défaille-t-il  à  ce  point 
quand  il  s'agit  de  M.  Maurras? 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  l3l 

notre  tradition  catholique  ne  serait  pas  le  Jésus 
de  rhistoire,  mais  un  Jésus  interprété,  corrigé, 
rendu  ((inoffensif»  parles  barrières  que  l'autori- 
té romaine  aurait  su  imposer  aux  consciences  ». 
Et,  oui,  c'est  cela,  rien  que  cela  :  le  Jésus  de 
la  tradition,  selon  M.  Maurras,  c'est  le  Jésus 
capté  par  les  sages  arrangements  de  la  politi- 
que, ramené  dans  le  rang  par  les  jurisconsultes 
romains  pour  servir  à  leur  œuvre  de  domi- 
nation terrestre.  M.  Descoqs  y  voit  parfaite- 
ment clair.  Et  si  ce  n'était  pas  cela,  où  aurait-il 
pris  celte  conception  du  Christ?  Mais  il  n'y  voit 
pas  clair  longtemps.  Et  il  faut  croire  qu'en  effet 
la  lumière  à  laquelle  M.  Maurras  confie  «  ses 
mystères  »  les  rend  impénétrables  ;  car  après 
avoir  marqué  qu'aucun  catholique  ne  saurait 
accepter  une  telle  interprétation  c<  sans  rougir, 
ni  protester  »,  M.  Descoqs  ajoute  bien  vite  : 
«  Mais  M.  Maurras  irait-il  jusque-là  »  ?  Et  lais- 
sant la  question  en  suspens,  i!  insinue  que  si 
on  pouvait  être  sûr  que  pour  lui  le  Jésus  de  la 
tradition  catholique  est  le  Jésus  de  l'histoire, 
tout  s'arrangerait.  Eh  oui, sans  doute, tout  s'ar- 
rangerait, mais  malheureusement  on  est  sûr 
du  contraire'. 

1.   Et  M.  Descoqs  lui-même  eu  est  tellement  sûr 


102  PROPOSITION    D  ALLIANCE 


Et  si  après  avoir  lu  la  note  nous  retournons 
au  texte,  voilà  bien  une  autre  affaire.  M.  Des- 
coqs entreprend  de  u  réaliser  »  comment 
M.  Maurras  a  pu  proférer  ce  blasphème  d'ap- 
peler le  Christ  un  frénétique.  Il  en  vient  à  bout 

que,  précédemment  [Eludes,  5  août  i909,  p.  336),  il 
avait  écrit  en  parlant  de  M.  Maurras  :  «  Mais  de  quel 
droit  distinguer  J'Evangile  et  l'Eglise,  le  Christ  et  son 
épouse  mystique  ?  Ne  pouvait-il  pas  s'aviser  plutôt  que 
Faulorité  chargée  d'expliquer  l'Ecriture,  et  à  laquelle  il 
reconnaît  une  sagesse  infinie  (non,  une  sagesse  très 
finie,  il  n'en  est  pas  d'autre  pour  M.  Maurras),  ne  pro- 
cède pas  selon  son  caprice,  mais  qu'elle  a  le  véritable 
esprit  de  son  fondateur?  »  Et  le  mieux  ou  le  pire,  c'est 
que  M.  Descoqs,  dans  le  passage  que  nous  venons  de 
citer,  ne  craint  pas  de  nous  renvoyer  à  celui-ci.  Et  de 
nouveau  il  ajoute  avec  une  inconscience  qui  désarme  : 
((  M.  Maurras  n'écrirait  plus  cela  aujourd'hui,  et  il  y 
aurait  injustice  à  insister  sur  ces  écarts  lointains  de 
langage.  Mais  pourquoi  nous  a-t-il  redit  avec  tant  de 
force  que  le  fond  de  ses  idées  n'avait  pas  changé  en 
matière  philosophique,  et  pouvons-nous  empêcher  que 
ces  boutades  regrettables  soient  en  eîïet  un  épanouis- 
sement naturel  de  son  agnosticisme»  ?  M.  Maurras  n'a 
pas  changé, il  ne  désavoue  rien,  mais  néanmoins  il  n'é- 
crirait plus  ce  qu'il  a  écrit  !  Et  comme  c'est  gênant  qu'il 
dise  qu'il  n'a  pas  changé  î  —  Il  nous  semble  toutefois 
que  cela  ne  vous  gène  vraiment  pas  assez. 


LA    CASUISTIQUE    DE    M.    DESCOQS  1 33 

«  jusqu'à  un  certain  point  non  sans  frémir  ^  «^ 
en  faisant  cette  découverte  que,  c  pour  qui  ne 
se  soumet  pas  à  un  ordre  métempirique,  la  folie 
des  enseignements  de  l'Evangile,  la  folie  de  la 
Croix  «seront  «■  toujours  des  folies  )>.  Et  par 
conséquent,  comme  M.  Maurras  ne  se  soum&t 
pas  à  un  ordre  métempirique,  le  Christ  ne  peut 
être  pour  lui  qu'un  fou.  C'est  d'une  logique 
impeccable,  mais  plus  facile  encore  qu'impec- 
cable. Et  s'il  faut  en  arriver  là.  à  quoi  boutant 
dedétours?  Nous  n'avons  rien  dit  de  plus,  ni 
rien  dit  de  moins. 

Ainsi  on  a  bien  compris  :  M.  Maurras,  qui 
veut  absolument  s'en  tenir  à  un  ordre  delà 
terre,  ne  peut  faire  autrement  que  de  bafouer 
le  Christ  qui,  lui,  est  venu  nous  demander  de 
vivre  pour  un  ordre  céleste.  Et,  après  tout  ce 
qui  précède,  ceci  veut  dire  ou  ne  signifie  rien: 
Ne  vous  étonnez  donc  pas  si  M.  Maurras  parle 
du  Christ  comme  il  le  fait  ;  cela  peut  «  se  réali- 
ser »  .  M.  Maurras  est  logique:  «Suite  néces- 
saire    de    l'agnosticisme,   cruelle    rançon     de 

1.  On  ne  peut  s'empêcher  encore  de  lui  dire  :  Si  vous 
pouvez  penser  qu'il  s'agit  du  Christ  intérieur  des  pro- 
lestants, de  ce  Christ  que  vous  demandez  la  permission 
«  d'ignorer»  {Cï.  Annales  de  philosophie  chrélienne^iuni 
1910,  p.  244),  de  quoi  frémissez-vous  ? 


l34  PROPOSITION    d'alliance 

l'athéisme  K  »  Mais  l'agnosticisme  et  l'athéisme 
sont-ils  donc  des  excuses?  Et  cet  agnosticisme 
et  cet  athéisme  qui,  chez  M.  Maurras,  ne  de- 
vaient être  qu'une  «.  déficience  »,  vous  consta- 
tez donc  qu'ils  s'épanouissent  en  blasphème  et 
en  négation  formelle  et  «  explicite  »  ? 

En  vérité,  pour  employer  le  langage  de 
M.  Descoqs,  de  qui  se  moque-t-on  ici  ?  et 
M.  Descoqs  ne  se  moque-l-il  pas  de  lui-même? 
Si  le  blasphème  de  M.  xMaurras  est  la  «  suite  né- 
cessaire de  l'agnosticisme  )),la  «  cruelle  rançon 
de  l'athéisme  »,  et  s'il  ne  peut  être  que  cela, 
puisque  vous  ne  pouvez  le  «  réaliser  »  autre- 
ment, pourquoi  donc  nous  parlez-vous  ailleurs 
du  souci  qu'a  M.  Maurras  de  tenir  compte  du 
fait  chrétien,  comme  si  pour  lui  c'était  tenir 
compte  du  christianisme  même,  et  comme  si 
exploiter  la  religion  par  de  sages  arrangements 
politiques,  c'était  la  même  chose  qu'y  croire  ou 
un  équivalent  de  la  croyance  même?  Et  pour- 
quoi tout  à  l'heure  osiez-vous  prétendre  que 
M.  Maurras  n'en  voulait  qu'au  Christ  intérieur 
des  protestants?  Et  pour  vous  faire  compren- 
dre l'énormité  de  votre   exégèse,  n'est-il  pas 

1.  Etudes,  20  décembre,  1909,  p.  784. 


LA   CASUISTIQUE   DE    M.    DESCOQS  l35 

juste  de  vous  demander  encore  une  fois  si,  vous 
aussi,  en  parlant  du  Christ  de  la  tradition  com- 
me M.  Maurras,  vous  n'avez  que  du  mépris 
pour  le  Glirist  intérieur,  pour  le  Christ  par  qui 
nous  sommes  faits  fils  de  Dieu  et  citoyens  de  la 
cité  céleste  ^  ? 

1.  Gomme  nous  avions  déjà  posé  cette  question  sous 
une  autre  forme  à  M.  Descoqs,  il  nous  accuse  de  l'avoir 
calomnié  et  de  lui  avoir  attribué  de  dire  que  lui  aussi 
n'avait  que  du  mépris  pour  le  «  Christ  intérieur  »  tout 
court.  Et  à  cette  occasion  il  nous  compare  spirituelle- 
ment au  P.  Guche.  —  Celui-ci,  on  s'en  souvient,  ayant 
emprunté  un  texte  inventé  de  toutes  pièces,  l'encadra 
dans  des  guillemets  et  le  mit  au  compte  de  M.Blondel. 
—  Mais  afin  de  se  plaindre  d'être  calomnié,  M.  Descoqs 
ne  se  fait-il  pas  ici  quelque  peu  calomniateur  ?  Nous  ne 
lui  avons  pas  attribué  d'avoir  dit  qu'il  n'avait  que  du  mé- 
pris pour  le  Christ  intérieur.  Nous  lui  avons  seulement 
demandé,  puisqu'il  entreprenait,  au  moins  dans  une 
r>  ftaine  mesure,  de  justifier  M.  Maurras,  s'il  voulait 
aller  jusqu'où  allait  celui-ci. Ce  n'était  qu'une  question 
{CLAnnales,  jarivier  4909,  p.  444).  Mais  combien  néces- 
saire pour  dissiper  l'équivoque  qu'il  se  plaisait  et  qu'il 
se  plaît  encore  à  entretenir  !  car,  sous  prétexte  de  re- 
pousser le  Christ  intérieur  des  gens  de  la  Réforme, c'est 
le  Christ  même  de  l'Evangile  que  M.  Maurras  repousse 
pour  y  substituer,  sous  le  nom  de  Christ  de  la  tradition, 
un  Christ  qu'il  imagine  et  qui,  comme  les  dieux  anti- 
ques, serait  simplement  au  service  de  César  pour  gou- 
verner la  foule. 

Et,  afin  de  bien  marquer  le  caractère  de  notre  pen- 


i36  PROPOSITION  d'alliance 

sée,  nous  ajoutions  une  autre  question  qui  signifiait  : 
accusera-t-on  de  pactiser  avec  les  protestants  quiconque 
ne  saurait  se  contenter  du  Christ  de  M.Maurras?  C'était 
une  manière  de  mettre  M.  Descoqs  et  les  autres  en 
garde  contre  l'accusation  de  protestantisme  qu'ils  nous 
prodiguent  si  facilement.  Mais  pour  M.  Descoqs  cela 
devient  un  piège  dans  lequel  il  tombe.  Et  eu  effet, 
comme  si  pour  lui  quiconque  ne  se  contente  pas  du 
Christ  de  M.  Maurras  passait  à  la  Réforme,  il  nous  de- 
mande si,  en  parlant  du  Christ  intérieur,  nous  avons 
voulu  faire  croire  que  notre  catholicisme  «  s'inspire 
décidément  trop  aux  sources  protestantes  ».  Et  pour 
accentuer  son  insinuation  il  dit  en  même  temps  :  «  Le 
Christ  inte'rieur,  tel  que  les  gens  de  la  Réforme  nous  le 
proposent,  serait-il  donc  le  vrai  ?  »  (Cf.  Annales  de 
philosophie  chrétienne,  juin  1910,  p.  244).  Mais  où  a-t- 
il  donc  vu  que  nous  ayons  préconisé  le  Christ  intérieur 
tel  que  les  gens  de  la  Réforme  nous  le  proposent  ? 
Ainsi  il  falsifie  ce  que  nous  avons  dit  de  lui  et  il  falsi- 
fie ce  que  nous  avons  dit  pour  notre  compte.  Et  c'est 
en  falsifiant  ainsi  qu'il  crie  à  la  falsification.  C'est  peut- 
être  fort  ingénieux  ;  mais  on  pensera  qu'auprès  de  lui 
le  P.  Cuche  n'était  qu'un  apprenti  très  candide. 


CHAPITRE  VI 

LA  VALEUR  DE  l' ENTENTE  POUR 
«  LES  RÉSULTATS  BRUTS  )) 

Voilà  le  chaos  dans  lequel  se  débat  M.  Des- 
coqs.Mais  de  ce  chaos  il  est  au  moins  assuré  que 
M.  Maurras  ne  s'effraie  pas.(Ju'on  déclare  si  haut 
qu'on  voudra  qu'onrepousse  son  incroyance, ce- 
lui-ci y  consent  certainement  volontiers  pourvu 
qu'en  même  temps  on  lui  prête  main  forte.  La 
seule  chose  dont  il  a  peur  et  qui  lui  fait  voir  rou- 
ge,c'est  la  croyance  qui  ne  peut  consentir  à  faire 
abstraction  d'elle-même  pour  travailler  avec 
lui  à  établir  son  ordre  terrestre  et  son  «  règne 
de  la  beauté  ».  Or, en  repoussant  son  incroyance, 
c'est  justement  une  croyance  qui  consent  à  faire 
abstraction  d'elle-même  que  M.  Descoqs  s'offre 
de  mettre  à  son  service.  Mais  naturellement 
c'est  avec  la  pensée  d'en  tirer  profit.  «  La  où  se 
trouveront  des  dispositions  bienveillantes, 
pourquoi  a  priori  refuser  d'en  accepter  le  béné- 
fice? »  N'est-ce  pas  la  sagesse  môme  qui  dicte 
cette  maxime? 


1 38  PBOPOSiTiON  d'alliance 

Si  nous  voulons  «  réaliser  »  à  notre  tour  com- 
ment M.  Descoqs  a  pu  tomber  dans  le  chaos  que 
nous  venons  de  signaler,  c'est  en  le  considérant 
comme  dominé  par  cette  intention  inspiratrice 
que  nous  en  viendrons  à  bout.  Et  nous  nous 
hâtons  de  faire  remarquer  que  cette  intention 
ce  n'est  pas  nous  qui  la  lui  attribuons,  mêm^ 
par  inférence  :  c'est  celle-là  même  qu'il  exprime 
en  toute  simplicité. 

Il  s'est  avisé  ensuite,  il  est  vrai,  de  dire  qu'il 
avait  voulu  faire  œuvre  d'apostolat  intellectuel, 
selon  la  méthode  même  dont  ici  particulière- 
ment nous  nous  réclamons,  en  allant  chercher 
l'âme  de  vérité  qui  se  trouve  dans  l'erreur  pour 
aider  celle-ci  à  se  vaincre.  Mais  il  pratique  ainsi 
à  son  égard  la  casuistique  complaisante  et 
dénaturante  qu'il  a  pratiquée  à  l'égard  de 
M.  Maurras  et  de  ses  amis.  Si  c'avait  été  de 
cela  qu'il  s'agissait  il  n'aurait  pas  pris  tant 
de  détours.  Il  serait  allé  droit  au  système, 
il  l'aurait  exposé  dans  sa  teneur  le  plus  exac- 
tement qu'il  aurait  pu  ;  il  en  aurait  mis  en  lu- 
mière les  vices  secrets  pour  leur  faire  honte 
à  eux-mêmes  ;  il  aurait  tendu  la  main  aux  vel- 
léités salutaires  qu'il  y  aurait  découvertes  afin 
de  les  orienter.  Et,  si  pressant  qu'il  eût  pu  se 


LA    VALEUR    DE    l'eNTENTE  iSq 

faire,  il  s'en  serait  tenu  là.  Et  nous  aurions  ap- 
plaudi. Mais  ce  qu'il  a  faitn'est  rien  de  sembla- 
ble. Tour  à  tour  le  système  est  condamné  et 
repoussé  comme  absolument  incompatible  avec 
le  catholicisme  ;  puis  déclaré  simplement  «  défi- 
cient »,  comme  n'apportant  que  des  vérités  in- 
complètes ;  puis  présenté  comme  s'opposant 
seulement  au  catholicisme  «  en  matière  de  spé- 
culation dogmatique  «  et  non  «  à  envisager  les 
choses  dans  l'abstrait  sur  le  terrain  pratique  ^  » , 
puis  enfin  à  peu  près  innocenté  et  orthodoxisé, 
à  ce  point  même  qu'on  félicite  M.  Maurras  de 
donner  très  pertinemment  des  leçons  d'ortho- 
doxie à  des  catholiques  de  moins  franc  lignage. 
Avec  cela  M.  Descoqs  peut  faire  face  à  tout. 
Ne  vous  risquez  pas  à  dire  qu'il  pactise  ou 
même  qu'il  sympathise  avec  les  doctrines  de 
V Action  française.  Evidemment  ce  ne  serait 
qu'une  calomnie.  Mais  ne  vous  risquez  pas 
davantage  à  dire  que  M.  Maurras  est  antichré- 
tien et  qu'on  ne  peut  s'allier  avec  lui.  11  vous 
répondra  que  M.  Maurras,  malgré  ses  blasphè- 
mes «  d'antan  »  et  bien  qu'il  n'ait  pas  changé 
d'idées,  est  plus  chrétien  et  surtout  plusortho- 

1.  Etudes,  5  septembre  1909,  p.  623. 


I^O  PROPOSITION    d'alliance 

doxe  que  vous  :  car  lui  au  moins  ne  penche 
pas  au  protestantisme. 


C'est  que  derrière  tout  cela  une  seule  chose 
est  en  jeu  :  l'alliance  à  faire,  avec  les  inconvé- 
nients à  en  éviter  et  les  avantages  à  en  tirer. 
Et  il  faut  à  M.  Descoqs  une  habitude  singu- 
lièrement invétérée  de  se  donner  le  change 
pour  y  réussir  dans  la  circonstance.  N'a-t-il 
pas  posé  la  question  sur  ce  terrain  de  la  façon 
la  plus  précise  :  c  Toute  réserve  étant  faite, 
a-t-il  dit,  sur  la  valeur  des  résultats  auxquels 
sa  méthode  amène  M.  Maurras  dans  l'étude 
de  la  politique  et  des  faits  sociaux,  l'accord  ne 
peut-il  se  faire  sur  les  résultats  eux-mêmes  '  ?  ». 
Et  il  ne  pose  cette  question  que  pour  y  répon- 
dre affirmativement.  Visiblement  ses  articles 
n'ont  été  écrits  que  pour  cela,  de  telle  sorte 
qu'ils  constituent  ce  que  nous  pouvons  appeler 
une  théorie  du  pacte  d'alliance  entre  le  positi- 
visme de  XAclion  française  et  le  catholicisme. 

Or  les  résultats  en  vue  desquels,  selon  lui, 
l'accord  peut  pratiquement  se  faire  ne  sauraient 
aller  à  rien  de  plus,  puisque  leur  valeur  est 

1.  Etudes,  b  septembre,  p.  612. 


LA    VALEUR    DE    l'eNTENTE  i4i 

réservée,  qu'à  rétablissement  d'un  ordre  so- 
cial terrestre.  C'est  ce  que  M.  Descoqs  appelle 
lui-même  «  des  résultats  bruts  »  \  Et  si  nous 
lui  demandons  pourquoi  ici  cet  ordre  social 
terrestre  lui  paraît,  à  lui  catholique,  pouvoir 
être  voulu  et  cherché  en  commun  avec  les  gens 
deïAciion/rcmçaise,  [[nous  répond  que  c'est 
parce  que  cet  ordre  comporte  le  triomphe  de 
l'Eglise,  «  sinon  dans  les  âmes,  du  moins  dans 
la  société  »,  triomphe,  ne  craint-il  pas  de  dire, 
qui  tient  plus  au  cœur  de  M.  Maurras  que  tout 
le  reste. 

Seulement  il  est  obligé  d'avouer  qu'il  ne  peut 
s'agir  que  d'un  triomphe  «  dans  la  société  », 
c'est-à-dire  d'un  triomphe  purement  extérieur. 
Et  en  effet  en  allant  au-delà  on  dépasserait  le 
positivisme.  Et  assurément  M.  Maurras,  qui  a 
tant  à  cœur  le  triomphe  de  l'Eglise,  ne  se  sou- 
cie pas  de  son  triomphe  dans  les  âmes  ou  plu- 
tôt, s'il  s'en  soucie,  ce  n'est  pas  en  chrétien, 
c'est-à-dire  en  tant  que  par  ce  triomphe  les 
âmes  vont  au  salut  éternel,  mais  au  contraire 
en  positiviste,  c'est-à-dire  en  tant  que  par  là 
elles  sont  disciplinées,  matées,  enchaînées  pour 
faciliter  le  gouvernement  de  la  terre. 

1.  Cf.  Annales   de   philosophie  chrétienne,  juin   1910, 


ll\1  PROPOSITION    d'alliance 


M,  Descoqs  par  conséquent  ne  peut  réelle- 
ment s'accorder  avec  lui  qu'en  voulant  ces 
résultats  comme  lui  et  par  les  mêmes  moyens 
que  lui,  c'est-à-dire  par  les  moyens  que  fournit 
la  physique  sociale  telle  que  la  comprend 
M.  Maurras,  —  et  nous  avons  vu  ce  que  sont 
ces  moyens  pour  l'usage  desquels  on  a  bien 
soin  de  récuser  «  le  fantôme  obsédant  de  la 
morale  ». 

Mais  M.  Descoqs  ne  saurait  malgré  tout  s'y 
résigner.  Aussi,  en  même  temps  qu'il  veut, 
il  ne  veut  pas.  Mais  quand  il  ne  veut  pas, 
c'est  pour  se  permettre  ensuite  de  vouloir.  Et 
voilà  comment  il  est  amené  à  séparer  les  ré- 
sultats voulus  et  des  principes  au  nom  desquels 
on  les  veut  et  des  moyens  par  lesquels  on  pré- 
tend les  réaliser.  Cette  séparation  faite, il  rejette 
les  principes,il  repousse  les  moyens...  et  il  garde 
les  résultats.  En  d'autres  termes,  sans  prendre 
la  responsabilité  du  système  de  M.  Maurras  — 
à  Dieu  ne  plaise  !  —  il  en  retient  «  le  bénéfice  » . 
Toutefois  comme  malgré  tout  il  sent  bien  que 
l'effet  ici  risque  d'être  contaminé  par  la  souil- 
lure de  la  cause,  il  tâche  ensuite,  du   mieux 


LA    VALEUR    DE    l'eNTENTE  1^3 

qu'il  peut,  d'effacer,  ou  au  moins  de  dissimu- 
ler cette  souillure.  Et  c'est  ce  qui  nous  vaut 
l'ingénieuse  casuistique  qui  lui  permet  de  bap- 
tiser, ou  à  peu  près,  Tathéisme  de  M.  Maurras, 
tout  en  déclarant  bien  iiaut  que  c'est  un  sys- 
tème ((  caduc  et  ruineux  »,  inacceptable  pour 
les  croyants.  Ainsi  tout  est  sauf:  son  catholi- 
cisme, son  «  honnêteté  native  »  et  acquise,  et 
par  dessus  le  marché  les  résultats  très  palpa- 
bles et  très  appréciables  du  positivisme  de 
ï Action  française.  C'est  ce  qui  s'appelle,  dans 
Je  langage  de  M.  Maurras,  créer  une  «  intérieure 
harmonie  ». 

De  cette  façon,  M.  Descoqs  peut  nous  parler 
de  «  Tordre  régnant  dans  la  société  )>  comme 
s'il  n'y  en  avait  que  d'une  espèce,  ou  plutôt 
comme  si  c'était  un  ordre  en  soi,  un  ordre  ma- 
tériel, brut,  sans  valeur,  sans  signification  et 
comme  si  cet  ordre  régnant,  établi  en  vertu  de 
n'importe  quels  principes, fussent-ils  l'athéisme 
et  la  conception  de  l'homme  qui  s'y  rattache, 
et  par  n'importe  quels  moyens,  fussent-ils  ceux 
que  nous  savons,  était  «  une  condition  souve- 
rainement efficace  pour  hâter  dans  les  âmes 
l'instauration  du  royaume  du  Christ^  ». 

1.    Cf.    Annales  de   philosophie  chrétienne,  juin  i9{0, 
p.  2i8. 


I/i4  PROPOSITION    d'alliance 

Aussi  s'indigne-t  il  quenoiis  lui  ayons  de- 
mandé si,  selon  lui,  le  triomphe  de  l'Eglise  se 
sépare  du  triomphe  du  Ghrist,ou  si  le  triomphe 
du  Christ  n'est  plus  de  régner  dans  les  âmes. 
Est-ce  que  son  but  n'est  pas  de  faire  servir  au 
triomphe  du  Christ  dans  les  âmes  le  triomphe 
de  l'Eglise  dans  la  société  ?  Eh  oui, sans  doute, 
et  nous  savons  trop  que  c'est  en  se  représentant 
les  choses  dans  celte  perspective  qu'il  se  justi- 
fie à  lui-même  sa  démarche  et   son  projet  d'al- 
liance, pour  avoir  jamais  songé  à  lui  dire  qu'il 
s'en  tenait  au  triomphe  de  1  Eglise  dans  la  so- 
ciété en  éliminant  de  propos  délibéré  son  triom- 
phe dans  les  âmes.  Mais  ce  qui  est  vrai,  abso- 
lument vrai,  et  ce  qui  suffit  aaiplement  à  nous 
faire  dire  qu'il  sépare  ces  deux  choses, c'est  qu'il 
imagine,  avec  le   concours  de   M.  Maurras,  un 
triomphe  de  TEglise  u  dans  la  société  »  qui, non 
seulement  n'est   pas   son  triomphe  «  dans  les 
âmes  »,  mais  n'en  est  que   la  condition  toute 
extérieure  et  toute  matérielle  ;  et  à  ce  point  que 
ce  triomphe  est  considéré  comme   devant  être 
obtenu  par  des  moyens  qui  en  eux-mêmes  sont 
étrangers  à  la  morale  et  à  la  religion,  bien  que 
M.  Maurras  et  les  siens   prétendent  utiliser,  à 
titre  de  faits,  ce  que  nous  autres,  hommes  du 
vulgaire,  nous  appelons  morale  et  religion. 


LA    VALEUR    DE    l'eNTE>TE  1^5 

Il  s'agit  donc  bien  de  faire  triompher  TEglise 
d'un  triomphe  matériel  d'abord, par  des  moyens 
matériels  ;  et  c'est  ce  qu'on  ne  craint  pas  d'ap- 
peler «  la  condition  souverainement  efficace  » 
de  son  triomphe  spirituel. Gommençonsparfaire 
courber  les  têtes,  grâce  à  tous  les  moyens  dont 
dispose  un  gouvernement  fort.  Voilà  l'ordre, 
Tordre  initial,  l'ordre  essentiel.  C'est  à  cela  en 
définitive  que  se  ramènent  u  les  résultats  bruts  » 
à  obtenir,  sur  lesquels  M.  Descoqs  et  M.  Maur- 
ras  s'accordent  pour  y  travailler  en   commun. 


Mais, si  nous  laissons  de  côté  pour  un  instant 
ce  qu'il  y  a  d'humiliant  et  de  stérilisant  pour 
l'Eglise  à  subordonner  son  rôle  à  cette  matéria- 
lité, —  ce  qui  en  dernière  analyse  aboutirait  à 
en  faire  un  mahométisme  s'imposant  d'abord 
par  le  sabre  — ,  il  nous  faut  remarquer  que,  de 
Taveu  même  de  M.  Descoqs,  si  les  catholiques 
et  les  positivistes  de  V Action  française  «  s'ac- 
cordent matériellement  »  sur  les  faits,  c'est-à- 
dire  sur  l'ordre  matériel  à  établir,  il  pourra 
fort  bien  arriver  que  quand  ils  voudront  inter- 
préter ces  faits,  les  organiser  en  système  com- 
plet, reconnaître  leur  pleine   signification  dans 

10 


l46  PROPOSITION    d'alliance 

la  vie  de  Thomme  -,  ils  «  se  diviseront,  et  que 
des  conflits  seront  possibles  )>.  Seulement  de 
ceci,  semble-t-il  encore  dire, ce  n'est  pas  le  mo- 
ment de  s'inquiéter.  On  verra  dans  la  suite  :  ce 
sera  l'afl'aire  des  catholiques  de  «  trouver  un 
principe  de  conciliation  qui  leur  permette  de 
conserver  intactes  leurs  positions  ^  ». 

Et  c'est  là  qu'achève  de  se  montrer, dans  toute 
sa  laideur, ce  libéralisme  de  Y  hypothèse  dont  le 
vrai  nom  est  opportunisme  au  plus  mauvais 
sens  du  mot.  Eh  quoi  !  vous  parlez  d'accord  sur 
un  ordre  matériel  à  établir,  quand  vous  savez 
que  cet  ordre  qui,  à  vous  entendre,  devrait 
se  suffire  comme  condition  de  tout  le  reste, 
sera  ensuite  lui-même  à  organiser  et  que,  pour 
l'organiser,  vous  et  vos  alliés,  vous  aurez  des 
vues  et  des  fins  absolument  opposées,  si  bien 
qu'il  vous  faudra  vous  battre  encore  ou  ruser 
encore  pour  décider  à  qui  appartiendra  «  le  bé- 
néfice »  de  la  conquête  faite  en  commun,  ce 
fameux  bénéfice  que  vous  escomptiez  si  joyeu- 
sement !  Vous  vous  accordez  donc  dans  le  pré- 
sent avec  la  pensée  de  vous  exploiter  récipro- 
quement dans  l'avenir  ?  Ce  genre  d'accord  a  un 
nojîl  :  c'est   l'alliance  du   lion  et  du  léopard, 

1.  Cf.  Annales,  ihid.,  juin  1010,  p.  237. 


LA    VALEUR    DE    l'eNTENTE  1^7 

comme  on  l'appelait  au  temps  de  Machiavel,  à 
moins  que  ce  ne  soit  l'alliance  de  Bertrand  et 
de  Raton  illustrée  par  Lafontaine. 

Et  ce  n'est  rien  de  plus  en  eflet  :  car  tandis 
que  M.  Maurras  escompte  que  vous  l'aiderez  à 
régner  sur  les  corps  en  tenant  en  main  les  âmes, 
vous  escomptez,  vous,  que  M.  Maurras  vous 
aidera  à  régner  sur  les  âmes  en  tenant  en 
mains  les  corps.  M.  Maurras  veut  que  vous 
soyez  un  moyen  pour  lui  ;  vous  voulez  qu'il 
soit  un  moyen  pour  vous. Entre  lui  et  vous  c'est 
donc  un  désaccord  foncier  que  vous  vous  dissi- 
mulez vainement  sous  prétexte  de  vaincre  en- 
semble un  ennemi  commun.  Vous  êtes  plus 
ennemis  l'un  à  l'autre  que  cet  ennemi  commun 
ne  l'est  à  chacun  de  vous.  Et  du  jour  où  vous 
auriez  vaincu  ensemble,  c'est  la  guerre  inex- 
piable qui  surgirait  entre  vous. 

Et  de  cette  guerre,  si  vous  sortiez  vainqueur, 
nous  ne  savons  ce  que  vous  feriez  de  M.  Maur- 
ras :  c'est  peut-être  pour  le  coup  qu'il  devien- 
drait une  «  espèce  de  Suisse  »  ^  Mais  ce  que 

I .  Un  des  bienfaits  dont  M.  Maurras  remercie  sa  «  ro- 
manité  tutéiaire  »,  c'est  d'avoir  empêché  qu'on  fit  de 
lui  «'une  espèce  d'Allemand  ou  de  Norvégien»  ou  «  une 
espèce  de  Suisse  », 


i48 

nous  savons  bien,  c'est  que  si  c'était  lui  qui  de- 
vint maître, vous  n'obtiendriez  qu'une  place  au 
banquet  de  ses  esclaves. 

Et  il  y  a  plus.  En  vous  alliant  au  positivisme 
pour  travailler  avec  lui  à  réaliser  un  ordre  ter- 
restre qui  soit  son  ordre,  parce  que  vous  vous 
flattez  d'utiliser  ensuite  cet  ordre  pour  l'œuvre 
chrétienne  du  salut  des  âmes,  peut  être  faites- 
vous  ses  affaires  —  peu  nous  importe  — ,  mais 
ce  qui  est  certain,  c'est  que  lui  ne  fait  pas  les 
vôtres  et  que  vous,  en  tentant  de  les  faire  par 
lui,  vous  ne  les  faites  pas  non  plus.  Et  par  vos 
affaires  nous  entendons  ici,  vous  le  pensez  bien, 
la  mission  que  vous  avez  reçue  et  acceptée  de 
conquérir  les  âmes,  toutes  les  âmes,  à  la  vérité 
du  Christ,  en  les  amenant  à  y  adhérer  du  fond 
d'elles-mêmes,  librement  et  amoureusement, 
pour  une  liberté  et  pour  un  amour  éternels, 
au-dessus  de  l'ordre  de  ce  monde,  aussi  bien 
qu'au-dessus  des  accidents  de  ce  monde. 

C'est  en  cela  uniquement  que  consiste  1  e 
triomphe  de  l'Eglise,  et  c'est  un  triomphe  dans 
les  âmes  qui,  pour  s'accomplir  en  ce  monde, 
n'est  cependant  pas  de  ce  monde.  L'Eglise  n'en 
saurait  connaître  un  autre  ou  s'attacher  à  un 
autre  sans  trahir  son  rôle,  sans  manquer  à  sa 


LA    VALEUR    DE    l'eNTENTE  i/jQ 

raison  d'être.  Si  donc  il  est  permis  de  parler  de 
son  triomphe  dans  la  société,  c'est  dans  la  me- 
sure où  ce  triomphe  est,  non  la  condition,  mais 
l'effet  de  son  triomphe  dans  les  âmes.  Et  vou- 
loir qu'il  en  soit  la  condition,  c'est  vouloir  met- 
tre l'effet  avant  la  cause. 

Songez  donc  un  peu  à  ce  qui  serait  advenu 
si  le  Christ  et  les  apôtres  avaient  attendu  que 
les  positivistes,  non  plus  d'Action  française^ 
mais  d'Antion  roïnaine,  fissent  triomplicr  l'E- 
glise dans  la  société  pour  entreprendre  de  la 
faire  triompher  dans  les  âmes. 


Et  ce  qu'il  faudrait  enfin  comprendre,  c'est 
qu'en  opérant  une  telle  interversion^  vous  com- 
mettez une  perversion.  Et  certes,  nous  ne  son- 
geons pas  à  dire  que  vous  la  commettez  en  la 
voulant  comme  telle.  Nous  savons  fort  bien 
que  quand  vous  vous  proposez  de  travailler  avec 
M.Maurrasà  établir  Tordre  positiviste  qu'ilrêve , 
vous  entendez  ne  pas  vous  y  enfermer  comme 
lui,  mais  reprendre  après,  ou  même  mener 
de  front,  votre  œuvre  apostolique.  Autrement 
vous  ne  vous  paraîtriez  pas  supportable  à  vous- 


l5o  PROPOSITION    d'alliance 

même.  Seulement,  du  momeut  que  vous  posez 
en  principe  que  votre  œuvre  apostolique  ne 
peut  être  efficace  et  ^féconde  sans  un  «  ordre 
régnant  »  qui  la  soutienne  et  qui  la  défende  par 
les  menaces  et  par  les^faveurs  dont  il  dispose  % 

1 .  On  devine  tout  ce  qu'il  y  aurait  à  dire  sur  ce 
principe.  La  question  de  savoir  dans  quel  esprit  et 
dans  quel  but  les  politiques  veulent  établir  l'ordre  étant 
encore  laissée  de  côté,  il  faudrait  se  demander  si  par 
les  menaces  et  les  faveurs  dont  ils  disposeront  une  fois 
qu'ils  auront  réussi,  ils  pourront  servir  l'œuvre  spiri- 
tuelle, même  si  cela  entre  dans  leurs  desseins.  Assuré- 
ment, ils  pourront  bien  faire  que  les  gens  prennent 
l'habitude  de  réciter  des  credo  et  de  faire  des  gestes  ri- 
tuels, parce  que  gestes  et  credo  concordent  avec  leurs 
intérêts  de  ce  monde,  mais  ceci  n'a  rien  de  commun 
avec  la  foi  qui  transforme  les  âmes,  qui  les  oriente  vers 
Dieu  et  qui  les  sauve.  S'il  y  a  une  crainte  qui  est  le 
commencement  de  la  sagesse,  ce  n'est  pas  la  crainte 
du  gendarme.  Et  on  la  bien  vu  par  les  déchaînements 
anti-religieux  que  n'ont  jamais  manqué  de  produire  les 
gouvernements  qui  ont  prétendu  faire  politiquement  les 
affaires  de  la  religion. 

Faut-il  conclure  de  là  qu'il  est  indifférent  qu'un  gou- 
Ternement  soit  chrétien  ou  ne  le  soit  pas,  soit  bon  ou 
mauvais  ?  Tant  s'en  faut  I  Toutefois  si  l'idéal  est  qu'il 
soit  chrétien  et  quil  fasse  lui  aussi  œuvre  chrétienne, 
ce  n'est  pas  en  usant  des  menaces  et  des  faveurs  dont 
il  pourra  disposer  qu'il  y  réussira,  mais  en  s'inspirant 
dans  toute  sa  conduite,  dans  ses  actes  et  dans  ses  lois 
de  l'esprit  chrétien  lui-même,  qui  est  esprit  de  justice, 


LA   VALEUR    DE    l'eNTENTE  i5i 

il  arrivera  toujours  ce  qui  vous  est  arrivé  et  ce 
qui  arrive  à  tant  d'autres  autour  de  nous.  Vous 
continuerez  de  dire  que  vous  voulez  cet  ordre 
régnant  comme  moyen.  Ce  sera  à  vos  yeux  vo- 
tre justification.  Et  pour  vous  confirmer  tout  à 

de  charité,  de  désintéressement  et  par  conséquent  en 
respectant  dans  les  hommes  les  personnes  humaines 
et  en  ayant  le  souci  de  les  servir  et  non  de  s'en 
servir. 

Et  ce  qui  est  curieux,  en  même  temps  que  triste  à 
noter,  c'est  que  ceux  qui  demandent  au  gouvernement 
de  faire  autre  chose,  sous  prétexte  de  soutenir  et  de 
défendre  la  religion,  en  viennent  explicitement  à  lui 
interdire  d'agir  chrétiennement.  Voici  ce  que  dit  à  ce 
sujet  M.  de  Mandat-Grancey,  un  des  catholiques  de 
V Action  française:  uJe  tiens  que  le  meilleur  des  prêtres 
serait  le  dernier  des  hommes  auxquels  une  nation  de- 
vrait confier  ses  destinées.  On  me  répondra  que  la 
France  ne  s'est  pas  mal  trouvée  d'avoir  confié  les  sien- 
nes au  Cardinal  de  Richelieu.  Je  réponds  que  cela  tient 
à  ce  quil  était  un  assez  mauvais  prêtre.  C'est  pour  cela 
qu'il  pouvait  être  un  bon  homme  d'Etat.  Il  n'aurait  pas 
pu  l'être  s'il  avait  été  un  bon  prêtre  ;  parce  qu'alors  il 
aurait  voulu,  selon  l'expression  consacrée,  faire  régner 
sur  cette  terre  le  règne  da  Christ  ;  en  d'autres  termes 
appliquer  au  gouvernement  des  hommes  réunis  en  col- 
lectivité les  principes  de  l'Evangile  :  chose  absolument 
impossible  >>  [Le  Clergé  français  et  le  concordat ,  p.  189- 
190).  Si  donc  M.  de  Mandat-Grancey  ne  veut  pas  de 
prêtres  au  gouvernement,  ce  n'est  pas  par  crainte 
qu'abusant  de  leur  situation  ils  y  fassent  une  besogne 


102  PROPOSITION     D  ALLIANCE 

fait  dans  cette  attitude,  vous  ajouterez  que  c'est 
un  droit  que  Dieu  vous  a  octroyé  en  vous  con- 
fiant la  mission  de  sauver  les  âmes  :  ce  sera  la 
thèse.  Mais  en  réalité  et  par  cela  même,  prati- 
quement vous  voudrez  cet  ordre  régnant  comme 
une  fin,  comme  un  «résultat»  auquel  vous 
avez  droit,  en  donnant  à  ce  mot  droit  ioniie 
sens  inexorable  et  vindicatif  dont  l'ont  chargé 
les  légistes,  un  résultat  par  conséquent  qui  est 
à  obtenir  d'abord  en  lui-même,  dans  sa  maté- 
rialité pure,  en  dehors  et  indépendamment  des 
moyens  apostoliques  et  spirituels,  par  des  pro- 
cédés spéciaux  que  vous  appellerez  simplement 
la  politique  ou  l'action  électoiale  ou  bien  en- 
core, comme  M.  Maurras,  la  physique  sociale, 


de  parti  ou  en  d'autres  termes  qu'ils  soient  cléricaux, 
mais  c'est  par  crainte  au  contraire  qu'ils  ne  fassent  pas 
cette  besogne-là  et  qu'ils  se  comportent  en  chrétiens. 
Si  ce  n'est  pas  là  une  perversion  foncière,  qu'est-ce 
donc  ?  Mais  elle  est  dans  la  logique  du  système.  Ceci 
n'empêchera  pas  les  théolofjiens  comme  MM.  Gaudeau, 
Fontaine,  Uescoqs,  qui  pactisent  avec  r^cf«o?i  française, 
de  dire  que  c'est  nous  qui  trahissons  la  religion,  qui 
voulons  l'éliminer  de  la  société.  Et  en  effet, étant  donné 
la  manière  dont  ils  la  comprennent  et  ce  qu'ils  lui  de- 
mandent, ils  ont  sans  doute  raison.  De  leur  religion 
nous  ne  saurions  nous  accommoder. 


LA    VALEUR    DE    l'eNTENTE  i53 

en  laissant  mettre  sous  ces  mots  les  opérations 
qu'il  plaira  à  chacun  d'y  mettre. 

Et  dès  lors  c'est  à  cette  tâche  que  s'absorbera 
votre  activité.  Et  c'est  logique,  puisque  vous 
considérez  que  ce  résultat  est  «  la  condition 
souverainement  efficace  pour  hâter  dans  les 
âmes  rinstauration  du  royaume  du  Christ». 
Vous  n'osez  pas  dire  que  le  reste  est  totalement 
vain  tant  que  vous  n'aurez  pas  abouti.  Vous  dites 
seulement  que  le  reste  manquera  d'efficacité. 
Mais  c'est  la  même  chose  :  car  avant  d'agir,  la 
sagesse  la  plus  élémentaire  n'exige-t-elle  pas 
qu'on  pose  les  conditions  qui  rendront  l'action 
efficace?.  Et  c'est  si  vrai,  que  quiconque  ne 
marche  pas  dans  les  rangs  de  ceux  avec  qui  vous 
êtes  pour  établir  politiquement, par  des  moyens 
positivistes  (violences,  coup  d'Etat,  etc.), un  or- 
dre rognant  qui  mettra  sa  force  au  service  de  la 
religion,  n'évite  jamais  d'être  appelé  un  traître 
et  un  soumissionniste.K  Nous  serions  heureux, 
dites-vous,  de  savoir  quel  catholique  a  jamais 
traité  comme  infestés  de  modernisme  ceux  qui 
disent  qu'il  faut  faire  triompher  l'Eglise  dans 
les  âmes  pour  la  faire  triompher  dans  la  so- 
ciété *  ».  En  effet,  on  n'est  pas  traité  de  moder- 

1.  Cf.  Annales,  ibicL,  juin  1910,  p.  249. 


154 


PROPOSITION    D  ALLIANCE 


niste  pour  parler  de  la  sorte.  Ce  serait  trop 
gros.  Mais  on  est  traité  de  moderniste  pour 
penser  de  la  sorte  et  pour  agir  en  conséquence. 
Et  les  livres  du  P.  Barbier,  du  P.  Fontaine, 
pour  ne  citer  que  ceux-là,  et  combien  d'articles 
de  journaux  et  de  revues,  ne  vont  pas  à  autre 
chose.  C'est  tout  le  crime  dont  on  accuse  les 
Semaines  sociales.  Et  quand  vous-mêmes  vous 
insinuez  que,  chez  Testis  et  chez  nous,  le  goût 
de  l'intériorité  penche  au  protestantisme,  vous 
n'allez  pas  à  autre  chose  non  plus. 


Que  vous  le  vouliez  ou  non,  par  le  fait  seul 
que  vous  érigez  les  résultats  du  positivisme  en 
condition  de  l'efficacité  de  votre  action  reli- 
gieuse, vous  vous  subordonnez  à  ces  résultats. 
Pour  y  viser  avec  ceux  qui  y  visent, de  votre  pro- 
pre aveu  vous  faites  abstraction  de  votre  fin  pro- 
pre ;  vous  vous  matérialisez  en  vous  accordant 
((  matériellement  »  avec  eux,  et  votre  fin  pro- 
pre n'est  plus  qu'un  surcroît  qui  s'ajoute  artifi- 
ciellement à  l'ordre  établi  par  les  procédés 
positivistes,  à  moins  que,  comme  M.  Maurras, 


LA    VALEUR    DE    L'ENTENTE  l55 

VOUS  n'en  fassiez  un  moyen  pour  cet  ordre 
même.  Mais  de  toute  façon  vous  vous  fixez  cala 
terre,  vous  vous  attachez  à  ce  qui  est  de  la 
terre.  Malgré  l'intention  qui  demeure  en  vous 
et  qui  y  répugne  et  que  nous  nous  gardons 
bien  de  méconnaître,  c'est  le  triomphe  de  l'E- 
glise dans  la  société,  comme  faisant  partie  de 
l'ordre  positiviste,  qui  est  au  premier  plan  de 
vos  préoccupations.  Vous  en  faites  votre  cen- 
tre de  perspective,  le  point  de  vue  d'où  vous 
jugez  tout,  d  oii  vous  appréciez  tout.  Et  comme 
le  triomphe  de  l'Eglise  ainsi  envisagé  est  un 
triomphe  matériel,  un  triomphe  de  parti,  vous 
avez  toutes  les  transigeances  et  toutes  les  in- 
transigeances des  hommes  de  parti. 

Toutes  les  transigeances  d'abord,  en  vous 
alliant  à  ceux  qui  offrent  de  vous  prêter  main 
forte,  sans  vous  inquiéter  ni  de  l'esprit  qui  les 
anime,  ni  de  la  fin  ultime  à  laquelle  ils  tendent, 
pour  ne  regarder  qu'aux  résultats  immédiats 
et  bruts. 

Toutes  les  intransigeances  ensuite  en  décla- 
rant la  guerre  et  en  portant  anathème  à  quicon- 
que, sous  quelque  forme  que  ce  soit,  vise  plus 
haut  et  que  vos  résultats  et  que  votre  triomphe 
matériels.  Voilà  pourquoi,  tandis  que  le  maté- 


I  56  PROPOSITION    DALLIAISCE 

rialisme  des  gens  de  V Action  française  ne  vous 
effraie  pas,  ou  au  moins  ne  vous  effraie  pas  au 
point  de  vous  empêcher  de  contracter  alliance 
avec  eux  pour  collaborer  avec  eux  à  l'ordre 
positiviste,  vous  comprenez  toutes  les  sévérités 
dont  on  poursuit  «  les  catholiques  mystiques, 
démocrates,  sociaux  S).  Et  vous  les  comprenez 
si  bien  que  vous  ne  comprenez  pas  autre  chose. 

Avec  les  uns  vous  avez  un  terrain  d'entente, 
vous  pouvez  vous  mettre  u  matériellement  » 
d'accord.  Ils  vous  proposent  de  constituer  un 
ordre  avec  des  individus  «  dépourvus  de  cons- 
cience et  de  responsabilité  »,  et  c'est  aussi  ce 
que  vous  attendez  d'eux  ;  et  vous  ne  pouvez  pas 
en  attendre  autre  chose  puisqu'ils  n'ont  pas 
autre  chose  à  vous  donner. 

Avec  les  autres,  au  contraire,  quels  qu'ils 
soient,  il  n'y  a  rien  de  semblable.  Ceux-ci  en 
effet  ne  s'avisent-ils  pas  de  parler  de  conscience, 
d'intériorité,  de  personnalité  humaine  et  de 
Dieu  présent  aux  âmes  ?  Et  tout  ce  que  vous  y 
voyez,  c'est  que  les  protestants  et  d'autres  en- 
core en  parlent  également.  Et  dès  lors,  au  Jieu 
de  vous  demander  si  ce  n'est  pas  là  le  germe  de 

1.  Cf.  Annales  de  philosophie  chrétienne,  juin  1910, 
p.  242. 


LA    VALEUR    DE    LENTENTE  10 7 

christianisme  déposé  par  l'Evangile  dans  la 
conscience  moderne,  —  un  germe  qu'il  faudrait 
cultiver  et  dont  ilfaudrait  orienter  la  croissance^ 
—  vous  vous  en  exonérez  à  votre  tour  comme 
d'un  fantôme  obsédant.  Il  n'y  a  plus  ici  pour 
vous  d'àme  de  vérité  ;  tout  est  erreur  ou  du 
moins  l'erreur  y  est  telle,  et  si  perfide,  que  pour 
être  sur  de  n'y  point  participer,  il  faut  se  tenir 
à  distance.  Les  gens  de  V Action  française  sont 
aptes,  eux,  à  devenir  des  alliés.  Les  autres  ne 
peuvent  être  que  des  ennemis.  Une  saurait  s'a- 
gir de  les  conquérir  spirituellement  :  ce  serait 
se  commettre  avec  eux.  Il  ne  s'agit  que  de  les 
vaincre  politiquement  et  matériellement  pour 
triompher  d'eux  et  sur  eux. 

Et  vous  prétendez  que  vous  n'êtes  pas  mono- 
phoriste.  Or,  c'est  bien  le  cas  de  le  dire,  (^  vous 
Lêtes  jusqu'aux  moelles  )).  Il  est  vrai  que  des 
principes  et  des  moyens  que  préconise  M.  Maur- 
ras  vous  voudriez  ne  retenir  que  «  les  résul- 
tats »  et  vous  laver  les  mains  du  reste,  comme 
si  les  résultats  pouvaient  s'accepter  seuls.  Mais 
vous  avez  beau  dire  «  les  résultats  »  n'ont  point 
la  complaisance  de  se  laisser  faire  ainsi  ;  et  les 
moyens  et  les  principes  qui  les  conditionnent 
vous  retombent  dessus  de  tout  leur  poids. 


CHAPITRE  Vil 

l'illusion  de  «  l'oHDRE  établi  »  ET  DU 
«   TRIOMPHE  DE  l'ÉGLISE  ». 


Dans  l'école  de  M.  Descoqs  on  aime  à  répéter 
la  parole  du  Christ  :  semper  pauperes  habetis  vo- 
biscum,  pour  lui  faire  signiGerune  sorte  de  loi 
de  la  nature  contre  laquelle  les  catholiques  so- 
ciaux s'insurgeraient  sacrilègement.  Mais  quant 
aux  paroles  par  lesquelles  le  Christ  prédit  à  ses 
disciples  ce  qu'ils  auront  à  souffrir  et  à  surmon- 
ter pour  prêcher  au  monde  sa  vérité, celles-là  on 
les  oublie.  Bien  loin  d'y  voir  l'indication  d'é- 
preuves et  de  difficultés  quidoivent  toujours  re- 
naître, sous  des  formes  variées,  et  à  travers 
lesquelles  ceux  qui  annoncent  l'Evangile  doi- 
vent toujours  passer  comme  à  travers  le  feu, 
on  y  voit  seulement  l'indication  de  ce  que  le 
Christ  et  ses  premiers  disciples  ont  dû  faire 
et  endurer  pour  fonder  l'Eglise.  Mais  l'Eglise 
ayant  été  fondée  par  eux,  aux  prix  des  peines, 


l'illusion  lôg 

des  travaux  et  des  sacrifices  que  nous  savons, 
on  l'imagine  comme  un  héritage  qu'un  père 
aurait  transmis  à  ses  enfants  et  dans  lequel 
ceux-ci  n'auraient  plus  qu'à  entrer  pouren  jouir 
et  pour  le  faire  valoir  au  nom  des  droits  anté- 
rieurement acquis.  On  considère,  en  d'autres 
termes,  que,  par  le  Christ  et  ses  premiers  dis- 
ciples   qui   sont  morts  à  la  peine,   l'Eglise  a 
triomphé  dans  la  société  une  fois  pour  toutes, 
qu'ainsi  un  ordre  a  été  établi  en  ce  monde  et 
que  c'est  cet  ordre  établi  en  ce  monde  qu'il  faut 
d'abord  défendre    et   maintenir.    Et    le   souci 
qu'on  a  de  le  défendre  et  de  le  maintenir  de- 
vient si  pressant  et  si  exclusif  que  pour  y  réus- 
sir, sans  même  s'en  apercevoir,  on  en  vient  à 
son  tour  à  accepter  tous  les  moyens^  comme  les 
hommes  de  la  terre  qui,  ne  vivant  que  pour 
la  terre,  acceptent  tous  les  moyens  pour  sauver 
leur  situation.  Et  que  M.  Descoqs  ne    dise  pas 
que  nous  le  calomnions.  N'accepte-t-il  pas  le 
concours  de  M.  Maurras  et  des  siens  ?  N'accepte- 
t-il  pas  ((  les  résultats  »  que  ceux-ci  doivent  obte- 
nir par  leur  action  politique  ?  Et  ces  résultats, 
M.  Maurras  et  les  siens  ne  crient-ils  pas  à  qui 
veut  les  entendre,  qu'ils  sont  disposés  à  les  ob- 
tenir par  tous  les  moyens"^.  Que  M.    Descoqs 


l60  PROPOSITION    d'alliance 

nous  dise  qu'à  cela  il  n'a  pas  pensé,  nous  le 
croirons  sans  peine.  Mais  il  aurait  dû  y  penser. 
Et  s'il  ne  Ta  pas  fait,  c'est  qu'il  s'est  laissé  pren- 
dre indûment  par  le  souci  que  nous  indiquions 
tout  à  l'heure,  et  qu'ainsi  il  a  interverti  et  per- 
verti le  sens  et  le  rôle  de  l'Eglise  en  ce  monde. 

Qu'il  nous  laisse  donc  lui  dire  pour  terminer 
qu'il  est  hanté,  ainsi  que  d'autres,  par  deux 
chimères  dont  il  lui  faudrait  se  délivrer  :  la 
chimère  d'un  ordre  établi  et  régnant  en  ce  monde ^ 
et  la  chimère  d'une  Eglise  triomphant  dans  la 
société  \ 

La  chimère  d'un  ordre  établi  et  régnant  en  ce 
monde  est  un  rêve  niais  de  positivistes  qui  vou- 

1.  Ce  n'est  pas  le  lieu  d'expliquer  en  détail  le  carac- 
tère et  le  rôle  de  l'Eglise.  11  nous  suffira  de  donner  une 
indication  qui  marque  dans  quelle  perspective  il  faut 
l'envisager  pour  sortir  des  compromissions  où  s'est  en- 
gagé M. Descoqs.  Les  lignes  qui  suivent  n'ont  pas  d'autre 
but.  J'y  reviendrai  plus  longuement  dans  la  seconde 
partie.  Et,  en  même  temps  que  je  me  réfère  aux  con- 
clusions que  Testis  a  déjà  tirées  sur  ce  point  de  ses  ob- 
servations et  de  ses  critiques  (Cf.  Appendice  I),  je  me 
permets  de  renvoyer  à  quelques  études  précédemment 
publiées  :  L'Eglise  et  VEtat  [Annales,  février  1907)  ;  Dog- 
me et  théologie  (i4 nna/es,  février  1908,  particulièrement 
p. 512,513, et  décembre  1909);  Préface  sur  V Eglise  et  VEtat 
à  travers  Chistoire,  pour  le  Catholicisme  et  la  Société,  par 
M.  Legendre  et  J.  Chevalier  (Giard  et  Prière)  ;  Théorie 
de  rEducation  (Bloud  etCie). 


l'illusion  t6i 

draient  fixer  les  choses  du  temps  et  les  amener 
à  se  suffire  pour  être,  afin  de  se  suffire  avec 
elles.  Mais  la  figure  de  ce  monde  passe.  Et  les 
rêves,  pas  plus  que  les  blasphèmes  de  ceux-ci 
ou  de  ceux-là,  ne  l'empêcheront  de  passer.  Et 
nous  tous  qui  vivons  dans  le  monde,  à  vrai 
dire,  nous  ne  sommes  pas  encore,  nous  deve- 
îions  ou  plutôt  nous  avons  à  devenir  par  une 
obligation  qui  urge  au  plus  profond  de  nous- 
mêmes,  non  pas  pour  aller  d'accident  en  acci- 
dent, de  phénomène  en  phénomène,  comme 
l'imagine  l'égotisme  des  esthètes,  mais  pour 
sortir  du  chaos  des  désirs  et  des  appétits  terres- 
tres qui  nous  mettent  aux  prises  avec  nous- 
mêmes  et  les  uns  avec  les  autres,  et  pour  nous 
unifier  dans  l'éternelle  harmonie  au  sein  du 
Père  Céleste.  Comment  nous  parlez-vous 
d'ordre  régnant  ?  Il  ne  s'agit  toujours  pour  nous 
que  de  l'ordre  à  faire  régner,  un  ordre  où,  au 
lieu  d'être  ce  que  nous  sommes,  nous  serons 
ce  que  nous  devons  être.  Le  monde,  notre 
monde,  est  dans  l'enfantement,  comme  dit 
S.  Paul.  Et  il  ne  vaut,  et  il  n'a  raison  d'être,  et 
il  ne  tient  que  par  ce  qu'il  doit  enfanter. 


En  conséquence,  comment  aussi  nous  parle/- 

îi 


l62  PROPOSITION    D'ALLIANCE 

VOUS  du  triomphe  de  l'Eglise  dans  la  société  ? 
C'est  là  cette  fois  au  sens  phénoménal  oii  vous 
l'entendez  un  rêve  puéril  de  millénaristes,  se 
faisant  croire  que  le  Fils  de  Dieu  est  venu  en 
ce  monde  pour  mettre  à  leur  disposition  les 
biens  mêmes  de  ce  monde  et  leur  permettre 
d'en  jouir.  L'Eglise  n'est  pas  et  ne  sera  jamais 
triomphante  dans  la  société.  Son  triomphe  est 
ailleurs  et  plus  haut,  dans  les  âmes  et  pour 
l'éternité.  Dans  la  société  elle  est  militante. 
Serait-ce  donc  une  nouveauté  de  le  dire  ?  Et 
elle  y  sera  militante  tant  que  le  monde  sera  le 
monde,  c'est-à-dire  le  lieu  du  devenir  et  de 
l'enfantement.  C'est  qu'en  effet  chaque  généra- 
tion qui  survient  et.  dans  chaque  génération, 
chaque  individu  apportent  leur  lot  de  misère 
humaine,  dont  il  faut  les  racheter,  dont  il  faut 
les  sauver,  et  dans  lequel,  pour  les  racheter  et 
les  sauver,  il  faut  faire  naître,  avec  la  vie  du 
Christ,  l'homme  nouveau.  Le  rôle  de  l'Eglise 
sera  donc  jusqu'à  la  fin,  non  pas  d'entrer  dans 
un  droit  établi  par  d'autres  pour  le  faire  valoir 
et  en  bénéficier,  mais  jusqu'à  la  fin,  comme  le 
Christ,  de  prendre  à  sa  charge  la  misère  hu- 
maine, toute  la  misère  humaine,  la  misère  de 
toutes  les  âmes  quelles  qu'elles  soient, pour  tra- 
vailler avec  elles  à  les  en  délivrer. 


l'illusion  i63 

Et  de  ce  point  de  vue,  apercevez- vous  enfin  ce 
que  serait  une  alliance  avec  les  uns  pour  triom- 
pher des  autres  ?  Ne  serait-ce  pas  l'Eglise  se 
faisant  terrestre,  de  céleste  qu'elle  est  par  son 
origine  et  par  sa  destinée  ?  Se  faisant  parti, 
partielle  et  partiale,  d'universelle  et  de  catho- 
lique que  Dieu  a  voulu  qu'elle  fût  pour  être 
l'organe  du  salut  du  monde  sans  acception  de 
personne  ?  Et  si  son  rôle  est  de  ne  s'allier  avec 
personne,  c'est  parce  que  son  rôle  est  d'être  à 
tous. 

Quand  donc,  sous  prétexte  de  la  solidifier,  de 
lui  donner  du  corps,  de  la  rendre  forte,  vous 
entreprenez  de  la  poser  d'abord  comme  un 
droit,  analogue  au  droit  des  légistes  queM.Maur- 
ras  se  vante  d'admirer  en  elle  et  qui  est  la  seule 
chose  qu'il  en  veuille  retenir,  ne  comprenez- 
vous  pas  que  vous  la  rapetissez  et  que  vous  la 
rendez  vulnérable  à  tous  les  coups  ?  car  ce  n'est 
là  qu'une  solidité  d'empire  terrestre,  une  soli- 
dité bâtie  sur  le  sable  à  la  merci  des  accidents 
de  ce  monde.  Si  elle  aussi  a  besoin  de  la  force, 
au  sens  matériel,  pour  faire  son  œuvre,  toute 
force  plus  forte  qu'elle  lui  sera  un  obstacle  in- 
surmontable. Et  elle  est  vaincue  d'avance. 

Mais  non,  tout  autre  est  sa  solidité  et  tout 


l64  PROPOSITION    d'alliance 

autre  sa  force.  Elle  est  solide  par  le  devoir  qui 
lui  incombe,  par  la  mission  qu'elle  a  reçue  et 
qui  vient  de  réternité,  de  prêcher  le  royaume 
éternel  de  Dieu.  Et  contre  cela  rien  ne  peut 
prévaloir,  puisque  la  mort  même  est  un  moyen 
d'annoncer  la  bonne  nouvelle  et  que  celui  qui 
meurt  poar  elle  en  est  le  témoin  incompa- 
rable. 

Et  ne  venez  pas  nous  dire  que  nous  désar- 
mons l'Eglise,  que  nous  la  livrons  à  ses  enne- 
mis ;  ne  venez  pas  nous  dire  surtout  que  nous 
justifions  ceux  qui  la  persécutent.  Est-ce  que  le 
Christ  était  désarmé  parce  qu'il  avait  dit  à  Pierre 
de  remettre  son  épée  au  fourreau  ?  Et  ce  qu'il 
avait  àfaire.nei'a-t-ilpas  fait?  Et a-t-il justifié 
ses  juges  et  ses  bourreaux  parce  qu'il  a  dit  : 
Mon  Père,  pardonnez-leur,  car  ils  ne  savent 
pas  ce  qu'ils  font  ?  Non, il  s'est  mis  au-dessus  de 
leurs  atteintes,  afin  de  se  pencher  ensuite  vers 
eux  pour  les  inonder  de  sa  bonté. 

L'Eglise  est  comme  le  Christ.  Pour  aller  aux 
âmes,  elle  est,  par  essence  même,  une  âme  de 
vérité  et  de  bonté.  Et  s'il  lui  faut  un  corps  pour 
agir  en  ce  monde,  c'est  par  son  âme  et  pour  son 
âme  que  son  corps  subsiste.  Et  si  nous  voulons 
que  son  corps  soit  beau  et  vigoureux,  si  nous 


L  ILLUSIO>  l65 

voulons  qiiil  rayonne,  travaillons  à  enrichir 
son  âme  de  la  foi  et  de   Tamour  de  nos  âmes. 

Sa  force  à  elle,  ce  n'est  pas  de  donner  des 
mots  d'ordre  qui  soient  obéis  matériellement 
comme  mots  d'ordre  et  qu'appuient  des  mena- 
ces ou  des  faveurs.  Sa  force,  c'est  de  susciter 
les  âmes  à  la  vie  d'en  haut,  c'est  de  faire  naître 
et  de  cultiver  dans  les  consciences  l'obligation 
surnaturalisante  de  vivre  pour  Dieu  et  pour  les 
autres  par  le  Christ,  et  d'aller  ainsi,  à  travers 
les  défaites  du  temps,  à  un  triomphe  qui  n'est 
pas  du  temps. 

Ne  faites  donc  pas  des  rêves  d'enfant  quand 
vous  avez, à  portée  de  la  main, des  réalités  éter- 
nelles qui  vous  sollicitent.  Comprenez,  vous 
tous  qui  voulez  triompher  et  régner  sur  la  terre . 
Et  nunc^  reges,  intelligile. 


DEUXIEME  PARTIE 

CONCEPTION  POSITIVISTE  ET  CONCEPTION 
CHRÉTIENNE  DU  CATHOLICISME  ' 


«  11  nous  est  impossible  d'en- 
trer dans  une  ligue  qui  n'a  pas 
pour  but  direct  le  triomphe  du 
nom  de  Jésus.  Nous  savons 
bien  que  l'ordre  européen  peut 
être  troublé,  mais  nous  ne  pou- 
vons rien  y  faire,  si  ce  n'est  de 
confesser  le  nom  de  Jésus  et  de 
nous  faire  massacrer  pour  lui.  o 

Héponse  à  Voffre  d'alliance 
faite  par  A.  Conile  à  la  Com- 
paq nie.  de  Jésus. 


Qu'au  nom  du  catholicisme,  dont  l'organisa- 
tion spirituelle  se  présente  comme  un  moyen 
pour  la  fin  spirituelle  de  l'humanité  devant  se 
réaliser  au  delà  du  monde  et  dans  l'éternité,  on 
vienne  nous  proposer  une  alliance  avec  le  posi- 

1.  On  voudra  bien  remarquer  que  cette  distinction 
n'est  pas  de  moi.  Je  l'emprunte  à  Y  Action  française  où 
il  est  classique,  après  M.  Rebell  et  M.  Maurras,  d'oppo- 
ser le  catholicisme  au  christianisme,  en  concevant  jus- 


l68        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

tivisme  dont  toutes  les  visées  ne  vont  qu'à  or- 
ganiser la  terre  pour  s'y  suffire,  il  y  a  là,  certes,, 
de  quoi  surprendre.  Et  à  y  regarder  de  près, 
comme  nous  venons  de  le  faire,  la  surprise  ne 
peut  que  s'accroître.  Une  telle  entreprise  ne 
s'explique  —  et  c'est  ce  qui  ressort  déjà  des 
pages  qui  précèdent  —  que  par  une  dénatura - 
tion  profonde  infligée  à  la  conception  même  du 
catholicisme.  Puisque  M.  Descoqs,  par  ses  ins- 
tances, m'oblige  à  y  revenir,  c'est  ce  que  je  vais 
maintenant  tâcher  de  mettre  plus  complètement 
en  lumière.  Sa  manière  de  voir  ne  lui  appar- 
tient assurément  pas  en  propre.  Elle  s'élabore 
autour  de  nous  depuis  longtemps  ;  elle  a  de& 
tenants  et  des  aboutissants.  Et  les  incohérences 
mêmes  dans  lesquelles  il  se  débat  montrent 
qu'il  l'a  subie  plutôt  qu'il  ne  Ta  imaginée  de 
lui-même.  Mais  il  importe  d'autant  plus  de  sa- 
voir à  quoi  s'en  tenir  et  de  voir  d'où  elle  vient 
et  où  elle  va. 

Nous  aurons  ici  l'inconvénient  d'avoir  à  la 
dégager  à  travers  une  polémique,  puisque  je 
suis  dans  la  nécessité  de  répondre  aux  critiques 

tement  un  catholicisme  qui  s'adapte  au  positivisme  . — 
Aug.  Comte  avait  déjà  fait  une  distinction  de  ce  genre 
(Cf.  Appendice  II,  p.  415). 


DEUX    CONCEPTIONS    DU  CATHOLICISME         lÔQ» 

de  M.  Descoqs  en  le  critiquant  à  mon  tour.  Mais 
ce  sera  aussi  peut-être  un  avantage  :  car  une 
polémique,  si  odieuse  et  si  fastidieuse  qu'elle 
puisse  être  par  ce  qu'elle  contient  d'inévita- 
blement  personnel,  dès  lors  qu'elle  reste  une 
polémique  d'idées,  a  au  moins  ce  privilège, 
par  les  oppositions  qu'elle  aiguise  ou  qu'elle 
marque  plus  fortement,  c'est  de  révéler  mieux 
que  tout  le  reste  les  états  d'esprit,  les  tendances 
inavouées  ou  inaperçues,  et  de  faire  dire,  en 
bien  comme  en  mal,  en  vrai  comme  en  faux, 
ce  qu'autrement,  n'y  étant  pas  poussé,  on  ne 
songerait  pas  à  dire.  C'est  pourquoi  je  me  suis 
résigné  à  poursuivre  celle-ci.  Et  si  je  n'avais 
pu  donner  cette  portée  à  ma  réponse,  malgré 
les  attaques  de  M.  Descoqs  et  à  cause  de  leur 
caractère  même,  j'aurais  certainement  gardé  le 
silence  \ 


1 ,  Mais  puisque  je  m'attaque  ici  à  des  hommes  qui  se 
donnent  comme  les  champions  de  Vordre,  de  l'autorité, 
de  la  tradition^  en  opposition  avec  l'individualisme  et 
Tanarchisme  dont  nous  souffrons,  j'entends  ne  pas  leur 
permettre  de  donner  le  change  et  de  dire  qu'en  les 
attaquant  c'est  à  V ordre,  à  V autorité  et  à  la  tradition 
même  que  je  m'attaque.  Car  c'est  tout  le  contraire  que 
je  fais  en  dévoilant  les  e'quivoques  par  lesquelles  ils 
abusent   de    ces  mots  sacrés.    Je   dis  volontiers  avec 


170       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

M.  p.  Archambault  :  n  A  une  époque  où,  sous  le  nom 
d'individualisme,  toutes  les  doctrines  d'anarchie  et 
d'égoïsme  trouvaient  crédit,  il  était  utile  qu'on  dénon- 
çdl  «  l'égotisrae  »  envahissant,  qu'on  nous  fît  entendre 
€  les  morts  qui  parient  >>,  qu'on  nous  rappelât  au  res- 
pect «  de  la  terre  des  morts  ».  —  Mais  avec  M .  Archam- 
bault aussi,  convaincu  que  c'est  autrement  qu'il  fal- 
lait le  faire,  j'ajoute  en  faisant  mienne  l'excellente 
page  qu'il  a  écrite  à  ce  propos  :  «  Il  est  douloureux  que 
des  gens  s' avouant  très  haut  catholiques,  s'obstinent 
à  ne  point  comprendre  que  l'ordre  encore  extérieur 
aux  consciences,  «  l'ordre  de  simple  rite,  l'ordre  sans 
âme  >  comme  on  dit,  ne  saurait  prétendre  à  au- 
cune valeur  morale  ni  satisfaire  par  conséquent  une 
philosophie  et  une  religion  spiritualistes,  avant  tout 
préoccupées  de  réalités  idéales  et  du  salut  des  âmes.  11 
est  scandaleux  qu'on  ne  puisse  parler  de  conscience  ou 
de  développement  des  personnalités  sans  provoquer 
leur  méfiance  ou  leur  dédain...  Par  là  évidemment 
on  a  discrédité  et  fait  haïr  les  idées  qu'on  prétendait 
servir.  Mais  cela  est  tant  pis  et  non  tant  mieux.  Elles 
valent  mieux  qu'eux.  Supposons  un  large  mouvement 
d'opinion  qui,  au  lieu  d'isoler  et  de  rétrécir  ces  hautes 
pensées  dans  un  but  très  bas  de  défense  politique, 
s'efforcerait  de  les  féconder  en  les  alliant  avec  un  souci 
désintéressé  du  progrès  humain,  quelle  force  bienfai- 
sante au  milieu  de  nous  et  avec  quel  enthousiasme 
nous  lui  ferions  place  !  »  {Annales  de  philosophie  chré- 
tienne, mars  19H,  p.  599:  Quelques  précisions  sur  la 
n oiion  d'autonomie.) 


CHAPITRE  PREMIER 

COMMENT    M.     DESCOQS    s'y    PREND 
POUK    yOVS    ATTRIBUER    DES     CITATIONS     INEXACTES 


Pour  réunir  en  volume  *  les  articles  qu'il 
avait  publiés  dans  les  Etudes,  M.  Descoqs  les 
a,  par  endroits,  assez  notablement  modifiés. 
Il  a  eu  soin  du  reste  d'en  prévenir  ;  mais  peut- 
être  ne  Pa-t-il  pas  fait  suffisamment,  car  il  n'a 
point  marqué  en  quoi  consistaient  les  modi- 
fications. Or  elles  consistent  généralement 
en  une  accentuation  des  critiques  et  des  réser- 
ves qu'il  avait  faites  au  sujet  du  système  de 
M.  Maurras  considéré  en  lui-même.  Bien  plus, 

1.  A  travers  l'œuvre  de  M.  Maurras,  l  vol.  in-12, 
XIII-480  p.,  Paris,  Beauchesne,  1911.  —  Je  recom- 
mande volontiers  à  mes  lecteurs  de  prendre  directe- 
ment connaissance  de  ce  livre.  Il  n'est  rien,  pour  peu 
qu'ils  veuillent  y  apporter  de  réflexion,  qui  puisse 
mieux  achever  de  les  éclairer.  —  Pour  toutes  les  cita- 
tions qui  seront  faites  dans  la  suite,  sauf  indications 
contraires,  c'est  au  livre  que  je  renverrai. 


172        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

dans  une  longue  note,  qu'on  ne  manquerait 
certainement  pas  de  déclarer  affreusement 
calomnieuse,  si  Testis  ou  moi  l'avions  écrite, 
M.  Descoqs  nous  apprend  qu'il  y  a  «  des  déficits 
ojraves  parmi  lesjeunos  catholiques  »  d'Action 
françaiseWX  est  clair  qu'il  a  voulu  pouvoir  dire 

l.  P.  136,  Voici  cette  note  :  «  Je  ne  puis  taire  qu'on 
m'a  signalé  de  divers  côtés  des  déficits  graves  parmi  les 
jeunes  catholiques  qui  font  partie  des  groupes  di' Action 
française.  Toute  considération  religieuse  serait  systé- 
matiquement exclue  de  leurs  discussions.  Les  problè- 
mes non  seulement  de  politique  pure,  mais  de  socio- 
logie générale  y  seraient  traités  sans  aucun  regard  aux 
principes  moraux,  ce  qui  est  d'une  méthode  singuliè- 
rement téméraire  {seulement  téméraire  !).  D'autre  part,, 
la  vie  politique  absorbant  toutes  les  activités,  l'indiffé- 
rence pour  les  œuvres  à  tendances  morales  et  reli- 
gieuses et  pour  tout  ce  qui  touche  à  la  foi  deviendrait 
profonde.  Tiédeur  pour  l'apostolat,  arrêt  dans  la  vie 
chrétienne,  porte  largement  ouverte  aux  idées  païennes 
et  naturalistes,  tel  serait  le  bilan  religieux  non  pas  de 
tous  les  groupes,  ni  de  tous  les  membres  de  ces  grou- 
pes, mais,  hélas  !  de  plus  d'un  ».  Inutile  de  dire  que 
M.  Descoqs  admet  ensuite  des  atténuations  et  des  ex- 
cuses, entre  autres  celle-ci  :  les  difficultés  que  «  ren- 
contrent parfois  certains  camelots  à  s'allier  à  d'autres 
catholiques  plus  intransigeants  dans  leur  exclusivisme 
républicain  ou  neutre  queux-mêmes  ne  le  sont  dans 
leur  foi  royaliste  »  !  Evidemment,  l'arbre  étant  bon, 
s'il  porte  de  mauvais  fruits,  c'est  la  faute  des  arbres 
qui  sont  à  côté. 


>OS  PRÉTENDUES  INEXACTITUDES      I70 

encore  plus  haut  qu'il  n'avait  fait  :  on  verra  «  si 
j'ai  laissé  ignorer...  l'impiété  de  M.  Maurras  ^)  \ 
et  si  je  n'ai  pas  signalé  le  danger  d'une  collabo- 
ration avec  des  incrédules.  Mais  en  même  temps 
il  semble  bien  aussi  qu'il  ait  voulu    par  là  se 
donner  le  droit  de  passer  sous  silence  les  textes 
les  plus  irréductibles  sur  lesquels  Testis  et  moi 
nous  nous  sommes  directement  appuyés.  En 
tout  cas  il  les  passe  sous  silence  de  façon  à  faire 
croire,  du  mieux  qu'il  peut,  que  nos  critiques 
et  nos  sévérités  ne  sont  pas  fondées.   C'est  le 
procédé  par  escamotage.  11  n'y  a  pas  moyen  de 
l'appeler  autrement.  Du  reste,  si  en  général  et 
en  théorie  M.  Descoqs  a  accentué  ses  réserves, 
il  a  également, en  pratique,  accentué  son  admi- 
ration  pour    le  positivisme   de  YActioîi  fran- 
çaise;  et  surtout  il  a  maintenu  la  légitimité 
et  la  fécondité  de  l'alliance  avec  «  l'impiété  de 
M.  Maurras  »  pour  faire  triompher  «   l'Eglise, 
sinon  dans  les  âmes,  du  moins  dans  la  société  « . 
Et,  ce  faisant,  il  n'a  réussi  qu'à  mieux  faire 
voir    que    sa    position  est    radicalement    in- 
tenable :   car,  tandis  que  pour    bien   montrer 
qu'il  ne  pactise  pas  avec  «  l'impiété  de  M.  Maur- 

1.  P.  369. 


174       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

ras  »,  il  s'arrête  d'une  part  à  faire  ressortir 
que  le  système  de  celui-ci  est  «  caduc  et  rui- 
neux »,  il  veut,  d'autre  part,  que  ce  système 
même  nous  devienne  un  moyen  de  salut.  Pro- 
poser comme  moyen  de  salut  ce  qu'on  recon- 
naît être  caduc  et  ruineux,  cela  ne  s'était  sans 
doute  encore  jamais  vu.  Mais  c'est  à  travers 
cette  contradiction  et  grâce  à  elle  que  M.  Des- 
coqs marche  à  son  but.  Seulement  il  faut  bien 
qu'il  se  la  dissimule  à  lui-même.  Et  voilà  pour- 
quoi après  avoir  déclaré  le  système  «  caduc  et 
ruineux  »,  après  en  avoir  même  dénoncé  l'im- 
piété, il  s'efforce  d'abord  de  le  rendre  inoffensif 
en  le  ramenant  à  n'être  qu'une  ^<  déficience  »  : 
il  imagine  ainsi,  au  profit  de  M.  Maurras  et  des 
siens,  une  distinction  entre  agnosticisme  dog- 
matique  et  agnosticisme  pur,  entre  athéisme 
positif  et  athéisme  négatif.  11  invente  une  neu- 
tralité. 


Mais  comme  cela  ne  lui  suffit  pas  encore,  il 
faut  que  d'inoffensif  il  rende  le  système  bien- 
faisant ;  et  c'est  ce  qu'il  obtient  en  séparant 
chez  M.  Maurras  les  principes  et  les  conclu- 
sions. De  ce   que  ceux-là  sont  mauvais  il  ne 


NOS    PRÉTENDUES    INEXACTITUDES  I75 

s'ensuit  pas,  selon  lui,  que  celles-ci  ne  soient 
pas  bonnes.  «  11  (M.  Maurras)  n'impose  pas  son 
erreur  à  qui  adopte  ses  conclusions,  son  sys- 
tème n'en  est  pas  solidaire  et  sa  méthode,  pour 
être  entravée  dans  sa  marche  par  un  principe 
agnostique,  qui  lui  est  étranger  et  lui  Hxe  des 
limites  injustifiées,  ne  laisse  pas  d'être  ici  d'un 
usage  légitime  *  ». 

Que  M.  Descoqs  n'ait  pas  laissé  ignorer 
((  l'impiété  de  M.  Maurras», c'est  entendu.  Nous 
l'avons  dit  assez  ;  et  cela  aussi  il  aurait  pu  ne 
pas  le  laisser  ignorer  à  ses  lecteurs.  Mais  qu'il 
n'ait  ni  diminué,  ni  excusé  cette  impiété,  il 
lui  faut,  pour  le  dire,  une  singulière  puissance 
de  s'en  faire  accroire.  11  l'a  tellement  diminuée 

1.  P.  144-145.  «Cette  réponse,  ajoute  M.  Descoqs, 
vaudrait  même  dans  le  cas  où  M.  Maurras,  comme  on 
l'en  accuse,  ne  donnerait  au  surnaturel  d'autre  objet 
que  de  justifier  des  lois  naturelles.  »  Ce  «  comme  on 
l'en  accuse  »  est  vraiment  merveilleux.  M.  Maurras  est 
là-dessus  aussi  net  et  aussi  catégorique  qu'il  est  pos- 
sible de  l'être  (Cf.  ci-dessus,  p.  29).  Et  puis  remar- 
quez cette  rectitude  de  doctrine  :  cela  ne  tire  pas  à 
conséquence  si  même  il  ne  donne  «  au  surnaturel 
d'autre  objet  que  de  justifier  les  lois  naturelles  ».  Mais 
dans  ce  cas,  comment,  ainsi  que  vous  le  prétendez, 
laisse-t-il  place  pour  un  vrai  surnaturel  qui  ne  se  con- 
fonde pas  avec  les  lois  naturelles  ? 


176        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

et  excusée  qu'à  vrai  dire  il  n'en  reste  presque 
plus  rien.  C'est  à  ce  point  que  les  négations  les 
plus  crues,  que  les  blasphèmes  les  plus  révol- 
tants se  présentent  sous  sa  plume  comme  pou- 
vant prendre  un  sens  acceptable  :  ce  serait  seu- 
lement la  forme  qui  serait  paradoxale.  Et  nous 
apprenons  aujourd'hui  que  «  ce  que  M.Maurras 
recherchait,  inconsciemment  sans  doute,  mais 
réellement  1,  dans  l'autorité,  dans  la  hiérar- 
chie, c'était  Dieu  :  en  d'autres  termes,  que  sa 
conception  de  l'ordre  social  exigeait  logique- 
ment la  reconnaissance  explicite  et  réfléchie 
du  divin  ».  Et  nous  apprenons  encore  que  les 
forces  sociales  de  l'Action  française,  «  pour 
n'avoir  pas  l'étiquette  religieuse,  pour  avoir 
même  portéjadis  une  étiquette  quelque  peu  ir- 
réligieuse »,  pourraient  bien  néanmoins  «  après 
tout  devenir  des  agents  précieux  de  reconstitu- 

i.  Nous  voilà  en  plein  immanentisme  !  Mais  rassu- 
rons-nous. Ailleurs  (p.  430).  M.  Descoqs  nous  dit  au 
contraire  que  M.  Maurras,  qui  «  ne  nie  pas  explicite- 
ment l'existence  de  l'absolu...  la  nie  implicitement  », 
parce  que  «  pour  lui  l'existence  d'un  être  surnaturel 
ne  saurait  trouver  place  dans  une  philosophie  de  l'u- 
nivers, elle  lui  est  au  moins  négativement  contradic- 
toire t.  Arrangez  cela  si  vous  pouvez  ;  et,  si  vous  pou- 
vez, réalisez  aussi  ce  «  négativement  contradictoire  ». 


NOS  PRETENDUES  INEXACTITUDES      I77 

tion  sociale  )>  \  Que  dire  de  ce  jadis  et  de  ce 
quelque  peu"!  En  vérité  M.  Descoqs  aurait  beau- 
coup mieux  fait  de  nous  laisser  «  ignorer 
l'impiété  de  Maurras  »,  puisqu'il  ne  nous  la 
dénonce  avec  tant  de  force  d'une  part  que 
pour  aboutir  d'autre  part  à  nous  dire  qu'elle 
n'existe  pas  ou  presque  pas  *.  Si  ce  n'est  pas 
là  se  débattre  dans  le  chaos,  que  sera-ce 
donc? 


Pour  nie  répondre   à  ce    sujet    il    n'a  rien 
trouvé  de   mieux  que    de   crier  très  fort  que 

1.  P.  396. 

2.  C'eût  été  bien  plus  simple  et  plus  expéditif  de  parler 
comme  M.  de  Kertanguy  :  k  Je  me  rappelle  des  paroles 
{sic)  du  prédicateur  qui  fit  le  panégyrique  de  Jeanne 
d'Arc  :  Dieu  n'a  jamais  rien  fait  de  tel  pour  une  autre 
nation  lorsqu'il  a  pensé  à  Jeanne  d'Arc  pour  nous.  Je 
dis  aussi  :  Dieu  na  jamais  rien  fait  de  tel  pour  aucun 
pays  en  créant  V Action  française  •  {L'Action  française, 
2  décembre  d910).  Voilà  donc  M.  Maurras  transformé 
en  envoyé  de  Dieu,  chargé  d'une  mission  surnaturelle. 
—  Et  dans  quel  style  !  —  J'imagine  que  ceci  doit  un 
peu  gêner  son  athéisme.  Mais  n'a-t-il  pas  le  secret  des 
<  intérieures  harmonies  »?  Ce  qui  est  surnaturel  pour 
ses  alliés  qui  sont  croyants  est  naturel  pour  lui.  Tout 
s'arrange  ;  et  à  l'Action  française  le  ciel  et  la  terre  ne 
font  plus  qu'un. 

12 


178        DEUX    CONCEPTIONS    DU   CATHOLICISME 

j'ignore  tout  des  doctrines  de  V Action  française, 
que  je  ne  me  suis  point  renseigné,  que  je  n'ai 
rien  lu  ou  presque  rien,  pas  même  ses  articles 
—  et  Testis  ne  les  aurait  pas  lus  non  plus'. 
On  voit  que  M.  Descoqs  n'a  pas  peur  des  sim- 
plifications. Et  pour  prouver  mon  ignorance  il 

1.  Mais  M.  Descoqs  a  encore  bien  moins  lu  Testis, 
puisque  pour  lui  donner  la  réplique  il  n'a  pas  attendu 
que  celui-ci  ait  achevé  sa  réponse.  Cette  réponse,  en 
effet,  Testis  avait  dû  l'interrompre  pour  des  raisons  de 
santé,  et  les  lecteurs  des  Annales  en  avaient  été  aver- 
tis. M.  Descoqs  ne  s'en  targue  pas  moins  dans  son  li- 
vre de  ce  que  celui-ci  n'ait  pu  répondre  à  certaines 
objections  qu'il  lui  avait  faites.  iMais  il  s'est  trouvé  que 
la  fin  de  la  réponse  a  été  justement  publiée  quelques 
jours  avant  le  livre  (Cf.  Annales  de  philosophie  chré- 
tienne, àécemhre  1910). 

Dans  un  article  de  V Action  française  (l*""  Janvier  1911), 
où  le  livre  de  M.  Descoqs  est  loué  comme  il  convient 
et  où  ma  réponse  est  maltraitée  aussi  comme  il  con- 
vient en  pareil  lieu,  —  les  Annales  étant  naturellement 
accusées  de  flirter  avec  le  modernisme,  —  l'auteur, 
qui  signe  Jehan,  prononce  que  mes  fautes  de  lecture 
sont  de  celles  «  qui  engagent  l'honneur  d'un  homme  ». 
Mais  il  m'a  si  bien  lu,  lui,  pour  parler  ainsi,  et  il  con- 
naît si  bien  les  Annales,  qu'il  ne  sait  même  pas  écrire 
mon  nom  et  qu'il  me  confond  avec  Testis  ;  ce  qui  laisse 
supposer  qu'il  n'a  même  pas  lu  M.  Descoqs.  Du  reste 
on  verra  plus  loin  de  quel  côté  sont  les  fautes  de  lec- 
ture et  les  falsifications  de  texte  ou  les  dénaturations 
de  sens. 


NOS  PRETENDUES  INEXACTITUDES      I79 

signale  qu'il  y  a  quantité  d'articles  et  de  livres 
—  comme  par  exemple  V Enquête  sur'  la  monar- 
chie—  dont  je  n'ai  point  parlé  et  que,  dans  les 
articles  et  les  livres  dont  j'ai  parlé,  il  y  a  d'au- 
tres choses  que  celles  auxquelles  je  me  suis 
arrêté.  Mais  à  ce  titre,  est-ce  que  M.  Descoqs 
ne  pourra  pas  être  taxé  d'ignorance  tout  autant 
que  moi  ?  A-t-il  donc,  lui,  désigné  tous  les  ar- 
ticles et  tous  les  livres  publiés  sous  le  patro- 
nage de  Y  Action  française  ?  Et  dans  ceux  qu'il  a 
désignés,  n'a-t-ildonc,  en  les  citant,  rien  laissé 
de  côté  ? 

Mon  dessein  était  très  nettement  circonscrit  : 
mettre  en  lumière  l'attitude  foncière  des  doc- 
trinaires de  V Action  française  relativement  à  la 
conception  chrétienne  del'homme  et  du  monde. 
En  conséquence  je  ne  me  suis  arrêté  qu'à  ce 
qui  s'y  rapportait.  Et  sur  ce  point,  bien  loin 
que  M.  Descoqs  puisse  signaler  des  omissions 
de  ma  part,  il  en  est  réduit  à  faire  remarquer 
que  je  n'ai  a  pas  ajouté  une  citation  caractéris- 
tique, de  quelque  importance  »  à  celles  qu'il 
avait  faites  *.  Et  voilà  qui  est  au  moins  sin- 
gulier; car  tandis  qu'il  m'accuse  d'omissions,  il 

1.  P.  369. 


l8o       DEUX  CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

reconnaît  ainsi  que  j'ai  cité  plus  abondamment 
que  lui.  Et  quand  il  se  targue  que  je  n'ai  rien 
ajouté  à  ses  citations  qui  soit  caractéristique  et 
de  quelque  importance, il  en  prend  vraiment  un 
peu  trop  à  son  aise.  Les  citations  que  j'ai  ajou- 
tées aux  siennes  sont  très  nombreuses  au  con- 
traire et  tellement  significatives  que,  malgré  son 
intrépidité,  n'osant  pas  y  appliquer  sa  casuis- 
tique pour  les  édulcorer,  il  continue  de  les 
laisser  de  côté  ou  se  contente  d'y  faire  allusion. 
Si  inépuisable  que  soit  sa  complaisance  d'inter- 
prétation, elle  ne  saurait  sans  doute  y  suffire  '. 


Son  vrai  grief,  ce  n'est  donc  point  que  je  n'ai 

1.  Je  n'en  finirais  pas  si  je  voulais  e'numérer  les  tex- 
tes cités  par  moi  et  qu'a  omis  M.  Descoqs  :  textes  de 
M.  Maurras,  de  M.  Lasserre,  de  M.  Tauxier,  de  M.  Gil- 
bert, de  M.  de  Mandat-Grancey,  de  M.  Vaugeois,  etc. 
Certes,  je  ne  prétends  pas  avoir  tout  cité,  i^a  mine  est 
trop  riche. Mais  j'ai  cité  de  façon  à  montrer  surabondam- 
ment, et  sans  illusion  possible, le  caractère  brutalement 
irréligieux  et  immoral  delà  doctrine  de  M.  Maurras  et 
de  ses  amis.  Et,  puisque  l'occasion  s'en  présente,  je 
renvoie  ici  au  livre  de  M.  J.  Pierre,  paru  depuis  que 
Testis  et  moi  avons  publié  nos  articles,  et  qui  a  pour 
titre  :  Avec  Nietzsche,  à  l'assaut  du  christianisme  ;  exposé 
des  théories  de  «  l^ Action  française  «(Limoges, imprimerie 


NOS  PRÉTENDUES  INEXACTITUDES      l8l 

pas  assez  lu,  mais  c'est  que  j'ai  trop  lu  et  sur- 
tout trop  retenu*.  Aussi  ce  qu'il  aime  à  faire 
valoir, c'est  que  je  me  suis  attaché  à  «  des  écrits 

Pierre  Dumonl).  On  y  trouvera  une  longue  série  de 
citations,  je  ne  dis  pas  plus  accablantes  encore  que 
celles  auxquelles  je  me  suis  arrêté,  mais  dont  la  mul- 
tiplication même  accentue  encore  l'effet.  Je  mets  au 
défi  (Je  trouver  nulle  part  ailleurs  un  pire  e'talage 
d'impiété,  d'immoralité  et  de  cynisme. 

J .  II  est  vrai  que,  selon  M.  Descoqs,  j'ai  commis,  par 
malveillance,  ainsi  que  Testis,des  tronquaires  de  textes 
dénaturants.  J'y  viendrai  tout  à  l'heure.  Mais  il  y  a  un 
tronquage  dont  je  me  suis  rendu  coupable  envers  lui- 
même  et  au  sujet  duquel  je  veux  tout  de  suite  me  met- 
tre en  rèt^'le.  Il  avait  écrit,  ;en  parlant  de  M.  Maurras: 
«  Il  ne  nie  pas  explicitement  l'existence  de  l'absolu  » . 
En  transcrivant  j'ai  mis  :  u  II  ne  nie  pas  l'existence  de 
l'absolu  »,  laissant  ainsi  tomber  le  mot  explicitement. 

«  Je  n'en  avais  nul  droit,  puisqu'il  faut  parler  net  ». 
Mais  comme  je  ne  citais  cette  phrase  que  pour  répon- 
dre à  M.  Descoqs  que  c'était  au  contraire /rès  explicite- 
ment —  ainsi  que  mille  textes, au  lieu  d'un, peuvent  en 
faire  foi  —  que  M. Maurras  nie  l'existence  de  l'absolu  et 
repousse  toute  idée  de  Dieu, on  comprendra  sans  peine 
que  je  n'avais  pas  de  raisons  de  supprimer  ce  mot.  Je 
n'en  avais  au  contraire  que  de  le  conserver. C'est  si  vrai 
que,  tout  en  l'ayant  laissé  tombé  par  pure  distraction, 
j'ai  continué  de  lire  la  phrase  comme  s'il  y  était  resté. 
Et  j'ai  pu  le  rétablir  sans  avoir  absolument  rien  à  mo- 
difier au  contexte. Or,  à  entendre  M.Descoqs,toute  mon 
argumentation  contre  lui  croule  par  la  base  du  fait  de 
cette  suppression.  Et  il  se  demande  (p.  45t)  :    <    Gom- 


l82        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

d'antan  ».  11  assure  que  maintenant  on  ne  par- 
ierait plus  de  la  même  façon.  Mais  —  admirez 
la  force  de  l'argument  —  il  avoue  en  même 
temps  que  c'est  toujours  néanmoins  de  la  mê- 
me façon  qu'on  pense,  puisqu'il  s'afflige  d'en- 
tendre M.  Maurras  le  redire  <(  avec  tant  de  for- 
ce *  )).  Et  alors,  me  suffirait-il  de  répondre, 
n'était-ce  pas  d'autant  plus  mon  devoir  d'en 
appeler  aux  a  écrits  d'antan  »,  qu'on  cherche  à 
dissimuler  par  opportunisme  le  fond  d'idées 
que  ces  écrits  contiennent?  '. 

11  faut  dire  du  reste  que  la  dissimulation 
n'est  ni  bien  profonde  ni  bien  savante.  Gomme 
on  a  jadis  assimilé,  très  nettement  et  très  eons- 

ment  qualifier  ces  tronquages  de  textes,  ces  omissions 
de  mots  essentiels  »  !  —  Comme  bon  vous  semblera  : 
car  dans  la  circonstance  vous  en  serez  pour  vos  frais.  — 
Mais  faut-il  qu'un  homme  soit  aux  abois  pour  mener  un 
tel  tapage  autour  dun  tel  rien  ! 

1 .  L'objurgation  qu'il  lui  adresse  à  cet  égard  est  vrai- 
ment stupéfiante  :  «  Pourquoi  nous  a-t-il  redit  avec  tant 
de  force  que  ses  idées  n'avaient  pas  changé  ?  »  Mais 
si  elles  n'ont  pas  changé, en  effet,  voulez-vous  donc  qu'il 
dise  le  contraire  ou  qu'il  se  taise  pour  faire  supposer  le 
contraire  ? 

2.  Le  lecteur  a  pu  remarquer  toutefois  qu'il  s'en  faut 
de  beaucoup  que  je  n'aie  cité  que  des  textes  anciens. 
Seulement  M.  Descoqs  nie  ou  affirme  selon  les  besoins 
de  sa  cause  et  sans  s'inquiéter  du  reste. 


NOS    PRÉTENDUES    INEXACTITUDES  l83 

ciemment,  la  doctrine  même  de  l'Evangile  au 
démocratisme  individualiste  de  Rousseau  et  le 
Jésus  de  l'histoire,  le  vrai  Jésus  qui  a  vécu, 
qui  a  prêché,  et  qui  est  mort  en  Judée,  «  au 
bizarre  Jésus  romantique  »,  on  peut  main- 
tenant se  dispenser  d'attaques  directes.  Mais  il 
reste  acquis  dans  l'esprit  de  «  ces  Messieurs  >>, 
qui  n'ont  pas  changé  d'idées,  quecequ'ils  disent 
contre  le  démocratisme  et  le  «  bizarre  Jésus  ro- 
mantique »  vaut  contre  l'Evangile  et  contre  le 
Jésus  de  l'histoire.  Et  ceux  qui  ne  le  voient  pa  s 
c'est  qu'ils  désirent  ne  pas  le  voir. 

Ajoutez  à  cela  le  concordisme  ingénieuse- 
ment simpliste  dont  s'est  avisé  M.  Maurras  qui, 
après  avoir  dit  qu'il  faut  chasser  «  le  mystique, 
le  surnaturel  »,  admet  au  contraire  maintenant 
que  le  surnaturel  et  le  naturel  peuvent  se  con- 
cilier, parce  qu'il  imagine  un  surnaturel  qui,  à 
ses  yeux,  n'est  qu'une  manière  enfantine  de 
concevoir  le  naturel  lui-même  ;  un  surnaturel, 
en  d'autres  termes,  qui  coniirme  son  positivis- 
me et  s'y  subordonne.  C'est  ce  qui  lui  permet 
de  dire  :  <  Notre  philosophie  de  la  nature  n'ex- 
clut pas  le  surnaturel')'.  Mais  s'il  s'agissait  du 

i.  Cf.  Le  dilemme  de  Marc  Sangnier,   p.  13  et  ci-des- 
sus, p.  29. 


l84        DEUX    CONCEPTIO.XS    DU    CATHOLICISME 

surnaturel  proprement  (lit,il  parlerait  comme  il 
a  toujours  parlé.  Et  on  voudrait  que  nous  nous 
laissions  prendre  à  cela.  Jamais  du  reste  à  VAc- 
tÂon  française  on  n'a  été  plus  explicite  que  dans 
ces  derniers  temps  pour  soutenir  que  la  politi- 
que est  indépendante  de  la  morale  et  par  consé- 
quent de  la  religion.  C'est  en  se  plaçant  à  un 
point  de  vue  strictement  positiviste  qu'on  pré- 
tend organiser  la  société.  Et  jamais  on  n'a  pour- 
suivi avec  plus  de  haine  tous  ceux,  quels  qu'ils 
soient,  qui  font  appel  à  la  mise  en  pratique  de 
l'idéal  chrétien,  de  la  justice  et  de  la  charité 
chrétiennes,  pour  renouveler  et  vivifier  le  corps 
social  K 


M.  Descoqs  enfle  sa  voix  de  colère  et  d'indi- 
gnation pour  apprendre  à  ses  lecteurs  que  le 

i .  Et  ce  qui  est  bien  significatif,  c'est  qu'ils  ont  choisi, 
pour  se  révolter  contre  le  duc  d'Orléans,  le  moment  où 
celui-ci  rappelait  à  ses  partisans  que  le  vrai  moyen  de 
gagner  le  pays,  c'était  de  montrer  «  leur  dévouement  à 
la  chose  publique,  leur  expérience  des  questions  profes- 
sionnelles, leur  intelligence  des  besoins  de  la  société 
moderne  )^.  C'était  leur  dire  qu'il  y  a  d'abord  et  avant 
tout  un  devoir  à  remplir.  Mais,  comme  pour  eux  il  n'y 
a  que  des  droits  à  faire  valoir,  ils  ont  jugé  qu'ils  étaient 
trahis. 


NOS    PRÉTENDUES    INEXACTITUDES  I  85 

système  que  j  ai  mis  au  couiptt^  de  ï Action  fran- 
çaise, je  l'ai  tiré  de  mon  imagination  avec  «  des 
textes  isolés, tronqués, détournés  de  leur  sens  »  *. 
Mais  au  lieu  de  le  montrer,  en  démolissant  ma 
construction  pour  en  mettre  une  autre  à  la 
place  avec  des  textes  non  tronqués  et  non  dé- 
tournés de  leur  sens,  il  se  contente  de  dire  que 
les  Annales  auraient  bien  dû  s'aviser  que,  si 
((  les  Etudes  avaient  uniquement  trouvé  sur  la 
société  »  ce  que  j'ai  découvert  dans  les  écrits  de 
M.  Maurras  et  de  ses  amis,  «  elles  ne  se  seraient 
pas  donné  la  peine  de  discuter  semblables 
rêveries  ». 

Il  pourrait  bien  se  faire  que  cette  phrase  à 
elle  toute  seule  valût  un  long  poème.  Gomment 
les  Etudes  s'y  sont-elles  donc  pris  pour  trouver 
autre  chose  ?  Et  qu'ont-elles  donc  trouvé  ?  Nous 
aurions  aimé  à  le  savoir.  Et  si  M.  Descoqs 
s'imagine  que  des  observations  de  ce  genre 
suflisent  pour  réduire  à  néant  l'exposé  que  j'ai 
fait,  en  multipliant  à  satiété  les  citations,  du 
système  de  M.  Maurras,  on  conviendra  qu'il  a 
une  singulière  façon  de  pratiquer  l'objectivité 
dont  il   se  pique.    Et  puisqu'en  somme,  pour 

i.  P.  368. 


l86        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

m'accuser  devant  ses  lecteurs  d'avoir  tronqué 
et  dénaturé  les  textes,  il  n'apporte  pas  d'autre 
preuve,  on  conviendra  aussi  que  sa  conscience 
de  critique  n'est  pas  difficile. 

Mais  pourquoi,  dirai-je  à  mon  tour,  ne  s'est-il 
pas  avisé  de  son  côté  que  si  les  Annales  se  sont 
donné  la  peine  de  discuter  «  semblables  rêve- 
ries »,  c'est  parce  qu'elles  constataient  que  ces 
rêveries  se  formulaient  bel  et  bien  en  doctrine 
et  obtenaient,  avec  des  sympathies,  des  con- 
cours inquiétants  ? 

Ce  que  j'ai  mis  en  lumière  est  tellement  bien 
la  doctrine  sociale  de  M.  Maurras  et  des  siens 
qu'on  ne  voit  absolument  pas  quelle  autre  doc- 
trine ils  pourraient  tirer  de  leur  positivisme 
athée  qui  ne  reconnaît  en  dernier  ressort  qu'un 
seul  principe,  la  force.  La  logique  même  n'a-t- 
elle  pas  son  suprême  recours  dans  l'argument 
du  sabre,  de  la  matraque  ou  de  la  gaule,  puis- 
que, selon  M.  Maurras,  «  on  peut  imposer  la 
vérité  de  force  »  ;  puisqu'il  ne  craint  pas  de  dire 
«  que  pour  un  esprit  libre  et  un  bon  esprit 
(^on  reconnaît  ici  la  transvaluation  des  mots 
dont  il  est  coutumier)  voilà  l'espoir  le  plus  sa- 
cré   »  \  Ce  serait  le  cas  de  dire  qu'une    telle 

1.  Action  française,  t.  V,  p.  296. 


NOS    PRÉTENDUES    I>EX.\CTITUDES  187 

doctrine  qui  n'imagine  la  société  qu'avec  des 
maîtres  et  des  esclaves  est  <  la  rançon  de 
l'athéisme  ».  Etant  athées, athées  systématiques 
et  de  parti-pris, afin  justement  de  mettre  en  pra- 
tique leur  athéisme  et  de  n'avoir  pas,  pour  agir, 
à  s'embarrasser  a  de  vains  scrupules  idéalis- 
tes »,  les  hommes  de  V Action  française  ne  peu- 
vent être  et  ne  veulent  être  que  des  «  volontés 
de  puissance».  Et  si  delà  sorte,  étant  loups, 
ils  tâchent  néanmoins,  pour  se  dissimuler  à 
eux-mêmes  leur  propre  laideur  et  ne  point 
effrayer  les  autres,  de  se  revêtir  en  bergers  — 
ce  qui  du  reste  leur  réussit  à  peu  près  comme 
au  loup  de  la  fable,  —  cela  n'y  change  rien. 

Mais  le  plus  singulier,  c'est  que  M.  Descoqs, 
qui  repousse  le  système  en  le  qualifiant  de 
((  barbare  »  \lorsqu'on  le  lui  présente  tel  qu'il  est 
et  comme  je  l'ai  montré,  textes  en  mains,  n'en 
continue  pas  moins  ensuite  de  le  prendre  à  son 
compte,  en  se  contentant  d'en  estomper  la 
crudité  par  des  imprécisions  de  langage.  Il 
proleste,  par  exemple,  parce  que  j'ai  dit  que  le 
système  comportait  des  «  maîtres  >  et  des  «  es- 
claves »,  comme  si  ce  n'était  pas  l'évidence 

1.  P.  357. 


î8S        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

m  ême'.Mais  ceci  n'empêche  pas  qu'avec  M. Maur- 
ras  il  maintient  catégoriquement  le  principe  de 
l'esclavage.  «  Il  n'ignore  pas,  dit-il  en  parlant 

1.  Et  le  système  en  effet  comporte  si  bien  des  maîtres 
et  des  esclaves  que  c'est  vraiment  là  ce  qui  le  caracté- 
rise essentiellement  :  cela  se  manifeste  par  tous  les  côtés 
à  la  fois.  Je  pourrais  là-dessus  multiplier  à  l'infini  les 
citations.  «  L'homme,  lit-on  dans  VActio7i  françaUe 
(15  janvier  1901,  p.  105),  quand  il  est  digne  de  son  nom, 
apprivoise  ou  dompte  ses  frères  bestiaux  ».  Et  dans 
VArenir  de  Vlnteliigence  M.  Maurras  élimine  précisément 
du  comLisme  l'idée  de  l'effort  social  se  donnant  pour 
but  de  développer  en  tout  homme  une  vie  supérieure. 
Il  continue  sans  doute  de  déclarer  que  lui  aussi  cepen- 
dant se  propose  de  travailler  pour  Thumanité.  Mais 
reprenant  ce  qu'avait  déjà  dit  H.  Rebell  (cf.  ci-dessus, 
p. 37)  et  se  réclamant  de  M.  Antoine  Baumann  il  ajoute  '- 
u  Hwmanj/é  ne  veut  aucunement  dire  ici  l'ensemble  des 
hommes  répandus  de  noire  vivant  sur  cette  planète,  ni 
le  simple  total  des  vivants  et  des  morts.  C'est  seule- 
ment l'ensemble  des  hommes  qui  ont  coopéré  au  ^rrand 
ouvrage  humain,  ceux  qui  se  prolongent  en  nous,  que 
nous  continuons,  ceux  dont  nous  sommes  les  débiteurs 
véritables,  les  autres  n'étant  parfois  que  des  parasites 
ou  des  producteurs  de  fumUr  »  (p.  125).  Jamais  on  n'a 
proclamé  plus  explicitement  que  des  hommes  ne  sont 
que  la  chose  d'autres  hommes.  Et  en  même  temps  que 
M.  Maurras  trahit  foncièrement  parla  l'humanitarisme 
d'Aug.  Comte,  n'est-ce  pas  encore  une  fois  le  principe 
de  l'esclavage  qu'il  formule  nettement,  si  nettement 
qu'Aristote  lui-même  n'eût  point  parlé  de  ia  sorte  ?  Et 
ce  n'est  pas  dans  un  «  écrit  d'antan  »  que  ceci  se  trouve. 


>0S  PRÉTENDUES  INEXACTITUDES      189 

de  moi,  que  tous  les  moralistes  adaiettent  en 
rigueur  la  légitimité  de  certaines  formes  de  ser- 
vitude {Quelles  formes  ?  Non  seulement  j'ignore 
que  tous  les  moralistes  admettent  cela,  fnais  je 
le  nie)  :  s  il  ne  parle  qu'en  philosophe,  il  ne 
peut  condamner  sans  distinction  tout  esclavage, 
ni  au  nom  de  la  philosophie,  ni  au  nom  du 
dogme  {et  si  je  parlais  autrement  quen  philoso- 
phe^ que  pourrais-je  doncfairel).  Aussi  bien,  à 
le  lire,  croirait-on  qu'il  ne  veut  plus,  dans 
l'ordre  social  qui  est  seul  en  question,  de  maî- 
tres et  de  serviteurs,  de  supérieurs  et  d'infé- 
rieurs. M.  Maurras,  lui,  en  veut  ^  ^^.  Ainsi,  c'est 
très  clair,  on  ne  peut  condamner  l'esclavage 
sans  distinction  qu'en  détruisant  l'ordre  social 
même  qui  exige  qu'il  y  ait  des  supérieurs  et  des 
inférieurs,  ce  qui,  pour  M.  Descoqs,  est  la  même 
chose  que  des  maîtres  et  des  esclaves.  Et  voilà 
comment  sur  ce  point  j'ai  dénaturé  la  doctrine 
de  M.  Maurras, et  comment  M.  Descoqs  repous.^e 
«  le  système  barbare  ». 


Mais  il  triomphe  surtout  contre  moi  parce 
1.  P.  453  (note). 


IQO        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

qu'il  découvre,  en  particulier  chez  M.  Moreau, 
une  critique  du  iSielzschéisme  et  quelques  ré- 
serves chez  M.  Lasserre  et  chezM.  Maurras  ^ 
JS'est-ce  pas  la  preuve  manifeste  que  j'ai  ca- 
lomnié ÏActio?i  française  en  disant  que  par  ses 
doctrines  elle  se  rattache  à  Nietzsche  ?  Seule- 
ment il  aurait  bien  dû  préciser  quel  est  le  carac- 
tère de  ces  critiques  et  de  ces  réserves  et  sur- 
tout nous  dire  si  elles  sont  de  nature  à  satis- 
faire un  chrétien.  c(  Ces  Messieurs  »  —  sans 
avoir  «  changé  d'idées  »  —  auraient  ils  par  ha- 
sard rejeté  l'immoralisme  de  Nietzsche?  Au- 
aient-ils  fait  disparaître  de  leurs  livres  et  de 
leurs  articles  les  formules  d'anti-christianisme 
qu'ils  lui  ont  empruntées  ou  qu'ils  ont  retrou- 
vées? Leur  philosophie  à  cet  égard  aurait -elle 
cessé  d'être  «   sœur  de  la  sienne  -?  »  On  sait 

1.  P.  366  et  suivantes. 

2.  A  entendre  M.  Descoqs,  on  pourrait  croire  que 
c'est  uniquement  par  Nietzsche  que  j'explique  V Action 
/"rançaise. Rien  n'est  plus  loin  dema pensée.  Maisj'ai  si- 
gnalé l'admiration  que  MM.  Lasserre  et  Maurras,  entre 
autres,  ont  exprimé  pour  Nietzsche,  en  indiquant  que 
chez  celui-ci  et  chez  ceux-là  il  y  a  un  fond  de  con- 
ceptions communes.  Et  comment  le  nier  quand  eux- 
mêmes  l'avouent  et  s'en  vantent  ?  Si  cependant  j'avais 
ici  à  établir  une  comparaison,  combien  je  trouverais 
d'autres  différences  que  celles  qu'eux-mêmes  ont  pu 
marquer  ! 


NOS    PRÉTENDUES    INEXACTITUDES  IQI 

qu'ils  onl  fait  aussi  des  réserves  au  sujet  de 
Voltaire,  en  continuant  de  Tadmirer  égale- 
ment. Mais  il  se  trouve  que  leurs  réserves 
portent  sur  son  déisme.  M.  Descoqs  pense-t-il 
que  c'est  en  sens  inverse  qu'ils  se  différencient 
de  Nietzsche?  Veut-il  dire  qu'en  critiquant 
l'individualisme  désordonné  de  celui-ci,  ils  se 
sont  placés  au  point  de  vue  de  l'idéal  chrétien 
de  la  justice  et  de  la  charité  ?  Non,  il  ne  l'osera 
tout  de  même  pas. 

Et  c'est  qu'en  effet  —  et  il  n'est  pas  néces- 
saire d'y  regarder  de  bien  près  pour  le  voir 
— ,  ce  qu'à  V Action  frajiçaise  on  reproche  à 
Nieztsche,  ce  n'est  point  de  s'être  révolté  contre 
la  conception  chrétienne  de  la  vie^  mais  c'est 
de  n'avoir  fait  que  se  révolter,  et  de  n'avoir  pas 
entrepris,  par  la  politique  et  «  ses  moyens  », 
de  faire  prévaloir  et  d'introduire  dans  la  réali- 
té une  autre  conce[)tion.  Voilà  ce  qu'on  signifie 
en  le  traitant  lui  aussi  d'individualiste.  Ce  qu'on 
lui  reproche  par  conséquent,  c'est  de  n'avoir 
pas  été  assez  nietzschéen,  nietzschéen  jusqu'au 
bout,  jusqu'à  l'action.  C'est  de  n'avoir  pas  su 
travailler  à  réaliser  sa  «  surhumanité  »,  en 
utilisant  les  iorces  mêmes  que  lui  fournissaient 
la  tradition  et  le  milieu  social,  et  de  s'être  con- 


192       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

tenté  d'être  poète  et  rêveur,  tandis  qu  à  V Action 
française  on  pratique  (^  îa  physique  sociale  » 
afin  de  triompher  effectivement  dans  la  société  '\ 
Mais  on  n'en  reconnaît  pas  moins  que  son  inspi- 
ration est  bonne  et  qu'on  lui  doit  «  bien  des  con- 
sidérations qui  sont  en  elles-mêmes  précieuses 
pour  combattre  les  rêveries  de  nos  libéraux  », 
de  nos  «  rationalistes  démocrates  et  humanitai- 
res »  -.  Or  nous  savons  quelles  sont  ces  considé- 
rations précieuses.  Et  comprend-on  alors  com- 
bien est  justifiée  l'indignation  de  M.  Descoqs 
contre  moi  ?  Et  voit-on  jusqu'à  quel  point  il  est 
bien  inspiré  quand, pour  montrer  ma  mauvaise 
foi  ou  mon  parti-pris,  il  signale  que,  de  l'ap- 
pendice du  livre  de  M.  Lasserre  sur  La  Morale 
de  Nietzsche^  je  n'ai  retenu  (<  que  deux  ou  trois 
phrases  où,  comme  chez  Rebell,  comme  chez 
Maurras,  la  valeur  du  christianisme  et  son  es- 
prit sont  niés  ou  défigurés  »  '^  —  rien  que  cela  ! 

i.  Dans  V Avenir  de  C Intelligence,  M.  Maurras  «  incite 
le  lecteur  à  considérer  la  façon  dont  les  événements  se 
suivent  dans  la  vie  du  monde  et  tous  les  merveilleux 
partis  que  l'industrie  de  l'homme  peut  en  tirer. L'homme 
d'action  n'est  qu'un  ouvrier  dont  l'art  consiste  à  sem- 
parer  des  fortunes  heureuses  »  (Préface,  p.  17). 

2.  P.  366. 

3.  Inutile  de  dire  que  ces  phrases  expriment  le  fond 


NOS  PRÉTENDUES  INEXACTITUDES      IqS 

—  tandis  que  j'aurais  dû  retenir  »  le  correctif 
attique  et  français  »,  au  sujet  de  «  la  hiérar- 
chie )),  que  M.  Lasserre  oppose  u  à  la  brutalité 
tout  allemande  de  Nietzsche  »  K 

Mais  d'abord,  sij'avais  retenu  ce  «  correctif», 
la  doctrine  sociale  que  j'ai  attribuée  à  VAciion 
française  en  aurait-elle  été,  si  peu  que  ce  soit, 
modifiée  ?  N'ai-je  pas  assez  dit  qu'ils  voulaient 
l'ordre,  qu'ils  ne  rêvaient  en  effet  que  d'établir 
une  Hiérarchie  ?  Et  si  je  n'ai  pas  cité  tous  les 
textes  qui  se  rapportent  à  cela  —  et  combien 
de  volumes  ne  m'aurait-il  pas  fallu  !  — aura-t- 
on  le  droit  de  m'accuser  d'avoir  caché  cet  as- 
pect de  leur  doctrine  ?  Et  est-ce  donc  avec  des 
textes  de  Nietzsche  et  non  avec  des  textes  de 
Rebell,  de  Maurras,  de  Gilbert,  de  Tauxier,  de 

essentiel  de  la  pensée  de  M.  Lasserre  et  qu'elles  se  répè- 
tent  sous  mille  formes  différentes. 

1.  P.  365.  On  s'y  connaît  à  V Action  française  en  fait 
d'atticisme,  et  en  particulier  iM,  Lasserre.  Qu'on  se  rap- 
pelle sa  commission  mixte  composée  «  de  trois  athées, 
de  deux  généraux  et  du  Père  du  Lac  »,  ou  encore  sa 
jolie  comparaison  de  la  religion  avec  la  rancœur  des 
vieillards  impuissants.  Je  ne  parle  pas  des  articles 
publiés  quotidiennement  par  «  ces  Messieurs  ».  On  sait 
quel  répertoire  en  fait  les  frais.  «  Bandit,  Tartufe,  Ju- 
das »  sont  des  épithètes  qu'ils  considèrent  comme  le 
supertin  de  l'atticisme. 

13 


194        DEUX    CONCEPTIONS    DU  CATHOLICISME 

Lasserre  lui-même,etc.,quej'ai  reconstruit  leur 
conception  de  l'Ordre  et  de  la  Hiérarchie  ?  — 
Mais  ensuite  et  surtout,  ce  «  correctif,  attique 
et  français  »,corrige-t-ilou  atténue-t-il,dans  une 
mesure  aussi  minime  qu'on  voudra,  la  manière 
toute  nietzschéenne,  y  compris  «  une  brutalité  » 
plus  qu'allemande,  dont  partout  et  toujours 
M.  Lasserre  parle  du  christianisme  ?  Et  n'est-ce 
pas  cela  que  j'avais,  non  pas  le  droit  seule- 
ment, mais  le  devoir  de  retenir,  quand  c'est 
cela  précisément  que,  pour  justifier  son  projet 
d'alliance,  M.  Descoqs  s'efforce  de  reléguer 
dans  l'ombre,  comme  si  ce  n'était  qu'un  para- 
doxe de  surface,  un  exercice  de  «  scholar 
transcendant  a,  selon  le  mot  de  M.  Delfour, 
tandis  que  c'est  cela  qui  inspire  tout  le  reste, 
qui  conditionne  tout  le  reste? 

11  apparaît  donc  en  toute  évidence  que,  ne 
pouvant  faire  plus,  M.  Descoqs  me  cherche  là- 
dessus  des  querelles  d'allemand  :  car  c'est  tout 
ce  qu'il  trouve  pour  m'accuser  d'avoir  tronqué 
et  dénaturé  les  textes  \ 

1.  A  propos  de  H.  Bebell,  M.  Descoqs  m'adresse  le 
même  reproche  qu'à  propos  de  Nietzsche.  J'ai  la  même 
réponse  à  lui  faire.  On  a  exprimé  au  sujet  de  Rebell  des 
réserves  de  détails,  comme  par  exemple  x  sur  la  nature 


NOS  PRÉTENDUES  INEXACTITUDES     105 


Il  use  du  même  procédé  à  l'égard  de  Testis. 
Et  puisqu'il  revient  avec  complaisance  à  plu- 
sieurs reprises  sur  les  inexactitudes  de  nos  ci- 
tations, sur  des  fautes  de  lecture  «  qui  enga- 
gent  l'honneur  d'un  homme  ^),  comme  dit 
Jehan,  et  que  c'est  un  expédient  commode 
pour  opposer  et  permettre  à  ses  amis  d'opposer 
une  fin  de  non-recevoir  à  nos  critiques,  il  ne 
sera  pas  inutile  de  tirer  au  clair  les  points  sur 
lesquels  il  s'en  prend  également  à  celui-ci. 

Il  y  a  d'abord  une  inexactitude  qu'il  signale 
en  mettant,  comme  dans  les  grandes  occasions, 
les  textes  sur  deux  colonnes.  Et  savez-vous  ce 
qui  en  ressort  ?  c'est  que, de  son  propre  aveu,((  le 
sens  estsubstantiellement  le  même  »  ^Toutefois 
cela  prouve,  selon  lui,  «  les  défaillances  d'une 

des  rapports  de  l'Intelligence  et  de  l'Argent  -■>,  afin  de 
conserver  le  fond  et  les  k  idées  mères  »,  Et  si  en  re- 
produisant VUnio7i  de$  trois  aristocraties  dans  VAclion 
française  (1905)  on  a  supprimé  quelques  notes  trop  di- 
rectement brutales  contre  le  christianisme,  ce  n'était 
pas  pour  les  désavouer  —  car  on  ne  les  a  pas  du  tout 
désavouées,  —  c'était  pour  éviter  de  parler  comme 
autrefois  sans  avoir  «  changé  d'idées  ). 
1.  P.  441. 


196       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

critique  qui  se  pique  d'objectivité  1».  En  vérité, 
n'est-ce  pas  montrer  encore  qu'il  est  aux  abois? 
—  Mais  il  y  a  plus,  c'est  que  la  citation  de  Testis 
est  exacte,  non  seulement  substanliellement, 
mais  littéralement.  Seulement  M.  Descoqs 
continue  de  ne  pas  vouloir  tenir  compte  du  fait 
rappelé  par  Testis,  à  savoir  que,  pour  mettre 
dès  le  début  la  personne  de  M.  Descoqs  hors 
de  cause,  il  avait  fait  porter  ses  critiques,  non 
directement  contre  lui,  mais  contre  ceux  qui 
traduisaient  sa  pensée.  Et  c'est  ainsi  qu'il  le 
citait  d'après  la  Croix  '.  Profitant  de  l'ambiguïté 
qu'il  constatait  dans  les  articles  des  Etudes, 
il  déclarait  s'en  prendre  «  à  ceux  mêmes  que 
M.  Descoqs  a  voulu  lui  aussi  avertir  >.  Et  Testis 
ajoutait:  «  Dans  l'incertitude  de  sa  pensée  véri- 
table, je  m'efforçais  de  permettre  à  tous...  de 
regarder  comme  critiques  communes  de  notre 
part,  contre  les  illusions  et  les  dangers  de  l'al- 
liance, ce  qui  était  peut-être  critique  de  ma 
part  contre  le  sens  secret  de  M.  Descoqs  »  ^  . 

1.  Annales  de  philosophie  chrétienne,  juin  1910,  p.  237 
(note). 

2.  Annales    de  philosophie    chrétienne,     juin      1910, 
p.  260-261. 

3.  Le  comble  c'est  que,  pour  reprocher  à  Testis  son 
inexactitude,  M.  Descoqs,  en  reproduisant  lui-même  son 


>0S  PRÉTENDUES  INEXACTITUDES      I97 

Or  ce  sens  secret  s'est  si  bien  révélé  comme  le 
vrai  que  u  le  courageux  et  clairvoyant  auteur  », 
que  Testis  louait  d'avoir  posé  une  question  ur- 
gente, s'est  insurgé  dès  qu'une  critique  de  fond 


texte,  ne  le  reproduit  pas  exactement (^nna/es  de  philo- 
sophie chrétienne,  juin  1910,  p.  235).  Voici  du  reste  ce 
texte  tel  qu'il  se  trouve  de  part  et  d'autre.  C'est  moi 
qui  souligne  les  parties  communes  aux  citations  faites 
de  part  et  d'autre. 

Texle  de  Tes- 
tis :  Annales  de 
mars      1910,      p. 


Texle  de  la 
Croix  du  14  sep- 
tembre i'tW: 

Donc,  s'il  y  a. 
entre  le  «système 
de  M.  Maurras  tt 
la  doctrine  catho- 
lique, orposilion 
essentielle  sur  le 
terrain  spéculatif , 
il  n'en  est  pas,  ab- 
straitement par- 
lant, d'irréducti- 
ble sur  le  terrain 
pratique. 


Texle  deU.BES- 
COQs     prétendant 
que  Testis  «.  ne  cite 
576.  pas    à    la    lettre 

Vous  reconnais-  malgré  les  quil- 
sez  que...,  entre  lemets  n,  et  refiro- 
ces  catholiques  et  dui^ant  infidèle- 
ces  agnostiques...,  ment  lepassagein- 
«  s'il  y  a  une  op-  criminé  (Annales 
position  essen-  de  juin  iOKi,  p. 
tielle  sur  le  ter-  235. 
rai>i  spéculatif,  il  Que     si,     entre 

n'en  est  pas,  ab-  eux,«il  y  avaitune 
straitement  par-  opposition  essen- 
lant,  d'irréducti-  tielle  sur  le  ter- 
ble  sur  le  terrain  rain  spéculatif, 
pratique».  il  n'en  est  pas  abs- 

traitement parlant 
sur  le  terrain  pra- 
tique » . 

M.  Descoqs  avait  e'crit  dans  les  Eludes  (o  septembre 
1909,  p.  623)  :  u  S'il  y  a  une  opposition  essentielle  en 
matière  de  spéculation  dogmatique  et  morale,  il  n'en 
est  pas,  à  envisager  les  choses  dans  l'abstrait,  d'irré- 
ductible sur  le  terrain  pratique.  »  Mais  M.  Descoqs  a 
sans  doute  pour  excuse  de  n'être  pas  tenu  à  l'objec- 
tivité vis  à-vis  de  lui-même.  Et  comme  ces  chicanes 
font   avancer  la  question  ! 


igS       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

a  montré  le  vice  d'un  tel  connubinm  ^  C'est  que 
toujours,  s'il  veut  avoir  «  le  bénéfice  »  de  con- 
damner  «  Timpiété  de  M.  Maurras  »,  il  veut 
encore  plus  avoir  c  le  bénéfice  n  de  s'en  appro- 
prier «  les  résultats  ».  Mais  en  tout  cas,  le  lec- 
teur comprend  maintenant  pour  quelles  raisons 
délicates Testis  apriscertainstextesailleursque 
dans  les  articles  de  M.  Descoqs,  et  par  exemple 
«  dans  la  Croix,^\\x^  lue  encore  que  les  Eludes  ». 
Et  n'est-il  pas  étrange  que  M.  Descoqs  .  au 
moment  oii  il  se  plaint  d'être  trop  personnelle- 
ment, trop  uniquement  mis  en  cause  par  Tes- 
tis, ne  veuille  pas  reconnaître  que  Testis  se 
fournit  de  documents  ailleurs  que  chez  lui,  au 

1.  Je  ferai  observer  à  ce  sujet  que  si  j'ai  entrepris 
pour  mon  compte  d'exposer  et  de  critiquer  directement 
les  doctrines  irréligieuses  de  V Action  française  et  que  si, 
en  conséquence,mon  devoir  était  de  me  renseigner  di- 
rectement, —  comme  on  voudra  bien  croire  que  je  l'ai 
fait,  —  Testis  a  spécifié  au  contraire  que  son  but  n'é- 
tait nullement  de  critiquer  ces  doctrines  en  tant  qu'elles 
sont  propres  à  M.  Maurras  et  à  ses  disciples.  Il  les  a 
prises  chez  M.  Descoqs  lui-même,  en  tant  qu'elles  pro- 
voquaient la  casuistique  de  celui-ci  s'efforçant  de  les 
digérer  avec  sa  conscience  religieuse.  Donc  M.  Descoqs 
n'est  nullement  fondé  à  lui  reprocher  de  citer  de  se- 
conde main  (p.  333)  des  textes  qu'il  trouve  chez  lui  et 
qu'il  retient  uniquement  pour  critiquer  ce  que  M.  Des- 
coqs lui-même  en  tire. 


NOS  PRÉTENDUES  INEXACTITUDES      IQQ 

point  de  l'accuser  d'incorrection  à  son  égard 
parce  que  d'autres  textes  que  les  siens  sont 
visés  ? 


Il  y  a  plus  fort.  Et,  après  avoir  relevé  une 
prétendue  inexactitude  qui  ne  change  pas  le 
sens,  M.  Descoqs  en  relève  une  autre  qui  cette 
fois,  selon  lui,  serait  a  un  gros  contre-sens  )>. 
Voyons  un  peu  ce  qu'il  en  est.  Dans  la  Croix 
du  12  septembre  1909  on  lit  :  u  M.  P.  Uescoqs 
nous  remet  d'abord  en  mémoire  les  principes 
de  la  politique  catholique  ;  puis  il  adopte  et 
justifie  ce  jugement  de  M.  Vimal  :  sur  tous  les 
points  principaux  de  la  physique  politique  : 
famille,  commerce  \  corporation.  Etat,  l'ac- 
cord est  parfait...  »  V^oulant  critiquer  cette 
théorie  de  la  parfaite  ébauche  et  de  l'accord 
ferme  sur  des  résultats  partiels,  Testis  l'a  ré- 
sumée dans  ces  termes  :  a  Une  physique  poli- 
tique sur  laquelle  un  athée  et  un  croyant  peu- 
vent être  en  parfait  accord  ».  Et  s'il  a  mis  cette 
phrase  entre  guillemets, c'était  sans  renvoyer  à 
M.  Descoqs  et  pour    critiquer  M.  Vimal  aussi 

\.  Testis  a  corrigé  la  faute  de  commerce  mis  pour 
commune.  On  a  la  charité  de  ne  pas  le  lui  reprocher. 


20O       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CA.THOLICISME 

bien  que  le  rédacteur  de  la  Croix  et  tous  ceux 
qui  justifient  Tailiance  par  les  résultats  bruts. 
Où  est  ici,  de  grâce,  l'altération  de  texte  «  qui 
engage  l'honneur  d'un  homme  »  ?  Et  quel 
juge  épouvantable  serait  M.  Descoqs  dans  la 
commission  mixte  de  M.  Lasserre  î 

Reste  l'altération  de  sens  :  car,  je  le  répète, 
M.  Descoqs  prétend  que  ceci  a  entraîné  Testis 
à  lui  prêter  un  «  gros  contre-sens  qu'il  n'essaie 
même  pas  d'expliquer  ».  Ce  contre-sens,  quel 
est-il  ?  il  consisterait  à  confondre  «  les  princi- 
paux points  de  la  physique  politique,  fa- 
mille, commune,  corporation,  Etat  »,  avec 
«   la    physique    politique    elle-même   ^    ».    Il 

1.  Il  faut  d'ailleurs  remarquer  que  xM.  Descoqs,  une 
fois  de  plus,  au  moment  où  il  crie  à  la  dénaturation, 
dénature  lui-même  le  texte  de  Testis.  Celui-ci  en  effet 
n'a  pas  dit:  «  la  physique  politique  »,  mais  il  a  dit  : 
€  Vous  admettez  qu'il  y  a  une  physique  politiqu  e  sur 
laquelle  (d'après  M.  Vimal  et  ceux  qui  l'approuvent) 
un  athée  et  un  croyant  peuvent  être  en  parfait  accord.  » 
C'est  M.  Descoqs  par  son  expression  :  c<  la  physique  poli- 
tique »,  qui  introduit  l'idée  d'une  science  intégrale- 
ment constituée  sur  laquelle,  en  cet  endroit,  Testis 
n'avait  pas  à  se  prononcer.  Et  qui  donc  niera  que  «  les 
principaux  points  de  la  physique  politique  »,  si  physi- 
que politique  il  y  a,  peuvent  être  appelés,  en  un  sens 
partiel  et  subalterne,  <(  une  physique  politique  »  ?  Et 
c'est  manifestement  en  ce   sens  que   Testis  s'est  servi 


NOS    PRETENDUES    INEXACTITUDES  201 

parait,  d'après  M.  Descoqs,  que  «  cela  diffère 
essentiellement  ».  Eh  quoi  !  vous  pouvez  être 
«  en  parfait  accord  sur  tous  les  points  prin- 
cipaux »,  constituer  la  physique  de  la  famille, 
de  la  commune,  de  la  corporation,  de  l'Etat  ; 
tout  cela,  ce  n'est  encore  rien  d'une  physi- 
que politique. Qu'est-ce  donc  alors  que  «  la  phy- 
sique politique  »  ?  C'est,  nous  dit-on^  le  ^(  sys- 
tèmeintégrant  tous  ces  matériaux, leur  donnant 
leur  orientation  définitive  ».  Ah  !  vraiment  une 
discipline  qui  constitue  un  «  système  »  transcen- 
dant aux  matériaux  qu'il  organise  et  dont  il  dif- 
fère essentiellement  ;  qui  donne  à  la  vie  so- 
ciale une  «  orientation  définitive  »,  c'est  cela 
qui  pour  M.  Descoqs  est  purement  et  simple- 
ment de  la  physique  !  Evidemment  Testis  est 
disqualifié  pour  n'avoir  pas  compris  tout  de 
suite  qu'il  s'agit  d'une  physique  métaphysique, 
d'une  physique  qui  garde  ce  nom  pour  dominer, 
avec  l'impérieuse  rigueur  d'une  physique,  les 
principaux  points  qu'étudient  les  physiciens 
positivistes  ! 

de  cette  expression,  puisque  ce  qu'il  a  critiqué  c'est 
précisément  la  thèse  d'après  laquelle  il  pourrait  y  avoir 
accord  «  sur  tous  les  points  principaux  »  considérés 
isole'ment,  sans  qu'il  y  ait  accord  sur  l'ensemble. 


202        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

Et  dire  que  M.  Descoqs,  qui  semonce  si  sévè- 
rement et  d'ailleurs  si  gratuitement  Testis 
pour  avoir  soi-disant  confondu  «  la  physique 
politique  »  avec  «  les  principaux  points  de  la 
physique  politique  »,  est  le  même  homme  qui 
de  l'abondance  du  cœur  écrivait  auparavant: 
«  Il  y  a  une  certaine  part  de  factice  et  de  con- 
venu dans  ces  expressions  sacro-saintes  phy- 
sique politique^  lois  de  nature.,.  ^  » 

Et  quand  M.  Descoqs  reproche  encore  à  Tes- 
tis l'usage  qu'il  a  fait  d'une  expression  de 
M.  Lasserre,  <<  la  métaphysique  du  sensible  », 
il  oublie  une  fois  de  plus  que  ce  n'est  pas  de 
M.  Lasserre  ou  de  M.  Maurras  pris  en  eux-mê- 
mes et  dans  leurs  théories  propres  ou  diverses, 
non  plus  que  des  idées  personnelles  à  M.  Des- 
coqs, qu'il  est  institué  une  discussion  critique, 
mais  uniquement  du  connubium  et  des  pro- 
priétés nouvelles  qui  résultent  de  l'alliance, 
telle  que  les  éléments  en  sont  fournis  et  rap- 
prochés dans  les  pages  mêmes  des  Etudes  on  de 
la  Croix. 


Mais    M.    Oescoqs  a   encore    trouvé  mieux 

1.   Cf.  Etudes  du  5  septembre  1909,  p.  619. 


NOS    PRÉTENDUES    INEXACTITUDES  203 

comme  dénaturation  non  plus  de  texte,  mais  de 
pensée.  Il  a  beau  se  frotter  les  yeux,  dit-il,  pour 
découvrir  que  Dom  Besse,  comme  l'affirme 
Testis,  aurait  soutenu  la  thèse  de  l'indissolubi- 
lité du  catholicisme  et  de  la  monarchie,  il  n'en 
vient  pas  à  bout  '.  Dom  Besse  ni  personne,  à  sa 
connaissance,  n'a  soutenu  pareille  doctrine  qui 
serait  contraire  à  l'enseignement  de  l'Eglise. 
Mais  ce  qui  a  été  soutenu,  par  exemple,  nous 
avoue-t-il,  c'est  que,  pour  notre  pays,  il  y  a 
en  effet,  pratiquement,  indissolubilité  entre  le 
catholicisme  et  la  monarchie.  Et  alors  vous  ju- 
gez si  Testis  dénature  en  ne  distinguant  pas  ici 
la  théorie  et  la  pratique, la  thèse  et  l'hypothèse. 
Car,  ce  faisant,  dom  Besse  et  les  autres  ne 
mêlent  pas,  eux,  la  religion  et  la  politique  :  en 
thèse  ils  les  maintiennent  strictement  à  part,  et 
ils  n'imposent  pas  du  tout  d'être  monarchiste 
pour  être  catholique,  ni  n'érigent  point  la 
monarchie  en  dogme  ^  Non,  les  deux  choses 

1.  P.  442-443. 

2.  Seulement,  même  au  risque  d'atteindre  la  thèse, 
ils  ne  manquent  jamais  de  condamner  dogmatiquement 
tout  ce  qui  s'oppose  à  la  monarchie  telle  qu'ils  la  conçoi- 
vent, comme  le  suffrage  universel  et  toute  organisation 
qui  n'admet  pas  chez  ceux  qui  gouvernent  un  droit  sou- 
verain, indépendant  de  tout  devoir  et  constituant  une 


204       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

sont  Réparables.  Seulement,  par  malheur,  c'est 
en  théorie  théorique,  si  Ton  peut  dire,  c'est 
dans  l'abstrait,  c'est  dans  la  lune.  Et  en  con- 
séquence, ne  vous  avisez  pas,  en  théorie  prati- 
que, dans  le  concret  et  pour  notre  pays^  de  les 
imaginer  séparables,  et  d'être  catholique  sans 
être  monarchiste  ;  car  alors,  outre  que  vous  ne 
sauriez  éviter  de  mêler  la  politique  et  la  reli- 
gion, vous  seriez  bien  pire  qu'un  hérétique  qui 
méconnaît  telles  ou  telles  vérités  particulières, 
puisque  c'est  à  tout  le  catholicisme  en  bloc 
qu'en   fait  vous  vous  opposeriez  ^  ;  tandis  que 

servitude  pour  les  gouvernés  —  droit  divin  pour  les 
croyants,  droit  naturel  ou  historique  pour  les  in- 
croyants (Cf.  ci-dessus,  p.  28). 

Ce  n'est  pas  le  lieu  de  discuter  la  doctrine  étrange  et 
toute  nouvelle  d'après  laquelle  le  christianisme  se  trou- 
verait subordonné  à  des  fatalités  extérieures  qui  le 
rendraient  foncièremenî:  solidaire,  selon  les  pays,  de 
telles  ou  telles  formes  de  gouvernement  qui,  en  elles- 
mêmes,  lui  seraient  étrangères.  Mais,  pour  peu  qu'on  y 
réfléchisse,  on  verra  sans  peine  à  quoi  elle  tend  :  à  rien 
moins  qu'à  se  servir  delà  religion  comme  d'un  moyen 
pour  consacrer  un  établissement  terrestre.  Et  c'est  à 
cela  que  prêtent  les  mains  Dom  Besse  et  les  autres. 

1.  On  devine,  de  ce  point  de  vue,  l'énormité  de  la 
trahison  que  fut  le  ralliement.  Mais  puisque  M.  Des- 
coqs, à  cet  endroit  même,  pour  justifier  la  théorie  de 
Y  Action  française  sur  l'indissolubilité  pratique  du  catho- 


NOS    PRÉTENDUES    INEXACTITUDES  205 

si  VOUS  êtes  seulcQient  monarchiste,  fussiez- 
vous,  d'autre  part,  athée,  même  «  athée  agres- 
sif », vous  aurez  le  droit  d'être  considéré  comme 
catholique  et  même  comme  «  plus  catholique  » 
que  personne. 

Toutefois,  si  sophistique  que  puisse  être  la 
distinction  que  M.  Descoqs  essaie  d'introduire 
ici,  il  n'est  même  pas  vrai,  et  pas  vrai  du  tout, 
qu'à  V Action  française  on  prenne  la  précaution 
d'y  avoir  recours.  Ce  n'est  qu'un  expédient 
qu'on  emploie  après  coup,  le  cas  échéant,  pour 
se  tirer  d'affaire.  Et  nous  venons  de  voir  ce 
qu'il  vaut.  Mais,  quand  on  parle  d'inspiration, 

licisme  et  de  la  monarchie,  fait  appel  aux  enseigne- 
ments de  Léon  XIII  disant  qu'il  n'est  pas  interdit  aux 
peuples  de  se  donner  le  gouvernement  qui  leur  con- 
vient le  mieux,  on  devine  aussi  l'énormité  du  subter- 
fuge. Si  en  effet,  pour  notre  pays,  monarchie  et  catholi- 
cisme sont  indissolublement  liés,  au  point  que  le 
trône  soit  «  le  seul  moyen  pratique  de  défendre  l'autel  » 
(p.  443),  c'était  évidemment  jeter  la  France  hors  du 
catholicisme  que  de  demander  aux  catholiques  français 
de  se  rallier  au  gouvernement  établi.  Et  abriter  sous 
l'autorité  de  Léon  XIII  cette  théorie  même  de  l'indisso- 
lubilité au  nom  de  laquelle  on  le  condamne  d'autre 
part  si  énergiquement,  avec  du  reste  une  logique 
impeccable,  c'est  peut-être  une  habileté  ;  mais  conve- 
nons qu'elle  est  grosse.  M.  Descoqs  croit-il  donc  lui 
aussi  que  tous  les  moyens  sont  bons  ? 


206        DEUX    CONCEPTIOÏNS    DU    CATHOLICISME 

on  se  contente  si  peu  d'affirmer  une  solidarité 
de  fait  entre  catholicisme  et  monarchie  qu'on 
s'efforce  toujours  défaire  voir  une  affinité  d'es- 
sence et  une  connexité  de  droit.  Et  si  ce  n'était 
pas  à  ce  point  de  vue  qu'on  se  place,  comment 
ferait-on,  je  ne  dis  pas  pour  critiquer,  mais  pour 
condamner  au  nom  de  Torthodoxie  ceux  qui  ne 
sont  pas  monarchistes  :  car  on  les  condamne  au 
nom  de  l'orthodoxie  ;  et  c'est  tout  le  sens,  en 
particulier,  des  livres  de  M.  Barbier.  Et  que  si- 
gnifie donc  directement  ce  même  M.  Barbier 
quand  il  déclare  que,  comme  «  a  fort  hien  dit 
Dom  Besse,  l'Eglise  est  une  monarchie  et  que 
sa  constitution  détermine  chez  ses  fidèles  un  état 
d'esprit  correspondant  qu'on  peut  appeler  mo- 
narchique ^  ?  »  Et  cette  déclaration  n'est-elle 
pas  aussi  de  Dom  Besse  :  on  sait  bien  qu'au  fond 
tout  catholique  est  un  royaliste  ?  Et  n'est-ce  pas 
Dom  Besse  encore  qui  signalesijoliment  comme 
une  défectuosité  pour  le  catholicisme  de  ne  pou- 
voir être  pleinement  et  purement  une  monar- 
chie, parce  qu'il  c  n'y  a  pas  d'hérédité  person- 
nelle dans  l'Eglise  »  -  ?  Et  M. Descoqs  n'a-t-il  pas 
lu  maintes  fois  dans  les  listes  de  souscription  de 

1 .  Les  démocrates  chrétiens  et  le  modernisme,  i^.  24  et  25. 

2.  Eglise  et  Monarchie,  p,  40. 


NOS  PRETENDUES  INEXACTITUDES      207 

V Action  française  :  a  Royaliste  parce  que  catho- 
lique *  ?  »  —  Et  voilà  aussi  tout  ce  qu'il  trouve 
pour  accuser  Testis  d'avoir  tronqué  et  dénaturé 
les  textes.  Et  le  lecteur  pensera  sans  aucun 
doute  que  Testis  et  moi  pouvons  là-dessus  dor- 
mir tranquilles. 

1.  Mais  je  le  prie  de  ne  pas  s'imaginer  que  si  je  com- 
bats l'opinion  de  ceux  qui  veulent  nous  imposer  au  nom 
du  dogme  leur  monarchie,  ce  nest  point  pour  imposer 
autre  chose  au  nom  du  dogme  encore  et  dan?  le  même 
ordre.  Je  ne  m'en  prends  qu'à  la  conception  positiviste 
que  M.  Maurras  et  les  siens  se  font  de  l'homme  et  de 
la  société,  conception  dont  M.  Descoqs  et  les  autres  ne 
rejettent  la  lettre  que  pour  en  accepter  l'esprit.  Il  ne 
s'agit  pas  de  savoir  quelle  est  la  forme  de  gouverne- 
ment que  nous  devons  nous  donner.  Mais,  quelle  que 
soit  la  forme  que  nous  nous  donnions,  il  s'agit  de  sa- 
voir qui  lie  est  la  nature  du  lien  social  et  quelle  est  la 
fin  que  doivent  poursuivre  en  s'organisant  gouvernants 
et  gouvernés.  Il  est  un  sophisme  à  cet  égard  qu'on  ne 
cesse  de  reproduire  et  que,  l'occasion  s'ofîrant,  je  me 
permets  seulement  de  signaler.  On  s'insurge  contre  la 
démocratie,  contre  la  doctrine  de  la  souveraineté  du 
peuple  comme  si  cette  doctrine  et  la  forme  politique 
qui  en  découle  ne  pouvait  être  que  la  négation  et  la 
méconnaissance  du  caractère  et  de  l'origine  divine  de 
l'autorité.  Et  on  considère  inversement  que  la  monar- 
chie, que  la  doctrine  de  la  souveraineté  du  roi  implique 
par  elle-même  que  ce  même  caractère  et  cette  même 
origine  de  l'autorité  sont  reconnus,  comme  si  la  forme 
politique  qui  en  découle  excluait  pour  le  souverain  lui- 


208        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 


Mais  veut-on  en  revanche  un  exemple  de  la 
façon  dont  M.  Descoqs  s'y  prend,  lui,  pour  faire 
des  citations  sans  tronquer  ni  dénaturer  les 
textes?  Le  voici.  Je  trouve,  dans  son  livre*, 
trois  propositions  artificiellement  accouplées  et 
présentées  de  telle  sorte,  avec  les  guillemets 
qui  les  encadrent  et  les  textes  qui  les  avoisi- 
nent,  qu'il  est  impossible  au  lecteur  le  plus 
attentif  de  ne  pas  les  attribuer  à  Testis  ^  Or  elles 

même  la  possibilité  de  s'abandonner  à  l'ivresse  du  pou- 
voir. Et  comment  ne  réfléchit-on  pas  que  la  théorie  du 
droit  divin  des  rois,  inventée  par  les  légistes  et  les  ré- 
galiens, est  une  usurpation  sacrilège  qui  est  exactement 
de  même  nature  que  celle  qu'on  reproche  aux  démo- 
craties infatuées  d'elles-mêmes  et  qui  se  divinisent? 

1.  P.  323. 

2.  M.  Descoqs  répondra  peut-être  qu'il  met  ces  trois 
textes  entre  guillemets  comme  exprimant  un  ce  sous- 
entendu  implicite  dans  l'article  tout  entier  »  de  Testis, 
et  que  le  lecteur  peut  bien  deviner  qu'il  ne  s'agit  pas  de 
citation  littérale.  Un  tel  subterfuge  est  absolument 
inadmissible,  et  voici  pourquoi  :  les  trois  phrases  qu'il 
encadre  de  guillemets  sont  suivies  d'une  quatrième  pro- 
position, plus  odieuse  encore,  et  qui  est  placée  après 
les  guillemets,  de  telle  sorte  que  c'est  à  elle  [seule  que 
s'appliquent  les  mots  «  ce  sous-entendu  »,  au  singulier  ; 
et  par  là  même  les  textes  précédents  paraissent  d'autant 
plus  authentiques.   Or  les  quatre  propositions  étaient 


>0S  PRETENDUES  INEXACTITUDES      209 

expriment  une  dureté  révoltante,  non  pour  les 
doctrines,  mais  pour  les  hommes  mêmes  de 
ï Action  française^  puisqu'elles  signifient,  sous 
la  plume  de  M.  Descoqs  qui  les  résume  après  les 
avoir  citées  :  u  Gardez-vous  de  témoigner  quel- 
que zèle  pour  leur  salut  ».  Première  proposi- 
tion :  ((  Peut-il  venir  quelque  chose  de  bon  de  ce 
côté  ?  »  Testis  n'a  jamais  rien  dit  ni  pensé  de 
tel  ;  mais,  voulant  caractériser  la  manière  dont 
certains  hommes  autour  de  nous  déclarent  sim- 
plement que  (c  la  démocratie  c'est  le  mal  »,  il 
avait  marqué  que  leur  mépris  pour  le  peuple 
est  injuste,  comme  l'était  celui  des  Juifs  disant  : 
u  quelque  chose  de  bon  peut-il  venir  de  Naza- 
reth ?  *  »  Or  de  cette  phrase  dénaturée  M. Descoqs 
s'empare  pour  l'attribuer  à  Testis  en  lui  faisant 
dire  pour  son  propre  compte  ce  que  justement 

primitivement  réunies  dans  le  texte  de  M.  Descoqs. 
{Annales  de  juin  1900,  p.  240).  Et  s'il  a  après  coup,  dans 
sou  livre,  p.  323,  modifié  la  distribution  des  guillemets 
en  les  fermant  après  la  troisième  (et  on  ne  sait  pas  plus 
pourquoi  il  les  ferme  là  qu'on  ne  sait  pourquoi  il  les  a 
ouverts  avant  la  première),  il  n'y  a  pas  à  cela  d'autre 
raison  intelligible  que  le  subtil  artiûce  que  je  signale. 
En  tous  cas,  qu'il  l'ait  voulu  on  non,  l'efifet  inévitable- 
ment produit  sur  le  lecteur  non  averti  est  aussi  perfide 
que  s'il  était  calculé. 

{.Annales,  décembre  1909,  p.  275. 

14 


210   DEUX  CONCEPTIONS  DU  CATHOLICISME 

celui-ci  reproche  aux  autres  de  signifier.  C'est 
donc  faux,  et  c'est  une  falsification. —  Seconde 
proposition  :  «  Aucun  bien  n'est  possible  près 
de  telles  âmes  ».  Et  celle-là  est  purement  et  to- 
talement inventée  par  M.  Descoqs.  Et  le  comble 
c'est  que  dans  sa  réponse,  en  juin  1910  ^,  il  s'é- 
tait contenté  de  la  donner  comme  exprimant 
un  ((  sous-entendu  »  de  Testis,  sans  la  mettre 
entre  guillemets  ;  tandis  qu'en  décembre,  dans 
son  livre,  les  guillemets  l'encadrent  pour  au- 
thentiquer son  invention-:  c'est  donc  double- 
ment faux,  et  c'est  proprement  un   faux.  — 
Troisième  proposition  :  «  Laissez  donc  les  morts 
ensevelir  leurs  morts.  »  M.  Descoqs  la  reproduit 
pour  lui  faire  signifier  qu'il  y  a  des  hommes 
au  salut  desquels  il  faut  se  garder  de  s'intéres- 
ser.  Et  comme  cette  proposition  n'est  pas  de 
Testis,  mais  du  Christ  lui-même,  c'est  le  Christ 
lui-même  qui  se  trouve  chargé  de  toute  cette 
odieuse  duretés 

1.  Annales  de  philosophie  chrétienne,  iu'm  1910, p.  240. 

2.  P.  323. 

3.  Le^plusjoli  serait  que  M.  Descoqs  prétendît  attri- 
buer la  rédaction  de  ces  propositions  à  Testis,  sous 
prétexte  que  Testis,  pour  protester  contre  les  sentiments 
qui  lui  étaient  prêtés,  a  cité  entre  guillemets  les  propres 
phrases  de  M.    Descoqs.   Transcrire  un  auteur  pour  le 


NOS  PRETENDUES  INEXACTITUDES      211 

A  qui  donc  désormais  M.  Descoqs  pourrait-il 
attribuer  ces  phrases  mises  par  lui  entre  guil- 
lemets dans  son  livre,  et  comment  échappera- 
t-il  au  triple  grief  et  d'avoir  dénaturé  textes  et 
sens,  et  d'avoir  commis  un  faux  en  forgeant  une 
proposition  pour  rendre  odieux  son  contradic- 
teur à  qui  il  la  prête,  et  de  s'être  avec  une 
scandaleuse  facilité  scandalisé  d'une  plirase 
même  du  Sauveur  ?  En  vérité  est-ce  assez  com- 
plet? Et,  si  on  appliquait  à  M.  Descoqs  de  tels 
procédés,  comment  les  qualifierait-il? Il  a  taxé 
lui-même  cette  polémique  de  «  misérable  ». 
Elle  l'est  infiniment  plus  qu'il  ne  sera  jamais 
capable  de  le  supposer.  Mais  déjà,  par  le  spec- 
tacle de  tels  artifices,  nous  sommes  préparés  — 
et  une  seconde  incursion  dans  sa  casuistique 
achèvera  cette  préparation  —  à  apprécier  ses 
idées  de  fond  qui  valent  beaucoup  moins  en- 
core, si  c'est  possible,  que  ses  procédés  de  con- 
troverse. 

réfuter  et  le  contredire,  bientôt  ce  sera  prendre  à  sa 
charge  les  idées  et  les  interprétations  qu'il  lui  a  plu 
d'émettre  (Cf.  Annales,  iuin  1910,  p.  240  et  p.  269  . 


CHAPITRE  II 


NOUVEAU  RECOURS  A  LA  CASUISTIQUE 


En  dénonçant  «  l'impiété  de  M.  Maurras  », 
si  M.  Descoqs  veut  avoir  le  bénéfice  de  cette 
dénonciation,  ce  n'est  nullement  pour  renon- 
cer au  bénéfice  de  l'impiété  elle-même,  je  veux 
dire  aux  «  résultats  »  que  M.  Maurras  prétend 
obtenir  en  appliquant  à  l'organisation  sociale 
son  système  immoral  et  impie  ;  c'est  au  con- 
traire afin  de  pouvoir  en  jouir  en  toute  sécu- 
rité : —  deTimpiété,  a-t-il  l'air  de  dire,  je  ne 
suis  plus  responsable,  l'ayant  repoussée,  et 
par  conséquent  il  m'appartient  d'en  recueillir 
le  fruit. 

Quand  on  passe  de  ses  articles  à  son  livre, 
cette  singulière  position  s'accentue.  Il  est  de 
plus  en  plus  contre  l'impiété  de  M.  Maurras, 
afin  de  légitimer  de  plus  en  plus  son  alliance 
avec  elle.  Mais  aussi,  dans  ces  conditions,  il 
ne  saurait  supporter  que  d'autres  dénoncent 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE       210 

cette  impiété,  qui  n'entendent  pas  comme 
lui  en  bénéficier.  Et  quand  je  m'avise  pour 
mon  compte  de  signaler  les  négations  de 
M.  Maurras  et  des  autres  —  négations  que 
M.  Descoqs  déclare  lui-même  ruineuses,  déplo- 
rables et  telles  qu'un  catholique  ne  peut  les 
entendre  sans  rougir  — ,  immédiatement  je 
suis  accusé  de  les  interpréter  avec  une  mal- 
veillance inouïe  et  de  tronquer  calomnieuse- 
ment  les  textes,  quoique  je  ne  tronque  rien  du 
tout.  D'oii  il  apparaît  clairement  que  M.  Des- 
coqs ne  dénonce  pas  pour  de  bon.  Et  en  effet 
on  s'aperçoit  très  vite  que  cette  impiété  devant 
laquelle  il  a  fait  le  geste  de  se  voiler  la  face,  il 
a  un  vrai  souci  de  la  défendre.  Et  pour  cela 
il  en  fait  une  bonne  petite  impiété,  pas  mé- 
chante, simplement  paradoxale  et  toute  ou 
presque  toute  en  surface,  si  même  elle  n'est 
pas  uniquement  le  relent  d'un  passé  déjà 
loin  et  à  peu  près  oublié  :  impiété  de  braves 
gens  qui  s'ignorent  et  qui  «  inconsciemment 
sans  doute,  mais  très  réellement  «  sont  dans  la 
voie  qui  mène  à  Dieu. 

Et  on  voit  ici  le  subterfuge  :  au  système,  à  la 
doctrine  formulée,  qui  est  seule  et  qui  seule 
peut  être  mise  en  question,  M.  Descoqs  substi- 


2l4       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

tue  les  hommes.  Il  se  fait  juge  de  leurs  inten- 
tions, les  déclare  justes  et  saints  devant  Dieu,  et 
nous  accuse,  Testis  et  moi,  de  les  condamner 
sans  en  avoir  le  droit  et  en  manquant  foncière- 
ment à  l'esprit  chrétien.  Mais,  si  nous  n'avons 
pas  le  droitde  condamner  les  hommes  dans  leur 
for  intérieur,  M.  Descoqs  n'a  pas  davantage  le 
droit  de  les  justifier.  Que  M.  Maurras  et  ses  amis 
soient  dans  la  voie  qui  mène  à  Dieu,  c'est  pos- 
sible et  je  le  souhaite  de  toute  mon  âme.  Toute- 
fois, M.  Descoqs  n'en  sait  rien,  pas  plus  que  je 
ne  sais  le  contraire.  Et  il  en  faut  dire  autant  vis- 
à-vis'de  qui  que  ce  soit.  Ce  que  nous  avons  à 
juger  ici,  ce  ne  sont  pas  les  hommes,  c'est  le 
système  tel  qu'il  se  trouve  arrêté  et  fixé  dans 
les  articles  et  dans  les  livres. 

Or  ce  système  est  une  impiété  de  fond,  très 
consistante,  très  consciente,  s'affirmant  expli- 
citement dans  ses  principes  et  dans  ses  consé- 
quences, et  plus  impérieusement,  plus  dogma- 
tiquement que  jamais  impiété  ne  s'est  affirmée. 
Non  seulement  il  n'est  pas  dans  la  voie  qui 
mène  à  Dieu,  mais  il  y  tourne  le  dos  en  blas- 
phémant, en  injuriant,  en  salissant  les  choses 
divines.  Et  ce  qui  est  stupéfiant,  c'est  que 
M.  Descoqs  qui  ne  peut,  malgré  tout,  fermer 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        2l5 

les  yeux  à  ces  horreurs,  s'obstine  à  vouloir  nous 
les  rendre  tolérabies,  montrant  bien  que  ce  qui 
Tintéresse  ici,  ce  ne  sont  pas  les  hommes  qui 
sont  derrière  le  système,  comme  indûment  il 
s'en  vante,  mais  le  système  lui-même,  à  cause 
des  «  re'sultats  »  qu'il  en  espère.  Et  c'est  pour- 
quoi, avec  une  assurance  nouvelle,  sophisti- 
quant et  truquant  comme  on  ne  l'a  jamais  fait, 
il  se  replonge  dans  sa  casuistique.  Et  il  m  e  faut, 
hélas  !  y  ramener  mes  lecteurs. 


On  se  souvient,  par  exemple,  de  la  manière 
dont  M .  Maurras  pdiTÏedeVhi/pocrisie  lhéistiqiie\ 
Rien  n'est  plus  manifeste  que  sa  pensée.  Et 
même,  pour  rendre  impossible  toute  méprise, 
il  a  eu  soin  à  cette  occasion  de  rappeler,  en  la 
blasphémant,  la  parole  libératrice  prononcée 
par  les  apôtres  devant  le  sanhédrin  :  «  il  vaut 
mieux  obéir  à  Dieu  qu'aux  hommes  »,  afin  de 
bien  faire  savoir  que  c'était  là  pour  lui  le  dan- 
ger de  Vhypoc7Hsie  théistique.  M.  Descoqs,  qui 
veut  justifier  M.  Maurras  à  ce  sujet,  aurait  dû 
citer  le  texte  en  entier.  11  trouve  plus  commode 

1.  Cf.  ci-dessus,  p.  6o  et  suivantes. 


2l6       DEUX    CO>'CEPTIO>S    DU    CATHOLICISME 

de  n'en  rien  citer  du  tout,  pour  se  contenter  de 
faire  simplement  remarquer  que,  si  je  n'avais 
pas  eu  besoin  de  condamner  à  tort  et  à  travers, 
je  me  serais  «  dispensé  de  présenter  comme 
condamnables  quelques-unes  des  réflexions  si 
justes  de  M.  xMaurras  »  sur  ce  point.  Car,  dit-il, 
(t  sans  nier  que  l'idée  d'un  Dieu  unique  et  pré- 
sent à  la  conscience  soit  une  idée  bienfaisante 
et  politique,  il  [M.  Maurrasj  observe  qu'elle 
peut  aussilouTner  h  l'anarchie  et...  il  expose 
très  heureusement  la  genèse  de  cette  perver- 
sion, en  même  temps  qu'il  en  donne  des 
exemples  »  '. 

Mais  M.  Descoqs  aurait  bien  dû  nous  expli- 
quer et  ce  que  M.  Maurras  entend  par  tourner 
aussi  à  l'anarchie  et  à  quelle  condition,  selon 
lui,  l'idée  d'un  Dieu  unique  et  présent  à  la 
conscience  est  «  une  idée  bienfaisante  et  poli- 

1.  P.  386-387.  J'ai  exposé  moi  aussi  tout  au  long 
l'exposition  de  M.  Maurras  et  rapporté  ses  exemples 
en  montrant  comment,  par  une  équivoque  systématique 
que  M.  Descoqs  se  plaît  à  entretenir,  il  confond  les 
croyances  chrétiennes  et  les  aspirations  chrétiennes, 
qui  sont  le  ressort  de  la  conscience  et  qui  alimentent 
toute  la  vie  morale  et  religieuse,  avec  le  dévergondage 
romantique  tel  qu'il  lui  plait  de  le  définir  en  prenant 
pour  type  Rousseau  ou  George  Sand. 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        217 

tique  )).  Et  le  mot  politique  ici,  que  M.  Descoqs 
ne  peut  éviter  d'employer,  n'est-il  pas  déjà  à 
lui  tout  seul  suffisamment  révélateur?  M.  Maur- 
ras  en  effet,  aussi  bien  que  M.  Lasserre,  a 
marqué  avec  toute  la  netteté  désirable  que  ce 
à  quoi  il  s*oppose  ce  n'est  point  à  l'idée  de  divi- 
nités imaginées  et  entretenues  dans  les  esprits 
par  de  «  sages  arrangements  politiques  »  el  pour 
le  gouvernement  des  sociétés.  Et  ceci  je  l'ai 
sans  doute  assez  dit.  Seulement,  pour  lui,  Tidée 
du  Dieu  unique,  comme  l'idée  de  toute  divi- 
nité quelconque,  n'est  bienfaisante  qu'à  la  con- 
dition de  rester  un  instrument  dont  disposent 
«  les  maîtres  visibles  »  pour  se  faire  obéir.  Mais 
du  moment  qu'elle  devient  l'idée  d'un  «  maître 
invisible  »  avec  lequel  les  consciences  sont  en 
relation,  par  delà  «  les  maîtres  visibles  »,  pour 
vivre  d'une  vie  supérieure  et  poursuivre  une 
destinée  éternelle,  elle  n'est  plus  que  «  le  ve- 
nin »  qui  empoisonne  tout  et  qui  met  le  désor- 
dre partout. 

Et  c'est  tellement  bien  la  pensée  de  M.  Maur- 
ras,  que,  parlant  de  Jundzill,  ce  disciple  d'Au- 
guste Comte  dont  il  fait  le  représentant  de  sa 
propre  manière  d'être,  il  nous  dit  :  «  On  em- 
ploierait un  langage  bien  inexact  si  l'on  disait 


2l8       DEUX    CONCEPTIONS   DU    CATHOLICISME 

que  Dieu  lui  manquait.  Non  seulement  Dieu 
ne  manquait  pas  à  son  esprit,  mais  son  esprit 
sentait,  si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi,  un  besoin 
rigoureux  de  manquer  de  Dieu  ;  aucune  inter- 
prétation tiiéologique  du  monde  et  de  l'homme 
ne  lui  était  plus  supportable  j)  ^  M.  Descoqs 
pourrait-il  imaginer  une  exclusion  de  Dieu  plus 
explicite  et  plus  foncière  que  celle-là? 

A.insi  donc  ce  que  M.  Maurras  appelle  V hy- 
pocrisie théistique,  ce  n'est  pas  seulement  le 
mauvais  usage  qu'on  peut  faire  de  la  croyance 
en  Dieu ,  en  s'en  servant  pour  déifier  ses  passions 
à  la  façon  romantique  et  individualiste,  mais 
c'est  la  croyance  en  Dieu  elle-même,  la  vraie  et 
sincère  croyance,  celle  qui  informe  l'âme  jus- 
que dans  ses  profondeurs,  qui  n'est  pas  seule- 
ment une  idée  de  Dieu  mais  déjà  une  commu- 
nion à  Dieu,  et  par  laquelle  on  dépasse  les 
horizons  terrestres,  pour  se  faire  agent  et  par- 
ticipant d'une  justice  et  d'une  bonté  éternelles. 
Il  l'appelle  hypocrisie  parce  que, du  point  de  vue 
de  son  positivisme  athée,  ce  n'est  qu'une  illu- 
sion avec  laquelle  on  se  dupe  soi-même  et  on 
dupe  les  autres,  et  qu'il  ne  peut  se  la  représen- 

1.  U Avenir  de  V Intelligence,  nouvelle  édition,  1909, 
p.  108. 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        210 

ter  que  «  comme  un  multiplicateur  immense  » 
qui  s'ajoute  «au  caprice  individuel  ».  Et  s'il 
s'accommode  de  l'idée  de  Dieu  comme  «  bienfai- 
sante et  politique  »,  c'est  de  l'idée  de  Dieu  «  or- 
ganisée »,  selon  son  expression  :  ce  qui  signifie 
sous  sa  plume  une  idée  de  Dieu  qui>  au  lieu  de 
comporter  une  foi  au  Dieu  vivant  avec  une  es- 
pérance et  un  amour  soulevant  les  âmes  de 
terre,  ne  sert  au  contraire  qu'à  les  enchaîner  à 
la  terre  même  et  à  Tordre  établi  sur  la  terre 
par  les  «  Maîtres  ». 

Mais  remarquons  bien  que  ce  qu'il  accueille 
ainsi  ce  n'est  à  aucun  degré  ni  Dieu,  ni  la 
croyance  en  Dieu  :  c'est  uniquement  l'idée  de 
Dieu,  idée  sans  objet,  à  laquelle  ne  correspond 
aucune  réalité,  mais  dont  les  esprits  inférieurs 
et  les  ((  esclaves  nés  »  ont  besoin,  incapables 
qu'ils  sont  de  concevoir  autrement  que  par  elle 
un  ordre  dans  la  nature  et  dans  la  société  ;  de 
telle  sorte  que  par  l'usage  qu'il  se  propose  d'en 
faire,  en  «  l'organisant  »  et  en  l'exploitant,  c'est 
vraiment  lui  qui  institue  systématiquement  et 
dans  toute  la  force  du  terme  une  hypocrisie 
théistique,  puisqu'il  se  sert  d'une  idée  à  laquelle 
il  ne  croit  pas.  Et  qui  plus  est,  il  fait  au  catho- 
licisme cet  affront  de  le  considérer  comme  le 


220       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

moyen  par  excellence  «  d'organiser  »  et  d'ex- 
ploiter l'idée  de  Dieu  pour  un  tel  usage  *.  Mais 
le  pire  pourtant  c'est  que  M.  Descoqs  n'en  juge 
pas  moins  qu'il  me  faut  une  rare  malveillance 
pour  ne  pas  admirer  ici  la  justesse  des  réflexions 
de  xM.  Maurras.  Et  un  peu  plus  il  nous  dirait 
que  celui-ci,  malgré  son  impiété,  n'a  eu  d'au- 
tre souci  que  de  nous  ramener  au  culte,  en  es- 
prit et  en  vérité,  du  Dieu  vivant. 


Ainsi  procède-t-il  sur  chaque  point  :  sa  ca- 
suistique a  tellement  de  ressources  qu'elle  s'y 
embrouille  elle-même.  Revenant  à  la  phrase  sur 
«  la  frénésie  »  de  Jésus  et  des  prophètes, il  ajoute 
à  ce  qu'il  avait  déjà  dit,  que  M.  Maurras  n'a 
parlé  ainsi  qu'en  considérant  Jésus  et  les  pro- 
phètes comme  les  ancêtres  de  «  l'individualisme 
des  populations  germaniques  »  et  du  protes- 
tantisme de  Luther.  Et  il  pose  cette  ques- 
tion :  «  S'agit-il  oui  ou  non  des  prophètes  et  de 
Jésus  tels  que  les  entendirent  les  Réformateurs 

1.  Cf.  ci-dessus  (p.  99)  une  longue  citation  tirée  de 
l'opuscule  qui  a  pour  titre  :  Trois  idées  politiques.  M.  Des- 
coqs s'abstient  prudemment  de  faire  connaître  ces 
textes. 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        221 

et  les  Réformés  ?  La  réponse,  dit-il, me  semble 
ressortir  avec  évidence  du  contexte  ».  Et  voilà 
prouvé  qu'en  attribuant  à  M.  Maurras  d'avoir 
dit  de  Jésus  et  des  prophètes  simpliciter  —  c'est- 
à-dire  de  Jésus  et  des  prophètes  tels  qu'ils  ont 
réellement  existé  —  qu'ils  étaient  des  frénéti- 
ques,j'ai  tronqué  le  texte  et  calomnié  M. Maur- 
ras. Mais  dans  le  même  passage,  et  le  tout  se 
mélangeant,  M.  Descoqs  reconnaît  de  nouveau, 
en  rappelant  bien  haut  qu'il  ne  l'a  u  jamais 
nié  »,  que  pour  M. Maurras  «  le  Jésus  des  protes- 
tants et  celui  de  l'histoire  »  se  confondent  *. 

Et  voilà  prouvé  maintenant  que  j'ai  calomnié 
M.  Descoqs  en  signalant  qu'il  trouvait  le  moyen 
d'excuser  M.  Maurras  de  son  blasphème.  Je  n'ai 
pas  excusé,  dit-il,  j'ai  expliqué  ! 

Oui,  il  a  expliqué  que  le  Jésus  blasphémé  est 
le  Jésus  des  protestants,  et  donc  que  le  blas- 
phème ne  tire  pas  à  conséquence  :  car  sans  au- 
cun doute  on  ne  saurait  mieux  faire  que  de 
blasphémer  contre  le  Dieu  «  des  populations  ger- 

1 .  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  remarquer  que  la  thèse 
essentiellement  protestante,  d'après  laquelle  le  catho- 
licisme n'a  rien  de  commun  avec  le  christianisme  pri- 
mitif, est  tout  à  fait  celle  de  M. Maurras.  Seulement 
pour  lui  le  catholicisme  a  réformé  rEvan^^ile  au  lieu  de 
l'avoir  déformé.  C'est  un  protestant  à  l'envers. 


222       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

maniques  ».   Mais  il  à  expliqué  aussi  que  le 
Jésus  des  protestants  se  confond  ici  avec  celui 
de  l'histoire  et  donc  que  le  blasphème  intégra- 
lement subsiste  et  qu'au  lieu  de  le  prendre  à  sa 
charge  il  le  déplore  douloureusement.  Je  laisse 
au  lecteur  le  soin  d'arranger  ces  explications  K 
C'est  parce  que  nous  croyons  que  le  Christ  de 
l'histoire  est  le  même  que  le  Christ  de  l'Eglise 
que  nous  nous  insurgeons  contre  M.  Maurras. 
Et  M.  Descoqs  prend  la  défense  de  celui-ci  qui 
voit  là  deux  Christ  opposés  !  11  lui  sait  gré  de 
faire  appel  à  l'Eglise  comme  à  «  la  régulatrice  de 
toutes  les  aspirations  de  l'âme  vers  des  régions 
supérieures  *  >,  quand  pour  lui  ces  aspirations 
ne  sont  que  des  illusions  subjectives  à  endormir 
ou  à  canaliser  pour  un  usage  terrestre.  Oh  !  la 
belle  <  religion  de  l'esprit  -»  fonctionnant  com- 
me un  frein  qui  bloque  ! 

Toutefois,  à  travers  cette  incohérence,  l'u- 
nité et  la  continuité  de  l'intention  sont  mani- 
festes. Il  y  a  même  là  un  bel  exemple  de  ce 
qu'on  pourrait  appeler  la  logique  de  la  passion 
allant  à  son  but  per  fas  et  nef  as.  Les  blasphè- 
mes de  M.  Maurras  évidemment  gênent  M.  Des- 

1.  P.  458  et  suiv. 

2.  P.  389. 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE         2  23 

coqs.  Mais,  il  faut  bien  le  dire  et  le  lui  dire  et 
tâcher,  si  c'est  possible,  de  lui  ouvrir  les  yeux 
sur  lui-même,  ce  qui  le  gêne  c'est  la  forme  et 
non  le  fond.  Ce  que  M.  Maurras,  en  effet,  ex- 
prime par  là,  c'est  vraiment  l'essentiel  de  sa 
pensée,  la  caractéristique  de  son  attitude,  d'où 
découle  tout  le  reste  de  son  système,  toute  sa 
physique  sociale  de  positiviste  athée,  tout  son 
hrutalisme  en  un  mot,  c'est-à-dire  tout  ce  que 
M.  Descoqs  admire  comme  une  œuvre  de  «  rai- 
son »  par  excellence  et  comme  la  manifesta- 
tion «  d'une  robuste  santé  intellectuelle  ».  Si 
donc  M.  Descoqs,  bien  loin  de  consentir  si  peu 
que  ce  soit  à  ce  qu'on  appelle  Jésus  un  frénéti- 
que, rougit  au  contraire  d'entendre  un  tel  lan- 
gage, ce  n'en  est  pas  moins  ce  que  M.  Maurras 
repousse,  en  parlant  de  la  sorte,  qu'il  repousse 
avec  lui.  Il  ne  le  voit  pas,  il  a  besoin  de  ne 
pas  le  voir  ;  et  s'il  réussit  à  ne  pas  le  voir  c'est 
que,  malgré  tout,  il  ne  va  pas  jusqu'au  terme 
oij  il  tend.  Et  s'il  le  voyait,  c'est  de  lui-même 
qu'il  rougirait.  Il  veut  conserver  le  Christ,  le 
vrai  Christ  de  l'Evangile  et  de  Thistoire.  Mais  à 
la  suite  de  M.  Maurras,  il  abandonne  ce  que  le 
Christ  a  apporté,  il  méconnaît  la  vérité  du 
Christ.  Et  il  s'imagine  lui  aussi  qu'il  suffit  de 


2 2 A       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

la  baptiser  romantisme  ou  protestantisme  pour 
n'avoir  plus  qu'à  lui  courir  sus.  Et,  puisqu'il 
s'agit  d'explication,  c'est  ce  qui  explique  que 
dans  les  pires  propos  de  M.  Maurras  et  de  ses 
amis  il  vient  toujours  à  bout  de  découvrir, 
comme  ici,  «  des  vues  justes»  :  il  fait  plus 
qu'excuser,  il  sympathise. 


Et  cela  le  mène  vraiment  loin.  Il  se  plaint, 
encore  comme  d'une  calomnie,  de  ce  que  j'ai 
parlé  de  sou  indulgence  au  sujet  de  l'emploi  de 
u  tous  les  moyens  ^).  Mais,  c'est  moi  qui  ai  été 
trop  indulgent  en  ne  parlant  que  d'indulgence. 
J'aurais  pu  dire  quilallait  jusqu'à  l'admiration. 
Car  n'est-ce  pas  de  l'admiration  qu'il  exprime, 
par  exemple,  pour  ÏAve?îir  de  fhitel/igence  où^ 
selon  lui,  M.  Maurras  se  montre  «  successive- 
ment politique,  philosophe,  critique  littéraire, 
historien...  àundegrééminent  »  malgré  «  quel- 
que lacune  »  qui  se  laisse  «  entrevoir  de  ci 
de  là  »?  Et  n'est-ce  pas  à  propos  de  ce  livre  qu'il 
écrit  :  «  Quand  l'ensemble  de  nos  publicistes 
se  laissera  guider  par  de  telles  vues,  n'y  aura- 
t-il  pas  quelque    chose    de   changé  en    notre 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        225 

France  '  »  ?  Or,  dans  ce  livre,  dont  la  nouvelle 
édition  que  j'ai  sous  les  yeux  est  datée  de  1909, 
M.  Maurras  ne  s'applique  à  rien  moins  qu'à 
nous  faire  comprendre  comment,  grâce  à  une 
conception  positiviste  et  athée  de  la  nature  et 
de  la  société,  «  Tiatelligence  et  la  volonté  des 
humains  »  —  entendez  ceux  qu'il  appelle  «  le 
petit  noQibre  d'élus  »  ^  —  peuvent  contribuer 
à  rt  la  génération  des  événements  ».  Et  comme 
modèle  de  ce  genre  d'action,  il  nous  raconte  de 
quelle  manière  a  la  Restauration  de  la  monar- 
chie très  chrétienne  fut  conspirée  entre  une 
dame  très  païenne  et  un  ancien  évêque  asser- 
menté et  marié  »  ^  11  s'agit  d'Aimée  de  Goigny 
qui,  devenue  maîtresse  de  M.  de  Boisgelin,  fut 
dépêchée  par  celui-ci  à  la  conquête  de  M.  de 
Talleyrand.  Elle  usa  de  l'argument  dont  elle 
disposait.  Talleyrand  fut  conquis  à  la  cause  du 
roi.  Et  le  «  philosophe  »  éminent  qu'est 
M.  Maurras  découvre  qu'à  peu  près  comme  les 
«  chevauchées  de  la  Pucelle,  les  allées  et  venues 
d'Aimée  de  Goigny  laissent  voir  le  jeu  naturel 

1.  P.  430-431. 

2.  U Avenir  de  rJntelligence,  j).  16. 

3.  /bid.,  p.  59. 

4.  Ibid.,  p.  260  et  suiv. 

15 


2  26       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

de  l'histoire  du  monde  »  \  Tl  accorde  qu'on 
peut  préférer  «  la  poétique  aventure  de  Jeanne 
d'Arc  à  cette  intrigue  de  château  et  de  salon  » 
Mais  ceci  est  tout  à  fait  secondaire.  «  La  chétive 
bergère  souleva  par  le  centre  même,  qu'elle 
avait  discerné  avec  infiniment  de  sagesse  et  de 
tact,  la  force  immense  de  la  mysticité  de  son 
siècle.  La  grande  dame  déclassée  toucha  au 
point  sensible  les  intérêts  du  premier  politique 
contemporain.  Ces  passions  et  ces  intérêts,  une 
fois  mis  en  branle,  se  recrutent  eux-mêmes 
leurs  auxiliaires  :  courtiers,  sergents  et  parti- 
sans... Dans  l'écoulement  infini  des  circons- 
tances sublunaires,  un  seul  être,  mais  bien 
muni  et  bien  placé,  si,  par  exemple,  il  à  pour 
lui  la  raison,  peut  ainsi  réussir  à  en  dominer 
des  millions  d'autres  ».  «  Il  ne  s'agit  pas  d'être 
en  nombre,  mais  de  choisir  un  poste  d'où 
attendre  les  occasions  de  créer  le  nombre  et  le 
fait  »  ^  «  Le  réalisme  ne  consiste  pas  à  former 
ses  idées  du  salut  public  sur  la  pâle  supputation 
de  chances  constamment  déjouées,  décompo- 
sées et  démenties,  mais  à  préparer  énergique- 
ment  par  tous  les  moijens  successifs  qui  se  pré- 

1.  L avenir  de  VinlelUgence,  p.  284. 

2.  Ibid.,  p.  284. 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        227 

sentent  (c'est  moi  qui  souligne),  ce  que  Ton 
considère  comme  bon,  comme  utile,  comme 
nécessaire  au  pays.  Nous  ignorons  profondé- 
ment quels  moyens  se  présenteront.  Mais  il  dé- 
pend de  nous  d'être  fixés  sur  notre  but,  de  ma- 
nière à  saisir  sans  hésiter  ce  qui  nous  rapproche 
de  lui  »  '.  Chacun  reconnaîtra  dans  ces  pages 
le  vieux  machiavélisme.  L'originalité  de 
M.  Maurras  ne  va  pas  au  delà.  Et  que  M.  Des- 
coqs ne  nous  dise  pas  que  ce  n'est  point  là  ce 
qu'il  admire  dans  V Avenir  de  l'Intelligence  :  car 
ceci  enlevé  du  livre  il  ne  reste  rien.  L'étude 
sur  le  positivisme  n'a  pour  objet  que  de  fournir 
le  point  de  vue  d'où  est  conçue  cette  «  morale 
de  la  nature  ».  Et  l'étude  sur  le  romantisme 
n'est  là  que  pour  mettre  plus  clairement  en 
lumière  ce  qui  caractérise  l'usage  positiviste 
de  l'intelligence,  par  opposition  à  Tusage  qu'en 
font  les  romantiques  qui  s'abandonnent  à  la 
passion  et  au  rêve  au  lieu  de  dompter  la  réalité. 
Qui  n'accorderait  en  effet  qu'il  est  regrettable 
que  «  l'ensemble  de  nos  publicistes  »  ne  se  laisse 
point  «  guider  par  de  telles  vues  »  ? 

* 
*  * 

Mais  M.  Descoqs  fait  mieux  encore  que  d'ad- 

1.  V Avenir  de  l'Intelligence^  p.  279. 


2  38       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

mirer  en  bloc  et  sans  préciser.  11  vient  à  bout 
de  justifier,  en  l'expliquant,  la  formule  «  par 
tous  les  moyens  ».  Qu'on  me  permette  de  citer 
tout  le  passage,  en  le  reprenant  avec  les  rema- 
niements et  les  adjonctions  qu'il  a  reçus  en 
passant  des  articles  de  M.  Descoqs  dans  son 
livre.  C'est  à  n'y  pas  croire. 

«  M.  Maurras  lui-même, dit-il,  ne  paraît  pas 
échapper  à  tout  reproche,  lui  qui,  nous  l'avons 
vu,passe  condamnation  sur  l'achat  des  femmes, 
des  consciences,  des  trahisons. Ce  n'est  pas  qu'il 
ait  explicitement  fait  sienne  cette  phrase  mal- 
heureuse, tant  exploitée  depuis.  Il  n'en  disait 
rien  dans  le  commentaire,  —  trèsélogieux,  il 
est  vrai, quant  au  reste,  —  dont  il  faisait  suivre 
la  lettre  de  son  correspondant,  et  les  expressions 
de  ce  dernier  permettaient  de  supposer  qu'il 
s'agissait  de  consciences  déjà  toutes  corrom- 
pues, de  trahisons  qui,  pour  lui  du  moins,  vu 
les  circonstances  présentes,  n'en  seraient  pas. 
Mais  le  premier  moyen  suggéré  !...  Combien  de 
lecteurs  pouvaient  l'interpréter,  sans  un  vio- 
lent effort,  de  manœuvres  innocentes  (sic)  que 
ne  réprouve  pas  une  conscience  droite,  et  com- 
ment la  plupart  n'auraient-ils  pas  été  amenés  à 
le  ranger,  ainsi  compris  d'actes  contraires  à  la 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        229 

morale,  au  nombre  de  tous  les  moyens  autorisés 
par  V Action  française.  M.  Maurras  a  bien  ex- 
pliqué dans  la  suite  que  la  phrase  incriminée 
excluait  toute  idée  de  corruption,  qu'elle  se 
bornait  à  conseiller  d'acheter  ce  qui  était  à  ven- 
dre ^  Et  nous  accordons  sans  peine  qu'il  y  a 
une  distinction  essentielle  entre  ces  deux  points 
de  vue;  nous  accordons  encore  qu'une  fin  d'or- 
dre supérieur  peut  autoriser  une  coopération 
purement  matérielle  et  tout  indirecte  à  des 
actes  comme  ceux  qu'il  indiquait  ici,  que,  pour 
le  premier  moyen  (Cachât  des  femmes)  comme 
pour  les  autres,  on  peut  enfin  imaginer  des  cir- 
constances où  la  coopération  au  mal  sera  tout 
indirecte  »  ^ 

M.  Descoqs  fait  remarquer  après  cela  que 
le  tort  ici  c'a  été  que  (.  le  texte  de  M.  Maurras 
n'entrait  pas  dans  ces  délicates  distinctions  »  : 
d'oii  il  est  résulté  que  «  lui,  dont  la  perspica- 
cité est  rarement  en  défaut  »,  permettait  de 
soupçonner,  sinon  qu'il  approuvait  a  le  sens 

1.  Si  le  coup  de  force  est  pos<^ible,  p.  95-96.  —  Et  qui 
donc  a  jamais  acheté  autre  chose  que  ce  qui  était  à 
vendre?  Mais  chacune  des  phrases  de  cette  pai,'e  serait 
à  souligner. 

2.  P.  100-161. 


23o       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

inacceptable  n  de  la  «  malheureuse  phrase 
tant  exploitée  depuis  »,  au  moins  qu'il  restait 
indifférent  à  son  égard.  Et  pour  achever  de  se 
libérer,  tout  en  excusant  ainsi  de  son  mieux, 
M.  Descoqs  ajoute  que  la  chose  était  grave  et 
troublante  parce  que  «  les  explications  ulté- 
rieures... n'ont  pas  été  de  nature  à  faire  cesser 
toute  inquiétude  ».  Et  en  effet,  dans  V Action 
française  du  6  mai  1909,  ne  trouve-t-on  pas 
encore,  sous  la  plume  même  de  Criton-Maurras, 
cette  autre  phrase  non  moins  malheureuse  : 
«  Il  y  a  un  culte  de  la  dignité  de  l'homme  qui 
peut  arrêter  net  toute  tentation,  toute  sollici- 
tation d'un  tel  ordre...  Mais  les  héros  capables 
de  surmonter  l'évidence  du  bien  public  par 
souci  et  respect  de  la  nature  humaine  ne  font 
généralement  pas  de  politique  *  »  ?  Et  M.  Des- 
coqs commente  fort  bien  cette  phrase  en  disant 
qu'elle  signifie  que  «  les  considérations  d'ordre 
moral  en  présence  de  l'intérêt  général  ne  sont 
plus  d'aucun  poids  pour  l'homme  politique  ». 
N'est-ce  pas  reconnaître  qu'on  proclame  encore 
sous  une  autre  forme  que  «  tous  les  moyens  sont 
bons  »  ?  El  par  conséquent  n'apparaît-il  pas  que, 

1.  P.  161.  Et  ce  n'est  pas  là  un  écrit  d'antan. 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        301 

loin  de  rester  inditVérent  au  «  sens  inaccepta- 
ble »  de  la  phrase  malheureuse,  M.  Maurras 
continue  de  lui  donner  sa  pleine  approbation  .^ 
Mais  M.  Descoqs  n'a  plus  l'air  de  s'en  aperce- 
voir. Et,  en  ce  qui  le  concerne,  ayant  dissipé 
'<  l'aveuglante  équivoque  »  par  les  «  délicates 
distinctions  »  que  je  viens  de  rapporter,  il  ter- 
mine ainsi  son  paragraphe  :  «  Tant  qu'on  n'aura 
pas  nettement  affirmé  le  principe  contraire  qui 
maintient  pour  l'homme  politique, fût-cedevant 
l'évidence  du  bien  public,  l'obligation  rigou- 
reuse de  respecter  toujours  les  lois  supérieures 
de  la  morale,  régnera  pour  les  consciences  la 
plus  légitime  des  incertitudes^  :  hors  de  la 
vérité,  pas  de  sécurité  )>  -.  Seulement,  sous 
cette  déclaration  solennelle,  se  trouvent  abri- 
tées les  <(  délicates  distinctions  ^)  de  tout  à 
l'heure,  en  vertu  desquelles  une  coopération  à 
la  corruption  devient  légitime  pourvu  qu'elle 
soit  «  purement  matérielle  et  tout  indirecte  »  ; 
si  bien  que,  pour  réaliser  une  fin  d'ordre  supé- 
rieur, il  n'est  pas  contraire  aux  lois  supérieu- 
res de  la  morale  d'acheter  ce  qui  est  à  ven- 
dre, même  si  ce  qui  est  à  vendre  ce  sont  des 

1.  Rien  qu'une  incertitude? 

2.  P.  162. 


202       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

((  femmes  »  ou  des  «  consciences  ».  Et  n'ou- 
blions pas  que,  par  dessus  le  marché,  la  fin 
d'ordre  supérieur  dont  il  s'agit  ici,  c'est  l'orga- 
nisation politique  et  sociale,  c'est  «  l'Ordre  »  tel 
que  le  conçoit  la  haute  e1  positiviste  raison  de 
M.  Maurras. 

Selon  M.  Descoqs,  à  défaut  de  l'esprit,  je  ri- 
valise par  les  procédés  avec  «  l'auteur  des  Peti- 
tes-Lettres ». Ce  n'est  pas  le  lieu  d'examiner  les 
procédés  de  celui-ci.  Que  son  esprit  me  fasse 
défaut,  on  s'en  doutait  quelque  peu.  Mais  assu- 
rément c'est  tout  à  fait  dommage  :  car  il  n"a 
jamais  eu  pareille  matière  où  s'exercer.  Et 
puisque  M.  Descoqs  s'afûige  de  ce  que  les  An- 
nales de  philosophie  chrétienne  portent  ce  titre, 
on  comprendra,  par  la  délicatesse  d'âme  dont 
il  témoigne  ici,  quelle  est  la  valeur  de  son  af- 
fliction. 


Mais  ce  qui  est  peut-être  plus  surprenant  que 
tout  le  reste, c'est  qu'après  s'être  tant  donné  de 
peine  pour  faire  valoir  les  doctrines  de  V Action 
française  et  après  avoir  tant  prodigué  de  facile 
indulgence  pour  en  estomper  l'impiété, il  vient 
nous  dire  qu'il  n'a  x(  jamais  eu  l'intention  de 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        233 

montrer  la  fécondité,  encore  moins  la  néces- 
sité n  d'une  alliance.  C'est  presque  l'intention 
contraire  qu'il  aurait  eue,  tant  il  a  fait  de  ré- 
serves ((  sur  l'opportunité  d'un  tel  pacte  ».  Ce 
qu'il  a  voulu,  c'a  été  seulement  définir  u  les 
conditions  qui  le  rendraient  licite,  si  par'  ail- 
leurs on  jugeait  qu'il  pût  apporter  en  fait  à  la 
cause  de  l'Eglise  un  sérieux  appoint  ».  Mais  de 
((  ce  dernier  ,92», dit-il  modestement  je  n'ai  «ja- 
mais abordé  la  discussion  o  et  u  je  me  sens  tout 
à  fait  incapable  de  l'engager  et  de  la  soutenir»'. 
Il  est  bien  vrai  que  M. Descoqs  n'a  pas  décrété 
que  l'alliance  devait  être  conclue,  et  il  est  non 
moins  vrai  que  de  cela,  grâce  à  Dieu,  il  est  en 
effet  incapable.  Mais,  si  tous  ses  articles,  avec 
tout  ce  qu'il  y  a  ajouté  dans  son  livre,  n'ont  pas 
manifestement  pour  objet  de  montrer  :  1°  que 
les  conditions  qui  rendent  le  pacte  licite  sont 
remplies,  et  2"  qu'au  jugement  de  M.  Descoqs  ce 
pacte  peut  apporter  en  fait  à  la  cause  de  l'Eglise 
un  sérieux  appoint,  je  déclare  ne  plus  savoir 
lire.  Etque  signifie-t-il  donc  quand  il  nous  dit, 
en  marquant  la  manière  dont  M.  Maurras  con- 
cilie   son    posivitismc  avec  le  catholicisme  : 

1.  P.  371-372. 


•20 ^       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

«  Vraiment  n"y  a-t-il  pas  là  de  quoi  rassurer  un 
peu  les  âmes  timorées?»  et  quand  il  ajoute 
qu'en  fait  il  semble  que  cette  réponse  accorde 
^«  les  garanties  réclamées  par  les  consciences  ca- 
tholiques »  ?  Et  que  signifie-t-il  donc  encore,  si 
ce  n'est  que  «  le  sérieux  appoint  »  sera  obtenu 
en  effet,  quand  il  insiste  sur  ce  que  «  M.  Maur- 
ras,  lui  (par  opposition  aux  autres  incroyants), 
n'a  rien  de  plus  à  cœur  que  de  faire  triompher 
l'Eglise,  sinon  dans  les  âmes,  du  moins  dans  la 
société  »  ?  et  quand  il  rappelle,  avec  ((  un  docte 
religieux  »  ',  que  la  morale  n'a  jamais  déclaré 
'(  que  des  catholiques  ne  pouvaient  contracter 
aucune  alliance  avec  des  non-catholiques  pour 
atteindre  un  but  commun  dont  l'Eglise  doit, 
en  somme,bénéficier))^Et  chacune  de  ces  pages 
ne  tend-elle  pas  à  nous  faire  voir  M.  Maurras  et 
ses  amis  comme  pouvant  «  devenir,  après  tout, 
des  agents  précieux  de  reconstitution  sociale'», 
et  comme  seuls  capables  de  procurer  à  l'Eglise 
((  l'ordre  »  dont  FEglise  a  besoin  ?  Et  en  vérité 
de  quelle  autre  manière  aurait-il  pu  s'y  prendre 

1.  Dom  Besse,  Bulletin  des  dames  royalistes,  juillet 
1907,  p.  88. 

2.  Etudes,  5  septembre  1909,  p.  624. 

3.  P.  396. 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE         2  35 

pourproposeretpromouvoirune  alliance  des  ca- 
tholiques avec  les  athées  de  ï Action  française  ? 


Mais  néanmoins  M.  Descoqs  ici  a  fait  inter- 
venir, à  côté,  une  considération  qu'en  effet  j'ai 
omis  de  signaler.  Et  je  m'empresse  d'avouer 
que  j'ai  eu  tort,  tort  non  à  son  égard  et  parce 
que  cette  considération  Texcuserait,  mais  tort 
à  mon  propre  point  de  vue  et  parce  qu'elle  fait 
encore  mieux  ressortir  le  singulier  état  d'esprit 
que  nous  rencontrons  ici. D'abord  c'est  un  com- 
plément intéressant  à  ce  que  nous  connaissons 
déjà.  Et  puis  c'est  elle  qui  permet  maintenant  à 
M.  Descoqs  de  protester,  malgré  tout,  que  son 
intention  n'a  pas  été  de  soutenir  catégorique- 
ment qu'en  /ail  il  fallait  faire  alliance.  Il  y  a  une 
question,  dit-il,  qu'il  n'a  pas  tranchée  :  la  ques- 
tion de  savoir  si  u  la  tactique  «  que  préconise 
M.Maurras«  avait  chance  de  réussir  et  de  trans- 
formerjamais  les  institutions  »  '.  Voilà  le  point 
où  il  reste  en  suspens.  Il  ne  se  demande  pas, 
comme  M.  Maurras,  si  Le  coup  de  force  est  possi- 
ble, il  se  demande  si  le  coup  réussira.  Il  a  montré 
que  la  tactique  était  légitime.  Bien  plus,  il  a 

1.  P.  372. 


236       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

montré  que  si,  à  V Action  française,  on  n'avait 
pas  tout  ce  qui  est  requis  pour  l'œuvre  à  accom- 
plir, on  avait  au  moins  une  partie  de  ce  qui  est 
requis  et  une  partie  essentielle  :  «  raison  »,  «  ro- 
buste santé  intellectuelle  »,  juste  conception  de 
((  POrdre  »,  «  corps  de  doctrine  sain  »  et  par 
conséquent  «  orthodoxe  »  i, auquel  il  ne  manque 
que  la  foi. 

Bien  plus  encore,  et  nous  y  reviendrons  aux 
chapitres  suivants,  il  dénonce,  non  seulement 
comme  une  duperie,  mais  comme  une  trahison , 
tout  mode  d'action  qui  ne  se  complète  pas  au 
moins  par  «  la  tactique  »  et  par  u  les  moyens  » 
que  préconise  M.  Maurras.  Et  en  attendant  il 
accueille,  avec  une  bienveillance  qui  est  l'équi- 
valent d'une  acceptation  -,  les  raisons  de  ceux 
qui  montrent  que,  sans  la  tactique  et  u  les 
moyens  »  de  M.  Maurras,  on  ne  pourra  plus 
aboutir  à  rien.  Il  trouve  tout  naturels,  par 
exemple,  les  propos  de  ceux  qui  disent  qu'il 
est  «  enfantin  de  comparer  le  Français  venu 
après  Voltaire  et  Jean-Jacques  au  Romain  de 
Néron  et  deMarc-Aurèle»et  que,  si  les  moyens 
du  Christ  et  des  apôtres  ont  pu  être  efficaces 

1.  P.  446. 

2.  Deuxième  partie,  chapitre  V, 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        207 

pour  celui-ci,  il  n'en  est  plus  de  même  pour 
celui-là  qui,  de  plus  en  plus,  se  dérobe  «  par  le 
jeu  fatal  des  institutions  »  '.  D'oii  la  conclusion 
que,  puisque  l'efficacité  du  Christ  est,  sinon 
épuisée,  du  moins  insuffisante  pour  le  Fran- 
çais d'aujourd'hui,  il  y  faut  ajouter  l'efficacité 
de  M.  Maurras  et  en  arriver  à  établir  x  un 
statut  politique  fixe  qui  ne  laisse  plus  au  hasard 
d'élections  impossibles  à  enlever  ou  à  prépa- 
rer... le  soin  de  sauver  la  France  en  danger  »  *. 
M.  Descoqs  met  cela  en  balance  avec  ce  que 
disent  les  partisans  de  l'action  sociale  ou  de 
l'action  légale.  Et  à  cet  endroit-là  même,  sans 
oser  donner  un  conseil,  ne  se  jugeant  point 
qualifié  pour  le  donner, il  ajoute  néanmoins  que 
«  l'apologétique  chrétienne  aurait  tort  d'igno- 
rer les  théories  de  M.  Maurras  parce  qu'elle 
peut  en  tirer  un  réel  profit  »  ^ 

Etrange  modernisme,  en  vérité,  qui  suppose 
que  les  moyens  purement  évangéliques  pour- 
raient bien  être  surannés,  qu'à  d'autres  temps 
il  faut  d'autres  mœurs,  que  les  méthodes  tradi- 

1.  P.  m. 

2.  P.  179.  C'est  ce  qu'on  appelle  ne  pas  mêler  la  poli- 
tique à  la  religion,  comme  font  les  autres. 

3.  P.  184. 


238       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

tionnelles  ne  suffisent  plus,  et  que  si  le  Christ 
revenait  parmi  nous  il  devrait  faire  de  sa  croix 
une  arme  au  lieu  d'en  faire  l'instrument  de  son 
sacrifice  ! 

Ainsi  donc  l'entreprise  est  bonne  en  elle- 
même  et  M.  Descoqs  n'en  voit  même  pas 
d'autre  à  laquelle  présentement  on  pourrait 
avoir  recours.  Mais  un  obstacle  demeure  :  on 
ne  saurait  dire  avec  certitude  qu'elle  a  «  chance 
de  réussir  ».  Et  c'estcequi  explique  «  les  angois- 
ses cruelles  »  dont  il  parle  et  qui  doivent  tour- 
menter, pense-t-il,ceux  qui  ont  à  décider.  C'est 
là  pour  lui  le  problème  pratique.  —  Combien 
pratique  ! —  Et  on  voit  que  pour  ne  pas  vouloi  r 
se  dire  positiviste, il  n'en  est  pas  moins  très  po- 
sitif. Il  ne  lui  suffit  pas  qu'une  entreprise  soit 
légitime  dans  ses  principes, acceptable  dans  ses 
moyens  et  bonne  dans  sa  fin,  cette  entreprise 
eût-elle  pour  objet  de  sauver  l'Eglise  et  la 
France  :  avant  de  se  risquer  décidément,  il 
voudrait  encore  avoir  la  certitude  du  succès, 
d'un  succès  tangible,  d'un  succès  dans  le  temps 
et  dans  l'espace.  Certes,  s'il  en  arrive  vraiment, 
en  fait,  à  contracter  l'alliance  pour  son  compte, 
on  ne  pourra  pas  lui  reprocher  d'avoir  été 
emporté  par  un  élan  de  générosité.  Mais  aussi. 


NOUVEAU    RECOURS    A    LA    CASUISTIQUE        209 

puisque  Louis  Yeuiliot  nous  a  appris  qu'il  y 
avait  maintenant  une  nouvelle  sorte  de  mar- 
tyrs, pourquoi  en  effet  ne  pas  se  ranger  du  côté 
des  martyrs  qui  tuent  plutôt  que  du  côté  de 
ceux  qui  se  font  tuer  *  ? 

On  admettra,  je  pense,  que  nous  pouvons 
laisser  M.  Descoqs  à  ses  calculs  et  à  ses  hésita- 
tions. Ses  chances  et  ses  non-chances  de  succès 
ne  nous  intéressent  pas.  Il  n'y  a  pas  plus   là 

1.  «Il  manque  le  plus  beau  des  gestes  au  soldat 
orateur  qui  ne  dégaine  pas...  Dégainez,  sabrez,  empoi- 
gnez... Il  faut  qu'en  vous  écoutant  on  sente  Ja  néces- 
sité de  se  rendre  pour  n'être  pas  fusillé,  parce  que  vous 
demanderez  à  la  force  ce  que  vous  n'obtiendrez  pas  de 
l'amour.  Partez  de  ce  point  qu'étant  juste  et  voulant  le 
bien...  vousne  voulez  point  mourir  captif  ni  assassiné. 
Un  dragon  a  droit  de  mourir  sur  le  champ  de  bataille, 
qu'il  tende  la  main,  c'est  bien  ;  qu'il  offre  son  cœur, 
c'est  ce  qu'un  chrétien  doit  faire  ;  mais  qu'il  ne  jette 
jamais  son  sabre  qui  donne  tant  de  poids  à  la  parole 
des  prêtres  ...  ?  Un  coup  de  sabre  à  propos  est  une  très 
belle  aumône,  une  très  grande  charité.  Beaucoup... 
n'ont  que  cela  à  recevoir.  Dégainez  et  soyez...  de  ces 
martyrs  qui  ne  craignent  point  de  donner  la  mort.  » 
Lettre  de  Louis  Veuillot  au  comte  Albert  de  Mun, 
écrite  le  15  février  1874  après  le  premier  discours  que 
le  journaliste  avait  entendu  de  (f  l'orateur  en  uniforme  ». 
Cité  par  la  Chronique  de  la  Bonne  Presse  du  22  avril  1909, 
p.  239,  sous  ce  titre  :  Lidéal  du  catholique  mili- 
tant ... 


24o       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

pour  nous  de  problème  pratique  que  de  pro- 
blème théorique.  Si  en  théorie,  au  point  de  vue 
doctrinal,  comme  le  dit  M.  Descoqs  ^  rien  ne 
s'oppose  à  Talliance,  c'est  que  l'alliance  est 
moralement  bonne  en  pratique. Et  si  la  tactique 
de  M.  Maurras  se  réfère  à  une  doctrine  salutaire, 
c'est  aussi  que  pratiquement  il  est  légitime 
d'avoir  recours  à  cette  tactique,  indépendam- 
ment de  ce  qui  pourra  temporellement  advenir. 
Et  dire  cela,  c'est  précisément  ce  que  nous 
appelons  préconiser  l'alliance.  Et  même  n'est- 
ce  pas  la  présenter  comme  un  système  qui 
s'impose  obligatoirement,  puisque  si  on  ne  la 
considère  pas  comme  la  condition  certaine  du 
salut,  on  la  considère  au  moins  comme  un 
moyen  dont,  ù  défaut  d'autres  qui  soient  effi- 
caces, il  faut  courir  la  chance  si  l'on  veut  se 
sauver  ? 

\.  P.  i69. 


CHAPITRE  III 

LA    THÈSE  ET  l'hYPOTHÉSE. 


Ce  qu'a  voulu  M. Descoqs  c'est  tellement  bien 
préconiser  et  promouvoir  une  telle  alliance 
que,  malgré  la  peur  des  risques  à  courir  pa  r 
laquelle  il  se  dit  prudemment  retenu  d'autre 
part,  il  ne  tolère  en  déMnitive  aucun  des  mod  es 
d'action  autres  que  celui-là.  Et  rien  n'est  plu  s 
instructif  que  de  constater  comment  il  s'y  op- 
pose. Il  y  a  longtemps  que,  pour  ma  part,  je 
m'étais  rendu  compte  de  ce  qu'il  y  a  de  falla- 
cieux dans  la  fameuse  et  récente  distinction 
de  la  thèse  et  de  Vhijpo thèse.  Mais  iM.  Descoqs 
me  Ta  encore  mieux  fait  sentir.  En  réalité  cette 
distinction  aboutit  à  ceci  qu'on  prend  la  thèse 
pour  condamner  les  autres  et  l'hypothèse  pour 
se  justifier  soi-même.  Et  voyez  en  effet  si  ce 
n'est  pas  ainsi,  dans  le  cas  présent,  que  les 
choses  se  passent- 

Pour  expliquer  et  mettre  au  point  la  pensée 


2^2        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

de  dom   Besse  disant  que  la  morale  n'a  ja- 
mais imposé  aux  catholiques  de  ne  contracter 
aucune  alliance    avec    des    non-catholiques, 
M.  Descoqs  emprunte  à  M.  de  la  Brière,  en  les 
faisant  siennes,  les  considérations  suivantes: 
('  S'il  est  exact  que  les  croyants  recherchent 
l'alliance  politique  des  incrédules  honnêtes  et 
font  bon  accueil  aux  apologistes  du  dehors,  ce 
n'est  pas  que  la  doctrine  de  l'Eglise  ait  varié 
sur  les  aberrations  de  l'incroyance,  non  plus 
que  sur  les  rapports  mutuels  de  la  religion  et 
de  la  vie  morale.  Ce  qui  a  changé,  depuis  un 
siècle,   ce  sont   les  circonstances    historiques 
grâce  auxquelles  le  monde   est  devenu   moins 
chrétien,  de  sorte  que  l'Eglise  est  maintenant 
en  contact,  même  dans  les  pays  catholiques, 
avec  certains  hommes  dont  la  formation  intel- 
lectuelle s'est  développée  en  dehors  de  toute 
foi  religieuse.  11  est  évident  que,   sans    nulle 
atténuation  de  doctrine,  la  conduite  de  l'Eglise 
ne  saurait  être  la  même  envers  de  tels  incré- 
dules qu'envers  ceux  qui,  ayant  vécu  dans  le 
catholicisme,   l'ont  délibérément  abandonné, 
pour  passer  dans  les  rangs  de  ses  ennemis.  Lors 
donc  que  les  incrédules  honnêtes  prennent  la 
défense   de  l'Eglise    contre  les  persécuteurs, 


LA    THÈSE    ET    l'hYPOTHÈSE  243 

soit  par  respect  du  droit  des  consciences  \  soit 
par  égard  au  bienfait  social  du  christianisme, 
quel  principe  doctrinal  interdirait  aux  catho- 
liques une  pareille  alliance'^  A  vrai  dire,  c'est 
ici  le  monde  qui  a  changé,  mais  non  TEglise  »  ^ 
On  ne  saurait  affirmer  plus  nettement  qu'on 
est  dans  Thypothèse  et  qu'en  conséquence,  au 
lieu  de  déclarer  simplement, au  nom  de  la  thèse, 
que  l'erreur  n'a  pas  de  droit  et  de  la  poursuivre 
comme  un  délit,  il  faut  au  contraire,  en  atten- 
dant au  moins  de  pouvoir  mieux  faire,  s'enten- 
dre avec  ceux  mêmes  qui  sont  dans  l'erreur  et, 
non  seulement  vivre  parmi  eux,  mais  s'allier 
à  eux  pour  agir  avec  eux.  11  est  vrai  qu'immé- 
diatement on  est  amené  à  en  distinguer  de  deux 
sortes  :  car  on  ne  peut  parler  d'  «  incrédules 
honnêtes  »  qu'en  les  opposant  aux  incrédules 
non  honnêtes.  Et  puisqu'il  s'agit  de  contracter 
alliance  avec  les  uns  à  l'exclusion  des  autres, 

1.  Peut-être  est-il  bon  de  faire  remarquer  que  «  le 
droit  des  consciences  »  auquel  M.  de  la  Brière  a  l'air  de 
faire  ici  bon  accueil  est  un  principe  essentiellement 
libéral.  —Et  on  sait  du  reste  quelle  garantie  donne 
M.  Maurras  à  cet  égard,  lui  qui  considère  qu'on  ne  peut 
faire  de  politique  qu'en  se  débarrassant  du  souci  et  du 
respect  de  la  nature  humaine  (p.  161). 

2.  p.  170  (note). 


2/14       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

c'est  évidemment  que  ron  se  considère  comme 
en  mesure  de  faire  entre  eux  le  partage,  de 
séparer  le  bon  grain  de  l'ivraie.  De  plus, ce  n'est 
pas  seulement  entre  ceux  qui  sont  dans  l'erreur 
qu'on  fait  la  distinction,  c'est  entre  le?  erreurs 
mêmes  :  les  unes  étant  envisagées  comme  iné- 
luctablement pervertissantes  par  leur  es- 
sence même  d'erreurs,  et  les  autres,  au  con- 
traire, sinon  comme  de  bonnes  erreurs,  au 
moins  comme  des  erreurs  inolTensives  qui  n'en- 
tament pas  l'honnêteté  de  ceux  qui  les  com- 
mettent et  même  comme  des  erreurs  utili- 
sables. 


Du  même  coup  c'est  un  privilège,  un  vrai 
privilège  et  bien  plus  qu'un  droit,  qu'on  recon- 
naît pratiquement  à  ces  erreurs-là.  On  continue 
bien  de  dire  qu'elles  sont  un  mal  ;  mais,  au  lieu 
de  les  traiter  comme  telles,  on  s'allie  avec  elles 
pour  combattre  le  mal  des  autres  erreurs,  les- 
quelles n'ont  aucun  droit,  puisqu'elles  sont 
simplement  des  erreurs  ;  pas  plus  que  n'ont  de 
droits  ceux  qui  les  commettent,  puisqu'en  les 
commettant  ils  ne  sont  pas  honnêtes.  Ainsi  exi- 
gent qu'on  procède  les  nécessités  de  l'hypo- 


LA    THÈSE    ET    LHYPOTHESE  2/40 

thèse.  Il  n'y  a  qu'à  s'y  soumettre.  Il  est  du  reste 
bien  entendu  que  les  droits  de  la  vérité  inté- 
grale sont  énergiquement  maintenus.  Et  que 
faut-il  de  plus,  pense  M.  Descoqs,  pour  justi- 
fier l'alliance  avec  ï Action  française']  Dès  lors 
qu'il  s'agit  de  faire  servir  l'erreur  au  triomphe 
de  la  vérité,  les  pactes  avec  ceux  qui  sont  dans 
l'erreur,  et  non  seulement  les  contacts,  sont 
légitimes  et  peuvent  être  féconds. 

C'est  fort  bien  !  Toutefois,  si  d'autres  s'avi- 
sent, non  défaire  des  pactes  avec  ceux  qui  sont 
dans  l'erreur,  mais  seulement  d'avoir  des  con- 
tacts avec  eux,  de  travailler  avec  eux  ou  à  côté 
d'eux  aux  multiples  taches  qui  constituent  la 
vie  sociale, si  même  ils  s'avisent  d'entrer  en  re- 
lation avec  eux  pour  discuter  leurs  erreurs  et 
les  convaincre  par  persuasion,  alors  tout  de 
suite,  sans  que  même  on  s'inquiète  des  inten- 
tions, on  appelle  cela  reconnaître  à  l'erreur  le 
droit  d'exister.  C'est  la  thèse,  affirme-t-on  avec 
un  zèle  indigné,  qui  est  méconnue  ;  c'est  l'in- 
différentisme,  c'est  le  libéralisme  crû  qui  est 
professé.  Et  on  ne  manque  pas  de  trouver  des 
condamnations  toutes  prêtes  pour  écraser  un  tel 
méfait. 

Qu'on  lise,  en  la  comparant  avec  le  passage 


Si 46       DEUX    GONGEPTIOINS    DU    CATHOLICISME 

de  M.  de  la  Brière  que  je  viens  de  citer,  la  note  ^ 
où  M.  Descoqs  dénonce  ces  «  hommes  qui  se 
piquent  de  largeur  d'esprit  et  n'ont  de  zèle  que 
pour  se  préserver  del'épithète  de  fossile,...  qui 
bornent  leurs  efforts  à  ne  pas  paraître  en  guerre 
avec  les  pires  ennemis  de  l'Eglise,  quitte  à  en 
être  invariablement  la  risée  ou  les  constantes 
dupes  ».  11  est  clair  que  dans  sa  pensée,  —  et 
toule  la  littérature  de  son  école  est  assez  expli- 
cite à  cet  égard  — ',  il  range  pêle-mêle,  par- 
mi ceux-là,  les  sillonnistes,  les  catholiques 
sociaux,  les  ralliés,  en  un  mot  tous  ceux  qui 
ne  sont  pas  monarchistes  militants  à  la  façon 
de  V Action  française.  Et  c'est  bien  d'eux  tous 
qu'il  dit  :  ((  Pareille  aberration  relève-t-elle 
de  la  naïveté  ou  dénouce-t-elle  une  coupable 
complicité,    on  hésite  parfois    à    le  dire  ?  -  » 


1.  l\    149-150. 

2.  L'hésitation  n'est  qu'apparente,  et,(lans  la  dernière 
pase  du  livre,  mise  en  surcharge  parmi  les  et  rata, 
M.  Descoqs  ne  craint  pas  de  parler  du  «  masque  odieux 
dont  certains  chefs  modernistes  aiment  à  se  couvrir  », 
Il  ne  nomme  personne  bien  entendu,  et  il  se  garde 
encore  plus  de  dire  ce  qu'il  désigne  par  modernisme - 
Mais  il  pense  bien  que  son  lecteur  n'hésitera  pas  plus 
que  lui.  Et  c'est  lui  qui  ose  nous  rappeler  à  la  mo- 
dération du  langage. 


I 


LA    THÈSE    ET    l'hYPOTHÈSE  24  7 

Mais  complicité  ou  naïveté,  ceci  vaut  cela. 
Et,  pour  M.  Descoqs,  ce  qui  caractérise  ces 
gens,  c'est  que,  '.<  dans  la  vaine  attente  d'un 
avantage  terrestre  immédiat  »  ^ ,  ils  pactisent 
avec  l'erreur  et  trahissent  la  vérité  ;  c'est  que 
tous  sont  coupables,  ou  au  moins  indirectement 
fauteurs,  de  «  la  monstrueuse  alliance  w  préco- 
nisée entre  les  «  démocrates  catholiques  »  et 
tous  les  partis  de  gauche,  y  compris  les  radi- 
caux sectaires  et  les  socialistes. 


Je  laisse  de  côté  la  question  de  savoir  si  en 
effet  une  telle  alliance  a  été  préconisée,  pou- 
vant s'appeler  une  alliance  du  catholicisme 
avec  le  radicalisme  et  le  socialisme  ;  et  je  laisse 
aussi  de  côté  la  question  de  savoir  dans  quell  e 
mesure  les  catholiques  quinesontpas  d'Action 
française  ont  trempé  dans  une  alliance  de  ce 
genre  quelle  qu'elle  fût.  Prenons-la  pour  ce 
que  M.  Descoqs  veut  qu'elle  soit.  Et,  afin  de 
lui  faire  la  part  belle,  imaginons  même  qu'il 
ne  s'agit  ici,  nullement  des  opportunistes  qui 
eux  au  moins  font  des  promesses,  mais  uni- 

1.  P.  150. 


2/iS       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

quement  des  radicaux  sectaires  et  des  socia- 
listes qui  ne  cachent  pas  Jeur  dessein  de  dé- 
t  ruire  la  religion.  Je  dis  que  dans  ce  cas,  si 
l'alliance  est  monstrueuse,  elle  a  exactement  le 
même  degré  de  monstruosité  que  l'alliance 
avec  le  positivisme  de  VActio)i  française. 

Et  en  effet,  d'une  part,  le  dessein  non  caché 
qu'ont  les  radicaux  et  les  socialistes  de  détruire 
la  religion  ne  saurait  être  pire  que  le  dessein, 
non  caché  également,  qu'ont  M.  Maurrasetses 
amis  de  se  servir  du  catholicisme  pour  »  orga- 
niser ridée  de  Dieu  )>,  c'est-à-dire  pour  faire 
que  l'idée  de  Dieu  ne  se  transforme  pas  en  une 
croyance  qui  soulève  les  âmes  de  terre  :  ceux-ci 
ne  sont  pas  plus  opposés  que  ceux-là  aux  fins 
propres  de  la  religion.  Et  leur  dessein  de 
l'apprivoiser  pour  l'utiliser  temporellement 
n'est-il  pas  même  plus  redoutable  que  le  des- 
sein de  la  supprimer  ?  car,  si  douloureuse  que 
soit  la  persécution,  au  moins  ne  corrompt-elle 
pas  et  contribue-t-elle  au  contraire,  comme  le 
montre  l'histoire,  à  tremper  les  âmes  et  à  ré- 
veiller leurs  énergies;  tandis  que  la  main-mise 
sur  la  religion, pour  lui  faire  un  succès  de  façade 
en  vue  d'en  tirer  profit,  ne  peut  que  préparer 
les  pires  ruines. 


LA    THÈSE    ET    l'hYPOTHÈSE  2^9 

Et,  d'autre  part,  si  iailiance  avec  les  pre- 
miers contre  un  ennemi  commun  doit  aboutir, 
après  la  victoire,  à  une  lutte  avec  eux  pour 
décider  qui  bénéficiera  de  cette  victoire,  il  en 
est  de  même,  selon  l'aveu  même  de  M.  Des- 
coqs, de  l'alliance  avec  les  seconds,  puisque 
les  catholiques  vraiment  catholiques  ne  pour- 
raient pas  plus  s'accommoder  du  a  gallicanis- 
me ))  éiatiste  et  athée  de  ceux-ci  que  du  «  laï- 
cisme  »  non  moins  étatiste  et  non  moins  athée 
de  ceux-là. 

De  plus,  le  motif  mis  en  avant  pour  contrac- 
ter l'alliance  est  aussi  le  même  des  deux  côtés  : 
l'attente  d'un  avantage  à  en  tirer.  Et  qu'il  soit 
«  immédiat  »  ou  médiat,  proche  ou  lointain,  ce 
n'est  qu'  «  un  avantage  temporel  ».  Et  si  les 
uns  peuvent  se  flatter  de  le  transformer  en 
avantage  spirituel,  rien  n'empêche  les  autres 
d'en  faire  autant...  en  se  dupant  de  la  même 
façon.  Et  les  «  démocrates  catholiques  »,  tout 
autant  que  les  «  aristocrates  catholiques  »,  ont 
le  droit  de  dire  eux  aussi  qu'ils  sont  dans  l'hy- 
pothèse, qu'ils  ont  en  face  d'eux  des  hommes 
a  dont  la  formation  intellectuelle  s'est  déve- 
loppée en  dehors  de  toute  foi  religieuse  », qu'ils 
peuvent  en  s'alliant  à  eux  arriver  à  les  conver- 


250       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

tir,  que  c'est  une  manière  d'exercer  l'aposto- 
lat, etc,  etc.  Et  alors  de  quel  droit  les  condam- 
nez-vous au  nom  de  la  thèse, si  la  thèse  ne  vous 
condamne  pas  vous-même  ?  Tout  ce  que  vous 
pourriez  dire  qui  ne  vous  fasse  pas  tomber 
dans  cette  énorme  contradiction,  c'est  qu'ils 
sont  moins  habiles  que  vous,  c'est  qu'ils  ne 
vont  pas  du  côté  où  il  y  a  «  chance  de  réussir  «. 
Mais  tant  qu'il  ne  s'agit  que  de  l'alliance  en 
elle-même,  au  point  de  vue  moral  et  religieux, 
la  leur  et  la  vôtre  se  valent. 

S'il  en  est  qui  ont  rêvé  d'une  alliance  comme 
celle  que  M.  Descoqs  dénonce,  c'est  leur 
affaire,  et  on  voit  ce  que  j'en  pense.  Mais  ce 
qui  est  notre  affaire  ici,  c'est  que  M.  Descoqs, 
comme  du  reste  tous  ceux  avec  lesquels  il  se 
solidarise,  n'imagine  pas  qu'on  puisse  prendre 
une  autre  attitude  que  lui,  vis-à-vis  des  in- 
croyants qui  ne  sont  pas  de  V Action  française^ 
sans  en  effet  s'allier  avec  eux,  sans  pactiser 
avec  leurs  erreurs  et  même  avec  leurs  inten- 
tions :  si  l'alliance  n'est  pas  déclarée,  insinue- 
t-il,  ily  a  au  moins  alliance  implicite,  à  moins 
que  ce  ne  soit  un  complot  qui  se  cache  dans 
l'ombre,  une  carboneria  quelconque. 


LA    THÈSE    ET    l'hYPOTHÈSE  201 


C'est  ainsi  que  très  spirituellement  il  a 
d'abord  signalé  à  Testis  le  cas  de  M.  Blondel 
qui,  si  catholique  qu'il  soit,  collabore  avec 
M.  Payot  à  l'Université  d'x\ix.  Et  il  s'est  même 
avisé  de  l'en  féliciter  en  découvrant  là  une  ma- 
nière de  faire  qui  justifiait  la  sienne.  Testis 
ayant  répondu  à  ce  sujet,  je  n'ai  pas  à  y  reve- 
nir ',  Mais  la  félicitation  était  si  sincère  qu'elle 
n'a  pas  tenu.  Et  M.  Descoqs  juge  maintenant 
au  contraire  que  M.  Blondel  se  prête  à  des  col- 
laborations compromettantes  avec  «  une  facilité 
qui  parfois  a  pu  paraître  excessive  »  ^  Et  il  vaut 
la  peine  de  voir  comment  il  s'y  prend  pour  nous 
en  convaincre  MVI.  Blondel  en  effet  ne  collabo- 

1.  Cf.  Annales  de  philosophie  chrétienne,  juin  1910, 
p.  269  et  décembre,  p.  277. 

2.  P.  354  (note). 

3.  P.  351-357.  J'examine  d'autant  plus  volontiers  i'ar- 
o^ument  ici  développé  par  M.  Descoqs  qu'il  y  attache 
plus  d'importance,  et  qu'à  part  les  deux  querelles  de 
textes  qu'il  a  cherchées  à  Testis  (on  a  vu  avec  quel 
succès  il  lui  reprochait  des  citations  inexactes),  c'est 
là  !e  seul  point  de  fond  qu'il  examine  dans  le  corps 
même  de  son  livre.  ^  Je  ne  retiendrai  ",  dit-il  de  Testis, 
u  qu'un  seul  de  ses  arguments. . .  Nous  y  apprendrons 
quel  crédit  il  convient  d'accorder  à  tout  son  article  » 


2  02       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

re-t-il  pas  «  activement  »  avec  les  membres  de 
la  Société  française  de  philosophie  ?  Or,  si 
M.  Descoqs,  quand  il  s'agit  de  l'achat  des  fem- 
mes et  de  l'achat  des  consciences^  a  peut  ima- 
giner des  circonstances  où  la  coopération  au 
mal  sera  tout  indirecte  »  ',  il  n'en  est  pas  de 
même  ici  :  il  ne  peut  imaginer  qu'une  coopé- 
ration toute  directe  à  toutes  les  idées,  quelles 
qu'elles  soient,  qui  sont  émises  dans  la  dite 
Société,  même  si  on  les  contredit  -.  Sa  casuis- 
tique n'est  pas  plus  embarrassée  pour  accuser 
que  pour  excuser.  D'abord,  afin  de  bien  mon- 
trer jusqu'à  quel  point  il  a  le  souci  de  «  la  cri- 
tique objective  »  dont  il  se  réclame  avec  une 
belle  assurance,  il  commence  par  ne  retenir 
qu^une  seule  des  communications  que  M.  Blon- 
del  a  faites  à  la  Société  française  de  philoso- 
phie. C'est  déjà  intéressant  comme  procédé. 
Mais  l'interprétation  du  document  est  plus  in- 
téressante encore. 

(p.  352).  Oui  nous  rapprendrons,  et  le  lecteur  jugera, 
sur  cet  échantillon  privilégié,  la  valeur  qu'auraient  eue 
les  autres  arguments  de  M.  Descoqs  :  il  est  regrettable 
en  vérité  qu'il  nous  en  ait  fait  grâce. 

1.  P.  161. 

2.  Evidemment,  pour  n'y  pas  coopérer,  il  faudrait, 
au  lieu  de  discuter,  faire  intervenir  «  la  commission 
mixte  »  rêvée  par  M.  Lasserre. 


LA    THESE    ET    L  HYPOTHESE  2Da 

Testis  ayant  établi  qu'entre  l'alliance  des 
croyants  et  des  incroyants  telle  qu'on  la  prati- 
que à  V Action  française^  et  la  collaboration, 
dans  une  même  patrie,  des  citoyens  ou  même 
des  fonctionnaires  qui  ont  des  convictions  di- 
vergentes, il  n'y  a  aucune  parité  %  M.  Descoqs 
lui  oppose  un  texte  que  lui  fournit  le  Bulletin 
de  la  Société  française  de  Philosophie-  eid^â^Tès 
lequel,  selon  lui,  M.  Blondel,  à  propos  d'une 
discussion  provoquée  par  M.  Appûhn  sur 
((  l'idée  religieuse  dans  renseignement  > ,  au- 
rait fait  si  bon  marché  des  exigences  de  sa  foi 
que  «  les  incrédules  d'Action  française  n'ont 
jamais  imposé  pareille  neutralité  à  leurs  amis 
catholiques,  pareille  indifférence,  pareil  déta- 
chement à  l'égard  de  la  vérité  ^  ». 

Or  ce  qui  donne  prétexte  à  cette  réprobation, 
c'est  la  réponse  que  M.  Blondel,  dans  les  cir- 
constances très  concrètes  et  très  déterminées 
où  la  question  était  posée,  en  arrivait  à  faire  à 
M.  Appûhn  pour  marquer  justement  com- 
ment un  professeur  incroyant  doit  s'y  prendre 
s'il  veut  parler  honnêtement  et  loyalement, sans 

1 .  Annales  de  philosophie  chrétienne,  juin  1910. 

2.  Mai  190d.  Séance  du  2o  février  1905,  p.  166-168. 

3.  p.  356. 


254       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

blesser  les  consciences,  des  croyances  qu'il  ne 
partage  pas.  Cette  réponse  est  la  suivante  :  que 
le  professeur, en  tant  que  professeur,  a  «  à  ensei- 
gner non  ses  propres  convictions,  mais  com- 
ment on  se  fait  des  convictions  sincères  et  res- 
pectables »  ^  M.  Descoqs,  en  reproduisant  et 
en  soulignant  cette  phrase,  ajoute  en  note 
qu'  «  un  tel  conseil  sous  cette  forme  générale 
paraît  très  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible 
à  suivre  par  un  professeur  catholique  ».  Et  qui 
donc  après  cela,  parmi  ses  lecteurs,  ne  sera 
persuadé  qu'en  effet  Testis,  en  défendant 
M.  Blondel,  prescrit  l'attitude  du  silence  officiel 
et  justifie  la  neutralité  du  professeur  ? 

Mais  c'est  là  exactement  le  contre-pied  de  sa 
pensée.  Et  si  M.  Descoqs  a  lu  en  entier  le  texte 
auquel  il  nous  renvoie,  il  ne  peut  pas  ne  pas 
avoir  senti  qu'ici  il  paye  d'audace.  Car  c'est 
justement  à  la  fois  contre  une  neutralité  qu'il 
condamne  absolument  et  contre  une  indiscrète 
intrusion  de  l'histoire  critique  des  religions 
dans  renseignement  donné  par  des  maîtres 
étrangers  ou  hostiles,  que  s'insurge  le  contra- 

1.  On  voudrait  bien  savoir  quel  conseil  donnerait 
M.  Descoqs  à  ceux  de  ses  amis  incrédules  qui  seraient 
chargés  d'enseigner. 


LA    THESE    ET    l'hYPOTHÈSE  :?55 

dicteur  de  M.  Apptihn.  «  L'abstention  totale, 
dit-il,  est  impossible  et  mauvaise.  Pas  plus 
qu'on  ne  laisse  jeûner  un  enfant  pour  attendre 
qu'il  ait  l'âge  de  philosopher  sur  la  vie  et  de 
savoir  s'il  accepte  librement  d'entretenir  son 
existence,  on  ne  saurait  refuser  tout  aliment 
religieux  à  l'âme  encore  en  tutelle,  sous  pre'- 
texte  de  réserver  son  choix  futur  '  ».  Peut-on 
affirmer  plus  énergiquement  l'erreur  de  la  neu- 
tralité ? 

M.  Blondel,  d'autre  part,  n'est  pas  plus  ten- 
dre pour  l'embrigadement  sectaire, non  plus  que 
pour  Tattitude  de  dissimulation  respectueuse  et 
de  juxtaposition  intéressée.  «  Le  rôle  du  profes- 
seur, dit-il  (it  s'agit  de  l'enseignement  public 
tel  qu'il  résulte  des  circonstances  présentes),  ne 
sera  jamais  de  substituer  une  crédulité  à  une 
autre  crédulité  ;  son  rôle  ne  saurait  être  que  de 
préparer,  d'initier  méthodiquement  l'esprit  qui 
lui  est  confié  à  transformer  la  crédulité  ini- 
tiale en  une  foi  éclairée,  morale,  tous  éléments 
qui  sont  les  conditions  nécessaires,  mais  non 
suffisantes  d'une  foi  religieuse,  digne  d'une 
âme  libre  ».  C'est  ainsi  que  le  professeur,  pour 

i .  Bulletin  de  la  Société  française  de  philosophie,  t.  V, 
p.  167,  de  Tannée  1905. 


256   DEUX  CONCEPTIONS  DU  CATHOLICISME 

ne  pas  empiéter  sur  «  le  rôle  des  ministres  de 
la  religion  même  »,  se  trouve  avoir  à  ensei- 
gner non  ses  propres  convictions,  mais  com- 
ment on  se  fait  des  convictions  sincères  et  res- 
pectables ((  et  que,  s'il  laisse  apparaître  ses 
convictions  intimes», ce  sera  «  comme  un  exem- 
ple personnel  de  droiture,  de  réserve  et  de  li- 
berté »  *. 

Voilà  ce  que  M.  Descoqs  appelle  «neutra- 
lité,... indifférence...,  détachement  à  l'égard 
delà  vérité...,  conseil  très  difficile,  pour  ne 
pas  dire  impossible  à  suivre  par  un  professeur 
catholique  ».  Voilà  de  quelle  manière  il  en  use 
avec  les  faits  et  les  évidences  les  plus  littérales  - . 

i.  Si  M.  Blondel  avait  dit  que  le  professeur  doit  en- 
seigner la  religion,  M.  Descoqs  n'aurait  certainement 
pas  manqué  de  signaler  là  une  invasion  du  sanctuaire 
par  le  laïcisme. 

2.  Et  quand,  à  ce  propos,  il  reproche  en  générai  à 
M.  Blondel  de  collaborer  au  Bulletin  de  la  Société  fran- 
çaise de  philosophie,  que  veut-il  insinuer  par  là?  Que 
signifie  «  la  facilité  excessive  »  dont  il  parle  ?  car  en- 
fin il  faudrait  mettre  sous  ces  mots  si  graves  un  sens 
précis.  Oui  ou  non,  est-il  mauvais  de  porter  un  témoi- 
gnage bon  dans  un  milieu  quel  qu'il  soit  ?  Et  S.  Paul 
coopérait-il  au  paganisme  en  allant  à  l'Aréopage  ?  Et 
oui  ou  non,  M.  Blondel  a-t-il  atténué,  dénaturé  une 
vérité  pour  faire  accepter  son  concours?  Oui  ou  non, 
n'est-il  pas  au  contraire  toujours  intervenu  pour  expo- 


LA    THESE    ET    L  HYPOTHESE  2O7 

Si  inconscient  qu'il  soit,  il  y  a  là  comme  un  art 
tout  naturel  de  perfidie  qui  nous  aide  à  com- 
prendre comment,  après  cela,  M.  Descoqs,  le 
plus  simplement  du  monde,  admire  ces  incré- 
dules (ï Action  fra)içaise  qui  eux  du  moins  sa- 
vent à  l'occasion  dissimuler  leurs  pensées  in- 
times, ou  ces  croyants  qui,  pour  exercer  sur 
leurs  alliés  leur  zèle  de  pieuse  u  contrainte  », 
attendent  que  ceux-ci  aient  fait  le  coup^  à  leurs 
risques  et  périls,  et  préparé  les  conditions  né- 
cessaires à  la  saine  interprétation  des  résul- 
tats obtenus. 


On  a  ici,  prise  sur  le  vif,  la  manière  dont 
M.  Descoqs  tâche  d'abord  de  voir,  dans  les  né- 

ser  librement  son  point  de  vue  de  philosophe  catholi- 
que, pour  rappeler  une  doctrine  méconnue,  pour  servir 
la  vérité  ?  Où  donc  sont  les  concessions  qu'il  aurait 
faites  pour  satistaire  à  un  pacte  quelconque  ?  Que  Ton 
consulte  le  vocabulaire  de  la  Société  de  philosophie 
aux  mois  Dieu,  foi,  immanence,  liberté,  loi,  etc.  Les  lec- 
teurs de  M.  Descoqs  qui  voudront  bien  faire  cette  véri- 
fication et  qui  en  même  temps  liront  la  lettre  de 
M.  Blonde)  à  M.  Appùhn,  ne  sauraient  manquer  d'ap- 
pliquer aux  procédés  de  discussion  que  nous  rencon- 
trons ici  une  épithète  que  ma  plume  se  refuse  à 
écrire. 

17 


258       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

cessités  de  la  vie  sociale,  des  raisons  de  con- 
tracter des  alliances  analogues  à  la  sienne, 
comme  si  parla  il  se  justifiait  en  se  présentant 
comme  ne  faisant  que  ce  qu'on  a  toujours  fait 
et  ce  que  d'autres  font  encore  à  côté  de  lui  ;  et 
on  a  aussi  la  manière  dont  ensuite  il  sait,  le  cas 
échéant,  interpréter  en  compromission  con- 
damnable toute  collaboration,  toute  relation, 
tout  contact  avec  des  incroyants,  de  manière  à 
ne  reconnaître,  en  fait,  le  droit  de  se  produire 
qu'à  son  alliance  propre  et  au  mode  d'action 
qu'elle  comporte.  C'est  que  pour  lui  les  autres, 
rien  qu'à  se  mettre  en  contact  avec  les  in  - 
croyants,  ne  peuvent  toujours  être  que  dupes 
ou  complices,  tandis  que  lui,  s'il  s'allie  avec  les 
athées  de  ï Action  française,  ce  ne  sera  toujours 
que  pour  être  bénéficiaire À\  n'entre  dans  l'hypo- 
thèse, il  ne  s'y  résigne,  que  pour  arriver  à  pra- 
tiquer la  thèse.  Et  de  la  pratique  de  la  thèse  il 
résultera  que  les  mécréants  de  toutes  sortes,  y 
compris  ceux  à  qui  on  applique  l'épithète  de 
libéraux,  seront  mis  à  la  raison  et  que,  grâce  à 
cela,  grâce  aux  «  commissions  mixtes  »  rêvées 
par  M.  Lasserre  et  oii  des  athées  siégeront  as- 
sistés d'un  P.  du  Lac,  l'Eglise  triomphera  dans 
la  société  ;  de  telle  sorte  que  l'apostolat,   ainsi 


LA    THÈSE    ET    l'hYPOTHÈSE  269 

soutenu  par  des  opérations  de  police,  et  pou- 
vant s'exercer  sans  obstacle  comme  sans  ris- 
que, obtiendrait  enfin  sa  pleine  efficacité  sur  les 
âmes.  Ne  faut-il  pas  en  effet  que  nous  soyons 
singulièrement  pervertis  et  singulièrement 
traîtres  à  l'Eglise  pour  ne  pas  entrer  avec  en- 
thousiasme dans  ce  merveilleux  système  ?  Et 
on  comprend  que  M.  Descoqs  nous  dénonce 
comme  nous  couvrant  d'un  masque  quand, tout 
en  nous  disant  catholiques,  ce  n'est  cependant 
pas  pour  réaliser  un  si  beau  dessein  que  nous 
acceptons  d'entrer  en  relation  ou  de  travailler 
avec  des  incroyants.  Evidemment  dupes  ou 
complices  ! 

Ce  n'est  pas  le  lieu  de  faire  la  théorie  des 
alliances  *.  Il  en  est  de  toutes  sortes  et  de  tous 

\ .  Qu'on  me  permette  toutefois  de  citer  ici  la  lettre  de 
Léon  Xtll  à  Mgr  Fava,  2  juin  1892  : 

«...  II  est  vrai  que  le  progrès  de  la  vie  religieuse  dans 
les  peuples  est  une  œuvre  éminemment  sociale,  vu 
rétroite  connexion  entre  les  vérités  qui  sont  l'âme  de 
la  vie  religieuse  et  celles  qui  régissent  la  vie  civile  ;  il 
résulte  de  là  une  règle  pratique, qu'il  ne  faut  pas  perdre 
de  vue  et  qui  donne  aux  catholiques  une  largeur  d'es- 
prit toute  caractéristique.  IVous  voulons  dire  que,  tout 
en  se  tenant  fermes  dans  l'aflirmation  des  dogmes  et 
purs  de  tout  compromis  avec  l'erreur,  il  est  de  la  pru- 
dence chrétienne  de  ne  pas   repousser,  disons   mieux, 


26o       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

les  degrés.  Il  en  est  de  naturelles  et  de  sponta- 
nées, pour  ainsi  dire,  qui  naissent  des  nécessités 
mêmes  de  la  vie,  et  dans  lesquelles  on  se  trouve 

de  savoir  se  concilier  dans  la  poursuite  du  bien,  soit 
individuel,  soit  surtout  social,  le  concours  de  tous  les 
hommes  honnêtes. 

La  grande  majorité  des  Français  est  catholique, 
mais,  parmi  ceux-là  mêmes  qui  n'ont  pas  ce  bonheur, 
beaucoup  conservent,  malgré  tout, un  fond  de  bon  sens, 
une  certaine  rectitude  que  l'on  peut  appeler  le  senti- 
ment d'une  âme  naturellement  chrétienne  ;  or,  ce 
sentiment  élevé  leur  donne,  avec  l'attrait  du  bien, 
l'aptitude  à  le  réaliser,  et  plus  d'une  fois  ces  disposi- 
tions intimes,  ce  concours  généreux,  leur  sert  de  pré- 
paration pour  apprécier  et  professer  la  vérité  chré- 
tienne. Aussi  n'avons-nous  pas  négligé  dans  nos 
derniers  actes  de  demander  à  ces  hommes  leur  coope'- 
ration  pour  triompher  de  la  persécution  sectaire,  dé- 
sormais démasquée  et  sans  frein,  qui  a  conjuré  la  ruine 
religieuse  et  morale  de  la  France. 

Quand  tous,  s'élevant  au-dessus  des  partis,  concer- 
teront dans  ce  but  leurs  efforts,  les  honnêtes  gens, 
avec  leur  sens  juste  et  leur  cœur  droit,  les  croyants 
avec  les  ressources  de  leur  foi,  les  hommes  d'expé- 
rience avec  leur  sagesse,  les  jeunes  gens  avec  leur  es- 
prit d'initiative,  les  familles  de  haute  condition  avec 
leurs  générosités  et  leurs  saints  exemples;  alors,  le 
peuple  finira  par  comprendre  de  quel  côté  sont  ses 
vrais  amis  et  sur  quelles  bases  durables  doit  reposer  le 
bonheur  dont  il  a  soif  ;  alors,  il  s'ébranlera  vers  le 
bien,  et  dès  qu'il  mettra  dans  la  balance  des  choses  sa 
volonté  puissante,  on  verra  la  société  transformée  tenir 


LA    THÈSE    ET    l'hYPOTHÈSE  26 1 

engagé  sans  l'avoir  ni  su  ni  voulu  :  c'est  ainsi 
qu'on  est  lié  à  une  famille,  à  une  patrie,  et 
même  à  l'humanité  tout  entière,  à  l'immen- 
sité de  la  création.  lien  est  d'autres  au  con- 
traire qui  sont  voulues,  consenties,  après  avoir 
été  élaborées  systématiquement  en  vue  de  fins 
qu'on  a  choisies.  N'en  déplaise  à  M.  Maurras 
et  aux  siens  qui  se  débarrassent  «  du  fantôme 
obsédant  de  la  morale  »  pour  n'avoir  à  tenir 
compte  que  de  ce  qu'ils  appellent  a  l'Utilité  », 
et  n'en  déplaise  aussi  à  M.  Descoqs  qui  ferme 
les  yeux  là-dessus,  les  alliances  de  cette  se- 
conde sorte  relèvent  de  la  moralité.  Mais  quelles 
que  soient  celles  qui  puissent  se  faire  honnête- 
ment, ou  bien  entre  nations,  ou  bien  entre  ci- 
toyens d'une  môme  nation  \  il  en  est  une  qui 

à  honneur  de  s'incliner  d'elle-même  devant  Dieu,  pour 
contribuer  à  un  si  beau  et  si  patriotique  résultat...  » 

Or  c'est  là  l'esprit  dont  s'inspirent  les  catholiques  so- 
ciaux. Mais  ce  genre  d'alliance  ne  ressemble  en  rien  à 
une  coalition  d'intérêts  ni  à  une  entente  par  et  pour 
des  résultats  bruts, avecun  parti  contreles  autres  partis  . 

1.  Une  idée,  qui  n'est  sans  doute  pas  nouvelle  mais 
qui  a  pris  une  forme  nouvelle  s'est  fait  jour,  d'après 
laquelle  dans  une  nation,  parmi  ceux  qui  vivent  sous 
les  mêmes  lois  et  qui,  s'ils  en  souffrent  d'une  part,  en 
bénéficient  cependant  d'autre  part,  des  groupes  ou, 
comme  on  dit,  des  classes  peuvent  se  constituer  pour 


202       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

ne  peut  jamais  se  faire, c'est  celle  de  l'Eglise,  et 
par  conséquent  des  catholiques  en  tant  que  ca- 
tholiques, avec  une  nation  ou  avec  un  groupe 
particulier  contre  d'autres  nations  ou  d'autres 
groupes,  en  vue  par  là  de  faire  triompher  exté- 
rieurement le  catholicisme, soit  par  la  force,  soit 
par  d'autres  moyens  de  même  ordre  que  la  force. 
Et  combien  surtout  une  telle  alliance  répugne- 
rait-elle profondément  si  ceux  avec  qui  on  s'al- 
lierait étaient  des  infidèles  ou  des  incroyants 
décidés  ! 


Et,  s'il  en  est  ainsi,  c'est  que  la  fin  propre  de 
TEglise,  la  tin  qu'elle  poursuit  par  la  mission 

lutter  contre  les  autres  groupes  ou  les  autres  classes, 
sans  tenir  compte  de  la  légalité,  c'est-à-dire  en  faisant 
abstraction  du  pacte  social  par  lequel  on  continue  néan- 
ntioins  de  rester  lié  et  auquel  inévitablement  on  con- 
tinue d'avoir  recours.  Cette  théorie  qui  est  celle  de  la 
Confédération  générale  du  travail,  est  aussi  celle  de 
VActîon  française.  Elle  est  révolutionnaire  et  anarchi- 
que  au  premier  chef.  Prétendre  que  par  là  on  veut  ré- 
tablir la  tradition,  n'y  change  absolument  rien.  Et  le 
paradoxe  d'une  telle  situation  c'est  que,  tandis  qu'on 
exige  impérieusement  de  la  légalité  régnante  toutes  les 
garanties  possibles, on  se  refuse  à  lui  en  donner  aucune 
et  on  s'attribue  le  droit  de  la  «  saboter  »  par  «  tous  les 
moyens  ». 


LA    THÈSE    ET    l'hYPOTHÈSÈ  2 63 

expresse  qu'elle  a  reçue,  est  au-dessus  de  toutes 
les  contiDgences  qui  partagent  les  hommes  en 
nations  et  en  groupes  '.  Ceci,  je  pense,  personne 
n'osera  le  nier.  Et  si  ce  n'est  pas  ce  qu'on  signi- 
fie quand  on  proclame,  d'une  pari,  que  l'Eglise 
ne  doit  sinféoder  à  aucun  parti  et  quand  on  ré- 
clame, d'autre  part,  qu'elle  soit  indépendante 
des  puissances  de  ce  monde,  que  sera-ce  donc? 
L'Eglise,  j'entends  l'Eglise  de  la  terre,  existe 
pour  une  fin  qui  est  l'Eglise  du  ciel  :  elle  en  est 
le  moyen  en  même  temps  qu'elle  en  est  l'ébau- 
che,et  sans  cette  fin  elle  n'a  pas  de  raison  d'être. 
Or  à  l'Eglise  du  ciel  tous  sont  appelés.  L'E- 
glise de  la  terre  par  conséquent  se  doit  à  tous, 
et  se  mettre  avec  les  uns  contreles  autres,  quels 
qu'ils  soient,  ce  serait  pour  elle  abdiquer  sa 
mission  qui,  le  cas  échéant,  est  de  courir  après 
la  brebis  perdue,  en  laissant  au  besoin  à  la 
garde  de  Dieu  les  quatre-vingt-dix-neuf  autres. 
Maissinous  imaginons  que, par  dessus  lemar- 
ché,  il  s'agit  ici  d'une  alliance  non  seulement 

1.  Aussi  serait-il  temps  den  finir  avec  ces  billeve- 
sées de  <  catholicisme  national  »  qui  se  transforme  en 
outre  en  catholicisme  de  classe  et  en  catholicisme  de 
parti,  comme  si  les  mots  ne  hurlaient  pas  de  se  trou- 
Ter  accouplés. 


2G^       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

avec  des  incroyants  avérés,  mais  avec  des  athées 
systématiques  et  pratiquants  qui  se  proposent 
explicitement  d'organiser  la  société  d'après  un 
ordre  positiviste,  on  juge  ce  que  cela  peut  de- 
venir et  nous  avons  vu  ce  que  cela  devient. 
N'est-ce  pas  la  méprise  la  plus  fondamentale 
qui  se  puisse  commettre  ?  Et, en  outre  de  toutes 
les  négations,  de  tous  les  blasphèmes,  de  tout 
l'immoralisme  sur  lequel  il  faut  passer  condam- 
nation, admirez  encore  la  beauté  du  système  en 
ceci  que  des  athées  doivent  prêter  main  forte  à 
des  croyants  pour  mater  les  hérétiques  et,  en 
reconnaissance  d'un  tel  service,  être  non  seu- 
lement tolérés,  mais  félicités  et  remerciés 
pour  leur  œuvre  de  haute  et  saine  raison. 
M.  Descoqs  et  M.  de  la  Brière  qui  vient  à  son 
aide  considèrent  évidemment  que  c'est  là  un 
cas  de  a  coopération  tout  indirecte  »  à  leur 
((  impiété  ».  Et  on  ne  saurait  mieux  faire,  à 
leurs  yeux,  que  d'être  parfaitement  libéral  pour 
ceux  qui  s'entendent  si  bien  à  combattre  le  li- 
béralisme sous  toutes  ses  formes. 

Quand  A.  Comte  essaya  d'entrer  en  relation 
avec  les  Jésuites,  l'alliance  qu'il  avait  à  leur 
proposer  était  exactement  du  même  genre  que 
celle-ci,  puisque  ce  qu'il  demandait, c'était  que 


LA    THÈSE    ET    L  HYPOTHESE  205 

les  positivistes  et  les  catlioliques  se  concertas- 
sent ((  clignement  afin  d'obliger,  au  nom  de  la 
raison  et  de  ly  morale,  tous  ceux  qui  croient  en 
Dieu  de  redevenir  catholiques  et  tous  ceux  qui 
n'y  croient  pas  de  devenir  positivistes  nK  Et  ce 
qu'il  prétendait,  lui  aussi,  obtenir  par  là  c'était 
comme  M.  Maurras,  l'Ordre,  un  ordre  terrestre 
et  définitif.  Il  reçut  une  réponse  que  je  confie^ 
aux  méditations  de  M. Descoqs  et  dont  voici  les 
termes  essentiels  :  «  Il  nous  est  impossible  d'en- 
trer dans  une  ligue  qui  n'a  pas  pour  but  direct 
le  triomphe  du  nom  de  Jésus.  Nous  savons  que 
l'ordre  européen  peut  être  troublé,mais  nous  ne 
pouvons  rien  y  faire,  si  ce  n'est  de  confesser  le 
nom  de  Jésus  et  de  nous  faire  massacrer  pour 
lui...  Entre  le  oui  et  le  non  sur  la  question  de 
la  divinité  de  Jésus-Christ, l'alliance  est  impos- 
sible, il  n'y  a  pas  à  s'en  occuper  »^  Ce  langage 
est  simplement  honnête  et  chrétien. 

Assurément  il  serait  facile  à  M.  Descoqs  d'y 
découvrir  du  libéralismejde  Tindifférentisme  et 
même  un  abandon  des  droits  de  l'Eglise  :  car 
dire  qu'on  ne  peut  que  se  faire  massacrer, n'est- 
ce  pas  être  un  partisan  du  laisse z-faire,  un  sou- 

1.  La  Revue  occidentale,  le^  juillet  1886,  p.  75. 

2.  Id.  p.  83-88.  —  (if.  ci-dessous,  Appendice  II. 


306       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

missionniste, comme  dirait  M.Goubé  ?  Je  n'en  ai 
pas  dit  davantage  et  je  n'ai  pas  manifesté  plus 
de  détachement  au  sujet  de  l'Ordre  positiviste. 
Et  M.  Descoqs  n'a  pas  manqué  de  me  trouver 
coupable  de  tous  ces  méfaits. Néanmoins  dans  le 
casprésent,c'estsans  doute  d'un  autre  expédient 
qu'il  userait. Ceci  toutefois  nous  importe  peu.  Il 
ne  viendra  tout  de  même  pas  à  bout  de  trans- 
former le  refus  en  acceptation.  Il  lui  reste  ce- 
pendant la  ressource  de  dire  que,  si  alors  on  n'a 
pas  accepté,  c'est  qu'on  n'a  pas  jugé  que  l'al- 
liance eût  «  chance  de  réussir  ».  Et  s'il  veut 
user  de  cette  ressource,  c'est  son  affaire. 


CHAPITRE  IV 


LE   FAIT    ET    L  IDEAL. 


Mais  il  est  un  malentendu  qu'il  faut  préve- 
nir et  dont  M.  Descoqs  s'est  efforcé  de  profiter  : 
c'est  d'imaginer  qu'en  condamnant  l'alliance  de 
croyants  et  d'athées  en  vue  de  faire  triompher 
l'Eglise  dans  la  société,  nous  condamnons  par 
le  fait  même  tout  rapport  et  toute  collaboration 
des  croyants  avec  les  incroyants,  comme  si 
pour  rester  purement  catholiques,  il  fallait 
s'exiler  du  monde  et  de  la  vie.  C'est  exactement 
l  e  contraire. Si  les  catholiques,  en  tant  que  tels, 
ne  doivent  s'engager  dans  aucune  alliance  d'in- 
térêts, ce  n'est  pas  afin  de  n'être  avec  personne, 
mais  c'est  afin  de  ne  faire  acception  de  personne 
et  de  ne  pas  aboutir  à  cequeje  puisbien  appeler, 
à  mon  tour, cette  «  monstruosité  »  qui  consiste 
à  baptiser  »  honnêtes  »,  en  bloc,  les  incroyants 
avec  lesquels  on  s'allie,  et  «  non  honnêtes  »  par 
conséquent  les  autres  avec  lesquels  on  ne  s'al- 


208       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

lie  pas,  comme  si  encore  c'était  dès  ce  monde-ci 
qu'il  y  a  des  réprouvés  et  des  élus. 

Un  tel  départ  n'est  du  ressort  de  qui  que  ce 
soit.  C'est  bien  assez,  hélas  !  d'avoir  à  nous 
juger  objectivement  dans  nos  paroles  et  dans 
nos  actes  une  fois  posés.  Laissons  le  reste  à 
Dieu  qui  sonde  les  reins  et  les  cœurs,  et  main- 
tenons que  chez  les  derniers  d'entre  nous,  si 
sévères  qu'extérieurement  nous  ayons  à  être 
envers  eux,  il  peut  y  avoir  ou  il  pourra  y  avoir 
des  dispositions  méritant  notre  approbation 
et  notre  sympathie.  Dans  ces  conditions,  ce  qui 
appartient  aux  catholiques,  il  faut  dire  plus,  ce 
qui  est  leur  devoir,  c'est,  sinon  de  se  mêler  à 
tout,  au  moins  de  se  mêler  à  tous,  mais  sans 
arrière-pensée  d'un  bénéfice  quelconque,  autre 
que  le  bénéfice  de  gagner  les  esprits  et  les 
cœurs  à  l'éternelle  vérité  de  Jésus-Christ.  Ce 
qui  est  leur  devoir,  c'est  de  porter  à  tous,  non 
seulement  la  bonne  parole,  mais  la  bonne 
action,  et  de  montrer  à  tous  comment,  à  tra- 
vers le  chaos  même  des  misères  et  des  opposi- 
tions terrestres,  on  peut  poursuivre  une  fin 
supérieure  aux  intérêts  d'ici- bas  et,  par  la 
poursuite  même  de  cette  fin,  guérir  déjà  les 
maux  de  ce  monde  ou  faire  voir  au  moins  où 


LE    FAIT    ET    l'idÉaL  269 

s'en  trouve  le  remède.  Mais  assurément  ce 
n'est  pas  à  la  façon  révolutionnaire,  en  reven- 
diquant des  droits  du  matin  jusqu'au  soir, 
qu'ils  aboutiront.  Ce  n'est  rien  d'avoir  aban- 
donné matériellement  la  tunique  à  qui  a 
pris  la  manteau  :  le  tout  c'est  de  n'en  point 
garder  rancœur,  et  de  se  sentir  plus  libre,  plus 
allègre,  plus  accueillant  pour  aller  au  monde. 
A  quelque  moment  qu'on  la  prenne, la  réalité 
sociale  dans  laquelle  nous  naissons  et  nous 
avons  à  vivre  est  constituée  par  du  mal  et  par 
du  bien,  par  de  l'erreur  et  par  de  la  vérité  ou, 
si  Ton  veut  même,  surtout  par  du  mal  et^par 
de  l'erreur,  auxquels  chacun  de  nous  apporte 
sa  part  plus  ou  moins  grande.  Ce  n'est  pas  là 
une  hypothèse,  comme  on  le  dit  en  se  leurrant, 
c'est  là  un  fait^  le  fait  même  du  monde.  Ce  fait, 
nous  n'avons  certes  pas  à  l'approuver.  Mais, 
sous  prétexte  qu'il  est  un  fait,  nous  avons  en- 
core moins  à  considérer  qu'il  ne  peut  etrejque 
ce  qu'il  est  et  à  nous  en  accommoder  en  l'ex- 
ploitant. Nous  avons  à  le  transformer.  Toute- 
fois c'est  perdre  notre  temps  que  de  nous  arrê- 
ter à  le  maudire,  si  douloureuses  que  puissent 
être  les  injustices  dont  il  nous  accable.  Que 
nous    le  voulions  ou   non,    il  est   notre  fait  ; 


270        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

nous  en  sommes  partie  intégrante.  Il  n'y  a  donc 
qu'à  vouloir  en  être  de  bon  gré  et  qu'à  le  pren- 
dre de  bon  cœur  à  sa  charge.  C'est  la  croix  à 
porter.  Mais  à  qui  la  porte  comme  elle  doit  être 
portée,  elle  est  salutaire  à  la  fois  pour  lui  et 
pour  les  autres. 

C'est  que  dans  ce  fait, qui  est  constitué,  il  ne 
faut  pas  l'oublier,  par  des  âmes,  par  des  cons- 
ciences, pour  qui,  si  éloignées  qu'elles  soient 
de  ce  qu'elles  devraient  être,  la  vérité  n'est 
la  vérité  et  ne  joue  son  rôle  libérateur  que 
dans  la  mesure  où  elles  l'acceptent  et  lui  di- 
sent oui  des  profondeurs  de  leur  être,  il  ne 
s'agit  pas  d'amener  une  thèse  pour  le  façon- 
ner du  dehors  et  par  contrainte,  comme  avec 
un  carcan  on  réduit  des  fauves  ou  des  force- 
nés. Mais  il  s'agit,  en  utilisant  les  énergies  qui 
s'y  trouvent,  en  suscitant  l'exercice  même  de 
la  liberté  spirituelle,  de  cette  sainte  liberté  des 
enfants  de  Dieu  à  laquelle,  par  la  grâce  du 
Christ,  tous  sont  appelés,  et  par  laquelle  tous 
doivent  se  détacher  des  réalités  sensibles  pour 
s'attacher  aux  réalités  éternelles,  il  s'agit, 
dis-je,  d'y  introduire  ïidéai  vivant  du  Christ, 
avec  sa  justice  et  sa  charité,  comme  le  levain 
par  lequel  fermentera  toute  la  masse.  Et  cela 


LE    FAIT    ET    l'iDÉAL  27 1 

ne  se  fera  et  cela  ne  peut  se  faire,  aujourd'hui 
comme  autrefois,  chez  les  Français  de  Voltaire 
comme  chez  les  Romains  de  JNéron,  que  parles 
moyens  employés  par  le  Christ  et  ses  disciples. 
Etre  chrétien,  ce  n'est  rien  de  plus,  mais  rien 
de  moins  que  croire  à  ces  moyens-là.  Et  de 
toutes  les  trahisons  la  pire,  sans  aucun  doute, 
est  celle  qui  ose  mettre  en  question  leur  effica- 
cité même,  afin  de  se  donner  le  droit  d'y  en 
adjoindre  ou  d'y  en  substituer  d'autres  qui  en 
sont  la  contre-partie,  puisqu'il  y  faut  des  mar- 
tyrs qui  tuent  à  la  place  des  martyrs  qui  se  font 
tuer  et  le  recours  au  sabre,  à  la  matraque  ou 
au  coup  de  poing,  à  la  place  de  la  joue  gauche 
offerte  à  qui  frappe  la  joue  droite. 

*  * 
La  raison  de  l'organisation  des  hommes  en 
société,  ce  qui  fait  que  cette  organisation,  de 
nécessité  simplement  subie  qu'elle  est  d'abord 
pour  chacun  de  nous^  devient  une  obligation, 
une  exigence  morale,  à  mesure  que  par  la  ré- 
flexion nous  devenons  responsables  de  nous- 
mêmes,  c'est  que,  par  l'entente  et  par  l'en- 
tr'aide  qu'elle  met  en  œuvre,  elle  est  déjà  pour 
les  individus  une  libération  de  leurs  égoïsmes 
réciproques  et  une  étape  vers  leur  transforma- 


:2  72        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

tien  ^n  personnes  capables  d'agir  pour  une  fin 
voulue  et  librement  choisie.  L'idée  de  justice 
en  est  Tâme.  Et  c'est  si  vrai  que,  quels  que 
soient  les  abus  qui  s'y  introduisent,  môme 
quand  elle  n'est  pour  ainsi  dire  qu'une  exploi- 
tation des  faibles  par  les  forts  ou  des  bons  par 
les  méchants,  c'est  toujours  à  la  justice  qu'elle 
en  appelle  ;  elle  s'en  donne  le  nom  et,  autant 
-qu'elle  peut,  les  apparences  ;  elle  ne  subsiste 
même  qu'à  cette  condition.  Or  avec  l'idée  de 
justice,  c'est  l'idée  de  valeur  sacrée  attachée 
aux  personnes  humaines  qui  entre  en  ligne  de 
compte  ;  c'est  déjà,  qu'on  se  l'avoue  explicite- 
ment ou  qu'on  le  méconnaisse,  l'idée  d'un  or- 
dre à  faire  régner  supérieur  à  tous  les  ordres 
établis.  Mais,  comme  c'est  à  l'encontre  même 
des  égoïsmes  et  en  les  refoulant  pour  les  em- 
pêcher de  tomber  dans  le  chaos  de  la  lutte  ani- 
male, que  l'organisation  sociale  s'élabore, 
l'Etat  en  qui  elle  s'incarne  ne  saurait  éviter 
d'employer  la  contrainte. 

Et,  à  vrai  dire,  il  n'existe  en  un  sens  que  pour 
cela  ou  du  moins  au  premier  abord  il  appa- 
raît sous  cet  aspect  :  il  est  la  garantie  que  les 
membres  d'une  société  se  donnent  les  uns  con- 
tre les  autres,  de  telle  sorte  que  ses  lois  se  pré- 


LE    FAIT    ET    LIDEAL  278 

sentent  surtout  comme  des  lois  de  défense  et  de 
protection  .  Je  n'entends  pas  signifier  par  là 
qu'il  n'y  a  point    autre  chose   au  principe  de 
l'Etat  ;  tant  s'en  faut.  Et  si,  par  dessous  le  sys- 
tème des  défiances,  des  précautions  et  des  ré- 
pressions qui  le  constitue,  il  n'y  avait  pas  déjà 
une  sympathie, une  <eih«,e\  en  outrelesenliment 
d'un  devoir  qui  sollicite  les  citoyens  à  se  rap- 
procher les  uns  des  autres  et  à  chercher  les 
conditions   de  la   paix  et  de  l'entr'aide    pour 
mieux  vivre  leur  vie  humaine,  le  système  ne  se 
constituerait  pas.    Aussi  constatons-nous  que 
l'Etat  s'attribue  toujours  plus  ou  moins  un  rôle 
directement  positif  dans  tout  ce  qui  intéresse 
la  vie  humaine.  Il  peut  sembler  que  son  inter- 
vention n'est  de  mise  que  dans  les  questions 
d'ordre  extérieur  et  pour  l'orgaaisation  de  la 
vie  dans  le  temps  et  dans  l'espace.  Mais  ces 
questions,  ainsi  que  justement  le  disent  et  le 
montrent  les  catholiques    sociaux,  se  relient 
toujours  aux  plus  hautes  questions  de  l'ordre 
moral  et  religieux.  Et  en  effet  elles  impliquent 
inévitablement  des  relations  entre  les  hommes. 
Dès  lors  il  y  a  inévitablement  derrière  elles  une 
question  de  justice.  Et  avec  la  question  de  jus- 
tice c'est  toute  une  conception  du  monde,  de  la 
vie  et  de  la  société  qui  est  engagée.   D'où  il 

18 


27^       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

apparaît,  non  seulement  que  l'Etat  ne  doit  pas 
être  indifférent  à  ce  qui  est  d'ordre  moral  et 
religieux,  mais  qu'il  ne  le  peut  pas  et  qu'en 
fait  il  ne  l'est  jamais.  De  même  que  toute 
conception  et  toute  croyance  morale  et  reli- 
gieuse a  sa  répercussion  et  son  prolongement 
dans  l'ordre  extérieur,  politique  et  économique, 
de  même  toute  organisation  sociale,  toute  loi 
politique  et  économique  rejaillit  sur  l'ordre 
moral  et  religieux,  parce  que  toute  organisation 
sociale,  toute  loi  politique  et  économique  s'ins- 
pire de  postulats  qui  sont  d'ordre  moral  et  reli- 


A  cet  égard  il  faut  donc  dire  que  l'Etat  vit  de 
la  moralité  acquise,  du  patrimoine  moral  qui 
s'est  incorporé  à  la  conscience  commune.  Et  en 
conséquence,  puisque  ce  patrimoine  moral  lui 
est  nécessaire,  pour  ne  pas  l'épuiser  en  s'en 
servant,  il  doit  tendre  non  seulement  à  le 
conserver,  mais  à  le  renouveler  et  à  l'accroî- 
tre :  car  il  ne  se  conserve  qu'en  se  renouvelant 
et  qu'en  s'accroissant.  C'est  ainsi,  par  exemple, 
que  se  légitime  l'interventionnisme  qui  cherche 
à  introduire  de  la  justice  et  de  la  bonté  dans 
les  rapports  sociaux  incessamment  modifiés  par 


LE    FAIT    ET    LIDEAL  2']b 

toutes  les  transformations  qui  surviennent  dans 
le  milieu  social  et  qui  risquent  de  broyer  les 
faibles.  Il  ne  s'agit  donc  pas  de  savoir  s'il  con- 
vient que  l'Etat  soit  neutre  ou  ne  le  soit  pas. 
Encore  une  fois,  il  ne  peut  pas  l'être.  Mais  il 
s'agit  de  savoir,  comment,  ne  pouvant  pas  èlre 
neutre,  il  travaillera  au  bien  commun,  à  la  libé- 
ration commune  du  mal  et  des  nécessités  natu- 
relles. De  même  qu'en  s'organisant  il  est  déjà 
le  résultat  d'une  orientation  morale  et  l'entrée 
en  scène  d'un  esprit  qui  s'affirme,  de  même  en 
exerçant  son  pouvoir  il  donne  à  son  tour  une 
orientation,  il  répand  un  esprit. 

Incontestablement  il  y  a  là  des  dangers  aux- 
quels rien  de  ce  qui  vit  en  ce  monde  ne  saurait 
être  soustrait.  Puisqu'il  y  a  une  bonne  et  une 
mauvaise  orientation,  un  bon  et  un  mauvais 
esprit,  il  est  clair  que  c'est  la  bonne  orientation 
que  l'Etat  doil  prendre  et  que  c'est  du  bon  esprit 
qu'il  doit  s'inspirer.  Mais  il  est  clair  aussi  que 
rien  ne  peut  l'y  forcer.  En  même  temps  qu'il 
est  capable  de  bien,  il  demeure  donc  capable 
de  mal.  Et  comme  en  ce  monde  l'équilibre  est 
toujours  instable,  comme  le  parfait  n'est 
jamais  réalisé,  rester  au  même  point  de  vue, 
se  fixer  dans  une  manière  d'être  comme  défini- 


276       DEUX    CONCEPTIONS    DU    GA.THOLICISME 

tive  et  complète  et,  pour  cela,  entreprendre  de 
défendre  et  de  protéger  une  dogmatique  abs- 
traite de  quelque  sens  qu'elle  soit,  c'est  néces- 
sairement pour  l'Etat  faillir  à  son  rôle.  Qu'à  ce 
danger-là,  pratiquement,  il  n'arrive  point  à 
échapper,  nous  ne  saurions  en  être  surpris. 
Dans  les  efforts  d'adaptation,  des  erreurs  et  des 
reculs,  résultats  des  faiblesses  humaines,  ne 
peuvent  manquer  d'intervenir.  De  même  qu'il 
y  a  dans  la  société  ce  qu'on  peut  appeler  les 
arriérés  du  crime,  il  y  a  aussi  les  initiateurs  de 
vérité  et  de  justice  qui  toujours  courront  le 
risque  des  méconnaissances  et  du  martyre. 
L'Etat  qui  ordinairement  représente  une  sorte 
de  moyenne  est  exposé  à  retarder  le  mouve- 
ment, àgaspiller  le  capital  moral  et  social, 
alors  même  qu'il  semble  s'efforcer  de  l'accroî- 
tre. La  grande  difficulté  pour  lui  c'est  peut-être 
de  savoir  l'attitude  à  prendre  à  l'égard  des  ini- 
tiatives. 

En  tout  cas  ce  qui  importe  c'est  qu'il  évite 
ici  une  double  erreur:  d'une  partde  vouloir  s'en 
tenir  à  la  neutralité  statique  du  laissez-faire  ;  et 
d'autre  part  de  prendre  comme  terme  ou  comme 
norme  une  sorte  d'orthodoxie  dogmatique  for- 
mulée dans  l'abstrait,  en  prétendant  l'imposer 


LE    FAIT    ET    l'idÉAL  277 

définitivement  par  une  contrainte  extérieure  et 
comme  une  consigne  reçue  du  dehors. 

Et  ce  qui  importe  aussi  c'est  qu'il  compren- 
ne que,  même  dans  l'ordre  de  choses  qui  relève 
le  plus  directement  de  lui,  s'il  est  dans  son  rôle 
de  contraindre,  il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que,  lorsqu'il  est  ce  qu'il  doit  être,  loin  de  se 
complaire  dans  l'emploi  de  la  contrainte  , 
comme  si  par  la  contrainte  il  lui  appartenait  de 
réaliser  et  de  maintenir  un  ordre  de  choses  dé- 
finitif et  absolu,  c'est  une  nécessité  qu'il  subit  : 
il  ne  s'en  sert  que  pour  tâcher  de  s'en  dégager 
et  de  monter  vers  l'idéal  même  qui , obscurément 
d'abord,  lui  a  donné  naissance.  Il  ne  s'agit  pas 
non  plus  ici  de  savoir  si  en  réalité  l'Etat,  en  la 
personne  de  ceux  qui  gouvernent,  se  comporte 
ainsi,  il  s'agit  de  savoir  comment  il  doit  se 
comporter  pour  remplir  son  rôle. 

Et  on  reconnaîtra  que  c'est  totalement  dif- 
férent d'user  de  la  contrainte  parce  qu'on  ne 
peut  faire  autrement  et  en  aspirant  à  s'en  pas- 
ser, ou  d'en  user  comme  d'une  chose  normale 
et  désirable,  comme  d'un  procédé  conforme, 
non  seulement  à  ce  que  les  hommes  sont,  mais 
à  tout  ce  qu'ils  peuvent  être  :  car  dans  le  pre- 
mier cas,  en  même  temps  que  l'on  se  comporte 


2  7*'^       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

comme  le  serviteur  d'un  idéal,  on  n'est  plus 
tenté  d'employer  la  contrainte  oia  elle  n'a  que 
faire  et  où  visiblement  elle  ne  peut  rien,  puisque 
la  persuasion  et  le  consentement  intimes,  qui 
seuls  comptent,  ne  sauraient  relever  d'elle  ;  tan- 
dis que  dans  le  second  cas,  en  même  temps  que 
Ton  se  comporte  comme  l'exploiteur  d'un  état 
de  choses  donné,  on  n'a  plus,  dans  l'usage  de 
la  contrainte  elle-même,  ni  limites  ni  règles 
autres  que  les  limites  et  les  règles  que  peut 
fournir  l'habileté  par  le  souci  du  succès  K 

1.  M.  Descoqs,  en  s'en  prenant  à  cette  théorie  que  je 
résume  ici  de  mon  mieux  et  que  j'ai  commencé  d'ex- 
poser ailleurs  (Cf.  L'Eglise  et  l'Etat,  Annales  de  philoso- 
phie chrétienne^  février  1907),  m'adresse  en  particulier 
le  reproche  h  de  défendre  la  formule  de  VEtat  chien  de 
garde  »,  (p.  402).  Or  quelques  lignes  plus  bas  que  celle 
où  je  rappelle  simplement  cette  formule  j'ajoute  :  (f  Si 
cette  conception  est  vraie  en  un  sens, elle  est  fausse  en 
un  autre  »  {Annales,  ibld.,  p. 465).  Puis  j'explique  qu'elle 
est  vraie  en  ce  sens  que  le  rôle  de  l'Etat  est  en  effet  de 
défendre  et  par  suite  de  contraindre.  Et  M. Descoqs  sans 
doute  ne  songe  pas  à  le  nier.  Et  j'explique  qu'elle  est 
fausse  en  ce  sens  que,  pour  justifier  sa  défense  et  pour 
l'organiser, l'Etat  s'inspire  inévitablementd'une doctrine 
dont,  quelle  qu'elle  soit, il  se  sert  comme  d'une  doctrine 
de  justice  et  de  vérité, et  qu'en  outre  il  a  une  intention  ; 
de  telle  sorte  que  son  rôle  diffère  du  tout  au  tout  de  celui 
d'un  chien  de  garde  et  implique  une  immense  respon- 
sabilité morale,  contrairement  à  ce  que  soutiennent  les 


LE    FAIT    ET    L  IDEAL  279 


Quand  l'Etat,  je  ne  dis  pas  est  ce  qu'il  doit 
être,  puisque  ceci  n'arrive  jamais  dans  notre 
monde, mais  tend  à  ce  qu'il  doit  être, l'Eglise  ou 
société  spirituelle,  qui  se  constitue  dans  l'Etat 
et  au-dessus  pour  la  réalisation  desfms  surnatu- 
relles de  l'humanité,  s'y  ajoute  comme  un  cou- 
ronnement attendu  et  qui  l'achève  en  le  dépas- 
sant. Mais,  si  TEtat  ne  tend  pas  à  ce  qu'il  doit 
être,  si  même  il  s'oriente  en  sens  inverse, 
comme  cet  Empire  romain  tant  admiré  parnos 
positivistes  qui,  n'ayant  d'autre  visée  que  la 
domination  de  la  terre,  ne  tolérait,  en  fait  de 
religions,  que  celles  qui  se  pliaient  à  servir  ses 
desseins,  l'Eglise  alors  n'est  point  paralysée  ni 
stérilisée  pour  autant.  11  lui  appartient,  par  les 
moyens  aussi  qui  lui  sont  propres  et  qui  ne  sont 
autres  que  ceux  mêmes  du  Christ, de  travailler 
à  transformer  l'Etat  en  transformant  les  âmes. 

positivistes  de  V Action  française  avec  leur  physique  so- 
ciale. On  ne  saurait  dire  plus  nettement  qu'ici, comme 
ailleurs,  il  n'y  a  jamais  de  neutralité.  Cette  idée  de  neu- 
tralité, du  reste,  je  l'ai  toujours  combattue  pour  mon 
compte  partout  où  je  l'ai  rencontrée,  en  éducation,  en 
histoire  aussi  bien  qu'en  politique.  V^oilà  comment  j'ai 
soutenu  la  formule  de  L'Etat  «  chien  de  yarde  »,  —  et 
comment  M    Descoqs,  lui,  fait  de  la  critique  objective. 


280    DEUX  CONCEPTIONS  DU  CATHOLICISME 

Et  en  réalité  il  n'y  a  jamais  eu  et  il  n'y  aura 
jamais  d'Etats  qui  tendent  à  ce  qu'ils  doivent 
être  autrement  que  par  le  levain  de  christia- 
nisme déposé  en  eux  et  qui  les  travaille.  Et 
jamais  je  n'accepterai  pour  mon  compte,  ainsi 
que  le  fait  M.  Descoqs  pour  complaire  à 
M.  Maurras,  qu'un  ordre  social  puisse  se  consti- 
tuer indépendamment  de  l'Eglise, neutralement 
et  physiquement,  dans  lequel  elle  n'ait  plus 
ensuite  qu'à  entrer  pour  en  tirer  profit. 

C'est  qu'en  fait  pour  la  société  il  n'existe  pas 
plus  d'état  de  nature,  au  sens  que  les  théolo- 
giens ont  donné  à  ce  mot,  qu'il  n'en  existe  pour 
les  individus.  Il  serait  bon  de  ne  pas  l'oublier. 
C'est  en  supposant  le  contraire  en  effet,  et  par 
une  fausse  conception  du  surnaturel,  qu'on  se 
représente  l'Eglise  comme  survenant  dans  la 
société  à  la  façon  d'une  étrangère  inattendue 
qui  vient  s'emparer  d'elle.  Et  de  là  résulte 
l'embarras  dans  lequel  on  se  trouve  pour  les 
accorder  :  embarras  qui  est  tel  qu'on  est  réduit 
à  les  sacrifier  alternativement  l'une  à  l'autre. 
Mais  à  bien  comprendre  les  choses  cet  embar- 
ras cesse  :  car  partout  oii  l'Eglise  apparaît  et 
intervient  c'est  comme  l'organe  de  la  destinée 
même  qui,   par   la  grâce  du  Christ  répandue 


LE    FAIT    ET    l'iDÉAL  28 1 

partout,  est  la  destinée  de  tous  les  hommes  et 
de  toutes  les  sociétés.  Eu  sorte  que  de  ce  point 
de  vue,  bien  loin  d'être  conquérante  à  la  façon 
de  César  et  de  \en\T  prendre  en  faisant  valoir 
un  droit  par  puissance  et  souveraineté  exté- 
rieures, elle  vient  révéler,  communiquer  et 
faire  fructifier  le  don  suprême  de  la  bonté  de 
Dieu.  Elle  n'a  pas  pour  mission  de  s'opposera 
la  société  eu  la  domptant^  en  la  façonnant  ou 
en  l'utilisant  du  dehors  ;  mais  elle  a  pour  mis- 
sion de  l'achever  en  l'informant  du  dedans. 

Et  voilà  pourquoi,  quels  que  soient  les  Etats 
que  l'Eglise trouveenfaced'elle,  christianisés  et 
accueillants  ou  biens  païens  encore  ou  déchris- 
tianisésethostiIes,pasplusdans  un  cas  quedans 
l'autre  elle  n'est  dispensée  d'avoir  recours  aux 
moyens  du  Christ.  Les  moyens  du  Christ  sont 
seuls,  tout  seuls,  en  tout  temps, à  lui  convenir. 
C'est  par  eux  seuls  qu'elle  peut  remplir  sa  mis- 
sion :  car  il  n'y  a  que  la  foi  qui  engendre  la  foi 
et  que  l'amour  qui  engendre  l'amour. Les  âmes 
ne  se  prennent  pas,  et  si  elles  se  prenaient 
elles  ne  seraient  plus  des  âmes  :  il  faut  les 
faire  se  donner. 

Ainsi  se  trouve  nettement  marquée  la  diffé- 
rence fondamentale  entre  ce  que  j'appelle  ici 


282   DEUX  CONCEPTIONS  DU  CATHOLICISME 

Vidéa/ et  ce  qu'on  appelle  d'autre  part  la  thèse. 
Je  sais  bien  qu'on  dit  aussi  de  la  thèse, en  roppo- 
sant  à  l'hypothèse, qu'elle  est  un  idéal. Mais  c'est 
d'une  manière  dangereusement  abusive.  On 
dit  de  la  thèse  qu'elle  est  un  idéal  pour  signifier 
qu'elle  exprime  une  vérité  abstraite, non  seule- 
ment extérieure  à  l'esprit  en  ce  sens  que  l'esprit 
n'a  pasàl'inventeretàla faire  selon  son  caprice  , 
mais  extérieure  à  l'esprit  en  ce  sens  qu'elle  lui 
est  étrangère  et  qu'en  aucune  façon  il  ne  la  ré- 
clame et  n'en  a  besoin  ;  de  telle  sorte  que  quand 
elle  lui  arrive,  il  ne  peut  que  la  subir.  Une  fois 
formulée,  la  vérité  ainsi  conçue  prend  le  carac- 
tère d'un  droit  absolu,  qui  exige  d'avoir  en  ce 
monde  un  organe  assez  puissant  pour  vaincre 
toutes  les  résistances  et  étaler  son  triomphe  au 
soleil.  C'est  donc  un  droit  qui  se  fait  valoir  pour 
lui-même,  qui  à  ce  titre  ne  peut  que  s'imposer 
du  dehors,  limitant,  comprimant,  contraignant, 
pour  ne  pas  se  renier  lui-même.  Il  ressemble 
au  plan  que  fait  à  l'avance  un  architecte  pour 
ordonner  des  matériaux  et  à  la  puissance  toute 
brute  qu'il  s'attribue  sur  eux,  sans  avoir  à  se 
préoccuper  s'ils  y  consentent  ou  n'y  consentent 
pas.  Et  c'est  pourquoi,  tant  que  l'organe  capable 
de  l'imposer  n'existe  pas  ou  n'est  pas  assez  fort, 


LE    FAIT    ET    l'iDÉAL  283 

on  se  trouve  dans  la  nécessité  de  tenir  compte 
de  l'hypothèse  et,  en  attendant  mieux,  d'avoir 
recours  aux  voies  de  douceur,  comme  à  des 
habiletés  et  à  des  ruses  de  guerre. 

Tout  autre  est  ce  qu'il  convient  d'appeler 
proprement  l'idéal,  l'idéal  moral  et  religieux 
dont  la  caractéristique  essentielle  est  de  se  faire 
réaliser  en  se  faisant  vouloir  et  en  se  faisant 
aimer,  et  qui  du  reste  ne  se  réalise  qu'autant 
qu'il  est  voulu  et  qu'il  est  aimé  pour  lui-même  : 
car  il  est  affaire  d'âme,  affaire  de  conscience, 
et  précisément  parce  qu'il  est  affaire  de  grâce 
divine.  Vérité,  lui  aussi,  certes  !  ou  plutôt  lui 
seul  étantVérité,et,  comme  telle,  nourriture  des 
âmes  et  des  consciences  ;  une  nourriture  dont 
elles  ne  peuvent  se  passer  sans  mourir,  mais 
qui  aussi, à  la  place  de  la  limitation,  de  la  com- 
pression, de  la  contrainte  de  tout  à  l'heure,  leur 
apporte  croissance  et  agrandissement  jusqu'à 
la  divinisation.  Et  ceux  qui  prétendent  que  de 
s'y  attacher,  c'est  par  le  fait  même  tomber  dans 
l'individualisme,  se  font  une  singulière  idée  de 
l'âme  et  de  la  conscience.  Gomme  si  vivre  pour 
l'idéal,  par  l'âme  et  par  la  conscience,  c'était 
s'isoler,  se  séparer,  devenir  anti-social,  quand 
c'est  au  contraire  surmonter  son  égoïsme,  sortir 


284       DEUX    CONCEPTIONS    DU   CATHOLICISME 

de  son  individualité,  se  dégager  de  l'emprise 
des  intérêts  d'où  naissent  tous  les  conflits,  pour 
se  mettre  à  même  de  communier  en  Dieu  avec 
les  autres  âmes  et  les  autres  consciences  !  Mais 
aussi  comprend-on  que  ce  qu'il  faut  à  un  tel 
idéal, ce  n'est  pas  un  organe  de  puissance,  mais 
un  organe  de  vérité  et  de  bonté,  et  que  les  ha- 
biletés et  les  ruses  de  guerre  ne  sont  pas  de 
mise  pour  quiconque  veut  se  mettre  à  son 
service. 


CHAPITRE  V 

LE    RÔLE    DE    L*ÉTAT    ET   LE    RÔLE    DE    l'ÉGLISE 
DU    POINT    DE    VUE    DE   LA    THÈSE. 


Chose  étrange,  mais  qui  manifeste  claire- 
ment l'esprit  qui  entre  ici  en  jeu,  ce  sont  ceux- 
là  mêmes  qui,  comme  M.  Descoqs,  prêtent 
l'oreille  à  cette  idée  que  notre  société  actuelle 
est  trop  corrompue  pour  que  les  moyens  du 
Christ  y  soient  efficaces,  ce  sontceux-là  mêmes, 
dis-je,  qui  rêvent  d'autre  part  d'un  rôle  de  l'Etat 
aboutissant,  par  l'emploi  de  la  contrainte  pour 
maintenir  la  foi  dans  les  âmes,  à  rendre  ces 
moyens  inutiles,  ou  du  moins  à  en  faire  quel- 
que chose  de  surérogatoire  :  sorte  de  mise  en 
œuvre  d'une  vertu  de  luxe  ou  d'un  zèle  pieux 
qui,  tout  en  apportant  une  perfection  à  la  so- 
ciété chrétienne,  ne  serait  nullement  néces- 
saire ni  à  son  intégrité  ni  à  sa  vitalité.  11  sem- 
ble tout  d'abord  qu'on  ne  fasse  appel  aux  autres 
moyens  que  pour  créer  des  conditions   exté- 


286        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

rieures  qui  permettront  aux  moyens  du  Christ 
de  se  produire  librement  et  d'épanouir  toute 
leur  efficacité.  Et  c'est  même  ainsi  qu'on  se 
leurre  en  se  cachant  à  soi-même  le  but  qu'on 
poursuit  et  qu'on  n'ose  pas  s'avouer. 

Mais  il  apparait  ensuite  que  les  conditions 
extérieures  qu'on  réclame  sont  telles  que, 
quand  on  les  imagine  réalisées  pour  consti- 
tuer l'ordre  idéal,  Terreur  ou  l'hérésie,  au  lieu 
d'être  considérée  comme  un  mal  des  âmes  à 
guérir  et  qui  relève  de  l'apôtre,  n'est  plus 
qu'un  délit  à  châtier  et  qui  relève  du  gen- 
darme, du  juge  et  du  bourreau.  Et  si  le  gen- 
darme, le  juge  et  le  bourreau  ont  pour  fonction 
d'entretenir  la  vérité  dans  le  monde,  il  est  évi- 
dent que  le  rôle  de  l'apôtre  n'est  plus  qu'une 
surcharge  bénévole,  sans  portée  comme  sans 
péril.  C'est  donc  la  croix  du  Christ  rendue 
vaine  et  déclarée  impuissante  à  faire  vivre 
les  âmes  dans  la  vérité  aussi  bien  qu'à  les 
conquérir.  Et  tout  cela  sous  le  beau  prétexte 
de  combattre  Tindifférentisme  et  de  défendre 
les  droits  de  l'Eglise. 

Mais  j'entends  M.  Descoqs  s'écrier  que  je 
caricature.  A  cette  phrase  que  j'ai  écrite  ail- 
leurs :  a  L'erreur...  ne  s'extirpe   pas  comme 


LE  ROLE  DE  L  ETAT  ET  DE  L  EGLISE    267 

une  verrue  par  une  amputation  chirurgicale,  et 
l'union  morale,  ainsi  que  le  mot  même  l'indi- 
que, ne  s'établit  pas  comme  on  bâtit  une  mai- 
son et  en  taillant  des  individus  comme  on  taille 
des  pierres  )>  S  il  répond  :  «  Nous  voudrions 
connaître  ceux  qui  tiennent  ces  dernières  sot- 
tises -.  »  Ce  ne  sera  vraiment  pas  difficile  de  le 
satisfaire. 

Ceux  qui  les  «  tiennent  »  ?  Mais  d'abord  c'est 
votre  maître,  M.  Maurras,  quand  il  nous  dit,  en 
employant  visiblement  une  litote,  que  pour 
obtenir  «  l'unité  des  consciences  »  ce  ne  serait 
pas  trop  de  la  payer  «  de  temps  en  temps..., 
même  d'un  peu  de  sang  versé  -^  »  ;  et  quand  il 
nous  dit  aussi,  justifiant,  —  et  n'expliquant 
pas  seulement,  —  les  persécutions,  que  c'est 
(«  à  très  bon  droit  »  que  l'Empire  romain 
excluait  de  son  «  enceinte  toutes  les  formes  de  la 
divergence  religieuse  »  %  comme  si  ce  qu'a  fait 

{.  Annales  de  philosophie  chrétienne^  février  1907, 
p.  482. 

2.  P.  406.  Constatons  une  fois  de  plus  comment 
M.  Descoqs  nie  ce  qu'il  affirme  ou  affirme  ce  qu'il 
nie  avec  une  parfaite  aisance  ;  mais  à  travers  tout  il 
n'en  marche  pas  moins  toujours  à  son  but. 

3.  Le  chemin  de  Paradis^  p.  XXIV. 

4.  Cité  par  M.  Descoqs,  p.  90,  note.  Ceci  du  reste  est 


288       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

l'Empire  romain  devait  être  pris  pour  règle  par 
toute  société  bien  organisée  ! 

Ceux  qui  les  «  tiennent  »  ?  Mais  c^est  ensuite 
vous-même  et  par  tous  les  bouts  à  la  fois,  quand 
vous  ne  craignez  pas  d'écrire  :  «  Serait-ce  une 
chimère  que  de  revendiquer  pour  l'Eglise  le 
droit  exclusif  d'être  religion  d'Etat,  d'être  seule 
reconnue  par  lui,  défendue  par  lui,  fût-ce 
par  la  force,  et  de  recevoir  de  lui,  dans  la 
sphère  de  ses  intérêts  propres,  aide  et  protec- 
tion *  ?»  Et  c'est  vous  encore,  quand  vous  me 
poursuivez  de  l'accusation  de  libéralisme  et 
d'indifférentismeetquevous  me  reprochez  d'ad- 
mettre que  l'erreur  a  les  mêmes  droits  que  la 
vérité,  parce  que  précisément  j'ai  dit, et  n'ai  rien 
dit  de  plus,  qu'elle  ne  s'extirpe  pas  comme  une 
verrue. C'est  vous  enfin  quand, pour  justifier  vo- 
tre alliance  avecdesathées,vous  avezjustement 
recours  à  la  comparaison  que  j'ai  employée,  en 
imaginant  que  la  conservation  de  l'Eglise  peut 
s'obtenir  comme  la  conservation  d'un  édifice  en 
pierres  et  en  bois  -.  Et  c'est  vous  toujours  qui, 

aussi  faux   que  possible  historiquement,  l'Empire  ro- 
main n'ayant  jamais  exclu  que  la  forme  chrétienne. 

1.  P.  401. 

2.  P.  379. 


LE  ROLE  DE  l'ÉTAT  ET  DE  l'ÉGLISE    289 

après  avoir  demandé  quels  sont  ceux  qui  '(  tien- 
nent »  ces  sottises,  comme  si  elles  étaient  loin 
devotrepenséeet  quelà-dessus  vousfussiezd'ac- 
cord  avec  moi,  vous  vous  empressez  d'ajouter  : 
«  Parce  que  les  circonstances  ne  permettent  pas 
actuellement  de  revendiquer  pour  FEglise  une 
situation  privilégiée  dans  l'Etat...  la  thèse  ne 
subsiste-t-elle  pas  que,  là  où  la  société  fonc- 
tionne normalement,  l'intervention  du  bras  sé- 
culier dans  les  causes  d'hérésies  et  de  doctrine 
n'a,  elle  aussi,  rien  que  de  très  normal  *  ?  »  Et 
que  fera  donc  alors  le  bras  séculier  et  qu'atten- 
drez-vous  de  lui,  si  ce  n'est  d  extirper  Terreur 
comme  une  verrue  et  d'établir  ou  de  maintenir 
l'union  morale  comme  on  bâtit  ou  comme  on 
répare  une   maison,  en  taillant  les  individus 
comme  on  taille  des  pierres  ? 


Sentant  que  c'est  tout  de  même  un  peu  gros 
à  soutenir, vous  dites  en  même  temps, et  je  l'en- 
tends bien,  que  la  contrainte  extérieure  n'ayant 
pas  «  d'efficacité  immédiatesurlesconsciences. . . 
se  meut  dans  des  limites  très  étroites  »  —  on 

1.  1>.  40Ô. 

19 


290       DEUX    CONCEPTIONS  DU    CATHOLICISME 

ne  s'en  serait  pas  douté  tout  à  l'heure  — ,  et 
vous  ajoutez  qu'il  s'agit  d'une  contrainte  «  sa- 
gement appliquée  '  )).MaisqueUes  sontces  limi- 
tes ?  quelles  règles  suivrez-vous  pour  les  déter- 
miner? Et  puis  en  quoi  consiste  cette  sagesse 
dans  l'application  ?  Une  pieuse  sobriété  dans 
l'emploi  des  châtiments?  Mais  comme  vous  par- 
lez ici  de  ce  quec  lescirconstances  permettent», 
je  ne  suis  pas  plus  rassuré  parla  que  je  ne  l'ai 
été  précédemment  par  «  les  distinctions  délica- 
tes »  grâce  auxquelles  vous  accordez  (ju'on  peut 
acheter  «  les  femmes  »  et  «  les  consciences  »  qui 
sont  «  à  vendre  ».  Si  ce  sont  les  circonstances 
qui  doivent  vous  régler,  c'est  que  vous  en  pren- 
drez dans  toute  la  mesure  oiî  il  vous  semblera 
que  vous  avez  «  chance  de  réussir  )),dans  toute  la 
mesure  011  vous  ne  risquerez  pas  qu'une  force 
plus  forte  que  la  vôtre  se  retourne  contre  vous. 
Et  cet  opportunisme  de  l'habileté  est  plus  in- 
quiétant dans  sa  modération  que  la  brutalité 
même,  et  en  tout  cas  plus  laid. 

Dites  après  cela,  avec  d'autres,  si  vous  le 
voulez,  que  vous  ne  vous  contenterez  pas  de 
contraindre,  que  vous  travaillerez  en  outre  à 
persuader  et  que  même,  pour  y  réussir,  vous 

1.  P.  400. 


LE    ROLE    DE    LETAT    ET    DE    L  ÉGLISE  29 1 

pratiquerez    des    condescendances,   que    vous 
n'userez  pas  toujours  de  vos  droits  ni  de  tous 
vos  droits.   Vous  ne  ferez  ainsi  que  vous  attri- 
buer un  pouvoir  discrétionnaire.  Et  de   quel 
droit  d'abord  en  prenez-vous  de  la  sorte  à  votre 
aise  avec  vos  principes?  S'ils  sont  absolus  pour 
les  autres,  pourquoi  ne  seraient  ils  pas  absolus 
pour  vous?  Et,  en  escomptant  qu'on  vous  sera 
reconnaissant  d'en  retenir  les  effets,  comment 
ne  voyez-vous  pas  que  vous  supposez  que  ,  pour 
exercer  quelque  bonté,  il  faut  s'inspirer  d'autre 
chose  que  de  votre  vérité?Singulière  vérité  q  ue 
celle-là  !  Mais  de  plus,  est-ce  que  pour  être  sou- 
mise à  des  caprices  dans  son  application, la  thèse 
n'en  sera  pas  moins  toujours  là  avec  sa  menace? 
Et  ce  qui  en  résultera,  parce  que  rien  autre 
chose  n'en  peut  résulter,  c'est  un  régime  tvrc, 
avec  tout  ce  qu'il  comporte   et  que  je  n'ai  pas 
besoin  de  décrire.    Vous  obtiendrez  peut-être 
qu'on  récite  ainsi  des  credo  sans  hésitation   ni 
inquiétude  d'esprit;  mais  c'est  qu'on  ne  pen- 
sera plus  à  rien,  c'est  qu'on  sera  maté  jusqu'au 
fond.  C'est  que  les  credo,  vidés  totalement  de 
leur  contenu  spirituel^  ne  seront  plus  que  des 
credo  sans  foi.  Ils  pourront  bien  exprimer   la 
soumission  ou  plutôt  la  sujétion  à  l'ordre  de 


292       DEUX    GO>CEPriONS    UU    CATHOLICISME 

choses  terrestrement  établi;  ils  n'exprimeront 
plus  l'adhésion  libre  et  libératrice  des  âmes 
aux  réalités  éternelles.  Ce  sont  des  credo  de  ce 
genre  qu'on  récitait  au  xv*  siècle.  Que  TEglise 
ait  besoin  d'une  discipline  pour  soutenir  les 
faibles  et  les  aider  à  devenir  forts,  c'est  ce  que 
nous  dirons  plus  loin.  Mais  ce  n'est  pas  ainsi 
que,  pour  être  efficace  de  vie  spirituelle,  cette 
discipline  doit  sexercer. 

Si  en  m'entendant  vous  protestez  et  vous  criez 
encore  à  la  caricature,  je  dis  volontiers  :  tant 
mieux  !  car  je  souhaite  ardemment  que  ce  ne 
soit  en  effet  qu'une  caricature  ou  qu^in  fan- 
tôme sans  consistance.  Et  si  vous  ne  voulez  pas 
vous  voir  tel  que  je  vous  vois  à  travers  ce  que 
vous  dites  et  du  dehors,  c'est  la  preuve  sans 
doute  qu'en  dedans  vous  voulez  être,  malgré 
tout,  autre  chose.  Je  ne  puis  que  m'en  réjouir. 
Mais  silaMè^e,  à  la  manière  dont  vous  l'ex- 
posez, avec  l'alliance  qu'en  son  nom  et  pour  la 
faire  triompher  vous  préconisez,  n'implique 
pas  ce  que  je  viens  de  signaler,  et  ce  que  je 
viens  de  signaler  en  me  servant  de  vos  paroles 
mêmes  et  de  vos  réticences  mêmes  plus  signifi- 
catives encore  que  vos  paroles,  faites-nous-la 
voir  enfin  sous  un  autre  aspect  ;  faites- noub-hi 


LE    RÔLE    DE    l'^TAT    ET    DE    l'ÉGLISE  203 

voir  diffusant  de  la  lumière  et  de  la  bonté  dans 
les  âmes.  Montrez-nous  que,  quand  vous  êtes 
condescendant  et  miséricordieux  à  ceux  qui  se 
trompent,  quand  vous  consentez  à  être  violenté 
plutôt  que  de  violenter,  quand  vous  travaillez 
apostoliquement  à  vaincre  Terreur  par  la  vé- 
rité au  lieu  de  chercher  à  la  faire  châtier, 
montrez-nous  que  ce  n'est  pas  en  trahissant 
les  droits  mêmes  de  la  thèse,  en  faisant  taire  ses 
exigences,  mais  au  contraire  en  obéissant  à  des 
exigences  qui  viennent  d'elle.  Et  alors  je  re- 
connaîtrai qu'étant  la  théorie  même  de  notre 
action  chrétienne,  elle  est  chrétienne  elle- 
même.  Seulement  je  crois  qu'auparavant  vous 
vous  apercevrez  que  ce  sera  une  autre  thèse  que 
vou-^  aurez  mise  à  la  place,  en  changeant  to- 
talement de  point  de  vue. 


Parlant  d'une  brochure  du  P.  Lépicier  sur 
la  question  \  M.  Le  Bachelet  nous  fait  remar- 
quer d'abord  que  celui-ci  reconnaît  que  la 
doctrine  selon  laquelle  c  l'Eglise  a  le  droit  de 

1.  «Bau^KTTr,  MsTaaojo^wa-tç  :  explication  et  justification 
du  livre  •  De  stabilitatr  et  proqres^u  dogmalis,  par  le 
même  auteur. 


294       DEUX    CONCEPTIOÎNS    DU    CATHOLICISME 

réprimer  par  la  force  les  hérétiques  obstinés 
ne  s'impose  pas,  tant  que  l'Eglise  ne  l'aura  pas 
définie  *  )),et  que  de  plus, tout  en  voyant  «  dans 
le  pouvoir  coercitif  de  TEglise  un  corollaire 
manifeste  du  caractère  de  société  parfaite  qui 
lui  convient  »,  il  «  va  jusqu'à  manifester  ses 
préférences  personnelles  pour  les  voies  de  dou- 
ceur »  '.  Ceci  permet  à  M.  Le  Bachelet  d'ajouter 
qu'  «  ainsi  expliquée  et  mitigée,  raffirmatioii 
du  pouvoir  coercitif  de  l'Eglise  devient,  à  notre 
époque,  un  thème  d'ordre  purement  spécula- 
tif »  ^  C'est  comme  si  l'on  disait  que  l'on  ima- 

1.  Eivdes,  20  janvier  19M,  p.  'J69.  Voilà  du  moins 
qui  est  à  retenir.  Mais  M.  Descoqs  jugera  sans  doufe 
que  le  P.  Lépicier  lui-même  se  rend  ici  coupable  de  li- 
béralisme. 

2.  Ainsi  se  trouve  nettement  introduite  l'idée  d'une 
pratique  indépendante  de  la  doctrine  et  qui  consiste  à 
se  diriger  d'après  «  ses  préférences  personnelles  >»,  en. 
opposition  même  avec  la  doctrine.  Et  en  effet  celle-ci 
n'implique-t-elle  pas  que  l'hérésie  doit  être  réprimée 
par  la  force,  comme  étant  la  violation  d'un  droit?  Mais 
néanmoins  on  choisit  «  les  voies  de  douceur  »  en  tolé- 
rant Ihe'résie.  Kt  d'après  quoi  alors  se  règlent  «  les 
préférences  personnelles  »  ?  Evidemment  ce  n'est  plus 
qu'affaire  de  bon  plaisir.  —  Ne  set»lira-t-on  pas  enfin 
le  besoin  de  sortir  de  cette  impasse  ? 

3.  Il  dit  en  même  temps  que  «  c'est  d'ailleurs  une 
question    délicate  qui  n'est  pas  à  lancer  dans  le  gran<l 


LE    RÔLE    DE    l'ÉTAT    ET    DE    L  ÉGLISE         2^0 

gine  la  thèse  du  pouvoir  coercitif,  uniquement 
pour  Tamour  de  l'art,  à  peu  près  de  la  même  fa- 
çon qu'on  imagine  une  république  de  Salente  ^ 
Solution  élégante  saiis  doute  et  commode.  Mais 
j'aurais  de  la  peine  d'abord  à  ne  pas  demander 
grâce  pour  Tart  lui-même  :  car  je  ne  vois  vrai- 
public  ni  même  a  traiter  en  langue  vulgaire  ».  Et  voilà 
assurément  qui  est  fait  pour  nous  surprendre.  Car  s'il 
est  une  question  déjà  lancée  dans  le  grand  public  de- 
puis des  siècles,  c'est  bien  celle-là.  Et  Dieu  sait  les 
ravages  qu'elle  y  fait.  Il  n'ea  est  pas  une  sur  laquelle 
il  soit  plus  urgent  d'apporter  la  lumière.  Allons-nous 
laisser  croire  que  l'Eglise  a  quf^lque  chose  à  cacher  ? 
ou  bien  allons-nous  rétablir  un  ésotérisme  et  un  exo- 
térisme  ? 

1.  Il  est  tout  de  même  curieux  de  constater  à  quels 
expédients  de  toute  sorte  on  a  recours  pour  faire  pas- 
ser cette  pauvre  ilièse.  L'un  dit  :  elle  exprime  absolu- 
ment ce  qui  doit  être  et  ce  qui  doit  se  faire  ;  mais  ras- 
surez-vous, SI  je  la  maintiens,  mes  préférences  person- 
nelles m'empêcheront  de  l'appliquer.  L'autre  dit  :  c'est 
une  théorie,  un  poème  dont  on  s'enchante  et  par  con- 
séquent il  faut  être  malveillant  pour  s'en  inquiéter. 
Mais  en  attendant  on  ne  manque  jamais  d'accabler 
ceux-ci  ou  ceux-là,  sous  prétexte  que,  par  ce  qu'ils  font 
ou  ce  qu'ils  disent,  ils  nient  la  thèse.  D'une  part  on  la 
fait  donc  toute  petite,  pour  la  loger,  comme  les  dieux 
d'Epicure,  dans  les  intermondes  et  la  soustraire  ainsi 
aux  critiques. Puis  d'autre  parton  la  ramène  triomphante 
et  fulgurante, comme  le  Jupiter  d'Homère  qui  fait  trem- 
bler la  terre  et  le  ciel. 


396       DEUX    COXCEPTJOS    DU    CA.THOLICISME 

ment  pas  comment  on  peut  trouver   beau    le 
rêve  d'une  humanité  mise  au  carcan  et  demeu- 
rant dans  l'ordre  par  menace  et  par  contrainte. 
Ce  qui  est  beau  c'est  la  Jérusalem  céleste, 
construite  de  pierres  vivantes  et  aimantes, c'est- 
à-dire  d'àmes  illuminées  et  harmonisées  dans 
la  charité  du  Christ.  Mais  la  Jérusalem  céleste 
est  aux  antipodes  mêmes  de  cette  cité  de  ténè- 
bres, de  peur  et  de  mort  dont   il  semble  ici 
qu'on  se  plaît  à  contempler  au  moins  l'image. 
Et  les  moyens  qui  président  à  l'établissement 
de  l'une  sont  radicalement  opposés  aux  moyens 
qui  président  à  l'établissement  de  l'autre.  C'est 
ce  que  le  Christ  a  signifié  clairement  quand  il 
a  dit  :  «  Vous  savez  que  ceux  qui  régnent  parm  i 
les  nations  les  dominent  et  que  les  chefs  de  celles- 
ci  les  tiennent  en  leur  pouvoir  ;  il  71  en  sera  plus 
ainsi  parmi  vous  »  ;  et  le  reste,  que  l'on  con- 
naît, marquant  les  conditions  de  l'apostolat  et 
notifiant  que,   s'il   faudra  se   faire  tuer,  il  n'y 
aura  jamais  lieu  de  tuer  ou  de  faire  tuer  en 
son  nom. 

Du  reste,  quoi  qu'il  faille  penser  de  ce  que 
disent  à  cet  égard  et  pour  leur  compte  M.  Le 
Bachelet  ou  le  P.  Lépicier,  la  thèse  de  la  ré- 
pression de  l'hérésie  par  la  force  n'est  pas  du 


LE  RÔLi'   DE  l'État  et  de  l'église       297 

tout  pour  M.  Descoqs  «  un  thème  d'ordre  pure- 
{^lent  spéculatif  ».  Ce  n'est  pas  dans  l'abstrait 
qu'il  conçoit  cette  répression,  ni  comme  un 
rêve  dont  il  s'enchanterait.  11  n'a  même  pas 
songé  à  prendre  la  précaution  de  nous  dire 
que  «  ses  préférences  personnelles  »  sont  «  pour 
les  voies  de  douceur  ».  Et  c'est  qu'en  effet  il  lui 
suftirait  de  parler  ainsi  pour  n'être  plus  en  état 
de  contracter  alliance  avec  M.  Maurras  et  les 
autres  :  car  ces  «  métaphysiciens  du  sensible  )^ 
n'entendent  pas  se  contenter  d'un  rêve,  si  con- 
forme à  leur  goût  qu'il  puisse  être.  Et  les  voies 
de  douceur  ne  sont  pas  leurs  voies.  Les  cir- 
constances, hélas  !  ne  permettent  pas  actuelle- 
ment de  pratiquer  la  répression.  II  faut  bien 
le  reconnaître.  Mais,  comme  c'est  profondé- 
ment regrettable,  il  s'agit  justementde produire 
au  plus  tôt  des  circonstances  qui  le  permet- 
tront. Et  tel  est  le  service,  un  service  qui  n'est 
pas  en  l'air,  que  M.  Descoqs  attend  de  V Action 
française  et  pour  lequel  il  juge  légitime  de  l'ai- 
der dans  son  entreprise,  en  s'accommodant 
du   mieux   qu'il   peut  de  ses  «  moyens  ». 


Or   remarquons  bien  que  c'est  uniquement 


•2()S       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

en  se  plaçant  au  point  de  vue  de  la  thèse,  prise 
comme  exprimant  un  droit  absolu  à  faire  va- 
loir, c'est-à-dire  un  droit  qui  n'est  considéré  en 
corrélation  avec  aucun  devoir,  aucune  mis- 
sion, aucune  fin  à  atteindre  qui  serait  inté- 
rieurement la  (in  des  âmes,  que  M.  Descoqs  a  pu 
justifier  à  ses  propres  yeux  une  alliance  des 
catholiques  avec  des  athées.  Et  quelle  que  soit 
en  effet,  à  un  autre  point  de  vue,  l'énormitédu 
paradoxe  qui  amène  ainsi  des  croyants  à  comp- 
ter sur  la  brulalité  de  l'athéisme  pour  aboutir 
à  réprimer  l'hérésie,  du  moment  qu'il  s'agit  de 
faire  régner  extérieurement  et  légalement  dans 
la  société  ce  que  M.  Descoqs  a  consenti  à  appe- 
ler «  une  orthodoxie  sans  foi  »,  il  est  évident 
que  rien  n'est  plus  logique  qu'une  telle  entente. 
Du  moment  en  effet  qu'il  s'agit  de  faire  triom- 
pher la  thèse  dans  la  Société  et  de  l'y  établir 
comme  un  droit  qui  se  prolonge  naturellement 
en  contrainte,  en  vue  d'obtenir  de  la  sorle  un 
ordre  extérieur  et  légal,  des  athées  peuvent  y 
travailler  aussi  bien  que  des  croyants,  et  même 
sans  doute  beaucoup  mieux,  n'étant  nullement 
gênés  par  le  souci  et  le  «  respect  de  la  nature 
humaine». Mais  n'est-ce  pas  la  preuve  très  nette 
que  la  thèse  ainsi  entendue,  admise  pour  elle- 


LE    RÔLE    DE    l'kTA T    ET    DE    l'eGLISE  2^[) 

même  et,  comme  je  le  disais  tout  à  l'heure,  abs- 
traction faite  de  tout  devoir  corrélatif,  de  toute 
mission,  de  toute  fin  qui  d'autre  part  serait  la 
lin  des  âmes  qui  ont  à  vivre,  n'a  plus  rien,  ab- 
solument rien  de  commun  avec  la  vérité  chré- 
tienne qui  doit  nourrir  et  sauver  les  âmes  ? 

En  tout  cas  c'est  parce  qu'ils  n'y  voient  plus 
rien  de  chrétien,  et  parce  qu'ils  entendent,  eu 
l'appliquant  coercitivement,  ne  pas  avoir  à  pra- 
tiquer l'Evangile,  que  les  positivistes  de  VAc- 
tion  française  s'en  font  les  défenseurs.  Et  la 
rencontre  sur  ce  point,  pour  une  action  com- 
mune, d'athées  proclamant  très  haut  qu'ils  ne 
veulent  être  qu'athées,  et  de  croyants  procla- 
mant non  moins  haut  qu'ils  ne  veulent  être 
qu'orthodoxes,  devient  révélatrice  au  suprême 
degré.  S'ils  se  rejoignent  avec  tant  d'aisance,  ce 
n'est  point  qu'ils  se  fassent  réciproquement 
des  concessions  ni  qu'ils  abdiquent  leur  intran- 
sigeance ;  non, c'est  qu'en  définitive, et  si  incons- 
ciemment que  cela  se  produise,  ils  en  arrivent 
à  communier  dans  la  même  méconnaissance, 
dans  la  même  négation  de  l'esprit  chrétien. 
Voilà  ce  qui  se  cache  sous  la  thèse  et  sous  le 
bel  étalage  qu'avec  elle  on  t'ait  des  droits  de 


OOO       DEUX    CONCEPTIONS    Di:    CATHOLICISME 

Dieu  et  des  droits  de  l'Eglise*.  Car  ce  qu'on 
appelle  la  thèse,  remarquons-le  bien,  ce  n'est 
pas  la  doctrine  traditionnelle  et  vivante  que 
l'Eglise  est  chargée  de  répandre  apostolique- 
nient  dans  les  âmes  pour  les  faire  vivre.  Mais 
c'est  une  abslraction  érigée  en  absolu  qu'on 
imagine  s'im posant  comme  telle,  avec  la  ri- 
iAueur  d'une  formule  logique,  sèche  et  dure,  et 
qui  recourrait,  selon  le  vœu  de  M.  Maurras,  à 
la  sanction  du  fouet  autant  qu'elle  en  aurait  le 
pouvoir. 

1.  Néanmoins,  il  importe  de  signaler,  et  je  le  faisan 
attirant  particulièrement  là-dessus  Taltention  du  lec- 
teur, que  par  dessous,  le  plus  ordinairement  peut-être, 
>e  cache  encore  autre  chose  ou  plutôt  qu'autre  chose 
intervient  à  côté.  Dieu  me  garde  de  penser  et  de  dire 
que  tous  ceu.x  qui  soutiennent  la  tfiè?e  méconnaissent 
et  nient  purement  et  simplement  l'esprit  chrétien.  lï 
t'st  très  vrai  que  la  logique  les  y  entraîne.  Mais  ce  n'est 
f)as  la  logique  qui  mène  la  vie.  Il  faut  rappeler  ici  le^ 
observations  de  tout  à  l'heure  par  lesquelles  j'ai  fait 
remarquer  comment,  en  soutenant  la  thèse,  on  ne  s'y 
tenait  pas,  comment,  en  la  reléguant  dans  Tordre  spé- 
culatif, on  s'y  dérobait  en  fait  pour  agir  libéralement  et 
en  suivant  des  >.  voies  de  douceur    > . 

Je  sais  que  cela  peut  être  de  l'opportunisme,  et  que, 
L'tàce  à  ["hypothèse^  cela  se  présente  en  effet  comme  de 
l'opportunisme.  Ainsi  en  est-il  sous  la  plume  de  M.  Des- 
coqs disant:  «  Parce  que  les  circonstances  ne  permettent 


LE  ROLE  DE  L  ETAT  ET  DE  L  EGLISE    00 1 

Cela  se  laisse  voir  ici  Crûment,  puisque,  au 
iioni  des  droits  de  Dieu  et  des  droits  de  l'Eglise, 
on  se  met  dans  le  rang  avec  des  athées  pour 
faire  œuvre  d'athée.  Et  c'est  qu'en  effet  entre 
«  l'orthodoxie  sans  foi  »,  comme  celle  à  laquelle 
prétend  M.  Maurras,  et  l'orthodoxie  qui  fait 
abstraction  de  la  foi,  comme  celle  des  partisans 

pas  actuellement  »  de  faire  plus  (p.  406).  Mais  il  n'en  est 
pas  moins  visible  que,  chez  ceux-ci  ou  chez  ceux-là  et 
même  chez  la  plupart,  des  considérations  et  des  senti- 
ments d'un  autre  ordre  entrent  en  jeu.  Ils  ont  recours 
aux  «  voies  de  douceur  »,  aux  moyens  apostoliques,  non 
comme  à  des  moyens  provisoires,  mais  comme  à  des 
moyens  qui  valent  absolument  et  qui  sont  la  mise  en 
pratique  directe  de  l'esprit  chrétien  lui-même.  Ils  ne 
conservent  la  thèse,  pourrions-nous  dire,  qu'à  la  condi- 
tion de  pouvoir  pratiquement  la  trahir  et  de  s'en  cacher 
la  laideur  par  la  contradiction  même  quils  lui  infligent. 
Et  nous  ne  trouverions  personne  sans  doute,  pas  même 
M.  Descoqs,  qui  oserait,  en  se  donnant  toutes  les  cir- 
constances favorables,  en  dérouler  jusqu'au  bout  les 
conséquences. 

Mais,  et  c'est  bien  le  cas  d'employer  ce  mot,  elle  n'eu 
est  pas  moins  un  «  venin  »  qui  plus  ou  moins  corrompt 
ou  tend  à  corrompre  ou  même  parfois  corrompt  tout  à 
failles  pensées  et  les  attitudes.  Il  ne  m'appartient  nul- 
lement de  juger  dans  quelle  mesure  et  de  quelle  ma- 
nière elle  atteint  ceux-ci  ou  ceux-là.  Je  ne  la  considère 
qu'en  elle-même,  telle  qu'il  lui  arrive,  comme  ici,  de- 
s'exprimer  et  de  se  faire  valoir  pour  tâcher  de  se  re'a- 
iiser. 


002       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

de  la  thèse,  il  n'y  a  pas  seulement  ressemblance, 
il  y  a  identité  :  car  elles  exigent  l'une  et  l'autre 
qu'on  soit  orthodoxe  pour  des  raisons  et  par 
des  raisons  extérieures  à  la  vérité  même  qui 
constitue  l'orthodoxie.  Et,  s'il  est  étrange  jus- 
qu'au ridicule  ou  jusqu'à  l'odieux  que  des 
croyants  s'unissent  ou  rêvent  de  s'unir  avec  des 
athées,  pour  forcer  les  autres  à  croire  ou  pour 
les  maintenir  par  la  force,  comme  on  dit,  dans 
la  pureté  de  la  doctrine,  c'est  encore  plus  ins- 
tructif qu'étrange.  Et  peut-être  devons-nous 
savoir  gré  à  M.  Descoqs  d'avoir  sorti  si  candi- 
dement au  plein  jour  cette  énormilé  et  de  per- 
mettre à  chacun  de  la  voir  pour  réfléchir. 


Mais  la  pratique  de  Talliance,  tout  autant 
que  la  théorie,  suppose  tellement  bien,  de  la 
part  des  croyants,  une  orthodoxie  conçue  indé- 
pendamment de  la  foi  et  attribuant  pour  fin  à 
l'Eglise  de  faire  triompher  légalement  une 
thèse  ou  un  droit  absolu  en  vue  d'un  ordre  ex- 
lérieur  et  terrestre  à  instituer,  qu'il  suffit  de 
considérer  que  la  fin  de  l'Eglise  est  au  contraire 
de  faire  triompher  les  âmes  intérieurement  et 
r^pirituellement,  en  les  faisant  se  sauver  d'elles- 


LE    RÔLE    DE    l'ÉTAT    ET    DE    l'ÉGLISE         3o3 

mêmes  et  de  leurs  misères  par  la  foi  vivaute  et 
surnaturalisante,  pour  que  l'alliance  apparaisse 
immédiatement  inconcevable  et  impossible 
comme  une  absurdité.  Et  l'idée  assurément 
ne  viendra  à  personne  voulant  travailler  au 
salut  des  âmes,  j'entends  au  salut  éternel  tel 
que  nous  le  propose  l'Evangile,  d'accepter  le 
concours  des  athées  proposant  leurs  moyens 
d'athées.  • 

Et  si  M.  Descoqs,  bien  qu'il  prétende  ne  pas 
repousser  cette  fin, n'en  avait  pas  fait  abstrac- 
tion, et  abstraction  de  telle  sorte  qu'elle  est  prati- 
quement éliminée  ou  qu'elle  devient  le  surcroit 
qui  se  produit  comme  il  peut,  jamais, par  exem- 
ple, en  face  des  «  moyens  »  de  M.  Maurras,  il 
ne  se  serait  arrêté  à  imaginer  des  circonstances 
où  la  coopération  au  mal,  étant  indirecte,  peut 
devenir  légitime.Jamaisiln'auraitaccordé  qu'on 
peut  ((  acheter  ce  qui  esta  vendre»  quand  ce 
qui  est  à  vendre  ce  sont  des  «  femmes  »  et  des 
'(  consciences  »  ;  il  se  serait  demandé  au  con- 
traire avec  pitié,  avec  douleur,  avec  angoisse, 
comment  il  faut  s'y  prendre  pour  que  «  les  fem- 
mes »  et  pour  que  <r  les  consciences  »  qui  sont 
à  vendre  cessent  d'être  à  vendre.  Mais  le  souci 
du  salut  des  âmes  est  tellement  bien  éliminé. 


3o4       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

par  son  projet  d'alliance  que  c'est  leur  perdition 
même  qui  est  escomptée  et  exploitée.  Et  cette 
abomination  ne  lui  ouvre  pas  les  yeux  ! 

Jamais  non  plus  M.  Descoqs  ne  m'aurait  dit 
que  je  ne  puis  «  condamner  sans  distinction 
tout  esclavage,  ni  au  nom  de  la  philosophie  ni 
au  nom  du  dogme  ».  Et  en  face  du  mal  résul- 
tant de  ce  que  dans  la  réalité  il  existe  des  âmes 
serviles  et  des  âmes  dominatrices,  —  qui  du 
reste  se  ressemblentsingulièrement — ,  il  aurait 
senti  au  contraire  que  son  devoir  de  chrétien 
^3tait  de  travailler  à  ce  que  les  uns  se  dépouil- 
lent de  leur  servilité  et  à  ce  que  les  autres 
étouffent  leur  appétit  de  domination.  Et  s'il  est 
vrai  qu'il  y  a  des  faibles  à  côté  des  forts,  il  au- 
rait senti  également  que  le  rôle  de  ceux-ci,  au 
lieu  de  maintenir  ceux-là  dans  leur  faiblesse, 
«est  au  contraire  de  se  dévouer,  de  se  sacrifier  à 
eux  pour  les  en  faire  sortir,  parce  que  du  point 
de  vue  chrétien, s'il  y  a  des  fonctions  diverses  et 
subordonnées,il  n'y  a  pas  de  servitude,  et  que  le 
dernier  des  misérablesqui  végèteaux  bas-fonds, 
envisagé  dans  son  àme  et  devant  Dieu, vaut  au- 
tant que  celui  qui  trône  au  sommet. Et  le  scan- 
dale qu'en  éprouve  M.  Maurras  n'y  changera 
rien. 


LE  RÔLE  DE  l'ÉTAT  ET  DE  l'ÉGLISE    3o5 

Jamais  enfin, M.  Descoqs  n'aurait  songé, pour 
maintenir  son  ortîiodoxie,   à  faire  appel  à  la 
contrainte  que  l'Etat  peut  exercer  par  la  force 
dont  il  dispose.  Et  ceci  pour  deux  raisons  :  d'a- 
bord parce  qu'il  aurait  compris  que  l'orthodoxie 
qui  se  maintient  de  la  sorte  ne  peut  que  se  tour- 
ner finalement  en  orthodoxie  pharisaïqueetque, 
n'étant  pas  nourrie  par  la  sève  intérieure  qu'é- 
laborent les  dévouements,  les  sacrifices,  les  ef- 
forts vers  la  vérité,  au  lieu  d'être  le  principe  de 
la  renaissance  et  du  salut  éternel  pour  les  âme  s, 
elle  n'est  capable  que  de  les  attacher  à  la  terre. 
Et  parce  qu'il  aurait  compris   ensuite  que,  la 
contrainte  étant  une  nécessité  que  subit  l'Etat , 
le  rôle  de  ceux  qui  ont  pour  mission  de  faire 
triompher  les  âmes  en  les  faisant  monter  vers 
l'idéal  évangélique,est  précisémentdetravaille  r 
à  rendre  la  contrainte  inutile  et  non  pas  de  s'en 
servir.  La  contrainte  n'est  qu'un  palliatif,  elle 
n'est  pas  un  remède.  Si,  employée  par  l'Etat  et 
dans  sa  sphère  pour  faire  respecter  le   pacte 
social,  elle  est  néanmoins  utile  à  ce  point  qu'on 
ne  peut  s'en  passer,  c'est  à  la  condition  que  ceux 
qui  remploient  en  reconnaissent  la  radicale  in- 
suffisance et  ne  la  chargent  d'aucune  prétention 
vengeresse  pas  plus  que  d'aucune  prétention  à 

20 


3o6       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

vaincre  par  elle  le  mal  et  l'erreur  ;  car  le  mal 
n'est  vaincu  que  par  le  bien  et  Terreur  que  par 
la  vérité.  Et  du  moment  qu'ils  chargent  la  con- 
trainte de  prétentions  decegenre,ellen'estplu> 
qu'un  mal  qui  s'ajoute  à  un  autre  mal,  une  er- 
re ur  qui  s'ajoute  à  d'autres  erreurs  ou  même 
les  provoque  et  les  entretient. 

Et  c'est  alors  que  l'Etat  est  réduit  au  rôle 
«  de  chien  de  garde  »,  chargé  de  défendre  un 
ordre  établi  et  fixe,  sans  idéal  qui  le  travailh^ 
intérieurement  et  qui  lui  fasse  sentir  sa  foncière 
imperfection  et  sa  caducité.  Et  c'est  alors  aussi 
que  TEglise  elle-même  ne  serait  plus  qu'un 
u  chien  de  garde  »  à  son  tour,  si  en  effet  son 
rôle  était  d'entrer  dans  un  tel  système  et  do 
s'en  emparer  et  de  le  faire  fonetionner,sous  pré- 
texte d'accomplir  par  lui  sa  mission  :  car  elle 
n'aboutirait  ainsi  qu'à  le  consacrer  dans  l'im- 
perfection et  la  caducité  même  que  j'indiquais 
tout  à  l'heure.  Elle  s'y  enliserait.  Et  il  en  ré- 
sulterait ceci  :  ou  bien  qu'elle  en  deviendrait 
la  simple  servante,  comme  le  rêve  tout  haut 
M.  Maurras,  en  laissant  mettre,  par  «  les  arran- 
gements d'une  sage  politique  »,  son  idée  de  Dieu 
au  service  du  positivisme  athée  ;  ou  bien  qu'elle 
s'y  substituerait,  qu'elle  l'absorberait  en  entre- 


LE  ROLE  DE  L  ETAT  ET  DE  L  EGLISE    OO7 

prenant  pour  son  compte  et  à  son  profit,  soit 
d'en  remplir  la  fonction,  soit  —  ce  qui  revient 
au  même  —  de  la  faire  remplir  par  des  instru- 
ments qui  n'auraient  droit  à  aucune  initiative. 
Dans  un  cas  comme  dans  l'autre,  il  est  vrai,  la 
fâcheuse  «  scission  >>  survenue  à  l'ère  chré- 
tienne et  que  déplore  tant  M.  Maurras  serait 
réparée.  Mais  de  TEglise  proprement  dite,  de 
l'Eglise  née  au  Calvaire  et  organe  de  la  grâce 
et  de  la  vérité  de  Jésus  Christ  pour  le  salut 
du  monde,  il  ne  resterait  plus  rien.  Dans  le 
premier  cas,  l'Etat  deviendrait  une  parodie 
d'Eglise,  comme  dans  la  cité  antique  ou  la  cité 
turque  ;  dans  le  second  cas,  l'Eglise  deviendrait 
une  parodie  dEtat,  comme  dans  la  cité  de  Cal- 
vin. Et  l'histoire  est  là  pour  nous  dire  ce  qu'il 
faut  attendre  de  ces  mixtures  pervertissantes. 


Sous  prétexte  de  réparer  la  lâcheuse  «  scis- 
sion  ))  on  ruine  donc  de  fond  en  comble  l'ordre 
du  dyncjmi>me  chrétien;  on  tourne  le  dos  au 
terme  mome  que  l'Evangile  propose  à  notre  ac- 
tivité morale  et  religieuse.  Au  lieu  de  partir  du 
fait/]e  veux  dire  ici  du  chaos  dans  lequel  se  dé- 
battent en  ce  monde  les  égoïsmes  juxtaposés. 


i\o8       DEUX    CONCEPTIONS   DU    CATHOLICISME 

afin  de  surmonter  ce  chaos  en  travaillant  à  faire 
que  leségoïsmes  se  délivrent  les  uns  des  autres 
et  se  délivrentd'eux-mêmes  pourréaliser  Vidéal 
par  une  transformation  du  réel  lui  même,  on  se 
sert  de  l'Etat  et  on  se  sert  de  l'Eglise,  les  uns 
en  tournant  la  contrainte  en  superstition  et  les 
autres  la  superstition  en  contrainte,  pour  tirer 
parti  de  ces  égoïsmes  mêmes,  pour  les  gouver- 
ner en  exploitant  leur  corruption  et  par  consé- 
quent en  les  entretenant  comme  si,  à  la  ma- 
nière des  corps  bruts,  ils  ne  pouvaient  devenir 
autre  chose  que  ce  qu'ils  sont.  C'est  ainsi  qu'on 
demande  que  soit  maintenu  le  principe  de  Tes- 
clavage  et  ainsi  qu'on  réclame,  pour  produire 
Tordre  social,  des  individus  «  dépourvus  de 
conscience  et  de  responsabilité  ». 

M.  Descoqs  a  traité  ce  système  de  «  barbare  » 
(11  prétendant  ^que  c'est  moi  qui  l'invente.  Il 
est  barbare  en  effet  ;  mais  je  n'ai  pas  eu  à  l'in- 
venter. Et  tout  barbare  qu'il  soit,  c'est  par  sa 
barbarie  même  qu'il  agrée  à  M.  Descoqs  lui- 
même.  Nous  avons  déjà  constaté  que  le  dan- 
ger à  éviter,  selon  lui,  est  tout  entier  du  côté 
de  ce  qu'il  appelle  le  /zôéra/z-ym^  et  nullement 
du  côté  du  brutalisme.  Jl  semble,  à  l'entendre, 
qu'il  n'y  a  point  d  exagération  possible  quand 


LE  RÔLE  DE  l'ÉTAT  ET  DE  l'ÉGLISE    SoQ 

il  s'agit  de  refouler  et  d'écraser  rindividu, 
comme  s'il  n'y  avait  aucunement  à  considérer 
que  l'individu,  quel  qu'il  soit,  est  toujours 
néanmoins  une  personne.  Et  il  semble  au  con- 
traire qu'il  ne  peut  y  avoir  qu'excès  à  parler 
de  conscience,  d'initiative,  de  consentement 
intérieur  à  obtenir,  de  sentiment  d'obligation 
à  faire  naître,  comme  si  ce  n'était  toujours 
là  inévitablement  qu'appel  u  au  sens  propre  ^)  * . 
Et  c'est  pourquoi,  aux  yeux  de  M.  Descoqs 
comme  aux  yeux  de  M.  Fontaine,  M.  Lorin  et 
ses  amis  des  Semaines  sociales ^mail^ré  leur  anti- 
individualisme si  nettement  formulé  et  si  forte- 
ment motivé, ne  sont  que  desdémagogues  et  des 
anarchistes,  parce  que,  pour  eux,  tout  homme 
est  pour  un  autre  homme  un  frère  sous  la  pa- 
ternité de  Dieu  et  qu'ils  tendent  à  rendre  effec- 

1.  M.  Descoqs  nous  accuse  en  etîet  (p.  396)  de  faire 
des  <  appels  incessants  au  sens  propre  >.  Je  voudrais 
bien  qu'il  signalât  les  passages  où  il  les  a  trouvés.  Ce 
qu'il  traduit  ainsi,  ce  sont  donc  les  appels  à  la  cons- 
cience, au  sentiment  de  l'obligation,  à  la  libération  in- 
térieure. Et  celte  traduction  n'est-elle  pas  éminemment 
significative  qui  montre  que  pour  lui  tout  cela  est  sim- 
plement synonyme  de  «  sens  propre  »  ?  Encore  une 
fois  ce  qu'il  réclame  ce  sont  donc  bien  des  individus 
«dépourvus  de  conscience  et  de  responsabilité  ». 


} 


3lO       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

tivo  cette  fraternité  dans  l'organisation  sociale 
eHe-môQie.  Evidemment  c'est  donner  de  l'or- 
gueil k  la  foule  que  de  lui  rappeler  une  si  no- 
ble origine.Et  comment  après  cela  la  foule  s'ac- 
commoderait-ellede  l'ordre  positiviste  ?  Gequ'il 
lui  faut,  pour  la  sauver  de  »  l'hypocrisie  théis- 
tique  »,  c'est  a  le  bienfait  du  carcan  ».  Voilà  ce 
qui  ne  fait  pas  peur  à  M.  Descoqs.  Il  n'y  a  pas 
de  danger  pour  lui  de  ce  côté-là.  Et  il  en  a  si 
peu  peur  et,  sans  avoir  l'air  de  s'en  douter,  du 
principe  de  l'esclavage  il  est  si  près  de  passer  à 
Tapplication,  qu'il  ose  écrire  cette  phrase  abo- 
minable :  «  Prôner  l'efficace  d'une  doctrine 
pour  mater  et  discipliner  les  âmes,  pour  assu- 
rer au  corps  social  le  jeu  facile  de  ses  divers 
organes,  c'est  bien  »  \  Et  s'il  voit  là  un  danger, 

i.  P.  96.  —  <  Mater  les  âmes.,  c'est  bien.  ».  Or  que 
sigoilie  mater?  Je  consulte  Littré.  A  côté  du  sens  pro. 
pre  qui  est  réservé  au  jeu  d'échecs,  je  trouve  deux  sens 
figurés:  i"  ôter  force  et  ressort;  2»  humilier,  abattre. 
^u  premier  sens  on  raate  sou  corps,  sa  chair  ;  au  se- 
cond sens  ou  mate  son  orgueil.  —  Mater  les  âmes  c'est 
une  monstruosité.  Et  la  double  étymologie  qu'indique 
Littré  le  prouve  en  effet  :  car  à  côté  du  mater  emprunté 
uux  échecs,  a  il  y  avait  un  autre  mater  signifiant  tuer, 
parallèle  à  l'espagnol  matar  et  venant  du  latin  maclare  », 
lîriser  ou  tuer  les  âmes,  est-ce  donc  là  ce  qu'on  veut 
nous  faire  trouver  bien  ? 


i 


LE  ROLE  DE  L  ETAT  ET  DE  L  EGLISE    0 1 1 

c'est  que  M.  Maurras  paraît  vouloir  réduire 
l'Eglise  u  au  vasselage  »  et  eu  faire  un  instru- 
ment pour  obtenir  ce  joli  résultat,  laissant 
ainsi  entendre  que  si  l'Eglise  était  réservée  ou 
plutôt  que  si  elle  avait  la  haute  main,  tout 
serait  pour  le  mieux  et  le  résultat  excellent. 
Mais  que  les  âmes  soient  matées  par  l'Eglise 
se  servant  de  M.  Maurras,  ou  par  M.  Maurras 
se  servant  de  l'Eglise,  cela  revient  au  même  et 
les  âmes  n'en  seraient  pas  moins  matées.  Et 
puisque  telle  est  la  fonction  qu'on  attribue  au 
catholicisme,  c'est  qu'en  vérité,  tel  qu'on  le 
conçoit,  il  n'est  plus  qu'un  positivisme  qui 
Terme  l'horizon,  qui  brise  tout  élan  et  qui,  au 
lieu  de  soulever  lésâmes  vers  le  ciel  et  l'infini, 
les  enchaîne  à  la  terre  pour  un  ordre  terrestre. 
Oui,  c'est  vraiment  un  '^  système  barbare  ». 


CHAPITRE  VI 

LE    RÔLE    DE    LETAT    ET    LE    RÔLE    DE   l'ÉGLISE 
DD    POINT    DE    VUE    DE    l'iDÉAL. 


Parce  que  je  me  refuse  d'abord  et  avant  tout 
à  faire  entrer  l'Eglise  dans  un  tel  système, 
M.  Descoqs,  citant  un  passage  oij  j'ai  marqu*'' 
sommairement  quel  est  son  rôle  ',  déclare 
qu'on  ne  peut  manquer  de  trouver  mon  lan- 
gage ^*  quelque  peu  stupéfiant  «  -.  Il  y  voit  «  le 
libéralisme  le  plus  crû  »  \  Et  à  l'entendre  j'ad« 
mets  qu'il  n'y  a  pas  lieu  u  de  chercher  à  faire 
pénétrer  les  uiaximes  chrétiennes  dans  les  ins- 

1.  Le  passage  se  trouve  ci-dessus,  p.  160  et  \&i. 
M.  Descoqs  a  eu  soin  du  reste,  en  le  citant,  démettre 
des  points  de  suspension  à  la  place  des  ligues  qui  dans 
ma  pensée  sont  les  plus  significatives  et  qui  occupent 
la  seconde  moitié  de  la  page  162,  comme  il  a  eu  soin 
de  ne  tenir  aucun  compte  des  autres  études  auxquelles 
i'ai  renvoyé  à  cette  occasion,  pas  plus  que  delà  note 
ci-dessus  (p.  145). 

2.  P.  400. 

3.  P.  3ol. 


titutions,  dans  les  lois,  dans  la  société  »  ^  — 
Evidemment  c'est  M.  Maurras  qui  s'en  charge  1 
—  Je  «  ne  nie  pas  absolument,  dit-il,  que  la 
vérité  soit  une  ;  mais  les  hommes  ne  peuvent 
l'atteindre  »  -  et  en  conséquence  j'accorde  que 
Terreur  doit  être  mise  sur  le  même  rang  que 
la  vérité. 

Je  ne  m'étais  jamais  apparu  à  moi-même 
atteint  de  ce  bel  indifférentisme.  Mais  je  vais 
sans  doute  aider  M.  Descoqs  à  surabonder  dans 
son  accusation  eu  commençant  par  lui  avouer 
très  haut  qu'il  est  très  vrai,  et  même  beaucoup 
plus  vrai  qu'il  ne  soupçonne,  que  je  n'admeis 
pas  en  effet  qu'il  faille  revendiquer  pour 
l'Eglise  un  droit  conçu  à  sa  façon.  Seulement 
j  e  pense  bien  qu'après  avoir  vu  où  cela  Teu- 
t  raîne,  le  lecteur  tiouvera  que  c'est  son  langage 
<\m  est  u  stupéfiant  »  et  non  le  mien. 

Je  pourrais  lui  demander  d'abord  ce  qu'ont 
produit  les  revendications  qu'à  ce  sujet  d'au- 
tres, comme  lui,  n'ont  cessé  et  ne  cessent  de 
faire  entendre,  si  ce  n'est  que  le  droit  reven- 

1.  P.  401. 

2.  M.  Descoqs  aurait  tout  de  môme  bien  dû  indiquer 
où  ii  a  cru  lire  sous  ma  plume  que  «  les  hommes  ne 
peuvent  atteindre  la  vérité   >. 


.)i4      DEUX  GO.°^r:}j;pTiO:\s  du  catholicisme 

«ligué  a  été  chaque  jour  plus  méthodiquement 
nié  :  de  telle  sorte  que  si  jamais  exercice  s'est 
montré  au  moins  stérile,  c'est  bien  celui-là. 
Mais  je  lui  fournirais  l'occasion  d'une  équi- 
voque trop  facile  ([ui  lui  permettraitde dire  que, 
dans  l'excès  de  mon  libéralisme,  je  justifie  tel- 
lement les  entreprises  du  «  laïcisme  »  contem- 
porain et  que  je  sacrifie  tellement  le  droit  de 
l'Eglise  que  j'interdis  à  celle-ci,  non  seulement 
d'agir,  mais  encore  déparier.  Et  il  se  tromperait 
•  lu  tout  au  tout:  car  ce  que  je  vise  à  mettre  en  lu- 
mière, c'est  que  non  seulement  rien  7ie  doit  s  op- 
poser à  ce  que  l'Eglise  agisse  et  parle,  mais  en- 
core qu'en  réalité  rien  ne  peut  s'y  opposer,  en 
ce  sens  que  les  moyens  dont  elle  dispose  et  que 
la  fin  qu'elle  poursuit  sont  au-dessus  de  toutes 
l<^s  prises  humaines  et  que  rien  ne  peut  préva- 
loir contre  :  car  il  n'y  a  pas  d'homme  qui  puisse 
empêcher  d'obéir  à  Dieu.  Ce  que  je  vise  à  mettre 
en  lumière,  c'est  donc  que  le  droit  de  l'Eglise, 
non  pas  le  droit  abstrait  qu'on  lui  attribue  au 
nom  de  la  thèseetqui  exprime  si  peu  son  essence 
que  nous  voyons,  d'une  part,  que  tout  prévaut 
(•outre  lui  et  que  nous  constatons,  d'autre  part, 
qu'il  s'accommode  du  concours  des  athées 
mêmes  pour  se  faire  valoir,  mais  le  droit  orga- 


LE  ROLE    DE    L  ETAT    ET    DE    L  EGLISE  O I  O 

nique  et  vivant  qui  lui  vient  de  son  devoir  et 
de  sa  mission  de  réaliser  l'idéal  de  la  commu- 
nion des  âmes  en  Dieu,  c'est  que  ce  droit-là  est 
intangible  et  non  seulement  imprescriptible  et 
•  ju'il  dépend  de  nous,  à  travers  tout,  de  l'exer- 
cer, puisque,  selon  le  mot  de  S.  Paul,  il  a  le 
pouvoir  de  tourner  le  mal  en  bien.  Mais  ce  que 
je  vise  aussi  à  mettre  en  lumière,  c'est  qu'à  re- 
vendiquer l'autre  droit,  qui  est  fictif  et  imagi- 
naire, qui  tend  à  un  triomphe  chimérique,  puis- 
que nous  sommes  sur  terre  pour  militer  et  non 
pour  triompher,  on  oublie  d'exercer  ce  droit-là 
et  on  s'égare  dans  de  lamentables  et  corruptri- 
ces compromissions. 

Et  si  la  scission  survenue  à  l'ère  chrétienne 
comporte  que  l'Eglise  et  l'Etat  demeurent  dis- 
tincts, ce  n'est  point  pour  que  l'Eglise  n'entre 
pas  dans  l'Etat;  c'est  pour  qu'elle  y  entre  au 
contraire  et  qu'elle  y  soit  comme  l'âme  est  dans 
le  corps.  Et  elle  n'a  pour  cela  aucune  permis- 
sion à  lui  demander,  ni  aucune  autorisation  à 
en  obtenir  :  car,  ce  faisant,  elle  agit  de  par  la 
souveraineté  du  devoir  qui  lui  incombe,  et  de 
par  la  mission  qui  lui  vient  do  Téternité  poui' 
aller  àl'éternilé.  Et  c'est  bien  autre  chose  qu'un 
droit  à  faire  valoir  temporellement  et  qui  peut 


Ôl6       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

toujours  être  méconnu,  refoulé,  empêché  de 
produire  ses  effets.  Toutefois,  si  TEglise  entre 
dans  l'Etat,  ce  n'est  point  pour  vivre  de  lui  et 
encore  moins  pour  vivre  par  lui  ;  mais  c'est 
pour  le  soulever  au-dessus  de  lui-même  et  le 
faire  vivre  d'elle,  parce  qu'autrement,  encore 
une  fois,  elle  se  rabaisserait  à  son  niveau  et 
cesserait  d'être  elle-même. 

* 

*  * 

Et  puisque  c'est  pour  le  faire  vivre  d'elle, 
c'est  donc  pour  qu'il  devienne  chrétien,  pour 
qu'il  se  comporte  chrétiennement.  Mais  que 
sera-ce  donc  pour  l'Etat  que  de  se  comporter 
chrétiennement  ?  Devra-t-il,  comme  le  veut 
M.  Descoqs,  prendre  à  sa  charge  les  formules 
mêmes  des  croyances  chrétiennes  telles  que 
les  théologiens  peuvent  les  lui  fournir  à  un  mo- 
ment donné  et  employer  la  contrainte  contre 
t  ont  ce  qui  serait  soupçonné  d'y  contredire,  ou , 
en  d'autres  termes,  se  faire  le  gendarme  dn 
do  gme  ?  Car  que  veut-il  signifier  si  ce  n'est  cela, 
quand  il  revendique  '<  pour  l'Eglise  le  droit 
exclusif  d'être  religion  d'Etat,  d'être  seule  re- 
connue par  lui,  défendue  par  lui,  tVit-ce  par  la 
force  ?  »  ' 

\.  Ici  une  observation  s'impose,  dont  je   prie  le  lec- 


LE    RÔLE    DE    LETAT    ET    DE    L  EGLISE  0I7 

Eh  bien  !  je  lui  en  demande  pardon,  si  l'Etat 
acrissait  ainsi,  il  agirait  à  la  façon  turque  et  non 

teur  de  vouloir  bien  se  souvenir  à  travers  tout  ce  q  ui 
suivra.  Je  devine  qu'on  tenlera  de  me  faire  dire  que  je 
refuse  aux  catholiques  le  droit  d'être  protégés  par  l'Eta  t 
et  que  j'accepte  qu'on  les  mette  hors  la  loi.  Eh  bien  ! 
non, mille  fois  non, ce  n'est  point  décela  qu'il  s'agit. En 
vertu  du  pacte  social, quels  que  soient  du  reste  son  ori- 
gine et  son  caractère,  les  catholiquessont  des  citoyens 
autant  quequi  quece  soit, etjedirais  volontiers  plus  que 
qui  quece  soit, en  ce  sens  que  si, comme  catholiques, ils 
sont  pleinement  et  pratiquement  chrétiens,  ils  en  rem- 
plissent lesdf^voirs  mieuxque  qui  que  ce  soit. Et  j'enten  ds 
si  peu  les  désarmer  civiquement  que  je  prétends  bien 
au  contraire  qu'ils  doivent  puiserdans  la  hauteur  de  vue 
de  leur  désintéressement  chrétien  un  courage  civique 
qui  ne  saurait  avoir  son  pareil.  Et  c'est  dans  la  profes- 
sion même  de  leur  catholicisme  qu'ils  ont  droit  à  la 
protection  de  l'Etat,  de  telle  sorte  que  toute  entrave, 
directe  ou  indirecte,  qui  y  serait  apportée  constituerait 
une  tyrannie.  Mais  de  ce  qu'ils  ont  le  droit  d'être  pro- 
tégés par  l'Etat  dans  la  profession  même  de  leur  catho- 
licisme et  par  conséquent  dans  leur  prosélytisme  même, 
en  tant  que  ce  prosélytisme  demeure  spirituel  par  sa 
fin  et  par  ses  moyens,  il  ne  s'ensuit  pas  que  l'Etat  doive 
prendre  a  sa  charge  la  police  intérieure  de  l'orthodoxie 
catholique.  Ce  sont  là  choses  totalement  difTérentes  et 
que  seuls  s'efforcent  de  confondre  ceux  qui  veulent  pê- 
cher en  eau  trouble.  Car  pour  l'Etat  prendre  à  sa  charge 
de  défendre  ainsi  le  catholicisme,  ce  serait  le  défendre 
contre  les  erreurs  et  les  hérésies  en  tant  que  telles  et 
substituer  ses  tribunaux  et  sa  police  aux  docteurs  et  aux 


3l8       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

à  la  façon  chrétienne.  L'Etat  n'est  pas  chargé, 
et  il  ne  saurait  être  chargé  de  défendre  par  hi 
force  des  formules  si  pleines  de  vérité  qu'on 
les  suppose,  parce  que  la  vérité  ne  se  défend 
pas  plus  par  la  force  quellene  se  communique 
par  la  force.  Mais  il  est  chargé  ou  plutôt,  pour 
parler  avec  toute  la  précision  désirable,  il  est 
obligé,  dans  la  personne  de  ceux  qui  gouvernent 
à  tous  les  degrés  —  et  ici  je  ne  puis  que  me 
répéter  —  de  s'inspirer  «  dans  toute  sa  con- 
duite, dans  ses  actes  et  dans  ses  lois,  de  l'es- 
prit chrétien  lui-même  qui  est  esprit  de  justice, 
de  charité,  de  désintéressement  »  \  Et  si  on 
demande  comment  ceux  qui  gouvernent  ont  à 
pratiquer  cet  esprit,  je  dis  que  c'est  par  la  foi 
au  Christ  et  par  la  foi  à  la  vie  éternelle  dans  le 
Christ  :  car  cette  foi  seule,  dans  la  mesure  où 
elle  est  chez  eux  personnelle  et  vivante,  soit  ex- 
plicitement, soit  implicitement,  est  capable, en 
les  faisant  se  dominer  eux-mêmes  avec  leurs 

apôtres.  Et  ceci  n'a  rien  de  commun  avec  la  protection 
des  catholiques.  —  Cf.  Ed.  Jordan:  «  La  responsabilité 
de  l'Eglise  dans  la  répression  de  l'hérésie  au  Moyen 
x\ge.  »  Annales  de  philosophie  chrétienne^  septembre  Cf 
octobre  1909. 

1.  Cf.  ci-dessus,  p.  149. 


LE    ROLE    DE    L  ETAT    ET    DE    L  EGLISE  O I  9 

ambitions  ou  leurs  appétits, de  spirituaiiserleur 
fonction  et  de  la  leur  faire  remplir  pour  le  bien 
de  tous. 

Ce  à  quoi  il  faut  viser  par  conséquent  c'est 
à  leur  communiquer  cette  loi.  Et  il  ne 
faut  rien  attendre  d'eux  pour  le  progrès  de  la 
religion,  que  ce  qu'ils  feront  animés  par  elle 
à  quelque  degré.  Quand,  en  gouvernant,  ils  au- 
ront le  souci  de  communiquer  la  foi  salutaire 
à  laquelle  ils  s'éclaireront  et  s'échaufferont, 
c'est  par  ^(  le  respect  du  droit  des  consciences  » 
qu'ils  y  procéderont,  et  non  par  des  contrain- 
tes, pas  plus  que  par  des  menaces  et  par  des 
faveurs. 

Et  si  alors,  dans  la  mesure  où  les  principes 
chrétiens  sont  incorporés  à  la  conscience  com- 
mune etdeviennent  principesde  morale  sociale, 
l'Etat  s'en  fait  relativement  le  gardien,  ce  qui 
rend  la  chose  légitime  c'est  justement  que. 
pour  les  ('  garder  ».  l'Etat  obéit  à  une  obligation 
intérieure  et  non  -i  un  dictamen,  à  un  mot  d'or- 
dre venu  du  dehors. 

Seulement,  je  ne  crains  pas  d'ajouter  que  -!o 
la  sorte  il  appartient  en  effet  à  l'Etat  lui-même 
de  faire  aussi  à  sa  façon  œuvre  d'apostolat.  Et 
par  là  il  fournirait  à  l'Eglise  infiniment  plu<- 


,>20       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

qu'un  privilège  légal  :  il  en  serait  le  rayonne- 
ment par  le  bienfait  répandu.  Son  action,  au 
lieu  d'être  purement  répressive,  —  et  par  le 
caractère  même  de  haute  sérénité  et  de  désin- 
téressement qu'il  donnerait  à  sa  répression  en 
ne  tendant  qu'à  sauvegarder  le  pacte  social  et 
ie  droit  de  tous  —  son  action,  dis-je,  de- 
viendrait éminemment  révélatrice  de  l'idéal 
et  persuasive  pour  autant;  car  alors,  au  lieu 
de  mêler  la  religion  aux  intérêts  terrestres, 
et  pour  autant  aussi  de  la  stériliser,  il  apparaî- 
trait animé  par  un  souci  plus  haut  que  les  in- 
térêts terrestres.  Et  ne  savons-nous  pas  que 
telle  est  l'essentielle  condition  de  toute  fécon- 
dité spirituelle  ?  Et  ce  serait  là  pour  l'Eglise  le 
vrai  triomphe,  un  triomphe  certes  qui  serait 
dans  la  société,  mais  qui  s'y  serait  réalisé  et 
qui  s'y  maintiendrait  par  un  triomphe  dans  les 
âmes.  Or  je  dis  que  l'Eglise  n'en  saurait  vouloir 
d'autre.  Et  là-dessus  on  ne  me  contredira  pas. 
Mais  puisqu'elle  n'en  saurait  vouloir  d'autre, 
comment  ne  voit-on  pas  que  les  moyens  qui  n'y 
visent  pas  ne  sauraient  être  ses  moyens? 

Et  ce  qui  m'étonne,  c'est  que  de  le  dire  soit 
encore  considéré  comme  une  nouveauté.  Si  ce 
n'est  pas  uniquement  avec  des  moyens  spiri- 


LE    RÔLE    DE    LETAT    ET    DE    L  EGLISE         321 

tuels  que  le  Christ  a  envoyé  ses  disciples  à  la 
conquête  du  monde,  si  ce  n'est  pas  uniquement 
avec  de  tels  moyens  et  de  la  manière  la  plus 
consciente  et  la  plus  décidée,  que  TEglise  a  en- 
trepris et  fait  cette  conquête,  les  apologistes  de 
tous  les  temps,  qui  n'ont  cessé  de  lui  en  faire 
gloire  et  de  montrer  qu'en  cela  se  manifestait 
splendidement  son  caractère  divin,  nous  au- 
raient donc  abusés  en  s'abusant  eux-mêmes. Qui 
osera  le  dire  ?  Et  si,  à  travers  certaines  contin- 
gences historiques,  cette  vérité  a  pu  comme  s'é 
clipser  partiellement  dans  les  esprits,  elle  n'en 
a  pas  moins  toujours  continué  de  projeter  sa  lu- 
mière dans  leurs  ténèbres.  Et  toujours  on  a 
dit, même  en  faisant  la  théorie  de  l'Inquisition, 
que  l'Evangile  n'est  pas  une  loi  de  sang. 

Bossuet  se  faisait  Técho  de  cette  tradition 
quandilsoutenait  nettementquerEglise,en  tant 
qu'Eglise,  ne  dispose  pour  son  œuvre  que  des 
moyens  du  Christ  et  des  apôtres.  Et  il  appuyait 
ses  paroles  à  celles,  entre  autres,  de  S.  Ambroi- 
se,  disant  :  «  J'ai  une  défense,  mais  dans  les 
prières  des  pauvres;  ces  aveugles  et  ces  boi- 
teux, ces  estropiés  et  ces  vieillards  sont  plus 
forts  que  les  soldats  les  plus  courageux.  »  Et 
Bossuet  ajoutait  :  u  Voilà  les  forces  d'un  évê- 

21 


322       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

que,  voilà  son  armée.  Il  (S.  Ambroise)  avait  en- 
core d'autres  armes,  la  patience  et  les  prières 
qu'il  faisait  à  Dieu  :  Puisqu'on  appelle  cela 
une  tyrannie,  j'ai  des  armes,  disait-il  ;  j'ai 
le  pouvoir  d'offrir  mon  corps  en  sacrifice.  Nous 
avons  notre  tyrannie  et  notre  puissance.  La 
puissance  d'un  évêque  est  sa  faiblesse.  Je  suis 
fort  quand  je  suis  faible,  disait  S.  Paul  *.  » 


* 
*  * 


Mais  on  me  répondra  sans  doute  que  ceci  ne 
tranche  pas  la  question.  Car,  à  part  ceux  qui 
prétendent  tirer  du  caractère  de  société  par- 
faite, tel  qu'ils  l'attribuent  à  l'Eglise,  le  droit 
pour  elle  d'exercer  la  coercition  et  la  contrainte 
physiques,  les  autres,  qui  tiennent  également 
à  cette  coercition  et  à  cette  contrainte  en  ma- 

1.  Politique  tirée  de  VEcriture  Sainte,  liv.  VI,  art.  VI. 
On  ne  m'objectera  pas,  j'espère,  que  si  Bossuet  n'accor- 
dait à  l'Eglise  que  l'emploi  des  moyens  spirituels,  il 
acceptait  par  contre  que  l'Etat,  dans  son  indépendance 
propre,  pour  son  compte  et  à  son  profit,  réprimât  par 
la  contrainte  les  hérésies  opposées  à  la  religion  offi- 
ciellement reconnue  :  car  ceci  tient  à  toute  sa  conc<^ption 
gallicane  de  la  religion  d'Etat.  Et  pour  voir  où  ceci 
l'entraînait,  il  suffit  de  se  rappeler  la  réponse  qu'il  fît  à 
Jacques  II  relativement  au  serment  du  test  (CL  Annales 
de  philosophie  chrétienne,  février  1907,  p.  479). 


LE  RÔLE  DE  L  ÉTAT  ET  DE  L  ÉGLISE    323 

tière  d'hérésie,  font  bon  marché  de  ce  droit 
pour  l'Eglise  elle-même.  Ils  reconnaissent 
même  volontiers  qu'il  ne  lui  convient  pas, 
puisque  le  Christ  en  effet  n'a  institué  ni  gen- 
darmes ni  bourreaux,  do  s'en  donner  ensuite 
pour  défendre  ses  dogmes  par  la  force.  Seule- 
ment, d'après  eux,  c'est  à  l'Etat  qu'en  principe 
et  qu'en  thèse  incombe  ce  mode  de  défense.  Et 
ils  se  félicitent  qu'ainsi  tout  s'arrangerait  :  la 
spiritualité  de  l'Eglise  serait  sauvegardée  et  la 
protection  du  dogme  solidement  assurée. 

Eh  bien  !  non,  je  ne  puis  m'anêter  à  une 
telle  réponse.  Ce  n'est  là  purement  et  sim- 
plement qu'un  artifice.  Et,  pour  s'en  rendre 
compte,  ceux  qui  arrangent  les  choses  de  la 
sorte  n'ont  qu'à  se  poser  la  question  de  savoir 
si  l'Etat,  afin  de  remplir  la  fonction  dont  ils  le 
chargent,  agira  en  son  nom,  de  par  son  initia- 
tive propre  et  en  se  dirigeant  d'après  ses  lu- 
mières, ou  bien  s'il  agira  au  nom  de  l'Eglise, 
commandé  et  dirigé  par  elle  à  la  façon  d'un 
soldat  qui  obéit  à  son  chef.  Dans  le  premier  cas 
en  effet,  c'est  l'Etat  se  faisant  juge  du  dogme  et 
l'imposant  par  lui-môme,  pour  ses  fins  propres, 
indépendamment  des  fins  de  l'Eglise;  et  ce 
qui  en  résulterait,  c'est  que  l'Eglise  serait  ab- 


sorbée  par  l'Etat  et  qu'elle  deviendrait  son  ins- 
trument. Mais  dans  le  second  cas  au  con- 
traire, c'est  l'Etat  qui  deviendrait  l'instrument 
de  l'Eglise  ;  et  on  serait  ramené  au  droit  direct 
de  coercition  et  de  contrainte  physiques  dont 
justement  on  voulait  se  débarrasser  pour  n'en 
pas  avoir  l'odieux. 

Car,  si  ce  que  l'Eglise  ne  peut  pas  faire  par 
elle-même,  il  lui  appartenait  de  le  faire  faire 
par  l'Etat,  et  si  l'Etat  ne  pouvait  être  pénétré 
((  des  maximes  chrétiennes  »  sans  être  à  ses 
ordres  pour  cette  lâche,  il  ne  serait  plus  que 
son  prolongement.  Et  par  suite,  ce  serait  elle 
qui,  agissant  en  lui  et  par  lui,  aurait  la  pleine 
et  totale  responsabilité  de  ce  qu'il  ferait.  On 
n'affirmerait  donc  fièrement  le  caractère  spiri- 
tuel de  l'Eglise  et  on  ne  se  féliciterait  qu'elle 
n'ait  ni  gendarme  ni  bourreaux,  que  pour  abou- 
tir à  charger  l'Etat  tout  entier  d'en  remplir  les 
fonctions.  Et  puisque  l'Etat  alors  agirait  com- 
mandé et  dirigé  par  elle,  c'est  lui  qui  serait 
absorbé  en  elle  ;  et  elle  aurait  vraiment  des 
gendarmes  et  des  bourreaux  '. 

1.  Gest  ce  que  M.  Vacandard  a  très  bien  vu  quand 
il  écrivait:  «  On  dira  peut-être  que  l'Eglise  pourrait 
n'exercer  son  droit  (jue  par  procuration  en  s'adressant 


LE    RÔLE    DE    l'ÉTAT   ET    DE    LEGLISE  325 

Et  si  vraiment  c'est  à  cela  qu'on  aspire 
pour  elle,  outre  la  perversion  qui  eu  résulterait, 
il  faut  dire  que  les  paroles  sont  menteuses, 
affreusement  menteuses,  que  nous  entendons 
tous  les  jours  et  par  lesquelles  on  se  réclame 
de  la  liberté,  du  droit  commun,  du  respect 
exigé  par  les  consciences  *,  car  on  s'en  réclame 
comme  de  choses  sacrées  qu'on  ne  manquerait 
pas  de  traiter  comme  telles  si  Ton  était  soi- 
même  au  pouvoir. 

Répondant  à  Gladstone,  Manning  disait:  «  Si 
les  catholiques  arrivaient  demain  au  pouvoir 
en  x^ngleterrc,  pas  une  seule  loi  pénale  ne 
serait  proposée,  pas  l'ombre  de  contrainte  ne 
serait  exercée  sur  la  foi  de  personne.  Nous  ne 
fermerions  pas  une  des  églises  de  nos  compa- 
triotes, pas  un  collège,  pas  une  école.  Us  au- 


au  bras  séculier.  Mais  peu  importe  que  les  gendarmes 
agissent  sous  son  ordre  imnie'diat  ou  sous  son  ordre 
médiat,  ils  n'en  seraient  pas  moins  des  gendarmes  à 
son  service  »  {Etudes  de  critique  et  d'histoire  religieuse, 
p.  233,  noie). 

1.  Notre  presse  religieuse,  et  particulièrement  celle 
qui  s'appelle  elle-même  «  la  bonne  presse  »^  est  rem- 
plie de  revendications  de  ce  genre  ;  et  chaque  jour  on  y 
soutient  le  candidat  «  libéral  »  ou  on  y  enregistre  avec 
satisfaction  quelque  succès  «  libéral  ». 


326       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

raient  les  mêmes  libertés  que  celles  dont  nous 
jouissons  aujourd'hui  comme  minorité*  ». 

Dans  le  même  sens  Lacordaire  avait  dit  plus 
énergiquement  encore  :  «  Si  vous  demandez  la 
liberté  pour  vous,  veuillez-la  pour  tous  les 
hommes  et  sous  tous  les  cieux  ;  donnez-la  où 
vous  êtes  les  maîtres,  afin  qu'on  vous  la  donne 
où  vous  êtes  esclaves  ».  Montalembert  n'a  fait 
que  répéter  cela  sur  tous  les  tons  en  proclamant 
très  haut  qu'il  parlait  ainsi  comme  chrétien  et 
comme  catholique.  Et  combien  d'autres  !  Et 
puisqu'on  parle  ici  incessamment  du  Syllabus^ 
qu'on  se  rappelle  l'interprétation  qu'en  donna 
Dupanloup  aux  applaudissements  de  plus  de 
six  cents  évêques  -.  Elle  est  au  moins  aussi 
autorisée  que  celle  de  M.  Maurras  el  de  M.  Bar- 
bier. Je  pourrais  multiplier  à  l'infini  les  noms 
et  les  textes. 

Que  des  paroles  contraires  à  celles  que  je 
viens  de  citer  se  soient  fait  entendre  et  se  fas- 
sent encore  entendre,  certes  je  n'en  ignore 
point.  Mais,  si  bruyantes  qu'elles  soient,  ceux 

i.  The  Vatican  Decrees  in  their  Bearinq  on  civil  Alle- 
giance.  Cilé  par  Emile  OUivier  :  VEglise  et  l'Etat  au 
concile  du  Vatican,  t.  I,  p.  379. 

2.  Cf.  Montalembert  par  le  P.  Lecanuet,  t.  Itl,  p.  389. 


LE    RÔLE  DE    l'ÉTAT   ET    DE    l'ÉGLISE  827 

qui  les  prononcent  ou  qui  les  écrivent  ne  sau- 
raient nous  imposer  de  croire  qu'ils  sont  à  eux 
seuls  les  authentiques  et  définitifs  représen- 
tants de  l'Eglise.  D'autres  ont  tiré  autre  chose 
de  l'Evangile.  Et  ce  ne  sont  point  des  nova- 
teurs. «  Ils  ont  des  précurseurs  dans  l'histoire, 
dit  fort  bien  M.  Vacandard,  et  ils  ne  font  que 
renouer  une  tradition  interrompue,  la  tradi- 
tion de  ia  plus  haute  antiquité  chrétienne  *. 
Saint  Cyprien,  Lactance,  Saint  llilaire,  notam- 
ment, sont  d'accord  pour  désavouer  tout  catho- 
lique qui  prétendrait  appliquer  aux  fidèles, 
voire  aux  schismatiques,  soit  la  peine  de  mort, 
soit  tout  simplement  la  prison  ou  les  coups.  » 
Et  M.  Vacandard  cite  les  textes  les  plus  expli- 

i .  Je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  dire  que  celte  tradition 
a  été  interrompue.  Ce  serait  grave  du  reste.  Qu'à  cer- 
taines époques  plus  qu'à  d'autres  on  ait  cherché  à  y 
échapper,  à  ia  tourner,  c'est  incontestable.  Mais  on  n'a 
jamais  osé  la  renier  formellement  :  car  c'eût  été  renier 
l'Evangile  même.  On  a  toujours  dit  :  Ecclesia  abhorret  a 
sanguine.  Et  au  mon)ent  où  Bellarmin,  par  sa  théorie  du 
pouvoir  indirect^  cherchait  de  nouveau  à  justifier  et  à 
rendre  effectif  le  droit,  pour  l'Eglise,  de  coercition  phy- 
sique, S.  François  de  Sales  s'élevait  contre,  non  seule- 
ment par  ses  paroles,  mais  par  toute  sa  conduite.  On 
sait  aussi  ce  que  pensait  Fénelon  à  cet  égard.  Et  son 
attitude  anti-^iallicane  en  augmente  encore  la  portée. 


328       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

cites  à  Tappui  de  ses  dires.  Non  est  opus  vi  et 
injuria  quia  7* eligio  cogi  non potest^à'û  Lactance. 
«  Hilaire  reproche  aux  évêques  de  recourir  au 
pouvoir  impérial  pour  persécuter  les  dissi- 
dents '.  )) 

Et  combien  n'est-il  pas  remarquable  qu'on 
n'ose  à  peu  près  jamais  formuler  la  thèse  direc- 
tement et  avec  assurance,  comme  si  on  en 
avait  honte  ?  Et  combien  remarquable  aussi 
qu'on  ne  manque  guère,  lorsqu'on  la  formule, 
de  raccompagner  de  quelques  «  préférences 
personnelles  pour  les  voies  de  douceur  »  ?  Et, 
en  outre,  s'il  est  vrai  qu'on  se  rattrape  et  que 
les  hésitations  tombent  quand,  pour  la  défen- 
dre néanmoins,  on  applique  à  ce  qui  la  contredit 
les  condamnations  officielles,  ce  n'est  toujours 
que  grâce  à  de  rudimentaires  équivoques  ^. 
Je  le  montrerai  tout  à  l'heure. 


1.  Etudes  de  critique  et  d'histoire  religieuse ^'^.  239-240. 

2.  Là-dessus  aussi  je  renvoie  à  M.  Vacandard  qui 
conclut  très  nettement  son  article  sur  «  la  nature  du  pou- 
voir coercitif  de  l'Eglise  »  en  disant  que  Topinion  de 
ceux  qui  en  font  un  pouvoir  purement  spirituel  est 
(c  appuyée  par  la  pratique  de  l'antiquité  chrétienne  et 
par  la  doctrine  des  premiers  docteurs  de  l'Eglise  «, 
que  «  le  moyen  âge  lui-même,  si  Ton  en  juge  par  le 
Pape  Gélestin  III,  ne  Ta  pas  répudiée  absolument  »  et 


1 


LE    RÔLE    DE    l'ÉTAT    ET    DE    l'ÉGLISE  829 


Mais  en  attendant,  si  ceux  qui  ont  fait  ou  qui 
font  profession  de  «  libéralisme  »,  comme  on 
dit,  ne  me  paraissent  pas  pour  autant  être  dans 
la  vérité,  c'est  que  d'une  part  trop  souvent  ils 
oublient  de  marquer  que  leur  libéralisme  est 
autre  chose  qu'une  nécessité  que  les  circonstan- 
ces —  ou  l'hypothèse  —  leur  feraient  subir  du 
dehors  ;  et  c'est  d'autre  part  qu'il  leur  arrive 
aussi  de  s'exprimer  à  la  façon  des  libertaires, 
comme  s'ils  supposaient  que  les  opinions  ou  les 
doctrines  diverses,  pour  vivre  en  paix,  n'ont 
qu'à  se  juxtaposer  simplement  dans  la  société 
par  une  convention,  faite  une  fois  pour  toutes, 
de  tolérance  réciproque.  Il  y  a  là  incontesta- 
blement des  précisions  à  faire  intervenir  et  une 
illusion  à  prévenir.  La  pratique  sociale  de  la 
liberté,  par  le  souci  réciproque  des  personnes 
à  se  respecter  les  unes  les  autres, ne  saurait  être 
le  résultat  d'un  décret  qu'on  promulgue.  Il  y 

que  «  la  censure  romaineenfin.en  autorisant  la  publica- 
tion d'un  ouvrage  où  elle  est  expressément  enseignée 
[Nuova  espozitione  dei  criteri  teoloyici^  par  Salvatore  di 
Bartolo),  accorde  au  moins  implicitement  le  droit  de  a 
soutenir  »  [ibid.,  p.  243). 


33o       DEUX    CONCEPTIO>'S    DU    CATHOLICISME 

faut  infiniment   plus.  Et  ce  que  je  prétends, 
c'est  qu'à  la  place  de  Vhabileté  des  uns  aussi 
bien  qu'à  la  place  de  la  neutralité  des  autres, 
ceux  qui  font  profession  de  libéralisme  ont  à 
compiendre  nettement  qu'un  devoir  ici  existe 
auquel  il  leur  faut  obéir  par  conscience  même 
et  avec  tout  ce  que  cela  comporte  d  effort  moral, 
de  générosité,  de  sacrifice  :  un  devoir  qui,  dans 
Tordre  politique  comme  ailleurs  et  quelle  que 
soit  leur  situation,  les  oblige  d'être  justes  et 
charitables  pour  être  chrétiens  et  pour  fournir 
ainsi,  autant  qu'il  dépend  d'eux,    à   l'aposto- 
lat proprement  dit,  à  «  la  folie  de  la  prédica- 
tion )),leur  part  d'efficacité.   Si  donc  ils  sont 
libéiaux  dans  ces  conditions,  ce  n'est  point  du 
tout  qu'ils  attribuent  à  l'erreur  la  même  valeur 
qu'à  la  vérité,  tant  s'en  faut  !  c'est  au  contraire 
qu'ils  se  sentent  tenus  de  vivre  la  vérité  et  d'en 
manifester  la  bienfaisance  pour  la  faire  con- 
naître et  pour  la  faire  aimer.  Et  en  conséquence 
ce  n'est  point  quoique  catholiques,  mais  parce 
que  catholiques  etchrétiensqu'ilssontlibéraux. 
Et  surtout  qu'on  ne  pose  pas  la  répugnante 
question  de  savoir  si  en  procédant  de  la  sorte 
ils  ont  «  des  chances  »  de  conquérir  le  pouvoir 
et,  le  pouvoir  conquis, de  le  conserver  ?  Je  n'en 


LE    RÔLE    DE    l'ÉTAT    ET    DE    l'ÉGLISE  33 1 

sais  absolument  rien  et  n'ai  nul  besoin  d'en 
savoir  quelque  chose. Ce  que  je  sais,  c'est  qu'ils 
ne  sont  pas  chrétiens,  qu'ils  ne  sont  pas  catho- 
liques pour  cela  et  qu'ils  n'ont  pas  besoin  do 
cela  pour  l'être.  Ce  que  je  sais  aussi,  c'est  que, 
maîtres  ou  non  du  pouvoir,  en  haut  comme  en 
bas  et  en  bas  comme  en  haut,  ils  ont  à  chercher 
le  royaume  de  Dieu  et  sa  justice  en  considérant 
le  reste  comme  un  surcroît.  Il  serait  facile  de 
montrer, —  et  combien  n'a-t-on  pas  insisté  là- 
dessus  à  juste  titre  depuis  Le  Play  !  —  que,  ce 
faisant,  ils  seront  des  facteurs  excellents  de 
l'économie  politique  et  sociale  \  Mais  ceci  ne 
veut  pas  dire  qu'ils  domineront  dans  la  société  ; 
ceci  veut  dire,  et  c'est  infiniment  meilleur, 
qu'ils  la  serviront,  quoi  qu'il  advienne  et  même 
s'ils  sont  méconnus. 

1.  Je  dis  qu'on  a  insisté  là-dessus  ajuste  titre,  bien 
qu'à  mon  sens  on  eu  ait  aussi  abusé  :  car  on  a  eu  l'air 
parfois  d'en  faire  un  motif  de  croire  à  la  religion,  sans 
s'apercevoir  que  croire  à  la  religion  pour  ce  motif  ce 
ne  serait  nullement  être  religieux  et  que  le  bienfait 
attendu  ne  se  produirait  pas.  Si  la  religion  est  un  fac- 
teur de  prospérité  sociale,  c'est  précisément  parce  qu'à 
travers  les  conditions  de  la  vie  lerreslie  elle  donne  à 
l'homme  une  lin  plus  haute  que  toutes  les  prospérités 
d'ici-bas,  et  parce  qu'à  l'obligation  du  travail  elle  ajoute 
l'obligalion  du  désintéressement. 


332        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

Et  s'il  était  vrai  qu'en  ce  monde  il  n'y  a  point 
de  milieu  et  qu'il  faut  être  exploité  ou  exploi- 
teur, persécuté  ou  persécuteur,  pas  uq  instant 
ils  n'hésiteraient  à  se  mettre  décidément  du 
côté  de  ceux  qui  souffrent,  qui  sont  dépouillés, 
molestés  ou  ti^és,  et  non  pas  du  côté  de  ceux 
qui  font  souffrir  ou  qui  tuent,  avec  la  convic- 
tion joyeuse  de  travailler  pour  leur  compte  à 
sauver  l'humanité  de  sa  misère.  C'est  cela  ce 
qui  s'appelle  croire  à  la  vie  éternelle,  et  si  ce 
n'est  pas  cela,  ce  n'est  rien. 


M.  Descoqs  se  scandalise  de  cet  idéal.  Et 
pour  s'en  scandaliser,  il  insinue  que  par  là  je 
m'oppose  «  au  triomphe  de  l'Eglise  dans  la  so- 
ciété »  \  mais  sans  indiquer  à  quel  triomphe 
je  m'oppose  ;  de  telle  sorte  que  j'apparais  dans 
son  livre  —  et  on  appréciera  «  le  moyen  »,  — 
comme  éliminant  ou  tendant  à  éliminer  l'Eglise 
elle-même  et  son  rôle.  De  cette  accusation,  je 
n'ai  certainement  plus   à  me  justifier. 

Mais  M.  Descoqs  aurait  dû  réserver  son 
scandale  pour  ses  amis  et  pour  lui-même  :  car 

1.  P.  401. 


LE  RÔLE  DE  l'ÉTAT  ET  DE  l'ÉGLISE    333 

à  la  place  de  l'idéal  que  je  viens  d'esquisser,  on 
sait  ce  que  ses  amis  nous  offrent  et  ce  qu'il  est 
entraîné  à  nous  offrir  avec  eux,  par  une  coopé- 
ration qui,  si  «  indirecte  »  qu'il  la  voudrait, 
n'en  est  pas  moins  une  coopération.  Ils  nous 
offrent  une  économie  sociale  et  politique  d'où 
sont  exclus,  aussi  explicitement  que  possible, 
«  le  fantôme  obsédant  de  la  morale  »  et  «  les 
principes  de  l'Evangile  »  ^  Et  M.  Descoqs,  qui 
me  reproche  à  moi  —  avec  quelle  exactitude, 
on  vient  de  le  voir  —  de  soutenir  qu'il  n'y  a 
pas  lieu  «  de  chercher  à  faire  pénétrer  les 
maximes  chrétiennes  dans  la  société  »  %  ne 
critique  cette  conception  ^  que  pour,  en  défini- 
tive, y  donner  pleinement  les  mains. 

Selon  son  habitude,  en  effet,  abritant  ce  qu'il 
pense  sous  son  contraire,  il  commence  par  op- 
poser à  M.  Maurras  que  u  la  prospérité  tempo- 
relle et  le  fonctionnement  de  l'organisme  social 
ne  peuvent...  demeurer  indifférents  au  salut 


1.  Inutile  de  rappeler  ici  toutes  les  déclarations,  pré- 
cédemment citées,  de  MM.  Maurras,  Tauxier,  de  Man- 
dat-Grancey,  etc., 

2.  P.  401. 

3.  Deuxième  partie  :  M.  Maurras  et  les  principes  ca- 
tholiques. 


334        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

éternel  des  individus  »  \  et  qu'en  fait,  sinon 
en  droit,  «  l'Etat  concourt  d'une  manière  indi- 
recte -,  mais  très  efficace,  à  procurer  à  ses 
membres  le  bonheur  de  la  vision  intuitive  »  '. 
Ces  phrases  signifient  évidemment  que  l'Etat, 
qui  est  chargé  de  la  «  prospérité  temporelle  de 
la  société  »,  n'a  cependant  point  par  là  sa  fin 
en  lui-même  et  qu'indirectement  tout  au 
moins  il  doit  servir  les  fins  de  la  religion,  de 
telle  sorte  que  c'est  ainsi  qu'il  peut  s'accorder 
avec  l'Eglise.  Mais  ceci  amène  M.  Descoqs  à 
faire  valoir  qu'en  conséquence  l'Eglise  ne  peut 
rester  indifférente  à  la  prospérité  temporelle 
de  la  société  et  que  par  suite  cette  prospérité 
est  une  fin  commune  à  laquelle  peuvent  tra- 
vailler de  concert  ceux  qui  veulent  le  bien  de 
l'Etat  et  ceux  qui  veulent  en  outre  le  bien  de 
la  religion,  de  telle  sorte  encore  que  c'est  ainsi 
que  l'Eglise  peut  s'accorder  avec  l'Etat. 

1.  P.  118. 

2.  Quand  ensuite  M.  Descoqs  demande  que  l'Etat 
mette  sa  force  au  service  de  la  religion,  n'est-ce  pas  la 
manière  directe  qu'il  préconise  ?  Seulement  il  ne  songe 
plus  alors  à  l'entente  avec  M.  Maurras  qui  ne  s'accom- 
moderait guère  sans  doute  d'un  concours  direct  au 
^i  bonheur  de  la  vision  intuitive  ». 

3.  P.  120. 


LE  RÔLE  DE  l'ÉTAT  ET  DE  l'ÉGLISE    335 

Seulement  du  même  coup  la  prospérité  tem- 
porelle qui  était  posée  comme  moyen  pour  la 
religion  est  posée  maintenant,  par  le  fait  même, 
comme  un  bien  He  TEtat  qui  vaut  séparément  et 
qui  peut  être  cherché  pour  lui-même  comme  fin, 
et  indépendamment  du  reste. D'où  il  résulte  que 
M.  Maurras  est  reconnu  comme  étant  à  même, 
par  sa  méthode  positiviste, de  procurer  ce  bien, 
c'est-à-dire  d'élaborer  un  ordre  social  qui  terres- 
trement  se  suffit  à  lui-même.  Et  du  même  coup 
encore,    pour  s'entendre   avec    lui    là-dessus, 
M.  Descoqs. admet  que  cet  ordre-là  est  le  même 
que  celui  qui  est  exigé  par  la  religion  et  qui  se 
déduit  de  la  révélation.  C'est  ce  qui  lui  fait  dire 
a  qu  en  pratique,  naturel  et  surnaturel,  politi- 
que et  religion,  iront  de  compagnie  »  *,  tout  en 
étant  foncièrement  extérieurs  l'un  à  l'autre.  Il 
se  trouve    donc  que  maintenant,  M.   Descoqs 
ayant   lui-même   tourné  sa   position,   c'est  la 
religion  qui  finalement  est  suspendue  à  la  fin 
même  de  l'Etat  —  de  l'Etat  positiviste  —  et 
qui  n'a  plus  d'autre  fonction  que  de  consacrer, 
de  canoniser  et  cette  fin  et  rc  ses  moyens  ».  Et 
M.  Descoqs  oublie  ainsi  que  la  religion,  bien 

1.  P.  125. 


336        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

loin  d'avoir  pour  but,  de  cette  façon,  ia  prospé- 
rité temporelle,  a  pour  but  au  contraire  d'éle- 
ver les  hommes  au-dessus  des  biens  comme 
au-dessus  des  maux  de  ce  monde. 


Et  il    l'oublie    tellement  et  c'est  tellement 
bien  à  une  prospérité  positiviste  qu'il  tendait 
en  prenant  un  détour  pour  ne  pas  s'avouer  à 
lui-même   son  but,  que,  chemin  faisant,  il  a 
concédé  d'une  manière  qui  mérite  d'être  signa- 
lée que  ((  l'Evangile  pourrait  prêter  à  certaines 
interprétations  dangereuses,  si  tous  les  ensei- 
gnements de  Jésus-Christ  devaient  être  tenus 
pour  obligatoires,  s'il  n'y  avait  pas  à  mettre 
d'un  côté  les  devoirs  de  la  vie  sociale,  de  Tautre 
les  conseils  qui  visent  la  perfection  de  la  vie 
surnaturelle  et  ne  s'adressent  qu'à  une  élite  »  . 
Sans  doute  M.  Descoqs,  en  parlant  ainsi,  a  Tair 
de  signifier  simplement  qu'on  ne  saurait  ad- 
mettre   que    les    lois  qui  régissent  la  société 
imposent  la  protique  des  conseils  évangéliques 
et  que  les  magistrats,  par  exemple,  puissent 
avoir  à  condamner  ceux  qui  possèdent  à  vendre 

1.   P.  79. 


LE    RÔLE    DE    l'ÉTAT    ET    DE    l'ÉGLISE  337 

leurs  biens  pour  les  distribuer  aux  pauvres  ou 
encore  ceux  qui  sont  frappés  sur  la  joue  gauche 
à  tendre  la  joue  droite.  Et  si  ce  n'était  qu'à  cela 
qu'il  veut  arriver, on  pense  bien  que  je  ne  lui  de- 
manderais rien  de  plus  que  d'abonder  dans  son 
sens  et  de  reconnaître,  pour  la  même  raison, 
que,  quand  il  s'agit  de  la  foi  et  de  tout  ce  qui 
se  rapporte  à  la  vie  surnaturelle,  l'Etat  n"a  pas 
à  intervenir  pour  légiférer.  Mais  c'est  si  peu  à 
cela  qu'il  vise  qu'au  contraire  M.  Descoqs  admet 
nettement  le  principe  de  l'intervention  de  l'Etat 
dans  l'ordre  proprement  spirituel.  11  est  vrai 
que  dans  la  page  même  d'où  est  tirée  la  citation 
qui   précède,  il  écrit  en  note  :   «  Le  rendez    à 
César...  distingue  l'ordre  de  la  conscience  ré- 
servé à  Dieu,  indépendant  de  l'Etat,  et  l'ordre 
de  la  loi  civile  qui  relève  légitimement  de  Cé- 
sar. »  Seulement  quand  ensuite  je  dis  la  même 
chose  ou  quelque  chose  d'équivalent,  il  m'ac- 
cuse de   ((  libéralisme  crû  »  et  réclame    «  la 
force  ))  de  l'Etat  pour  défendre  ce  qui  est  «  ré- 
servé à  Dieu  )),  montrant  bien  par  là  quelle  est 
effectivement  sa  position  et  son  point  de  vue. 

Par  conséquent,  en  distinguant  les  devoirs 
de  la  vie  sociale  et  les  conseils  relatifs  à  la 
perfection  de  la  vie  surnaturelle,  il  arrive  ici  à 

22 


338        DEUX   CONGEPTIO]NS    DU    CATHOLICISME 

tout  autre  chose  qu'à  distinguer  les  deux  ordres. 
Et  il  faut  bien  remarquer  en  effet  qu'il  prépare 
ainsi,  en  abusant  étrangement  de  la  distinction 
des  préceptes  et  des  conseils,  son  accord  avec 
M.  Maurras.  Car  si  celui-ci  déclare  que  lEvan- 
gile  est  dangereux,  ce  n'est  pas  du  tout  parce 
qu'au  nom  de  la  loi  civile  et  par  «  les  arrange- 
ments d'une  sage  politique  »,  ou  pourrait  im- 
poser à  la  foule  de  professer  telles  ou  telle 
croyances  ou  de  se  soumettre  à  telles  et  telles 
pratiques  dont  les  principes  seraient  dans 
l'Evangile  K  Nullement.  Mais  si  l'Evangile  est 
dangereux  selon  lui,  c'est  en  tant  que  gouver- 
nants et  gouvernés  sont  exposés  à  vouloir 
s'inspirer  de  son  esprit  même  et  à  poursuivre 
une  fin  autre  que  la  fin  positiviste  de  u  lOrdre  )j 
terrestre. 

En  concédant  à  M.  Maurras  que  l'Evangile 
«  pourrait  prêter  à  certaines  interprétations 
dangereuses  »,  voilà  donc  ce  que  M.  Descoqs 
lui  concède,  puisque  c'est  en  cela  que  M.  Maur- 

1.  Au  nom  du  système  cher  à  M.  Maurras  et  à 
M.  Descoqs,  n'a-t-on  pas  admis  que  ceux  qui  avaient 
fait  des  vœux,  dans  Tordre  purement  religieux,  fussent 
contraints  à  les  observer  par  la  loi  civile  eile-mème  ? 
N'élaient-ce  pas  les  conseils  devenus  socialement  obli- 
gatoires. 


LE  RÔLE  DE  L  ETAT  ET  DE  l'ÉGLISE   SoQ 

ras  voit  le  danojer.Il  semble  au  premier  moment 
qu'il  rejette  seulement  l'intervention  de  l'Etat 
dans  les  choses  propres  de  la  religion,  en  ad- 
mettant qu'il  ne  faut  pas  confondre  ce  qui  peut 
devenir  obligation  sociale,  c'est-à-dire  tomber 
sous  les  lois  de  l'Etat,  avec  ce  qui  relève  de  la 
vie  religieuse  intime.  Mais  sous  le  couvert  de 
cette  idée  absolument  juste  et  à  laquelle  je 
m'empressais  d'applaudir,  il  permet  d'intro- 
duire, s'il  ne  l'introduit  pas  lui-même,  et  il 
laisse  passer  cette  idée  absolument  fausse  et 
désastreuse  que  le  souci  de  la  perfection  surna- 
turelle, que  l'idéal  chrétien  en  d'autres  termes, 
ne  doit  pas  intervenir  dans  la  vie  sociale. 

Il  est  très  vraiquecet  idéal  chrétien  ne  saurait 
ni  s'imposer,  ni  se  maintenir  par  la  force  exté- 
rieure des  lois  de  l'Etat  ;  il  est  très  vrai  que  les 
législateurs  et  les  magistrats  ne  peuvent  entre- 
prendre de  contraindre  les  gens  à  pratiquer  le 
désintéressement  évangélique.  Mais  pense-t- 
on que  s'ils  ne  le  pratiquent  pas  eux-mêmes  à 
quelque  degré,  et  sous  la  forme  adaptée  à  leur 
fonction,  ils  puissent  être  de  bons  législateurs 
et  de  bons  magistrats  ?  Et  pense-t-on  surtout 
qu'en  le  pratiquant  ils  cesseront  par  le  fait 
même  d'être  capables  de  remplir  leur  rôle?  C'est 


34o       DEUX   GO-XCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

là  ce  qu'a  dit  M.  de  Mandat-Grancey  en  décla- 
rant que  «  les  principes  de  l'Evangile  «  ne  peu- 
vent être  appliqués  «  au  gouvernement  des 
hommes  réunis  en  collectivité  »,  et  c'est  ce 
que  pense  aussi  M.  Maurras.  Et  en  consentant 
dans  la  circonstance  «  à  mettre  d'un  côté  les 
devoirs  de  la  vie  sociale  et  de  l'autre  les  conseils 
qui  visent  à  la  perfection  évangélique  »,  il  se 
trouve  que  M.  Descoqs  les  rejoint  *.  Sa  distinc- 

1.  Cf.  ci-dessus,  p,  loi.  —  Chemin  faisant  il  admet 
aussi  que  «  le  point  de  vue  politique  n'étant  pas  le  point 
de  vue  moral  (de  même  qu'il  n'est  pas  le  point  de  vue 
religieux),  M.  Maurras  a  le  droit  de  les  traiter  chacun  à 
part  ».  El,  tout  naturellement, il  en  déduit  que  M.  Maur- 
ras «  n'a  pas  tort  non  plus  lorsqu'il  affirme  une  supé- 
riorité du  premier  sur   le  second  ».  (i'est  donc  la  su- 
bordmation  de  la  morale  à  la  politique  après  qu'il  les  a 
séparées.  On  devine  ce  qu'elle  entraîne  ;  car  c'est  en 
vertu  de  cette  subordination  qu'on  fait  appel  à  k  tous  les 
moyens  ».  M.  Descoqs  s'empresse  d'ajouter,  il  est  vrai, 
que  M.  Maurras  u  ne  nie  pas  du  reste  l'existence  des 
relations  nécessaires  entre  la  politique  et   la  morale  » 
et  que  M.  Moreau,  «  parlant  au  nom  de  tout  le  groupe,  a 
accepté  sans  détours  la  doctrine  catholique   sur  ce  su- 
jet »  (p.  135).  Ceci  lui  fait  dire  avec  satisfaction  :  «  Rien 
de  mieux  »,  comme  quelqu'un  qui  est  ainsi  parfaitement 
rassuré.  Mais  quelques  lignes  plus  bas,  dans  la  même 
page,  après  nous  avoir  appris  que  M.  Maurras  ne  nie 
pas  l'existence  de  relations  nécessaires  entre  la  politique 
et  la  morale,  comme  si  pour  M.  Maurras  une  morale 


LE    RÔLE    DE    LETAT    ET    DE   l'ÉGLISE         34 1 

tion  aboutit,  au  teraie,  à  dire  que  la  perfection 
de  la  vie  surnaturelle  n'a  rien  à  faire  dans  l'or- 
ganisation et  le  fonctionnement  de  laviesociale, 
bien  plus  qu'elle  y  serait  un  trouble-fête, comme 
si  ce  n'était  qu'un  luxe  individuel,  auquel  il  ne 
convient  ni  de  faire  participer,  ni  de  faire  bénéfi- 
cier la  foule?  Quand  M.  Maurras  dénonce  le 
danger  de  l'individualisme  chrétien,  il  n'en  dit 
pas  davantage.  M.  Descoqs  pense-t-il  lui  aussi 
que  le  chrétien  parfait,  celui  qui  aurait  dans  l'es- 
prit toute  la  vérité  du  Christ  et  dans  le  cœur 
toute  sa  charité,  ne  saurait  être  apte  à  faire  son 
devoir  social,  soit  pour  gouverner,  soit  pour  être 
gouverné,  qu'en  mettant  tout  cela  de  côté?  En 
tout  cas  ce  qui  est  clair,  c'est  qu'il  aide  M.  Maur- 
ras à  se  donner  l'Evangile  dont  il  a  besoin,  un 
Evangile  débarrassé  de  ce  qui  est  pour  lui  son 
«  venin  »  et  de  ce  qui  est  pour  nous  sa  «  vertu  >'. 


existait,  il  reconnaît,  parlant  de  ce  même  M.  Maurras, 
que  «  pour  ce  logicien,  ce  positif  qui  ne  se  paie  pas  de 
mots,  le  droit  et  le  devoir  ne  sont  que  des  mots,  des 
nuées  »  (p.  135)  Et  c'est  là  néanmoins  ce  qu'il  appelle 
«  accepter  sans  détour  la  doctrine  catholique  ».  Et 
M.  Descoqs  trouve  malséant  que  j'aie  parlé  de  caco- 
phonie. Il  faudrait  peut-être  dire  en  effet  que  cela  n'a 
de  nom  dans  aucune  langue. 


3^2       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 


Et  alors  qui  de  nous  deux,  je  le  demande, 
s'oppose  à  ce  que  «  les  maximes  chrétiennes  » 
pénètrent  dans  la  société  ?  Et  quand  M.  Des- 
coqs nous  dit  que  c'est  cette  pénétration  qu'il 
veut  obtenir  el  que  pour  Pobtenir  il  réclame  «  la 
force  »,  voit-on  enfin  de  quelle  manière  il  l'en- 
tend et  de  quelle  manière  il  peut  seulement 
Tentendre,  ens'accordant,  pour  une  action  com- 
mune, avec  des  positivistes  athées?  Introduire 
les  maximes  chrétiennes  dans  la  société,  pour 
lui,  ce  n'est  pas  que  gouvernants  aussi  bien  que 
gouvernés  s'inspireat  dans  l'accomplissement 
de  leurs  fonctions,  dans  l'exercice  de  leurs 
devoirs  réciproques,  des  principes  de  l'Evangile 
et  ainsi  fassent  régner  la  vérité  dans  les  âmes  ; 
c'est  au  contraire  que  ceux  qui  gouvernent, 
avec  la  force  de  l'Etat  en  mains  et  indépendam- 
ment de  leurs  convictions,  de  leurs  intentions, 
de  leur  conduite  même, imposent  aux  aulres  ces 
prÏQcipes  comme  un  droit  que  du  dehors  ils 
font  valoir  et  respecter.  Il  lui  faut  des  Bona- 
parte —  qu'il  imagine  dociles  à  ses  ordres  — 
et  non  des  Saint  Louis. 

Et    la    méthode  ne    vaut  pas    mieux,  qu'il 


LE    RÔLE    DE    L  ETAT    ET    DE    l'ÉGLISE         343 

s'agisse  de  maintenir  la  religion  où  elle  est 
déjà,  ou  bien  qu'il  s'agisse  de  l'introduire  où 
elle  n'est  pas  encore. 

Et  en  vérité  combien  n'cst-il  pas  singulier  de 
supposer  que  l'Eglise,  là  même  où  les  forces 
de  ce  monde  sont  conjurées  contre  elle,  peut 
et  doit  introduire  le  christianisme,  pour  abou- 
tir ensuite  à  soutenir  que,  quand  le  christia- 
nisme a  été  ainsi  introduit,  il  lui  faut,  pour  ne 
pas  être  éliminé  et  devenir  efficace,  le  secours 
direct  de  ces  mêmes  forces  ?  Gomment  ne  voit- 
on  pas  que  c'esl  une  abdication  ?  car  c'en  est 
une  ;  et  elle  consiste,  ni  plus  ni  moins,  à  abdi- 
quer un  devoir  pour  mettre  un  droit  à  la  place . 
Ce  qui  se  passe  ici  est  sans  doute  très  simple  : 
on  assimile  la  conquête  chrétienne  à  une 
conquête  de  ce  monde,  et  on  imagine  qu'une 
fois  réalisée  il  faut  la  faire  valoir  de  façon  à  en 
bénéficier  et  à  compenserparlàleselTorts  qu'elle 
a  coûtés.  Mais  c'est  trop  simple  et  l'assimilation 
est  fausse.  La  conquête  chrétienne  n'est  jamais 
faite,  elle  est  toujours  à  faire  ou  à  refaire.  Nous 
sommes  toujours  aux  temps  apostoliques.  Au- 
jourd'hui comme  autrefois  la  vérité  naît  de  la 
vérité,  la  foi  de  la  foi  et  l'amour  de  l'amour.  Et 
seul  ce  qui  les  fait  naître  peut  les  faire  vivre. 


3/i-4       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

Et  la  religion  qu'on  veut  imposer  par  la  force 
OU  par  tout  ce  qui  ressemble  à  la  force,  à  quel- 
que degré  que  ce  soit  et  quelque  habileté  qu'on 
y  mette,  cesse  par  le  fait  même  d'être  la  reli- 
gion. C'est  tout  ce  qu'on  voudra,  mais  c'est 
autre  chose  qu'elle  et  aulre  chose  que  sacrilè- 
gement  on  baptise  de  son  nom. 

Ce  qui  se  dégage  de  tout  cela,  c'est  que,  du 
point  de  vue  chrétien,  c'en  est  fini  de  l'autorité 
telle  que  M.  Descoqs  continue  de  la  concevoir 
après  M.  Maurras  et  qui  est  l'autorité  des  tyrans 
antiques  sur  leurs  sujets  et  des  maîtres  sur 
leurs  esclaves.  Cette  autorité-là  n'est  pas  plus 
vraie  dans  l'ordre  social  que  dans  l'ordre  reli- 
gieux. Si,  par  l'Eglise  et  en  tant  que  chrétiens, 
nous  savons  que  les  hommes,  tous  les  hommes, 
sont  appelés  à  vivre  fraternellement  dans  le 
Christ  pour  la  vie  éternelle,  et  si  nous  ne  som- 
mes en  ce  monde  que  pour  préparer,  que  pour 
ébaucher  cette  vie  éternelle  même,  vie  de  com- 
munion des  esprits  et  des  âmes  par  la  vérité  et 
par  la  charité,  il  est  impossible  que  dans  l'or- 
dre social  nous  puissions  nous  comporter  les 
uns  vis-à-vis  des  autres  comme  si  nous  n'avions 
d'autre  perspective  que  celle  des  positivistes 
athées.  Car  ceux-ci  ne  sauraient  avoir  d'autre 


LE   RÔLE    DE    l'eTAT    ET   DE    l'ÉGLISE  345 

fin  que  d'établir  un  ordre  terrestre,  leur  per- 
mettant de  jouir  des  valeurs  terrestres.  Et  en 
conséquence  ils  ne  peuvent  que   maudire  les 
béatitudes  évangéliques,  puisque,  par  rapport 
à  ce  qu'ils  appellent  bien  et  à  ce  qu'ils  appel- 
lent vrai,  du  point  de  vue  de  leur  u  métaphy- 
sique du  sensible  »,  le  christianisme  opère  en 
effet  un  renversement  des  valeurs.  C'est  ainsi 
que  l'esclavage  a  disparu, lesmaîtrescessantd'a- 
voirdes  âmes  de  maîtres  et  les  esclaves  d'avoir 
des  âmes  d'esclaves,  parce  que  les  uns  se  sont 
mis  à  regarder  plus  haut  que  leur  maîtrise  et 
les  aulres  plus  haut  que  leur  servitude.  C'est 
sous  la  môme  influence  que  s'est  transformé  le 
rapport  entre  gouvernants  et  gouvernés.  Les 
sujets  ont  fait  place  —  je  m'exprime  mal  — 
tendeiit  à  faire  place  aux  citoyens.  Et,  quelque 
soit  Tabus  qu'on  fasse  de  ce  mot,  il  n'en  ex- 
prime pas  moins  une  vérité  et  une  conquête. A 
la  conception  antique  de  l'autorité, qui  faisait  de 
celle-ci  un  droit  qu'exerçait  à  son  profit  celui  en 
qui  elle  s'incarnait,  s'est  substituée  la  concep- 
tion évangélique  qui  en  fait  une  fonction.^i  du 
même  coup  c'est  une  fonction  aussi  qu'est  de- 
venue l'obéissance  :  de  telle  sorte  que  les  deux 
sont  un  service  en  vue  de  l'idéal  à  réaliser,  de 


346       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

la  fin  suprême  à  laquelle  tous  sont  appelés.  Et 
c'est  tout  cela  que  repoussent  les  positivistes 
de  V Action  française. 

Très  dilTérentssont  le  rôle  de  Tautorité  dans 
l'Etat  et  le  rôle  de  l'autorité  dans  l'Eglise. Mais 
d'un  côté  comme  de  l'autre,  l'autorité  est  ser- 
vantes^ quicumque  voluerit  in  vobis  primus  esse 
eric  omnium  servus.  Nam  Filius  hominis  non  ve- 
nititt  miniHraretur  ei^  sed  ni  minisirar^t  et  daret 
animam  suam  redemptionem  pro  multis.  D'un 
côté  comme  de  l'autre,  elle  s'exerce  en  faveur 
de  ceux  qui  lui  sont  soumis.  Elle  est  un  devoir 
envers  eux.  Et  il  faut  bien  remarquer  que  ce 
qui  la  conditionne,  ce  n'est  pas  une  infériorité 
qui  leur  serait  propre,  de  telle  sorte  qu'elle  ait 
besoin  de  celte  infériorité  pour  se  maintenir  et 
que  son  rôle  soit  de  l'utiliser.  iNon,au  contraire, 
quand  cette  infériorité  existe,  le  rôle  de  l'auto- 
rité est  de  s'employer  tout  entière  à  la  faire 
disparaître.  Mais  l'infériorité  n'existe  pas  né- 
cessairement du  côté  de  ceux  qui  sont  subor- 
donnés ;  et  ils  ne  sont  pas  pour  cela  soustraits 
à  l'autorité. 

Quant  à  l'obéissance,  si  naturellement  elle  est 
servante  elle  aussi,  on  peut  dire  qu'elle  ne  Test 
qu'autrement  sans  l'être  davantage  ;  car  elle  ne 


LE    RÔLE    DE    l'ÉTAT    ET    DE    l'ÉGLISE         3^7 

consiste  pas  à  obéir  à  des  hommes,  à  cause  de 
leur  supériorité  d'hommes  et  parce  qu'ils  se- 
raient «  l'élite  »  ;  mais  elle  consiste  à  obéir  à  la 
fonction  qu'exercent  des  hommes  en  vue  de 
l'idéal  commun.  Et  si  la  fonction  est  exercée 
par  des  ind  ignés,  la  raison  d'être  de  l'obéissance 
n'en  subsiste  pas  moins.  Il  n'y  a  pas  de  place 
pour  la  révolte.  11  n'y  a  de  place  que  pour  le 
courage  et  pour  l'héroïsme.  On  pourrait  dire 
qu'il  appartient  à  ceux  qui  commaadent  de  ré- 
véler à  ceux  qui  obéissent  ce  que  doit  être  leur 
obéissance  ;  et,  le  cas  échéant,  à  ceux  qui  obéis- 
sent, de  révéler  à  ceux  qui  commandent  ce  que 
doit  être  leur  autorité.  Grâce  à  la  subordination 
des  fonctions,  de  par  l'amour  de  Dieu  qui  par 
le  Christ  pénètre  l'humanité  tout  entière,  à 
chacun,  selon  son  rang,  incombe  le  devoir, 
l'immense  et  splendide  devoir,  de  monler  et 
d'aider  la  totalité  des  âmes  à  monter  intérieu- 
rement de  la  terre  au  ciel,  du  temps  à  l'éter- 
nité. 


CHAPITRE  Ali 

LE    LIBÉRALISME    DE    NEUTRALITE  ET   LE    LIBERALISME 
DE   CHARITÉ 


Je  devrais  pouvoir  m  arrêter  là.  On  pense 
bien  que  je  n'ai  pas  eu  ici  la  prétention  de  trai- 
ter la  question  dans  son  ampleur.  Il  s'agissait  de 
rappeler  les  principes  et  de  s'orienter  vers  la 
solution.  La  contrainte  qui  reste  un  moyen  pour 
l'Etat^  ne  peut  être  un  moyen  pour    l'Eglise 

1.  Pourquoi,  dans  quelles  conditions  et  avec  quelles 
garanties  la  contrainte  est-elle  un  moyen  légitime  pour 
l'Etal,  je  n'ai  pas  à  entreprendre  de  l'examiner  pour  le 
moment.  On  sait  que  Tolstoï  a  soulevé  ou  au  moins  re- 
nouvelé la  question  de  la  non  résistance  au  mal.  Et  par 
la  non  résistance  au  mal  il  a  signifié  la  non-résistance 
physique  à  la  violence  physique  elle-même.  Par  là  il 
aboutissait  à  la  suppression  de  l'Etat.  A  l'extrême  op- 
posé se  trouvent  ceux  qui  veulent  employer  la  résistance 
physique,  non  seulement  contre  la  violence  physique, 
mais  encore  contre  l'erreur  en  tant  qu'erreur,  afin, 
comme  ils  disent,  d'extirper  le  mal  dans  sa  racine 
même.  Ils  admettent  ainsi  que  le  mal  vient  de  l'erreur 


LES    DEUX    LIBERALISMES  3^9 

parce  qu'elle  est  contraire  à  sa  fin  même.  Voilà 
ce  que  j'ai  soutenu.  Mais  en  soutenant  cela 
avec  énergie,    j'ai   marqué   avec  non    moins 

sans  se  demander  si  l'erreur  ne  viendrait  pas  aussi  du 
mal.  Et  ceux-là  aboutissent  à  la  suppression  de  lEglise, 
puisqu'au  lieu  d'en  faire  l'organe  d'un  idéal  éternel  à 
réaliser,  au-dessus  de  ce  monde,  par  la  foi  et  la  charité, 
ils  en  font  l'organe  d'un  ordre  terrestre  à  réaliser  en  ce 
monde  même  et  par  la  force. 

Une  des  caractéristiques  essentielles  du  christianisme 
est  d'avoir  distingué,  on  pourrait  même  dire  séparé  les 
deux  fonctions  qui  constituent  Tune  lEtat  et  Tautre 
l'Eglise,  mais  se'paré  pour  les  harmoniser.   Toutes  les 
doctrines   et  toutes  les  entreprises   qui   tendent  à  les 
confondre  et  qui,  sous  prétexte  d'affirmer  et  d'affermir 
les  droits  de  l'une,  méconnaissent  les  droits  de  l'autre, 
sont  des    doctrines  et  des    entreprises    néfastes   pour 
l'humanité.  Et  il  n'est  rien  par  où  se   manifeste  mieux 
l'anti-christianisrae  foncier  de  M.  Maurras  et  des  siens. 
Celte  distinction,  il  faut  la  maintenir  à  tout  prix.  Mais 
ce  n'est  pas  aussi  simple  que  parfois  on  à  l'air  de  l'ima- 
giner,  comme  lorsque  l'on  se  contente  de  dire  que 
l'Etat  n'a  qu'à  être  un  chien   de  garde  pour  maintenir 
l'ordre  dans  la  rue.    L'Etat  est  inévitablement  quelque 
chose  de  beaucoup  plus.  Inévitablement  —  et  sans  m'y 
arrêter  longuement  je  ne  saurais  trop  insister  sur  ce 
point  —  il  met  en  œuvre  une  conception  de  l'homme 
et  de  la  vie  sur  laquelle  est  censé  reposer  le  pacte  social. 
Cette  conception  peut  être  fausse  et  mauvaise.  Mais  en 
tout  cas  elle  est  toujours  au  moins  inadéquate,  incom- 
plète et  par  conséquent  révisible.  Dans  ces  conditions  il 
est  clair  que,  pour  n'être  pas  tyrannique,  pour  ne  pas 


35o        DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

d'énergie  que  je  donnais  place  à  l'Eglise  au 
cœur  même  de  l'humanité,  tant  il  s'en  faut  que 
je  l'élianne;  et  j'ai  marqué  du  même  coup 
que  je  faisais  de  l'idéal  chrétien  le  principe  et 
la  fin  môme  de  toute  la  vie  humaine,  tant  il 
s'en  faut  encore  que  je  relègue  cet  idéal  «  dans 

s'ériger  en  pouvoir  absolu  ayant  droit  de  posséder  défi- 
nitivement les  corps  et  lésâmes,  l'Etat,  en  tant  qu'Etat, 
doit  laisser  remettre  en  question  la  conception  même 
dont  il  sinspire.  Et  ceci  implique  la  liberté  de  la  recher- 
che et  de  la  discussion.  Toutefois  d'autre  part,  il  semble 
que  l'Etat,  à  moins  d'abdiquer,  ne  pourra  pas  ne  pas 
s'opposer,  non  seulement  aux  violences  de  'ait  qui  ten- 
draient à  renverser  l'ordre  établi,  mais  encore  aux  vio- 
lences de  langage  qui  provoqueraient  directement  aux 
violences  de  fait.  Et  on  comprend  que  la  difficulté  sera 
toujours  détublir  la  démarcation  entre  ce  qui  sera  cri- 
tique et  discussion  résultant  d'une  libre  recherche  et 
ce  qui  sera  violence  proprement  dite.  Par  suite  de  cette 
indétermination,  du  côté  des  gouvernants  comme  du 
côté  des  gouvernés,  il  y  a  toujours  place  pour  des  abus 
se  couvrant  de  beaux  prétextes.  Et  Dieu  sait  si  les  abus 
se  produisent.  Ce  sera  toujours  en  ce  monde  le  temps 
des  martyrs.  11  apparaît  donc  que,  si  la  distinction  entre 
la  fonction  de  l'Eglise  et  la  fonction  de  l'Etat  doit  être 
énergiquement  maintenue,  c'est  une  distinction  qui  se 
fait  plutôt  qu'elle  n'est  faite,  et  qui  ne  peut  se  faire  que 
par  l'introduction,  dans  la  société,  de  l'esprit  chrétien 
et  du  désintéressement  qu'il  implique.  Mais  pour  tirer 
ces  idées  au  clair  c'est  toute  une  étude  spéciale  qu'il  y 
faudra. 


LES    DEUX    LIBÉRALISMES  35 1 

le  domaine  du  rêve  *  »,  ainsi  qu'ose  m'en  accuser 
M.  Descoqs,  tandis  que  de  son  côté  il  ne  re- 
doute pas  de  s'allier  avec  M.  Maurras  qui  le 
relègue,  lui,  dans  «  l'obscène  chaos  ».  Néan- 
moins je  sais  que  les  équivoques  sont  là  toutes 
prêtes  pour  dénaturer  ma  pensée.  Et  on  aura 
d'autant  plus  besoin  de  s'en  servir  pour  crier 
à  rhérésie  qu'on  se  sentira  pressé  de  détourner 
l'attention  de  toutes  les  vilaines  choses  que  j'ai 
mises  au  jour.  Je  n'empêcherai  pas  ces  équivo- 
ques de  se  produire,  et  là-dessus  je  n'ai  pas 
d'illusion;  mais  je  dois  au  moins  les  prévenir 
pour  ceux  qui  sont  disposés  à  voir  et  à  com- 
prendre. 

Parce  que  j'ai  dit  que  la  religion  ne  peut 
s'imposer  par  la  force,  ni  pour  s'introduire  où 
elle  n'est  pas  encore,  ni  pour  se  maintenir  où 
elle  est  déjà,  et  qu'en  conséquence  tenter  de 
l'imposer  de  la  sorte  c'est  toujours  une  méprise 
quand  ce  n'est  pas  un  méfait,  on  ne  manquera 
pas  de  traduire  que,  selon  moi,  la  religion  ne 
s'impose  pas.  Et  on  ne  manquera  pas  de  faire 
signifier  à  cette  expression  qu'il  est  loisible  à 
quiconque  d'être  religieux  ou  de  ne  l'être  pas, 

1.    P.  401. 


352   DEUX  CONCEPTIONS  DU  CATHOLICISME 

de  croire  ceci  ou  de  croire  cela  ou  de  ne  pas 
croire  du  tout,  comme  bon  lui  semble.  On  dé- 
duira de  là,  le  plus  logiquement  du  monde, 
que  dans  ces  conditions  il  est  permis  de  traiter 
l'Eglise  comme  une  institution  en  l'air,  sans 
consistance  et  sans  forme,  d'admettre  son  ensei- 
gnement ou  de  ne  pas  l'admettre. de  se  soumet- 
tre à  sa  discipline  ou  de  ne  pas  s'y  soumettre 
sans  que  cela  tire  à  conséquence.  —  Je  n'ai  pas 
écrit  une  ligne  sur  ces  matières  qui  ne  soit  une 
protestation  contre  dételles  assertions.  Qu'im- 
porte, il  faudra  qu'elles  soient  miennes.  Usera 
entendu  que  j'ai  pris  à  ma  charge  toutes  les 
propositions  condamnées   et  que,   selon  moi, 
l'Etat  et  les  individus  ont  tout  simplement  le 
droit,  non  seulement  physiquement  et  légale- 
ment, mais  encore  moralement,  de  se  soustraire 
à  l'autorité  de  l'Eglise  sans  encourir  de  respon- 
sabilité, pas  plus  au  for  interne  qu'au  for  ex- 
terne. 

J'ai  dit  et  je  répète  qu'étant  donnée  la  fin 
que  poursuit  l'Eglise  qui  est  la  communion 
des  âmes  en  Dieu  par  le  Christ,  l'obéissance 
qu'elle  réclame  est  une  obéissance  consentie, 
une  obéissance  intérieure,  cordiale,  spirituelle, 
une  obéissance  qui  engage  la  conscience  et  qui 


LES    DEUX    LIBÉRALISMES  353 

n'est  réelle  que  si  elle  se  produit  dans  la  cons- 
cience même.  Prétendra-t-on  le  contraire? 
Qu'on  traduise  en  disant  que  cela  signifie  qu'on 
n'obéit  à  l'Eglise  que  si  Ton  veut,  j'accepte. 
M  ais,  de  grâce,  imagine-t-on  qu'on  pourrait  lui 
obéir  en  ne  le  voulant  pas?  L'idéal  serait-il 
donc  pour  son  autorité  qu'on  la  subisse  par 
crainte  des  châtiments  ou  par  désir  des  faveurs 
qui  dépendraient  d'elle?  Gonsidère-t-on  que 
cette  autorité  n'est  consistante  et  forte  que  si 
elle  ne  s'exerce  que  par  le  dehors,  que  si  elle 
enchaîne  les  gens  par  le  corps  au  lieu  de  les 
unir  par  l'âme,  que  si  on  la  subit  sans  la  vou- 
loir'^ 

Mais  d'autre  part,  s'il  est  vrai  qu'il  n'y  a 
obéissance  réelle  que  si  l'on  veut  obéir,  et  s'il 
est  vrai  qu'en  obéissant  on  peut  ne  pas  obéir  et 
que  cette  liberté  même  est  nécessaire  à  l'obéis- 
sance, s'ensuit-il  qu'il  est  légitime  et  sans  con- 
séquence de  ne  pas  obéir  ?  Pour  le  soutenir 
il  faudrait  admettre  que  l'Eglise  n'intervient 
dans  la  vie  de  l'humanité  que  comme  un  pou- 
voir étranger  auquel  il  suffit  de  savoir  échapper 
pour  ne  lui  plus  rien  devoir.  Et  c'est  toujours 
cet  extrinsécisme  que  supposent  en  définitive 
ceux  qui  font  appel  à  un  droit  de  contrainte 


354       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

pour  donner  à  l'Eglise  de  la  consistance  et  de 
la  force.  Mais  si.  en  intervenant,  l'Eglise  condi- 
tionne et  révèle  la  destinée  même  qui,  des  pro- 
fondeurs de  notre  être  transnaturaiisé  par  la 
grâce  du  Christ,  urge  en  nous,  il  est  clair  au 
contraire  qu'on  ne  peut  alors  se  soustraire  à 
elle  sans  faillir  k  cette  destinée,  sans  faillir  à 
Dieu  par  conséquent,  sans  faillir  au  Christ,  sans 
faillir  à  la  vie  sociale  et  sans  se  faillir  à  soi- 
même. 


Et  voit-on  enfin  que  la  contrainte  extérieure 
et  physique  n'est  ici  éliminée  que  pour  donner 
la  place  toute  grande  à  t obligation  qui  fait  de 
l'obéissance  une  obéissance  en  esprit  et  en 
vérité,  une  obéissance  intérieure  et  morale  ? 
Et  combien  par  là  l'Eglise  n'est-elle  pas  infini- 
ment plus  pénétrante  et  plus  prenante  que  par 
le  droit  matériellement  humain  dont  on  vou- 
drait lui  infliger  d'exercer  les  revendications  et 
les  rigueurs  !  Elle  est  si  pénétrante  et  si  pre- 
nante qu'elle  nous  atteint  au  plus  intime  même 
de  notre  être.  Seulement,  bien  loin  que  ce  soit 
tyranniquement,  c'est  pour  y  porter  la  lumière 
et  la  bonté  de  Dieu  qui  par  elle  nous  appelle  à 


LES    DEUX    LIBÉRALISMES  355 

lui.  Mais  aussi  ce  qui  en  résulte  pour  nous,  en 
même  temps  qu'une  grandeur  divine,  ce  n'est 
rien  moins  qu'une  responsabilité  éternelle.  Que 
sont  donc  toutes  les  contraintes  possibles  à  côté 
de  cela,  les  contraintes  qui  ne  saisissent  tou- 
jours que  par  le  dehors,  superficiellement  et 
momentanément,  et  auxquelles  du  dedans  on 
peut  toujours  échapper  ?  Ce  qui  repose  sur  elles 
est  essentiellement  caduc;  tandis  que  ce  qui 
repose  sur  l'obligation  est  éternellement  iné- 
branlable. Et  n'apparait-il  pas  que  la  confusion 
que  de  part  et  d'autre  on  s'acharne  incessam- 
ment à  commettre  sur  ce  point  est  infiniment 
misérable  ? 

Et  en  effet  de  deux  côtés  opposés  on  imagine 
que  toute  autorité  aboutit  à  la  contrainte,  ne 
s'exerce  que  par  la  contrainte,  telle  que  l'exerce 
l'Etat  ou  telle  qu'on  peut  l'exercer  par  l'Etat. 
Et  alors  les  uns,  pour  justifier  leur  individua- 
lisme, en  concluent  que,  puisque  les  idées  et 
les  croyances  ne  sauraient  relever  de  la  con- 
trainte, il  n'y  a  point  de  place  pour  l'autorité  en 
leur  domaine  ;  et  les  autres,  pour  justifier  leur 
autoritarisme,  en  concluent  que,  puisque,  sans 
contrainte,  il  n'y  a  point  d'autorité,  il  faut 
admettre   la  contrainte  dans  le  domaine  des 


356       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

idées  et  des  croyances  comme  ailleurs.  Et  c'est 
ainsi  qu'on  fait  dire  à  ceux  qui  rejettent  la  con- 
trainte, soit  pour  propager,  soit  pour  mainte- 
nir les  croyances  chrétiennes,  qu'ils  rejettent 
simplement  l'autorité  de  l'Eglise,  même  quand 
ils  n'ont  rien  de  plus  à  cœur  que  d'établir  indé- 
fectiblement  cette  autorité  en  l'appuyant  sur 
l'obligation    qu'elle    impose    par  la  destinée 
qu'elle   révèle  et  dont  elle  est  l'organe.   Les 
condamnations   qu'on  invoque   contre  eux  ne 
paraissent   donc  porter  sur  eux  que  parce  que 
toujours  on  méconnaît,  non  seulement  leurs 
intentions  foncières,  mais  leurs  affirmations  les 
plus  explicites.  Il  faudrait  enfin  sortir  de  cet  im- 
broglio désastreux  qu'on  entretient  comme  à 
plaisir  pour  faire  passer,  sous  le  couvert  d'une 
vérité  qu'on  semble  défendre,  l'erreur  qu'en 
réalité  l'on  défend. 

Mais  parce  que  l'autorité  de  TEglise  tire  sa 
vigueur  et  sa  consistance  de  l'obligation  qui 
urge  au  cœur  de  l'humanité  par  le  fait  de  la 
bonté  divine  qui  appelle  tous  les  hommes  à 
participer  à  la  mort  et  à  la  vie  du  Christ, et  parce 
que,  à  ce  titre,  elle  est  une  autorité  spirituelle, 
il  ne  s'ensuit  pas  non  plus  qu'elle  n'a  qu'à  se 
proclamer  et  qu'à  s'affirmer.  Son  rôle  est  assu- 


LES    DEUX    LIBERALISMES  SSj 

rément  tout  autre  qu'un  rôle  platonique  :  car  il 
s'en  faut  du  tout  au  tout  que  l'obligation  dont 
elle  est  corrélative  soit  spontanément  reconnue 
par  les  hommes.  Et  c'est  pourquoi  son  rôle  est 
justement  de  la  faire  reconnaître  en  suscitant 
les  âmes  à  la  vie  d'eu  haut,  en  formant  des 
consciences  religieuses  qui  sentent  d'autant  plus 
le  besoin  de  s'intégrer  en  elle  et  de  vivre  pour 
elle  que,  dans  leur  intimité  la  plus  profonde  et 
la  plus  libre,  elles  vivent  par  elle.  Mais,  quels 
que  soient  les  moyens  pédagogiques  et  mater- 
nellement pressants  qu'elle  pourra  employer, 
bien  loin  que  ceci  consiste  «  à  mater  les  âmes  » 
et  à  les  tenir  dans  le  rang  pour  «  assurer  au 
corps  social  le  jeu  facile  de  ses  divers  organes  » , 
ceci  consiste  au  contraire  aies  libérer  parla  vé- 
rité, à  les  faire  grandir  intérieurement,  monter 
vers  l'infini  et,  chemin  faisant,  réaliser  plus  de 
justice  dans  le  corps  social  lui-même.  Rôle  im- 
mense qui  continue  le  rôle  du  Christ  et  qui  ne 
saurait  sur  terre  lui  laisser  aucun  moment  de 
répit. 

Et  c'est  pourquoi  aussi,  comme  le  Christ, 
elle  a  un  corps  par  lequel  elle  souffre  et  par  le- 
quel elle  agit.  Elle  est  un  organisme,  une  hié- 
rarchie, un  système  de  fonctions  au  service  de 


358       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

la  vie  surnaturelle  de  l'humaiiité,  soit  pour 
rétendre  par  une  conquête  extérieure  sur  ceux 
qui  ne  croient  pas  encore,  soit  pour  l'intensifier 
par  une  conquête  intérieure  sur  ceux  qui  croient 
déjà  mais  dont  la  foi  est  imparfaite.  Que  pour 
accomplir  sa  mission, il  lui  faille  en  conséquence 
une  discipline  par  où  son  autorité  s'exerce  effec- 
tivement, rien  n'est  plus  évident.  Et  ceci  ne 
saurait  être  mis  en  cause^Mais  cette  discipline, 

i .  Pas  plus  que  je  n'ai  entrepris  d'examiner  les  cou- 
ditions,  les  limites,  les  garanties  de  la  discipline  de 
l'Etat,  je  n'enlreprends  ici  d'exan)iner  les  conditions, 
les  limites,  les  garanties  de  la  discipline  de  l'Eglise.  Rien 
qu'elle  se  rattache  à  une  autorité  qui  a  un  caractère 
divin  par  son  origine  et  par  sa  lin,  elle  est  exercée  par 
des  hommes  sujets  aux  misères  humaines. Et  par  suite, 
des  abus,  plus  scandaleux,  plus  odieux  en  un  sens  que 
ceux  de  l'Etat,  peuvent  s'y  introduire.  De  même  que  les 
moyens  matériels  auxquels  l'Etat  est  amené  à  recourir 
peuvent  se  spiritualiserparles  intentions mêmesde  ceux 
qui  ont  la  charge  de  les  employer, de  même  les  moyens 
spirituels  qui  sont  propres  à  l'Eglise  peuvent  aussi 
comme  se  matérialiser  parles  dispositions  et  les  visées 
qu'il  reste  toujours  possible  à  ceux  qui  en  usent  d'y  in- 
sérer personnellement. Et  de  même  que  dans  le  premier 
cas  la  spiritualisation  des  moyens  de  l'Etat  est  la  condi- 
tion de  sa  santé  morale  et  de  son  efficacité  pour  la  jus- 
tice, de  même,  dans  le  second  cas  et  en  sens  inverse,  la 
matérialisation  des  moyens  de  lEglise  devient,  dans 
la  mesure  où  elle  se  produit,  une  altération  qui  fait 


LES    DEUX    LIBÉRALISMES  SÔQ 

qu'on  l'imagine  aussi  rigoureuse  quon  voudra, 
est  d'une  autre  espèce  que  la  discipline  de 
l'Elat.  Et  parce  qu'elle  a  directement  une  autre 
tin.  ce  sont  d'autres  procédés  qui  lui  convien- 
nent. 

a  Que  d'une  certaine  manière  elle  implique 
encore  une  coorcition,c'est  possible;  mais  en  tout 
cas  elle  ne  garde  pon  caractère  propre  de  disci- 
pline spirituelle  qu'autant  que  la  coercition  qui 
est  alors  subie  se  trouve  conditionnée  par  un 
consentement:  car  si  on  fait  partie  d'un  Etat 
nécessairement,  ce  n'est  que  librement  qu'on 
fait  partie  d'une  Eglise;  et  ce  serait  un  non- 
sens  d'imaginer  qu'on  y  pourrait  être  forcé  '  ». 
Seulement,  je  le  répète, on  y  est  obligé.  Le  con- 
sentement ici,  avec  l'adhésion  cordiale  qu'il 
suppose,  loin  d'être  une  démarche  de  luxe  qu'il 

obstacle  à  rKvangile.  Mais,  quoi  quil  arrive,  le  devoir  de 
l'obéissance  n'est  pas  supprimé  pour  cela  :  il  en  devient 
plus  complexe  et  plus  douloureux,  mais  aussi  plus 
fécond  en  vertu  compensatrice  et  rédemptrice,  sans 
jamais  cesser  d'être  le  devoir  d'obéir  à  Dieu  plutôt 
qu'aux  hommes  :  «  Dieu  premier  servi  )-,  comme  disait 
Jeanne  d'Arc. 

1,  VEglise  et  VElut  à  travera  Vlmloire,  p.  XXXIII, 
préface  pour  Le  catholicisme  et  la  société,  par  M.  Legen- 
dre  et  J. Chevalier. 


Obo       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

serait  loisible  de  faire  ou  de  ne  pas  faire, a  pour 
principe  une  obligation  stricte.  Il  est  la  condi- 
tion même  du  salut  :  car.  si  pour  être  sauvé,  il 
n'est  pas  nécessaire,  en  cas  d'ignorance  invin- 
cible, d'être  du  corps  de  l'Eglise  et  de  confesser 
de  bouche  Jésus-Christ,  il  est  nécessaire  d'être 
de  son  âme  en  confessant  Jésus-Christ  de  cœur, 
c'est-à-dire  en  répondant  à  Tappel  divin  dans 
la  mesure  où  on  l'entend. 

Et  sous  ce  rapport, comme  l'Eglise  a  pour  mis- 
sion de  faire  entendre  partout  et  en  tout  temps 
cet  appel,  il  faut  qu'elle  trouve  moyen  de  s'in- 
troduire au  cœur  même  de  la  réalité  humaine. 
C'est  pourquoi  elle  va  au  devant  des  hommes 
et  les  aborde  par  toutes  les  voies  qui  peuvent 
donner  accès  en  eux.  On  peut  dire  que  de  la 
sorte^  avant  d'avoir  suscité  le  sentiment  d'obli- 
gation et  avant  d'en  bénéficier,  elle  a,  elle 
aussi,  à  user  de  contrainte  et  à  faire  violence. 

Toutefois  comprenons  bien  en  quel  sens,  car 
il  n'y  a  rien  là  qui  ressemble  à  la  coaction.  Du 
moment  que  l'Eglise  existe  visiblement,  du 
moment  qu'elle  a  un  corps  et  que  par  ce  corps 
elle  prend  place  parmi  les  choses  du  temps  et 
de  l'espace,  sa  présence  physique,  avec  ses  pa- 
roles et  ses  actes,  avec  le  témoignage  qu'elle 


LES    DEUX    LIBÉRALISMES  36 1 

porte  et  lintluence  qu'elle  exerce,  entre  dans  le 
délerminisme  des  faits.  Par  son  rayonnement 
l'exercice  le  plus  spiriluel  de  son  activité  apos- 
tolique pénètre,  comme  le  son  et  la  lumière, 
ceux  qui  en  sont  les  témoins,  fût-ce  involon- 
tairement. Elle  secoue  les  torpeurs,  elle  dévoile 
les  illusions,  elle  trouble  les  satisfactions  de  ce 
monde.  Par  là  elle  devient  à  son  tour  le  signe 
de  contradiction  qui  force  les  cœurs  à  se  révé- 
ler. Voilà  comment  elle  use  de  contrainte  et 
fait  violence.  C'est  en  se  heurtant  aux  igno- 
rances et  aux  résistances  qu'elle  rencontre,  en 
prêchant  l'Evangile  opportune  et  importune, 
même  à  ceux  qui  ne  veulent  pas  l'entendre,  et 
en  ne  craignant  pas  d'affronter  leur  haine  et 
leur  colère.  Mais  par  ce  genre  de  violence,  dont 
toujours  on  commence  par  l'accuser  comme 
d'une  intrusion  illégitime  et  intolérable,  elle 
ne  fait  rien  de  plus  en  définitive  que  de  s'ex- 
poser elle-même  aux  vraies  violences  de  ce 
monde,  aux  violences  du  vieil  homme  qui  ne 
veut  pas  se  renoncer  et  qui  défend  ses  appétits, 
ses  intérêts  et  ses  erreurs.  Mais  rien  n'a  le 
pouvoir  de  la  faire  taire  :  Christus  voUdtomnes 
ah  errore  revocare  et  maluit  mori  quam  lacère  *. 

1.  Duns  Scot.  Exergue  de  la  revue  :  La  Bonne  Parole 
fies  grands  scnlastiques. 


302       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

Ainsi  fait  TEglise.  Frappe,  mais  écoute  :  telle 
est,  pourrait-on  dire,  sa  devise.  Elle  envoie  ses 
apôtres  comme  des  agneaux,  parmi  les  loups. 
Et  les  loups  ne  manquent  jamais  de  déclarer 
que  ce  sont  les  agneaux  qui  les  provoquent  et 
qui  les  attaquent.  Elle  passe  outre.  Mais  c'est 
pour  que  les  loups,  en  dévorant  les  agneaux, 
deviennent  des  agneaux  eux  aussi  et  naissent  à 
une  vie  nouvelle.  Elle  n'attend  donc  pas  pour 
intervenir  que  l'obligation  acceptée  fasse  adhé- 
rer les  hommes  à  elle  ;  mais  tout  ce  qu'elle  peut 
faire  néanmoins  qui  soit  en  conformité  avec  sa 
mission,  c'est  de  susciter,  d'entretenir,  de  forti- 
fier le  sentiment  de  cette  obligation.  Et  on  com- 
prend que  pour  cela  elle  se  fasse  toute  à  tous, 
adaptant  aux  besoins  de  chacun  les  procédés  de 
son  apostolat  et  les  règles  de  sa  discipline  et 
tenant  compte  des  circonstances  et  du  milieu, 
de  l'âge  et  du  degré  de  culture  de  ceux  auxquels 
elle  s'adresse. 

Mais  aussi  l'obligation  a  ce  caractère  qu'en 
atteignant  tou  t  homme,  elle  charge  tout  homme 
de  la  faire  valoir.  Personne  n'a  le  droit  de  dire  : 
Je  n'ai  pas  à  m'inquiéter  de  mon  frère.  Cha- 
cun, à  sa  façon  et  plus  ou  moins  selon  les  dons 
qu'il  a  reçus  et  la  fonction  qu'il  exerce,  est  res- 


LES    DEUX    LIBÉRAUSMES  363 

pensable  de  tous  et  tous  sont  responsables  de 
chacun. 


Et  à  cette  occasion  nous  voyons  se  produire 
une  autre  équivoque  qui  correspond  à  celle  que 
je  viens  de  signaler  et  dont  on  se  sert  de  la 
même  façon.  De  deux  côtés  opposés  encore  on 
imagine  que  toute  croyance  entraîne  par  elle- 
même  intolérance,  et  intolérance  entendue  en 
ce  sens  qu'adhérer  à  un  dogme  c'est  se  croire 
tenu  de  faire  justice,  en  ce  monde  même,  dans 
!a  mesure  où  on  le  peut  et  par  la  force  dont 
on  dispose,  de  ceux  qui  n'y  adhèrent  pas.  Et 
alors  les  uns,  considérant  que  tout  ce  qui  peut 
sortir  de  là  c'est  une  guerre  sans  merci  entre 
ceux  qui  n'ont  pas  les  mêmes  croyances,  en 
concluent  que  tout  dogme  est  malfaisant  et 
qu'il  faut  que  l'humanité  s'en  débarrasse  ou 
au  moins  y  devienne  indifférente  pour  trouver 
la  paix.  Et  les  autres  en  concluent  au  contraire 
que,  puisque  la  croyance  n'est  en  effet  sincè- 
rement agissante  que  si  elle  se  traduit  en  into- 
lérance de  la  manière  que  je  viens  d'indiquer, 
il  faut  être  intolérant  de  cette  manière  môme 
pour  croire  réellement  et  pour  pratiquer  inté- 
gralement sa  croyance. 


364       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

Et  c'est  ainsi  encore  qu'on  fait  dire  à  ceux 
qui  repoussent  cette  intolérance  qu'ils  se  désin- 
téressent de  la  vérité  en  accordant  à  l'erreur 
les  mêmes  droits  qu'à  elle.  Et  partant  de  là  on 
les  accuse  de  libéralisme  en  donnant  à  ce  mot 
le  sens  (ïiiidifférentisme,  comme  si  la  seule 
manière  de  ne  pas  se  désintéresser  de  la  vé- 
rité, c'était  de  donner,  ou  d'aspirer  à  pouvoir 
donner  en  son  nom,  des  coups  de  sabre  ou  des 
coups  de  matraque  *  ;  tandis   que  justement, 

1.  M.  Descoqs  demandera  sans  doute  encore  qui  sont 
ceux  qui  «  tiennent  ces  sottises  »  ?  Nous  les  lui  avons 
assez  signalés  pour  qu'il  les  connaisse.  Et  il  les  con- 
naît si  bien  qu'il  ne  peut  s'empêcher  de  dire  qu'il  y  a 
des  exagérés  dans  tous  les  partis.  Seulement,  dans  le 
cas  présent,  c'est  tout  le  parti  qui  est  constitué  par  ces 
exagérés.  Et  M.  Descoqs  lui-même  y  répugne  si  peu 
qu'après  ce  léger  blâme  donné  du  bout  de  la  plume,  il 
a  bien  soin  de  déclarer  que  le  danger  n'est  pas  de  ce 
côté-là.  Non,  il  est  du  côté  de  ceux  qui  parlent  de  cons- 
cience, de  justice,  de  charité,  de  vie  intérieure,  comme 
si  tout  cela  était  manifestation  <  du  sens  propre  »  et 
menace  pour  l'autorité  ;  tandis  que  le  sabre,  la  matra- 
que, le  coup  de  poing,  les  injures  peuvent  au  moins  sans 
doute  à  l'occasion  en  être  de  sûrs  soutiens  ! 

Ecoutez  plutôt  ce  qu'on  en  dit  dans  la  Critique  du  libé- 
ralisme à  propos  d'un  de  ces  vulgaires  gestes  de  brutalité 
dont  sont  coutumiers  k  ces  Messieurs  de  V Action  fran- 
çaise »  :  «  Le  geste  de  Lucien  Lacour  ressortit  au  con- 
traire aune  thérapeutique   morale  qui  va  de  l'étude  à 


LES    DEUX    LIBERALISMES  0  00 

s'ils  repoussent  l'intolérance  qui  se  traduit  en 
violence  sur  les  personnes,  ce  n'est  qu'afin  de 
faire  valoir  la  vérité  par  elle-même  et  pour 
<îlle-même,  par  sa  lumière  et  pour  sa  lumière, 
par  sa  bonté  et  pour  sa  bonté,  et  de  la  faire 
accueillir  comme  la  libératrice  des  âmes.  C'est 
donc  encore  en  vertu  d'une  confusion  artifi- 
cieuse et  pitoyable  qu'on  invoque  contre  eux 

l'action  et  forge  les  volontés  surrenclume  des  convie- 
lions  profondes.  Il  y  a  certaine  lâcheté  des  idées  qui 
aboutit  fatalement  à  la  lâcheté  des  caractères. Jene  sache 
pas  que  l'Eglise  et  la  charité  chrétienne  aient  jamais 
tenté  de  justifier  l'une  ou  l'autre..  .Quant  aa  libéralisme 
qui  les  propage  par  nature,  il  n'est  pas  moins  con- 
traire —  aujourd  hui  surtout  —  à  la  défense  des  inté- 
rêts religieux  qu'au  service  de  l'intérêt  national  ». 
Ce  qu'on  appelle  ici  libéralisme,  c'est  donc  l'idée  qui  ne 
passe  pas  à  l'acte,  et,  bien  entendu,  l'acte  c'est  le  coup. 
Et  M.  Barbier,  après  avoir  reproduit  ces  réflexions 
communiquées  par  un  correspondant,  conclut  :  «  Voilà, 
en  effet,  ce  qu'un  prêtre,  surtout  s'il  veut  parler  de  ces 
choses  dans  un  journal  {ailleurs  une  autre  vérité  serait 
sans  doute  à  son  service  ?),  aurait  dû  se  dire  d'abord  à 
lui-même  et  dire  à  son  public.  Si  cela  lui  échappe,  il 
vaudrait  beaucoup  mieux  qu'un  laïc  tint  sa  place  »  (Cité 
par  V Action  française,  4  décembre  1910).  Nul  doute 
après  cela  que  M.  de  Mandat- Grancey  pourrait  confier 
à  M.  Barbier,  tout  prêtre  qu'il  soit,  les  rênes  du  gouvet  - 
nement  :  car  il  ne  semble  pas  qu'il  soit  lente  d'y  appli- 
quer «  les  principes   de  l'Evangile  ». 


366       DEUX    CO-\CEPTIO^S    DU    CATHOLICISME 

les  condamnations  qui  portent  contre  l'indiffé- 
rentisme.  Et,  de  plus,  ce  qu'il  faut  remarquer, 
c'est  qu'en  vertu  de  cette  même  confusion,  on 
se  dérobe  à  la  tâche  apostolique  qui  consiste 
justement  à  faire  valoir  la  vérité  par  elle-même 
et  pour  elle-même.  On  n'oserait  pas  sans  doute 
rejeter  directement  cette  tâche.  Mais  on  la  met 
de  côté,  comme  si  elle  n'existait  pas,  ou  plutôt 
on  imagine  qu'il  en  existe  une  autre  qui  lui  est 
antérieure  et  supérieure  et  qui  est,  comme  on 
dit,  de  défendre  les  droits  de  la  vérité.  Et  à 
défendre  les  droits  de  la  vérité,  comme  on  dé- 
fend les  droits  de  ce  monde,  c'est  la  vérité 
elle-même  qu'on  oublie  et  qu'on  se  dispense 
de  servir  selon  la  manière  même  qui  lui  con- 
vient et  qui  seule  est  efficace. 

Pour  achever  d'éclairer  ma  pensée  sur  cette 
matière  je  crois  pouvoir  la  résumer  de  la  façon 
suivante.  Ce  que  je  critique  et  ce  que  je  repousse 
ce  n'est  pas  l'usage  de  la  contrainte  par  l'Etat 
dans  l'ordre  des  choses  matérielles,  économi- 
ques, sociales,  ni  même  dans  l'ordre  des  choses 
morales  et  spirituelles  en  tant  que  les  choses 
morales  et  spirituelles  sont  devenues  sociales, 
c'est-à-dire  se  sont  incorporées  au  patrimoine 
commun  et  sont  devenues  principes  d'organi- 


LES    DEUX    LIBÉRALISME»  867 

sation  ;  ce  n'est  pas  non  plus  le  pouvoir  spiri- 
tuellement coercitif  de  l'Eglise, même  avec  cette 
perspective  que  les  peines  que  l'Eglise  inflige 
ont  inévitablement:  des  conséquences  physi- 
ques, comme  des  pertes  ou  des  ruines  maté- 
rielles ou  des  chagrins  pouvant  porter  atteinte 
à  la  santé  et  même  à  la  vie,  bien  qu'il  soit  in- 
contestablement conforme  aux  exigences  de 
l'esprit  chrétien  de  prendre  occasion  de  ces 
conséquences  mêmes  pour  exercer  sa  bonté. 
Mais  ce  que  je  critique  et  ce  que  je  repousse 
c'est,  d'une  part,  la  thèse  d'après  laquelle,  sous 
prétexte  que  l'Eglise  est  une  u  société  parfaite  », 
on  conclut  qu'il  lui  appartient  de  se  comporter 
comme  lEtat  le  fait  dans  son  domaine  propre 
et  d'user  directement,  pour  faire  respecter  ses 
dogmes,  d'une  contrainte  semblable  à  celle 
dont  use  l'Etat  pour  imposer  physiquement  le 
respect  de  ses  lois  positives. 

Et  puisque  sous  celte  forme  il  n'est  à  peu 
près  personne  qui  ose  attribuer  un  tel  caractère 
et  un  tel  rôle  à  l'Eglise,  ce  que  je  critique  et  ce 
que  je  repousse  surtout,  c'est  la  thèse  d'après 
laquelle,  lEtat  mis  au  service  de  l'Eglise,  se 
ferait  l'exécuteur  violent,  en  un  domaine  qui 
n'est  pas  le  sien,  dune  discipline  dont  Tàme 


368       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

lui  reste  étrangère  et  se  donnerait  pour  mis- 
sion, fût-il  positiviste  et  athée,  d'obtenir  coûte 
que  coûte  un  conformisme  dogmatique  à  une 
doctrine  abstraite  qui  lui  serait  dictée  du  dehors 
et  dont  il  se  servirait,  comme  d'un  moyen,  pour 
mater  les  esprits  et  maintenir  extérieurement 
un  ordre  établi.  Et  de  même  que  je  prétends  ne 
tomber  par  là,  en  aucune  manière  ni  à  aucun 
degré,  dans  le  libéralisme  verbal  dont  autour 
de  nous,  à  droite  tout  autant  qu'à  gauche,  on 
se  réclame  si  bruyamment  et  si  inconsidéré- 
ment, de  même  je  prétends  éviter  le  doctri- 
narisme  effectif  qu'en  réalité, sous  une  phraséo- 
logie illusoire, on  tend  à  pratiquera  gauche  en- 
core plus  peut-être  qu'à  droite. 


Rien  de  plus  vrai  qu'il  s'est  formulé  et  qu'il 
î*e  formule  tous  les  jours  ce  qu'on  appelle  un 
libéralisme  de  neutralité.  Mais, pour  désigner  ce 
dont  il  s'agit  ici,  ces  deux  mots,  j'ose  dire,  sont 
aussi  menteurs  l'un  que  l'autre.  —  Neutre, 
personne  d'abord  ne  saurait  l'être  :  car  vivre 
c'est  prendre  parti.  Quiconque  n'a  pas  le  culte 
de  la  vérité  a  le  culte  de  ses  intérêts  égoïstes  ; 


LES    DEUX    LIBÉRALISMES  869 

quiconque  ne  sert  pas  Dieu  et  ne  sert  pas  les 
autres  en  Dieu  et  pour  l'éternité,  se  sert  de 
Dieu  et  des  autres  à  son  profit  et  pour  le  temps. 
H  n'y  a  pas  de  milieu,  il  n'y  a  pas  de  neutralité 
dogmatique  pas  plus  que  de  neictralité  pra- 
tique. Se  dire  indifférent  à  la  vérité,  c'est  vou- 
loir positivement  ne  se  soucier  que  de  soi.  Et 
libéral  signifiant  qui  donne  ce  qu'il  est  et  ce 
qu'il  a,  par  générosité  et  par  amour  de  quel- 
que chose  de  meilleur  que  soi,  cette  prétendue 
indifférence  est  tout  le  contraire  du  libéralisme, 
puisque  par  elle  on  prend  ou  qn'au  moins  on 
tache  de  prendre  au  lieu  de  donner.  Mais  peu 
importent  les  mots.  Et  si  l'on  veut  appeler  cela 
quand  même  du  libéralisme,  ce  qui  importe 
c'est  de  comprendre  que  ce  libéralisme-là  con- 
siste à  sacrifier  la  vérité,  à  transiger  indéfini- 
ment sur  elle,  afin  de  ne  pas  avoir  à  transiger 
sur  les  intérêts  terrestres.  Et  c'est  pourquoi, 
de  quelque  nom  qu'il  se  nomme,  il  aboutit 
toujours  à  l'emploi  de  la  force,  des  menaces  ou 
des  faveurs  :  car  les  intérêts  ne  peuvent  se  dé- 
fendre autrement.  La  profession  de  neutralité 
n'a  jamais  servi  et  ne  pourra  jamais  servir  qu'à 
couvrir  les  menées  de  l'intolérance  égoïste. 
iNous  n'avons  pas  pour  le   moment  à  nous 


24 


370       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

arrêter  aux  mille  manières  dont  on  y  procède. 
Mais  il  en  est  une  singulière  qui  est  delà  dé- 
clarer condamnable  et  condamnée,  en  l'impu- 
tant à  ceux-mêmes  qui  la  repoussent  le  plus 
énergiquemenl,  et  en  même  lempsdes'en  faire 
soi-même  le  fauteur.  Et  si  M.  Descoqs  consen- 
tait à  y  réfléchir,  il  s'apercevrait  sans  peine  que 
c'est  son  cas.  Sans  doute  il  a  désapprouvé  les 
doctrines  athées  de  M.  Maurras  et  des  siens. 
Mais  c'est  seulement  clans  l'abstrait  qu'il  a  for- 
mulé sa  désapprobation.  Et,  dans  le  concret, 
grâce  à  sa  casuistique  ingénieusement  simplis- 
te, il  transige  sur  tout.  11  donne  les  mains  à 
l'élimination  des  «  principes  de  l'Evangile  »  ap 
pliqués  au  gouvernement  des  sociétés  ;  il  passe 
condamnation,  lui  aussi,  sur  l'achat  des  femmes 
et  des  consciences  quand  les  femmes  et  les 
consciences  sont  à  vendre,  etc.,  etc.  ;  si  bien 
qu'après  avoir  désapprouvé  en  parole,  il  ap- 
prouve en  acte,  puisqu'il  se  montre  prêt  à  agir 
avec  des  positivistes  pour  réaliser  leur  idéal  po- 
sitiviste, par  des  moyens  appropriés,  et  qu'il 
n'est  pas  d'approbation  plus  complète  que  celle- 
là.  Il  se  flatte  sans  doute  de  n'y  apporter  qu'une 
«  coopération  indirecte  ».  Mais  puisqu'elle  est 
consentie,  le    moins  que  puisse  être  la    coo- 


i 


LES    DEUX    LIBÉRALISMES  87 1 

pération,  c'esi  d'être  dissimulée.  Et  si  c'est 
un  moyen  d'en  avoir  les  bénéfices  sans  en  cou- 
rir les  risques,  ce  n'est  certainement  pas  un 
moyen  d'en  éviter  moralement  la  responsa- 
sabilité. 

Mais  remarquons  bien  en  outre  que.  pour 
coopérer  avec  des  positivistes,  M.  Descoqs  est 
obligé  de  concentrer  avec  eux  son  activité  sur 
«  la  prospérité  temporelle  »,  c'est-à-dire  sur 
«  l'ordre  »  tel  que  ceux-ci  le  conçoivent  de  leur 
point  de  vue  d'athées  qui  veulent  se  suffire 
avec  la  terre.  Or  une  fois  engagé  dans  cette 
voie,  subordonnant  ou  amalgamant  en  fait  la 
religion  aux  intérêts  terrestres,  il  en  vient  na- 
turellement à  l'idée  de  la  faire  valoir  et  de  la 
défendre  comme  on  fait  valoir  et  comme  on  dé- 
fend des  intérêts  terrestres,  puisqu'en  elTet  elle 
devient  alors  un  intérêt  au  sens  terrestre  du 
mot.  Et  en  conséquence,  tandis  qu'il  transige 
si  libéralement  sur  elle  lorsqu'elle  n'est  con- 
sidérée que  comme  religion  et  comme  vérité, 
tandis  qu'il  s'accommode  dans  le  concret  des 
négations  qui  l'atteignent  tout  en  réprouvant 
ces  négations  dans  l'abslrait,  il  ne  transige  plus 
ensuite,  lorsqu'elle  est  considérée  matérielle- 
ment comme  une  institution  à  laquelle  est  liée 


372       DEUX    CONCEPTIONS    DU    CATHOLICISME 

«  la  prospérité  temporelle  >.  Et  c'est  ainsi  qu'il 
réclame  la  force  pour  la  défendre, parce  qu'aus- 
si bien  un  intérêt  temporel  n'a  d'autre  manière 
de  se  faire  valoir  et  de  se  défendre  que  de  sup- 
primer ce  qui  s'oppose  à  lui. Tel  est  le  sens  et 
telle  est  la  portée  de  l'intransigeance  de  M. Des- 
coqs. Elle  consiste  à  se  débarrasser  de  ce  qui 
gêne,  à  refouler  les  autres  en  triomphant  d'eux 
extérieurement.  Et  elle  a  si  peu  pour  objet  l'er- 
reur, comme  elle  s'en  vante,  que,  pour  bien 
révéler  ce  qu'elle  est,  elle  consent  à  s'allier 
avec  un  athéisme  agissant,  un  athéisme  avoué 
et  reconnu  comme  tel. 


Mais  il  est  un  autre  libéralisme  que  celui-là, 
un  libéralisme  qui  mérite  de  porter  son  nom, 
parce  qu'il  donne  au  lieu  de  prendre.  On  peut 
le  caractériser  en  l'appelant  :  le  libéralisme  de 
charité.  Oh  !  il  ne  consiste  pas,  comme  on  aime 
à  le  répéter,  à  admettre  que  l'erreur  a  des 
droits.  Et  je  ne  connais  pas,  en  effet,  de  pro- 
position plus  dénuée  de  sens.  Mais  avoir  la  vé- 
rité, à  quelque  degré  que  ce  soit,  c'est  avoir 
pour  autant  un  devoir  vis-à-vis  de  ceux  qui 
ne  l'ont  pas.  Seulement,  en  vertu  de  ce  devoir. 


LES    DEUX    LIBÉRALISMES  3'] 3 

c'est  à  Terreur  qu'on  s'en  prend  et  non  à  ceux 
qui  sont  dans  Terreur.  Et  on  s'en  prend  à  l'er- 
reur par  les  seuls  moyens  qui  sont  capables 
de  la  vaincre  réellement,  en  songeant  que  la 
vaincre  réellement,  c'est  faire  triompher  d'elle, 
et  non  écraser  à  cause  d'elle,  ceux  qui  y  sont 
tombés  ou  qui  n'en  sont  point  encore  sortis. 
Que  ceux-ci  aient  à  souffrir  dans  la  lutte  parce 
qu'ils  se  trouvent  liés  à  Terreur  et  faisant  corps 
avec  elle,  c'est  inévitable.  Mais  c'est  une  souf- 
france alors  qu'on  leur  inflige  seulement  du 
dedans, en  se  servant  d'eux-mêmes  contre  eux- 
mêmes  et  finalement  pour  eux-mêmes.  De  ce 
point  de  vue  la  vérité  est  donc  essentiellement 
un  devoir  envers  les  autres  et  non  un  droit  sur 
les  autres.  On  en  est  le  serviteur  et  non  l'ex- 
ploiteur. Et  ce  qui  est  bien  remarquable, c'est 
qu'on  ne  la  gagne  pour  soi, c'est  qu'on  n'y  par- 
ticipe efficacement  et  vitalement,  qu'en  s'effor- 
^ant  de  la  faire  gagner  aux  autres  et  d'y  faire 
participer  les  autres. 

Et  si,  dans  ces  conditions,  croire  en  elle  et 
travailler  pour  elle  implique  encore  une  transi- 
geance  et  une  intransigeance,  elles  sont  exac- 
tement à  l'inverse  de  celles  de  tout  à  l'heure. 
On  est  transigeant  sur  ses  intérêts,  sur  ce  qui 


374   DEUX  CONCEPTIONS  DU  CATHOLICISME 

se  rattache  à  la  prospérité  temporelle,  sur  ses 
ambitions,  sur  son  désir  de  tranquillité.  Ce  qui 
veut  dire  non  pas  qu'on  se  laisse  prendre  par  lâ- 
cheté, mais  qu'on  se  donne,  quand  il  le  faut, 
par  générosité,  en  utilisant  tout  ce  qu'on  a  et 
tout  ce  qu'on  est,  esprit  et  corps,  pour  Tidéal 
commun.  Et  c'est  ainsi  qu'on  est  vraiment  li- 
béral et  qu'il  est  beau  de  l'être  jusqu'à  la  pro- 
digalité. Maison  est  intransigeant  sur  la  vérité 
elle-même  pour  laquelle  on  brave  toutes  les 
menaces  et  toutes  les  faveurs  de  ce  monde.  Et 
c'est  une  intransigeance  qui  va  à  se  faire  tuer 
et  non  à  tuer.  Elle  subit  la  force  au  lieu  d'y 
avoir  recours  ;  et  elle  la  domine  en  consentant 
courageusement  à  la  subir. 

Produire  et  jeter  dans  l'humanité, sans  jamais 
se  lasser,  de  la  lumière  qui  éclaire  et  de  la  bonté 
qui  réchauffe,  et  pour  cela  travailler,  souffrir  et 
enfin  mourir  à  la  peine,  telle  est  donc  notre  tâ- 
che. C'est  celle  que  le  Christ  est  venu  remplir 
et  qu'il  a  remplie. Et  il  a  suscité  l'Eglise  pour  la 
continuer  à  sa  place. J'attends  qu'onme  dise  que 
ce  libéralisme-là  est  condamné.  Que  personne 
d'entre  nous  ne  puisse  se  targuer  de  le  prali- 
quercomme  il  doit  être  pratiqué,  ni  surtout  de 
le  représenter, c'esttrop clair,  hélas! Et, rienque 


LES    DEUX    LIBÉIL\LISMES  87 5 

d'en  concevoir  la  tâche,  c'est  tellement  se  sen- 
tir au-dessous  d'elle  et  indigne  d'elle  qu'on 
voudrait  retenir,  par  pudeur,  les  paroles  par 
lesquelles  on  l'exprime.  Il  faut  la  concevoir 
pourtant  et  il  faut  la  dire, comme  étant  la  tâche 
suprême  et  sacrée.  Il  faut  la  dire  afin  de  s'y  en- 
traîner réciproquement,  chaque  jour  et  chaque 
heure,  du  mieux  qu'on  peut. 


APPENDICE  I 

LE  SYSTÈME 
DES 

<c  ALLIA>XES  PAR  LES  RÉSULTATS  SEULS»* 


(Rapport  du  naturel  et  du  surnaturel  au  point 
de  vue  social.) 

«...  Dun  côté  M.  Descoqs  admet  qu'en  partie  les 
revendicationsdes  alliés  incroyants  et  croyants  «sont 
idenliquesmateriellenaent  »,ence  qui  concerne  «cette 
fin  toute  naturelle  qu'est  la  prospérité  sociale  »  *  ; 
que  les  positivistes  ont  à  dire,  au  nom  de  la  nature 
et  de  la  science,  ce  que  les  croyants,  superposant  un 
esprit  et  une  forme  a  une  matière, auront  à  dire,  au 
nom  de  Dieu  et  du  point  de  vue  de  leur  foi  ;  comme 
si  ce  n'était  pas  en  même  temps  suggérer  et  Tidée 
que  le  christianisme  ne  fait  qae  reprendre   à  son 

J.  Extrait  des  Annales  de  philosophie  chrétienne,  dé- 
cembre 1910,  pp.  273-280.  Tiré  à  part  sous  ce  titre: 
La  Semaine  Sosiale  de  Bordeaux  et  le  Monopfwrisme 
(p.  238  et  suivantes). 

2.  Annales,  juin  1910.  p.  236, 


3 78   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

compte  des  vérités  naturellement  accessibles  et  l'i- 
dée que  la  nature  est  condamnée  à  ne  pas  remplir 
sa  fonction  ou  à  se  laisser  supplanter.  Puis,  d'un 
autre  côté,  M.  Descoqs  admet  que  cette  identité  ma- 
térielle ne  suffit  aucunement,  qu'il  y  a  une  «  orienta- 
tion »  dont  l'importance  est  telle  qu'elle  nous  amène 
seule  à  cette  «  clé  de  voûte  »  sans  laquelle  les  cons- 
tructions sociales  dupositivisme,dontoanousvantait 
tout  à  l'heure  la  solidité  foncière, «  s'écrouleraient  »'; 
les  croyants  «  supposent  (c'est  donc  à  la  fois  une  clé 
de  voûte  et  un  soubassement  ?)  à  la  vie  naturelle 
une  orientation  que  lui  dénient  les  athées  systéma- 
tiques de  l'Action  Française  ».  Et  ainsi  à  l'idée  d'une 
juxtaposition,  puis  à  celle  d'une  coïncidence  par  su- 
perposition, s'ajoute  ou  se  substitue  l'idée  d'une  su- 
perposition par  addition  préalable  ou  subséquente, 
d'un  enveloppement  de  l'ordre  naturel  par  l'ordre 
surnaturel. 

Ce  n'est  pas  tout.  Voici  maintenant  l'idée  d'une 
compénétration  qui,  sous  la  poussée  de  mes  objec- 
tions, apparaît  à  son  tour  :  M.  Descoqs  affirme  donc 
ce  €  point  de  théologie  élémentaire  »,  c'est  que 
«  Tordre  historique  où  nous  vivons  comporte  notre 
ordination  à  la  vision  béatique  et  suppose  principe 
d'action  unique,  communication  intime  et  compé- 
nétration de  la  nature  par  la  grâce  -  ».  Mais,  em- 

1.  /Inna/e.s, juin  1910,  p.  237. 

2.  Annales,   juin  1910,  p.    232.    Voit-on  M.  Maurras 


RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   879 

porté  par  son  élan  au  delà  de  ce  centre  d'équilibre 
où  ses  premières  thèses  à  compenser  ne  lui  permet- 
tent pas  de  se  tenir,  M.  Descoqs  qui  tout  à  l'heure 
professait  le  caractère  naturel  de  la  prospérité  so- 
ciale et  le  «  droit  incontestable  qu'a  la  raison  de 
n'être  pas  régie  immédiatement  par  les  principes 
surnaturels  dans  un  domaine  qui  lui  est  propre  », 
professe  maintenant,  parlant  de  l'Église  en  tant  que 
du  dehors  elle  cherche  à  entrer  en  contact  avec  la 
société  civile,  «  son  droit  exclusif  de  former  intel- 
ligences et  cœurs  au  point  de  vue  moral  et  reli- 
gieux ^  »  ?  Exclusif  ?  il  n'y  a  donc  pas  de  morale 
naturelle?  (je  laisse  à  M.  Gaudeau  le  soin  de  défen- 
dre la  Religion  naturelle).  Vraiment  il  me  semble 
que  le  «  contact  »  est  un  peu  comprimant  et  que, s'il 
y  a  €  pénétration  »,  c'est  celle,  non  pas  d'une  vérité 
qui  soulève  peu  à  peu  les  esprits  pour  les  libérer,  les 
unir  et  les  discipliner,  mais  d'une  force  qui  refoule 
et  qu'on  ne  peut  que  subir . 

Et  cependant  toutes  ces  thèses  ont  un  sens  vrai. 
Sans  l'alliance  qui  nous  ferme,  on  va  le  voir,  la  pos- 
sibilité des  interprétations  favorables  et  qui,  comme 


acceptant,  comme  allant  de  soi,  «  ce  point  de  théologie 
élémentaire  »  ?  Et  puisque  c'est  là  en  efïet  l'élément  pri- 
mordial, que  ne  commence-t-on  par  le  supposer  à  la  base 
de  l'alliance  même  ? 

1.  Cf.  AnnaleSy  juin    1910,   p.   241. 


380   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

un  réactif,  met  en  évidence  les  ferments  décidément 
mauvais,  on  pourrait  déclarer  que  c'est  surtout  la 
présentation  de  ces  diverses  formules  qui  est  défec- 
tueuse, que  la  faute  en  est  à  cette  idéologie  abstraite 
qui,  même  quand  elle  en  parle,  méconnaît  et  déna- 
ture la  vivante  compénétration  des  réalités  concrè- 
tes,et  qui  ne  traite  que  de  notions  aux  contours  lo- 
giques, de  notions  extérieures  les  unes  aux  autres 
comme  des  pierres,  sans  comprendre  que  la  distinc- 
tion radicale,  dans  l'ordre  spirituel  n'empêche  pas 
l'intime  union.  C'est  de  ce  point  de  vue  qu'on  ne  peut 
parler  d'abord  de  l'ordre  naturel  et  de  l'ordre  surna- 
turel que  comme  d'entités  matériellement  juxtapo- 
sées ou  superposées  ;  puis,  quand  on  veut,  toujours 
de  cette  même  perspective,  rappeler  qu'il  y  a  pour- 
tant compénétration,  alors  on  ne  peut  aboutir  ou 
bien  qu'à  la  confusion  de  l'un  avec  l'autre,  ou  bien 
qu'à  l'écrasement  et  à  l'absorption  de  l'un  par 
l'autre. 

Si  grave  toutefois  que  soit,  surtout  en  de  telles 
questions,  l'inconvénient  de  décrire  et  de  traiter  la 
réalité  selon  les  seules  lois  de  la  ralio  discursiva  ou 
de  l'entendement  abstrait,  et  d'être  réduit  à  énon- 
cer alternativement  des  thèses  qu'on  ne  saurait  réus- 
sir à  organiser  effectivement,  il  n'est  pas  impossi- 
ble de  le  compenser  par  un  esprit  vraiment  chrétien 
et  par  un  sens  de  la  vie  intérieure.  Mais  le  danger 
<i"une  semblable  méthode  de    pensée,   quand   elle 


RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   38  ï 

devient  exclusive,  c'est  de  préparer  peu  à  peu  ceux 
qui,  soit  tempérament  intellectuel,  soit  formation 
première,  s'en  coDtentent,  à  tout  ramener  à  un 
idéal  logique  ou  mécanique,  à  une  conception  toute 
«  disciplinaire  »  du  règne  de  la  vérité  et  de  l'orga- 
nisation sociale.  Et  ce  qui,  précisément  dans  le  cas 
qui  nous  occupe,  achève  de  lever  les  équivoques  et 
de  révéler  le  côté  où  l'arbre  penche  et  tombe, 
c'est  cette  rencontre,  cette  accointance  de  Tintran- 
sigeance  avec  le  positivisme  le  plus  étranger,  pour 
ne  pas  dire  le  plus  hostile  au  dogme.  Méditons  un 
moment  sur  le  sens  dans  lequel  l'adaptation  aux 
conditions  mêmes  de  l'alliance  avec  M.  Maurra& 
spécifie  les  thèses  premières  de  M.  Descoqs. 

Pour  être,  si  peu  que  ce  soit,  d'accord  avec  des 
alliés  athées  sur  un  Syllabus  d'ordre  public  et  reli- 
gieux, il  faut  qu'on  les  aborde  du  dehors,  abstrac- 
tion faite  d'abord  de  ce  qui  est  l'âme  d'une  àme,  des 
croyances  qui  pénètrent  et  informent  toute  vie  de 
croyant  ;  il  faut  qu'on  les  touche  seulement  par  des 
«  résultats  «  et  pour  des  résultats,  —  des  résultats 
qui,  initialement  ne  résultant  de  rien  de  pensé  ou 
de  cru,  sont  pris  en  soi  ou  en  l'air,  et  doivent  avoir 
une  suffisance  qui  les  rend  bons  encore  et  vrais  mal- 
gré l'athéisme  qu'ils  comportent. On  ne  cherche  donc 
pas  en  eux  un  germe  de  vérité,  un  principe  d'ac- 
cord, un  levain  qui  du  dedans  soulèverait  la  pùte 
positiviste  :  non,  on  fait  abstraction  de  l'esprit  qui 


382   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

les  anime  pour  prendre  le  résidu,  le  cadavre.  Et 
c'est  à  la  condition  d'isoler  les  résultats  de  leur 
signification  ou  de  leur  valeur  qu'on  déclare  l'al- 
liance «  inattaquable  en  rigueur  de  spéculation  !  » 
Voilà  bien  du  séparatisme  et  en  un  sens  du  natura- 
lisme, ou  les  mots  n'ont  plus  de  sens. 

Mais,  pour  rester  chrétien  malgré  cela,  il  faut  que 
les  ligueurs  croyants  affirment  immédiatement,  par 
devers  soi,  que  le  christianisme  est  au-delà,  et  qu'ils 
ne  se  tiennent  pas  à  ce  à  quoi  les  alliés  incroyants  se 
tiennent, eux,  sans  dépasser  leur  horizon  initial.  VA 
puisqu'on  accepte,  de  part  et  d'autre,  de  rester  allié 
dans  rhypothèse  d'une  désunion  spéculativement 
irréductible,  le  christianisme  apparaît  en  fait,  comme 
une  addition  ad  libitum.  Et  voilà  du  pur  extrinsé- 
cisme. 

Et,  comme  cette  thèse  est  manifestement  insou- 
tenable du  point  de  vue  catholique,  comme  il  n'est 
possible  d'admettre  ni  que  le  christianisme  est  un 
surcroît  libre  ni  qu'une  part  de  l'activité  humaine 
reste  en  dehors  de  l'inspiration  chrétienne,  alors  il 
faut  bien  finalement  revenir  sur  les  concessions 
primitives,  il  faut  bien  ressaisir  les  résultats  amor- 
phes du  début,  les  «  interpréter  »,  les  refondre,  leur 
donner  «  une  nouvelle  saveur  »,  redevenir  les  arbi- 
tres.Et  voilà  comment  pour  avoir,  en  commençant, 
admis  abusivement  l'indépendance  des  résultats  bruis 
on  finit  abusivement  par  les  asservir.  On  les  a  conçus 


RAPPORT  DU  ^  VÏUREL  ET  DU  SURNATUREL   383 

comme  des  choses  sans  intériorité,  on  aboutit  à  les 
traiter  comme  des  chosessanssolidité,qui  se  laissent 
réduire  par  refoulement  aplatissant.  Après  avoir 
paru  tout  libre, Tordre  naturel  devient  ainsi  tout  su- 
bordonné.Après  avoir  paru  touttranscendant, Tordre 
surnaturel  devient  immanent,  en  restant  d'ailleurs 
extrinsèque,  comme  un  janissaire  installé  au  foyer 
conquis.  Le  fait  même  d'avoir  séparé  les  résultats 
bruts  pour  en  former  une  base  d'entente,  d'abord 
positive  et  indépendante  de  tout  esprit,  met  donc 
inévitablement  en  lumière  le  vice  d'une  conception 
qui  systématise  toute  connaissance, toute  vie  morale, 
toute  autorité  religieuse  à  partir  de  données  sensi- 
bles élaborées  par  un  entendement  abstrait  en  vue 
d'un  légalisme  et  d'une  discipline  coercitive. 

Et  lorsque,pournepointéliminerd'autres  éléments 
également  essentiels  au  christianisme,  on  essaie 
de  se  rattraper  en  parlant  de  «  compénétration  », 
on  rompt  de  nouveau  l'équilibre  en  sens  inverse, 
au  lieu  de  le  rétablir;  et  par  compénétration  on 
entend  finalement  une  invasion  par  le  dehors,  une 
intrusion  dans  ce  qu'on  avait  d'abord  paru  laisser 
naturellement  indépendant  ;  comme  si,  à  ceux  qui 
ont  bâti  leur  maison,  Ton  venait  dire  ensuite  :  «  par- 
don, vous  ne  saviez  pas  encore  que  vous  êtes  chez 
nous,  mais  nous  y  sommes  tout  de  même  ;  et  c'est  à 
vous  de  nous  subir  ou  de  sortir  ». 

Sans  doute,  M.  Descoqs,  le  vrai,  me  reprochera 


384   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

de  prétendre  opposer  des  assertions  qu'il  a  prétendu 
composer  et  concilier.  Mais  il  ne  suffit  pas  de  vou- 
loir, il  faut  pouvoir;  il  ne  suffit  pas  d'avoir  une  in- 
tention explicile,  il  faut  encore  que,  dans  le  domaine 
des  pensées  implicites  et  des  tendances  obscures, 
on  ne  soit  pas  la  victime  d'un  Sosie  dont  la  logique 
secrète  est  plus  forte  que  les  attitudes  prudentes, 
que  les  réserves  verbales  et  que  les  efforts  oscilla- 
toires entre...  l'orthodoxie  et  la  vérité.  Ainsi,  lors- 
que M.  Descoqs  m'objecte  que  Tintégrisme  intransi- 
geant de  Testis  se  trouve  en  contradiction  avec  la 
pratique  de  tel  professeur  de  Faculté  qui,  par  ses 
fonctions  publiques,  coopère  «  avec  un  recteur 
comme  M.  Payot  »,  qu'implique  son  raisonnement? 
cette  double  erreur  :  d'une  part,  si  M.  Descoqs  ne 
blâme  pas  ceux  qui  collaborent  «  avec  des  païens, 
avec  des  athées  »,  avec  des  incroyants,  c'est  parce 
que,  selon  lui,  il  faut  bien  se  pldicer  da.usVhy potkèse 
et  se  résigner,  en  vue  de  l'utilité,  à  des  concessions  ; 
((  on  ne  peut  condamner  les  catholiques  à  senfer- 
mer  dans  leur  tour  d'ivoire,  ni  leur  interdire  tout 
contact  avec  le  monde  qu'ils  doivent  conquérir. 
Mais  je  vois  clairement  que  si  Testis  est  conséquent 
avec  ses  principes, il  devra  les  anathématiser  tous  »^: 
cette  clarté  est  tellement  trompeuse  que  ce  n'est 
point  par  concession,  mais  par  devoir,  non  par  un 

i.  Annales,  Juin  1910,  p.  241. 


BAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   385 

contact  de  politique,  non  par  un  demi-làcha^e,  raais 
par  une  action  intime  et  un  prosélytisme  de  vérité 
.^ue  l'on  doit  chercher  à  remph'r  son  devoir  envers 
les  incrédules,  comme  envers  les  autres  pour  les 
aider  à  dégager  un  espiii  (.<  de  plus  en  plus  vrai  ». 
D'autre  part,  si  le  fait  de  coopérer,  dans  une  fonc- 
tion publique,  avec  d'autres  hommes  (|ui  remplis- 
sent également  des  fonctions  publiques  est,  pour 
des  catholiques,  un  «  compromis  »,  une  concession, 
il  faudra  donc  dire  de  tous  les  fidèles  ce  que  «  l'é- 
vêque  de  Guadix  »,  d'après  un  journal  peut-être 
mal  informé  \  déclarait  naguère  des  religieux  qui, 
((  au  moment  où  ils  prononcent  leurs  vœux  perdent 
la  qualité  de  citoyens  espagnols  pour  passer  sujets 
de  l'Eglise  »  ;  et,  ajoute-t-on,  «  partant  de  cette  théo- 
rie, il  déduit  que  le  projet  [la  loi  du  cadenas]  légifère 
sur  des  individus  qui  ne  sont  plus  sujets  espa- 
gnols ).  Un  Français,  s'il  est  catholique,  pour 
ra-t-il  remplir  une  fonction  quelconque  sans  col- 
laborer avec  M.  Briand?  voilà  la  question  qui  res- 
sort du  cas  de  conscience  soulevé  par  M.  Descoqs. 
Mais  lui-même,  en  s'acquittant  de  ses  impôts  ou  de 
ses  charges  civiques,  n'a-i-il  pas  coopéré  à  l'œuvre 
ennemie?  Se  considère-t-il,  simpliciter  et  en  lanl 
que  religieux,  ou  même  secimdum  quid  et  en  raison 
du  caractère  du  gouvernement  actuel,  comme  n'é- 

\.  Ci.  CÈclairdiM  28  octobre  1910. 

25 


386   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

tant  plus  citoyen  français?  Et  quand  il  ajoute  que 
sa  coopération  avec  M.  Maurras  ne  diffère  en  rien 
du  concours  des  hommes  en  société  pour  le  service 
public  ou  pour  la  recherche  de  la  vérité,  il  nous 
averlit  que  si  Testis  le  contredit,  Testis  <(  tentera 
vainement  de  donner  le  change  à  ce  sujet*  ».  Testis 
tente,  non  de  donner  le  change,  mais  de  faire  res- 
sortir une  fois  de  plus  rillusioi)  monophoriste  qui, 
sous  prétexte  de  majorer  et  de  défendre  le  christia- 
nisme, en  diminue  le  sens  et  en  affaiblit  la  vérita- 
ble efficacité. 

Et  il  me  semble  qu'en  effet  se  révèle  de  plus  en 
plus  clairement  le  vice  initial  de  toute  cette  concep- 
tion, la  lacune  qui  rend  impossible  toute  cohérence, 
qui  rend  équivoque  outyrannique  toute  application 
des  thèses  énoncées.  Cette  omission  systématique, 
cette  erreur  funeste,  c'est  de  méconnaître,  sinon  en 
paroles,  du  moins  en  acte  que  les  résultats  valent 
par  l'esprit  qui  les  prépare  et  les  utilise,  que  Tor- 
dre naturel,  quoique  capable  de  solidité  et  de  vérité, 
ne  s'achève  pas  et  ne  saurait  légitimement  se  fer- 
mer et  se  suffire  dans  létat  actuel  et  concret  de  Thu- 
manité,  et  que  l'homme  est  intérieurement  travaillé 
par  une  grâce  qui  stimule  sa  spontanéité  religieuse  ; 
c'est  d'éliminer  l'un  des  «  deux  faits  »  dont  le  con- 
cours est  indispensable  à  la  vie  chrétienne;  c'est  de 

1.  Awiales,  Juin  1910,  p.  241. 


RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   887 

tout  ramener  au  fait  extérieur,  à  un  fait  qui  est 
censé  s'adresser  à  une  réceptivité  toute  passive.  Et 
quand  on  parle  ainsi  d'un  fait  externe,  quand  on  dit 
avec  M.  Descoqs  que  «  sans  cette  adhésion  à  celle 
parole  extérieure  »,  il  n'y  a  «  pas  de  vie  surnatu- 
elle  »,  et  que  «  l'accession  de  l'âme  à  la  vie  de  la 
grâce  ne  se  fait  pas  indépendamment  d'une  mani- 
festation du  fait  surnatnrel  de  la  révélation  *»,  il 
faut  être  attentif  à  une  ambiguïté  qu'on  a  singuliè- 
rement exploitée  contre  la  vraie  et  intégrale  doc- 
trine :  si  en  effet  l'on  veut  signitier  que  la  grâce,  en 
toutes  ses  formes,  vient  du  dehors,  comme  un  don 
qui,  même  intimement  insinué  dans  les  profondeurs 
de  l'âme,  demeure  radicalement  étranger  à  l'ordre 
purement  humain,  et  transcendant  à  toute  spon- 
tanéité comme  k  tout  mérite  acquis,  rien  de  plus 
exact,  et  rien  de  plus  salutaire  à  rappeler  que  celte 
extériorité  spirituelle  au  sein  même  de  la  plus  péné- 
trante intimité.  Mais  si,  par  le  mot  extérieur^  on 
entend  exclusivement  une  extériorité  physique  ;  si 
on  se  figure  que  la  grâce  n'a  point  d'autre  mode 
d'accès,  normal  et  coordonné,  ou  exceptionnel  et 
suppléant,  que  le  canal  sensible,  per  sensum  e.rter- 
7tum  ;  si  l'on  en  déduit  que  l'âme  est  à  la  merci  d'un 
véhicule  matériel  ;  si  l'on  fait  dépendre  la  vie  spi- 
rituelle uniquement  de  l'apport  physique  comme 

1.   Annales,  Juin  1910,  p.  532. 


388   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

d'un  objet  qui,  entre  des  mains  de  chair,  pourrait 
être  retiré  ou  imposé  à  la  manière  d'un  morceau  de 
matière,  il  n'y  a  point  d'opportunités  qui  doivent 
empêcher  de  le  dire  :  c'est  là  une  amputation  meur- 
trière pour  !e  catholicisme.  Et  aucun  de  ceux  qui 
peut-être  trouveront  inopportun  ou  importun  ce  rap- 
pel de  la  vérité  complète,  ne  pourra,  contre  la 
Tradition,  contre  les  Pères,  les  Docteurs  *,  les  Con- 
ciles et  les  Papes,  soutenir  expressément  ses  thè- 
ses mutilantes. 

El  si  telle  est  l'origine  de  l'imbroglio  doctrinal 
dont  nous  venons  d'entrevoir  quelques-unes  des 
complications  inextricables,  quelle  est,  au  moins 
implicitement,  la  cause  finale,  quel  est  le  lien  secret 
de  toutes  ces  thèses  inconsistantes  et  raides  qui  ont 
souvent  fini  par  donner  l'impression  de  la  cohé- 
rence; et  que  nous  reste- t-il  entre  les  mains  lorsque. 

1.  On  cite  souvent  un  fragment  de  texte,  mais  en 
escamotant  une  part  de  ce  passage  célèbre  de  S.  Tho- 
mas :  ce  Si  quis  nutritus  in  sylvis  ductum  naturaiis  ratio- 
nis  sequerelurin  appelitu  boni  et  fuga  niali,  certissime 
est  tenendum  quod  ei  Deus,  vel  per  internani  inspira- 
tionem  revelaret  ea  quœ  sunt  ad  credeudum  necessa- 
ria,  vel  aliquem  fîdei  piaîdicatorem  ad  euin  dirigeret, 
sicut  niisit  Petrum  ad  Cornelium  ».  (S.  Th.  q  XIV,  Dii 
fide,  a  11).  Qu'on  apprécie  l'admirable  réserve  et  la  vo- 
lontaire imprécision  des  mots  «  eaquae  sunt  adcreden- 
dum  necessaria  »,  et  qu'on  ne  se  hâte  pas  de  transfor- 
mer, comme  on  faisait  tout  à  l'heure,  Vinspiratio  in- 
terna en  une  parole  toujours  extérieure. 


RAPPORT   DU    -NATUREL    ET    DU    SURNATUREL       SSq 

u?ant  du  la  méthode  des  résidus,  nous  cherchons  ce 
qui  subsiste,  en  dernière  analyse,  après  toutes  les 
précautions,  les  distinctions,  les  dénégations  dont 
on  s'est  miini?  Il  reste  que  l'on  veut  accepter  «  le 
bénéfice  »  d'un  coup  de  force  et  d'un  ordre  dans 
lequel  on  espère  introduire,  après  coup,  une  «  inter- 
prétation »  dont  on  se  réserve  le  privilège  '  :  ce  qui 

l.  Je  ne  méconnais  nullement,  — que  M.  Desroqs 
veuille  bien  le  croire,  —  la  légitimité,  liniportance,  la 
nécessité  même  de  la  méttiode  collective  ou  so  iale, 
qui,  par  les  lois  et  les  institutions,  prépare  un  cadre 
normal  et  tutélaire  à  la  vie  chrétienne.  Oui,  les  hom- 
mes ont  besoin  d'être  encadrés.  Mais  tout  autre  chose 
est  de  maintenir,  de  procurer,  de  promouvoir  «  cet  ordre 
ré^mant  dans  la  société  »  comtne  «^  une  condition  sou- 
verainement efticace  d  de  l'iiisiauration  dans  les  âmes 
du  royaume  du  Christ,  en  travaillant,  comme  les  catho- 
liques sociaux,  à  infuser  dans  les  institutions  une  sève 
chrétienne,  un  ordre  catholique  où  tout  procéderait  des 
vérités  religieuses  et  métaphysiques  et  naturelles,  tout 
autre  chose  est  de  prétendre  imposer  un  ordre  origi- 
nellem'-nt  issu  d'une  conception  positiviste,  obtenu  par 
la  force,  et  dans  lequel  après  coup  l'Eglise  viendrait 
travailler.  Que  dis-je  ?  L'Eglise,  a  avant  qu'elle  puisse 
s'employer  directement  à  l'œuvre  surnaturelle  »  aurait 
à  redresser,  à  «  discipliner  la  nature,  »  à  <(  préparer  de 
loin  l'action  de  la  grâ^-e  >  .  Si  par  de  telles  conceptions 
M.  Descoqs  croit  faire  écho  t  à  l'insistance  voulue  »  du 
Magistère,  j'avoue  mon  étonnement.  Et  ce  qui  ressort 
de  ces  indications,  c'est  toujours  Tidée  implicite  d'un 
corset  de  fer  à  mettre  à  la  pauvre  humanité  :  les  catho- 


390   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

apparaît  comme  la  raison  formelle  de  l'alliance, 
c'est  le  dessein  de  procéder  du  dehors  au  dedans; 
de  traiter  les  hommes  et  les  sociétés  de  haut  en  bas  ; 
c'est  l'espoir  de  mater  les  âmes,  pendant  que  d'au- 
tres materont  les  corps  et  les  intelligences  et  ^a- 
gneront  peut-être  à  cette  besogne  d'avuir  part  au 
€  bénéfice  »  sans  être  «  contraints  »  ni  trop  inquié- 
tés pour  leur  athéisme:  un  laxisme  religieux  (jui 
s'insinue  au  profit  d'un  rigorisme  théocralique  et 
politique  et  d'un  libéralisme  économique,  voilà  l'a- 
boatissement  naturel  de  l'alliance  par  et  pour  les 
résultats  seuls  !  Il  n'y  a,  entre  hommes  de  pensée  et 
d'action,  union  légitime  et  bonne  qu'oij  il  y  a  ten- 
dance commune  vers  un  but  vrai  et  bon,  par  des 
moyens  bons  et  vrais.   Et,   en   pareille  matière,  si 

liques  sociaux  veulent  fortifier  le  squelette  et  les  mus- 
cles ;  et  ils  Comptent  sur  la  sève  divine.  Ici,  on  compte 
sur  Tappui  extérieur  d'une  force  physique  ;  pour  cette 
tâche,  ce  n'est  pas  trop  du  concours  des  deux  pi>uvoirs. 
D'où  encore  cette  conséquence  :  rÉi:lise  ne  se  sulfil 
pas,  pour  sa  propre  lâche.  Il  lui  faut  le  secours  du  bras 
séculier;  d'où  enfin,  sinon  en  droit,  du  moins  en  fait, 
nécessité  de  recourir  aux  grands  et  aux  puissants  de 
ce  inonde,  de  com()ter  sur  le  trône  pour  protéger  l'au- 
tel ;  on  croit  qu'on  se  fortifie  spiriluellen»ent,  en  ayant 
des  maréchaux  des  logis  fourriers  à  son  service.  Et  on 
veut  que  ce  soit  précédé  par  des  massiers  que  Jésus 
fasse  son  entrée  dans  un  domaine  temporellement  or- 
donné. L'Eglise  aurait  d'abord,  par  une  bonne  police,  à 
«  préparer  de  loin  l'action  de  la  giâce. . .  !  » 


RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   OQI 

l'esprit  qui  anime  el  qui  éclaire  n'est  point  partout 
dans  Teiïort  uni,  il  n'est  nulle  part.  Deux  hommes 
qui,  encore  immensément  séparés  s'orientent  ce- 
pendant dans  une  même  direction,  peuvent  saine- 
ment et  sincèrement  coopérer,  mais  non  deux  hom- 
mes, qui,  fussent  ils  en  apparence  rapprochés, 
tournent  leurs  regards  et  leur  élan  à  l'opposé  l'un 
de  l'autre.  Prétendre  communier  <  dans  un  e^^prit 
tout  différent  »,  décidément  c'est  éliminer  l'esprit  : 
oui,  c'est  pét-her  à  mort  contre  l'esprit  ;  c'est,  en 
dernière  analyse, se  rencontrer  sur  cette  unique  pro- 
position :  «  (»n  peut  imposer  la  vérité  de  furce.  Je 
ne  crains  pas  de  ilire  que,  pour  un  esprit  lil>re  et 
un  bon  esprit,  voilà  l'espoir  le  plus  sacré  »  (C. 
Maurras,  Action  française,  V.  296).  Le  culte  qui 
a  s'impose  »  ainsi,  c'est  peut-être  la  Heligion  posi- 
tiviste u  du  grand  Être  humain  »  '  ;  ce  ne  sera 
jamais  à  coup  sûr  celui  du  Christ,  celui  de  la  Vérité. 
Voil-on  enfin, dans  toute  leur  beauté,  ces  «  arrhes 
précieuses  »  dont  on  nous  parlait,  ces  <  résultats  >• 
caressés  ?  Cessons  donc,  une  fois  pour  toutes,  de 
nous  payer  de  mots  :  et,  pour  tout  résumer  sans  os- 
cille- plus  longtemps  du  concret  à  l'aLslrait  et  de  la 
pratique  à  la  spéculation,  mais  en  parlant  un  lan- 
gage qui  s'applique  aussi  bien  en  théorie  qu'en  pra 

1,  Cf.  Maurras,  L'Avenir  de  l'intelluience^  p.  124-137. 
On  verra  là  quelle  est  en  elTet  la  Religion  positive  que 
M.  Maurras  rêve  d'imposer. 


392       RAPPORT    DU    -NATUREL    FT    DU    SURNÂTUREI 

lique,    disons    siraplement   ceci  :  il  y  a,   pour   un 
homme  qui  pense  ou  qui  agit,  trois  manières  d'être 
incomplet  ou  «  déficient  »,  par  vide,  par  suffisance, 
par  exclusion  et  négation.  —  Des  théories  incom- 
plètes, mais  ouvertes  à  ce  qui  les  complétera  et  les 
corrigera,  peuvent  être  dans  le  sens  de  la  vérité,  et 
tout  notre  effort  doit  tendre  à  les  parfaire  plutôt 
qu'à  les  refouler.  Des  doctrines  incomplètes  peuvent 
en  s'eslimant  complètes  et  en  se  donnant  comme 
telles  devenir  fausses  et  mauvaises:  bonum  ex  inté- 
gra causa  ;  il  ne  faut  pas  se  lasser  de  les  avertir,  de 
leur  montrer  leur  insuffisance.  Tour  à  tour  M.  Des- 
coqs raisonne  comme  si  la  déficience  de  M.  Maurras 
et  de  ses  amis  était  ou  une  simple  lacune  a  combler 
ou  une  erreur  adventice  à  redresser  par  addition. 
Mais  il  n'envisage  guère  ou  point  la  troisième  hypo- 
thèse, qui  pourtant  est  la  vraie,  la  seule  vraie  :  la 
négation  expresse,  l'exclusion  formelle  de  tout  Tor- 
dre métaphysique  :  or  cette  façon  d'être  incomplète 
est,  pour  une  doctrine.   Terreur  inexpiable,  la  faus- 
seté radicale,  contre  laquelle,  avant  iout^il  faut  lut- 
ter. M.  Descoqs  me  reprochait  de  vider  les  théories 
de  M.  Maurras  de  ce  qu'elles  ontde  bon:  nullement» 
j'ai  mis  à  part  les  détails  qui  peuveot  avoir  leur  prix , 
mais  j'ai  signalé  l'idée  d'ensemble,  l'inspiration  une 
et  totale  d'une  doctrine  positiviste  de  Tautorilé  et 
d'une  méthode  d'action  sur  lesquelles  il  n'y  a  point 
de  transaction  légitime.  Le  malheur  en  effet  est  que 


RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   SQO^ 

ce  n'est  nullement  par  les  points  qui  comportent 
une  interprétation  intrinsèquement  favorable  et  un 
progrès  vers  l'ordre  spirituel  et  chrétien  que  M.  Des- 
coqs touche   ses   alliés,  comme  pour  Us   solliciter 
vers  les  hautes  pensées,  vers  la  métaphysique,  vers 
les  surnaturelles  croyances  qui   sont  les  siennes  ; 
c'est  au  contraire  par  le  point  où  ils   sont  résolu- 
ment fermés,  systématiquement   intraitables,  abs- 
traction faite  du  dedans  de  leur  pensée  :  or,   leur 
thèse  de   l'autorité  et   le  sens   exclusivement  ter- 
restre, le  sens,  «   tout  différent  »  de   celui  de  M. 
Descoqs,  qu'ils  y  donnent  ostensiblement,  n'est  pas 
une  pièce  annexe  ou  subalterne  de  leurs   concep- 
tions ;  c'en  est  l'axe,  Taxe  autour  duquel  tout  gra- 
vite, comme  dans  la  sphère  que  nous  décrit  IMaton 
au  Timée  et  qui  n'a  ni  pieds,  ni  mains,  ni  appétit 
pour  rien  d'extérieur  à  elle.   Gela,  c'est  l'évidence 
même.  Et  M.  Descoqs  ne  voit  pas  cela.  Et  nous  qui 
le  voyons,  et  les   milliers  de  témoins  qui  le  voient 
également,  fût-ce  le  roi  même,  déplacent,  paraît-il, 
la  question  et  «.   tentent  vainement  de  donner  le 
change  1  »  Kst-ce  parce  que  M.  Lasserre  parle  de  la 
«métaphysique  du  sensible»  que  nous  découvrirons 
lia  germe  d'aspiration  meilleure,  une  ébauche  de 
Sursum   ?  tout  au  contraire,  c'est  le  sensible,  qui, 
en  tant   que   tel,   accapare  la  place   suprême  ;  et, 
comme  tout  à  l'heure  il  y  avait  des    résultats  qui, 
sans  valoir,  valaient,  il  y  a  du  physique,  du  scienli- 


094   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

lique,  de  l'esthétique,  qui  est  la  seule  et  unique  mé- 
taphysique ;  il  y  a  du  politique  qui  est  le  seul  trans- 
cendant ;  il  y  a  une  autorité  qui  est  le  Dieu  visible 
et  qui  n'admet  Dieu,  dans  un  état  policé,  que  ra- 
mené à  cette  idole  palatine.  Est-ce  donc  calomnier 
ces  néo-positivistes  que  de  redire,  h  travers  leurs 
expressions  parfois  nouvelles,  leurs  pensées  ancien- 
nes et  permanentes  ?  mais  si  en  efTel,  pour  eux,  il 
n'y  a  que  cela  ;  mais  si  un  «  athée  »  systématique 
ne  peut  oiïrirque  cela,  cela  vous  suffira  donc,  même 
provisoirement  ?  Et  vraiment  un  «  athée  »,  peut-il 
donner  autre  chose?  Non,  la  place  n'est  pas  réser- 
vée à  l'épanouissement  de  la  vie  surnaturelle,  pas 
même  à  une  religion  naturelle,  à  une  doctrine  de  la 
Cause  premi»^re,  de  la  Perfection,  de  l'Infini,  de  l'Ab- 
solu :  tout  cela  est  rejeté  comme  un  principe  de  dé- 
sordre et  d'anarchie. Et  c'est  l'ordre  issu  de  celte  né- 
gation  que  voussouhailez,que  vous  aidez  à  nalireîCe 
qu'on  vous  offre,  quel  que  soit  votre  espoir,  c'est  un 
rôle  domestiqué  de  domesliqueur  ;  on  compte  sur 
vous  pour  charmer,  captiver,  dompter  les  puissan- 
ces de  révolte  et  d'anarchie  que  recèlent  les  mysti- 
ques profondeurs  de  Tètre  humain.  Et  puisque  vous 
avez  voulu  poser  un  cas  de  spéculation  pratique,  je 
défie  «  en  rigueur  de  spéculation  »  qu'on  extraie 
d'une  alliance  «  sur  les  résultats  bruts  »  entre  athées 
et  croyants,  autre  chose  que  ce  résultat  :  un  échange 
de  bons  procédés  entre  la  brigade  de  fer  et  le  service  du 


RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   OQÔ 

culte.  Accepter  le  concours,  utiliser  les  conceptions 
et  les  exploits  éventuels  de  ces  contempteurs  de  l'in- 
tini,  de  ces  u  ennemis  »  de  la  liberté  spirituelle  et 
de  la  charité  surnaturelle,  c'est,  dirait  M.  Fontaine, 
être  dupe  ou  complice,  en  espérant  cueillir  des  fruits 
savoureux  sur  un  arbre  empoisonné  jusqu'à  la  ra- 
cine. M  D'iscoqs,  le  vrai,  voulait,  comme  nous,  le 
progrès  des  âmes  dans  l'Église  ;  M.  Descoqs,  le  faux, 
en  dépit  de  tous  les  tours  de  force  de  sa  casuistique, 
finit  par  se  solidariser  avec  une  entreprise  qui  ne 
recule  devant  aucun  des  moyens  que  réprouve,  je 
ne  dis  pas  seulement  l'esprit  évangélique,  mais  une 
morale  fondée  sur  la  foi  en  Dieu,  sur  le  sens  de  la 
vie  intérieure  et  sur  le  respect  de  la  personne  hu- 
maine. Je  m'associe  à  la  plupart  des  considérations 
qu'il  proposée  côté  de  la  question  :  sur  la  question 
même  de  l'alliance,  définie  spéculativement  comme 
elle  Ta  été  et  déterminée  pratiquement  comme  elle 
l'est  en  fait,  il  n'y  a  point  de  subtilité  qui  tienne, 
c'est  une  erreur  et  c'est  un  mai.  Et  le  pire,  c'est  que 
pourcontractei ,  puis  pour  justifier  unetelleadiance, 
il  faut  d'abord  avoir  laissé  dévier  en  soi,  il  faut 
ensuite  fausser  davantage  encore  le  christianisme. 
Un  dernier  mot.  Après  s'être  défendu  (ce  n'est 
pas  à  moi  de  décider  avec  quel  succès),  M.  Descoqs 
ne  trouve  rien  d'autre,  pour  conclure,  qu'une  insi- 
nuation à  lancer  contre  moi  :  «  entre  ces  deux 
excès,  modernisme  et  vétérisme,  de  quel  côté  est 


.H96   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

le  plus  grand  danger  et  de  quel  côté  penche  Tt^stis? 
L'autorité  compétente...  a  montré  qu'elle  voyait 
présentement  pour  la  foi  un  grave  péril  dans  l'im- 
manentisme  et  le  naturalisme  sous  prétexte  non 
d'autorité,  mais  d'intériorité...  Les  articles  de  Testis 
sont-ils  oui  ou  non  dans  un  sens  opposé?  >^  Que 
M.  Descoqs  me  signale  une  seule  de  mes  proposi- 
tions qui  penche  vers  l'erreur  contraire  à  celles  que 
j'ai  signalées,  une  seule  qui  ne  tende  pas  h  main- 
tenir l'équilibre  et  à  donner  de  la  vérité  chrétienne 
une  vue  aussi  intégrale  que  possible.  Et  alors,  mais 
alors  seulement,  il  aura  le  droit  de  me  jeter  une 
telle  accusation.  En  attendant,  il  doit  me  savoir  un 
gré  infini  de  lui  remettre,  devant  lajiisticede  Dieu, 
la  dette  qu'il  contracte  à  mon  égard  par  un  acte 
que  je  livre  à  sa  conscience.  Eh  quoi  !  y  aurait-il 
donc  des  vérités  dangereuses  et  nuisibles?  Et,  en 
revanche,  y  a-t-il  donc  des  erreurs  utiles  et  respec- 
tables, des  erreurs  précieuses  et  pieuses,  au  point 
qu'on  ne  puisse  les  discerner  et  les  combattre  qu'en 
devenant  plus  coupable  que  ceux  qui  y  tombent  et 
s'y  complaisent?  Est  ce  qu'il  y  a  des  moments  où 
il  est  inopportun  de  rappeler  la  doctrine  intégrale? 
Est-ce  que  M.  Descoqs  représente  «  l'aulorilé  com- 
pétente »  à  un  tel  degré  que  le  critiquer,  lui,  c'est 
aller  contre  les  vues  du  Magistère  souverain?  Je 
ne  comprends  pas.  Je  ne  comprends  qu'une  chose, 
c'est  que,  pour  s'esquiver,  M.  Descoqs  s'est  mis  au 


RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   897 

rang  de  ceux  dont  il  ne  voulait  pas  être,  de  ceux 
qui,  à  la  légère,  sont  prêts  à  «  lancer  la  redoutable 
accusation  et  à  recourir  à  cette  arme  nneurtrière.  » 
Car  enfin  à  quel  homme,  dont  la  passion  n'aveuglera 
pas  l'esprit,  fera  t- on  croire  que,  pour  avoir 
signalé  les  adultérations  et  les  caricatures  dont  nul 
catholique  ne  saurait  prendre  ouvertement  la  dé- 
fense, et  pour  avoir  discuté  l'alliance  politique  de 
certains  croyants  avec  les  athées  de  l'Action  Fran- 
çaise, j'ai  manqué  de  soumission  au  Pape  ?  Ne  sent- 
on  pas  à  la  fin  ce  qu'il  y  a  d'étrange  à  dire  que  ré- 
sister à  un  tel  courant  de  violences,  c'est  aller  «  dans 
un  sens  opposé  »  aux  désirs  et  aux  prescriptions 
pontificales?  On  loue  assez  aujourd'hui  les  hommes 
qui  jadis  ont  maintenu  le  sens  authentique  des 
directions  de  Léon  XIH  contre  les  outrances  et  les 
dénaturations,  pour  qu'on  nous  accorde,  et  nous 
n'en  demandons  pas  plus,  le  droit  de  rappeler  les 
déclarations  de  Pie  X  dès  la  première  Encyclique 
où  il  traçait  son  programme:  «  Il  s'en  trouvera, 
sans  doute,  qui,  appliquant  aux  choses  divines  la 
courte  mesure  des  choses  humaines,  chercheront 
à  scruter  Nos  pensées  intimes  et  k  les  tourner  à 
leurs  vues  terrestres  et  à  leurs  intérêts  de  parti...  >) 
Et  dans  l'Encyclique  Edilse  siepe  ne  nous  était-il 
pas  encore  rappelé  naguère  que  c'est  «  aux  seuls 
moyens  surnaturels  »  qu'il  faut  se  fier  dnns  lalutît; 
religieuse?  Pourquoi  serais  je  téméraire  en  con- 


398   RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL 

damnant  les  méthodes  politiques  d'alliances  utili- 
taires avec  des  hommes  qui  admettent  «  tous  les 
moyens  »,  excepté  sans  doute  les  moyens  surnatu- 
rels ?  M.  Descoqs  qui  me  fait  un  procès  de  tendances, 
qui  scrute  mes  préférences  et  dénonce  mes  pen- 
chants, veut-il  connaître  le  fond  de  ma  pensée?  Je 
n'établis  pasunehiérarchieentre  les  erreurs;  jecrois 
que  la  vérité, toulelavéritéestbonne, toujours  bonne 
à  dire  ;  je  parle  sous  Pie  X  comme  j'aurais  parlé  sous 
Léon  XIII,  ou  comme  je  parlerais  sous  Léon  XIV  ; 
je  suis  également  hostile  aux  divers  unilatéralismes, 
et  si  M.  Uescoqs  penche  vers  l'un,  ce  n'est  pas  une 
raison  pour  que  je  penche  vers  l'autre.  C'est  même 
pour  extirper  le  modernisme  en  toutes  ses  racines 
et  en  tous  ses  prétextes  que  je  combats  le  «  mono- 
phorisme  »  ;  car  c'est  ce  vétérisme  qui  a  provoqué, 
en  beaucoup  d'âmes,  les  défaillances  douloureuses, 
les  crises  intimes,  que  je  déplore  autant  que  per- 
sonne ;  ce  n'est  point  en  allant  à  l'excès  dans  un 
sens  exclusif  que  M.  Descoqs  remédiera  à  l'excès 
qui  lui  est  odieux  :  il  ne  ferait  que  redoubler  les 
maux  dont  nous  sommes  affligés  et  que  rendre 
plus  invétérée,  plus  contagieuse  la  plaie  des  cons- 
ciences, de  celles  du  moins  qui  ne  se  laissent  pas 
réduire  par  la  compression  et  qui  ne  consentiront 
jamais  à  confondre  les  immolations,  les  soumissions 
surnaturelles  dans  l'amour  avec  les  brutalités  positi- 
vistes ou  les  exigences  d'une  politique  autoritaire, 


RAPPORT  DU  NATUREL  ET  DU  SURNATUREL   899 

dans  la  terreur.  En  luttant  contre  ces  méprises,  à 
droite  comme  à  gauche,  en  essayant  de  soulager  les 
âmes  scandalisées  et  de  les  ramener  à  une  vue  du 
divin  équilibre  de  la  discipline  et  de  la  liberté  spi- 
rituelles, en  voulant  prévenir  les  chutes  à  la  terri- 
ble responsabilité  desquelles  ceux  qui  «  penchent  » 
dans  un  sens  passionnément  préféré  ne  sentent  pas 
assez  qu'ils  participent,  oui  ou  non,  est-on  digne 
d'anathème  ou  d'approbation  ?  Oui  ou  non  travaille- 
ton  pour  ou  contre  Dieu  et  l'Eglise  ?  » 

TfiSTIS . 


APPENDICE  II 

AUGUSTE  COMTE 

ET 

LA  COMPAGNIE  DE  JÉSUS 

(Documents  publiés  par  M.  P.  Lnffite  dans 
la  Revue  occidentale  du  i^'  juilltt  1886.) 


[Par  l'intermédiaire  de  M.  Longchampt,A.  Comte 
avait  demandé  à  M.  Alfred  Sabatier  d'aller  s'en- 
tendre avec  le  général  des  Jésuites,  à  Uome,  en 
vue  d'organiser  l'alliance  religieuse  dont  il  avait 
conçu  le  projet  en  écrivant  V Appel  aux  conserva- 
teurs. M.  A.  Sabatier  lui  ayant  répondu  qu'il  ac- 
ceptait cette  mission,  il  écrivit  alors  à  celui-ci  pour 
lui  donner  ses  instructions.  Une  correspondance  fut 
échangée  où  se  trouve  noté  le  résultat  des  démar- 
ches faites.  Nous  en  donnons  ici  l'essentiel.] 


AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES  /JOI 

A  M.  Alfred  Sabatier,  à  Gênes . 

Paris,  le  mardi  8  Shakespeare  68 
(17  septembre  1836). 
Mon  cher  Disciple, 

Pour  vous  faire  mieux  apprécier  la  mission  que 
voire  noble  lettre  du  22  Guttemberg  (arrivée  same- 
di dernier)  a  noblement  acceptée  auprès  du  général 
des  Jésuites,  je  dois  d'abord  indiquer  le  projet  que 
je  communifjuai  récemment  à  la  Société  positiviste. 
Ensuite  j'y  distinguerai  la  seule  partie  que  doive 
en  déclarer  votre  office  actuel. 

Depuis  trois  siècles,  le  général  des  Jésuites  cons- 
titue le  véritable  chef  du  catholicisme,  le  pape 
étant  irrévocablement  réduit  à  Tétat  d'un  simple 
prince  italien, électif  aulieud'être  héréditaire  comme 
les  autres.  Quoique  celte  situation  ne  soit  pas  offi- 
ciellement reconnue,  elle  se  manifeste  de  plus  en 
plus  à  mesure  que  le  besoin  de  la  réorganisation 
spirituelle  se  développe  en  Occident,  et  surtout 
chez  le  peuple  central.  C'est  pourquoi,  quand  les 
quatre  volumes  de  ma  synthèse  subjective  (dont  le 
premier  va  bienlôt  paraître)  seront  entièrement 
publiés,  j'écrirai,  l'année  suivante  (en  1862)  un 
Appel  avx  lgnnc\en$,  où  j'inviterai  leur  général 
à  se  proclamer  chef  spirituel  des  catholiques,  en 
déclarant  le  pape  priace-évêque  de  Rome  (comme 

26 


\02  AUC.    COMTE    ET    LES    JESUITES 

dans  la  célèbre  lettre  de  Madame  lioland)  et  le 
laissant  se  démener  avec  ses  svff'ts  comme  ils 
pourront.  Pour  consommer  cette  proclamation,  le 
général  i^nacien  serait  publiquement  invité,  par 
le  fondateur  du  Positivisme,  à  venir  résider  k 
Paris,  où  je  lui  garantirais  au  nom  des  vrais  répu- 
blicains une  pleine  liberté  d'action  sociale.  Tous 
ceux  qui  prétendent  à  diriger  l'Occident  doivent 
habiter  la  métropole  humaine,  seule  siège  des  im- 
pulsions vraiment  efficaces;  ils  donnent  leur  dé- 
mission en  fuyant  ce  séjour,  a'-près  duquel  Home 
et  Londres  sont  des  villes  de  province,  sans  in- 
fluence directe  sur  la  régénération  occidentale. 

Afin  de  préparer  cette  yiluation,  où  le  caiholicisme 
et  le  Positivisme  seront  directement  en  concurrence 
décisive  pour  l'ascendant  spirituel,  en  éliminanL 
d'un  commun  accord,  le  protestantisme,  le  déisme 
et  le  scepticiî-me  (les  trois  degrés  de  la  maladie  mo- 
derne), il  faut  maintenant  obtenir  l'entière  abolition 
du  budget  ecclésiastique  et  forcer  tous  les  prêtres 
à  vivre,  comme  moi,  des  libres  subsides  de  leurs 
adhérents  respectifs,  suivant  le  type  amer  cain,  qui 
seul  convient  à  la  transition  finale.  Tel  esl  ^\nnqvr 
objet  de  votre  mission  actuelle,  où  vou^  clier<  herez. 
à  faire  comprendre  combien  cette  mesure  serait 
favorable  aux  jésuites,  surtout  en  France  où  leur 
attention  se  trouve  de  plus  en  plus  concentrée, 
l'Espagne  et  l'Iialie  étant  déjà  dominées  par  des 


AUG.     COMTE    ET    LES    JESUITES  4o3 

congrêgaiions  antérieures,  et  d'ailleurs  incapables 
d'initiative  sociale.  Depuis  leur  origine,  ils  font  de 
vains  efforts  pour  se  placer  à  la  tête  du  clergé  fran- 
çais, où  les  évêques  ont  toujours  neulr^^lisé  jusqu'ici 
leur  ascendant  spontané.  La  discipline  épiscopale 
étant  devenue  purement  matérielle,  la  suppression 
du  budget  suffira  pour  la  dissoudre  sans  aucun 
schisme,  parce  que  les  prêtres  sont  aujourd'hui 
moins  disposes  à  respecler  leurs  supérieurs  que  les 
militaires  envers  leur  colonel  :  la  pression  finan- 
cière les  fait  seule  obéir  au  pouvoir  officiel.  Une 
telle  émancipation,  qui  d'ailleurs  aura  bientôt  réduit 
le  clergé  français  au  quart  de  son  extension  actuelle, 
le  groupera  sous  les  jésuites,  seuls  cohérents,  et 
déjà  familiers  avec  l'absence  de  budget  légal. 

Rii   même  temps,  il  faut  expliquer  au  général 
ignaoien  le  concours  spécial  que  le  chef  des  positi- 
vistes lui  deisjande  à  cet  égard.  J'ai  publiquement 
réclamé  la  ^nppression  totale  du  budget  théorique, 
non  seulement  théologique,  mais  aussi  métaphysi- 
que, et  même  scientitlque,   comme  condition  pré); 
minaire  de  l'élaboration  régénératrice.  D'après  b 
préjugés  actuels,  cette  triple  suppression,qui  devrait 
être  simulianée,    i^era  probablement  successive  et 
suivra  i'oidre  inverse  de  celui  que  je  préférerais  : 
elle  commen.  era  par  le  budget  des  cultes,  comm- 
plus  onéreux  et  surtout  plus  antipathique.  Mai- 
une  digne  initiative  ne  peut,  à  cet  égard,  venir  qu- 


4o4  AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES 

des  prêtres  catholiques  eux  mêmes,  sans  quoi  la 
mesure  semblerait  hostile  au  cathol'cisme.  Voilà 
pourquoi  je  désire  que  les  jésuites  viennent  sponta- 
nément appuyer  la  demande  solennellement  pro- 
clamée au  tome  final  de  mon  principal  ouvrage. 

Telles  sont  les  deux  considérations  connexes  que 
vous  devez  expliquer  au  chef  ignacien,  sans  lui 
rien  dire  de  la  proposition  plus  hardie  que  je  lui 
ferai  publiquement  dans  six  ans,  et  dont  il  serait 
maintenant  effrayé.  Si,  d'ici  là,  nous  pouvons,  avec 
son  assistance,  obtenir  la  pleine  liberté  spirituelle, 
le  plus  difficile  sera  fait.  Les  positivistes  et  les 
catholiques  peuvent  déjà  se  concerter  dignement 
afin  d'obliger,  au  nom  de  la  raison  et  de  la  morale, 
tous  ceux  qui  croient  en  Dieu  de  redevenir  catholi- 
ques et  tous  ceux  qui  n'y  croient  pas  de  devenir  posi- 
tivistes, le  siècle  de  la  construction  ne  devant  com- 
porter de  lutte  qu'entre  des  doctrines  vraiment 
organiques,  en  éliminant  tous  les  purs  critiques 
comme  autant  arriérés  que  perturbateurs.... 


Reçu  le  vendredi  9  Aristote  69 

(réponse  immédiate). 
Rome,  i^'  Aristote  69  (26  février  1857) 
via  del  Banco  S.  Spirito,  n^  6,  2°  piano. 

Très  honoré  Maître, 
J'ai  l'honneur  de  vous  écrire  pour  vous  rendre 


AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES  ^ob 

<:omple  de  la  manière  dont  j'ai  éié  accueilli  par  les 
Ignaciens  auxquels  je  devais  f.ransmettre  vos  pro- 
positions. Après  mon  installation  à  Home,  j'ai  cru 
devoir  faire  précéder  ma  première  visite  d'une 
courte  lettre,  dans  laquelle  je  demandais  au  général 
de  la  Compagnie  la  faveur  d'une  entrevue. 

Voici  ma  lettre  que  je  transcris  : 

v<  Monsieur, 
«<  Je  suis  à  Rome  pour  remplir  une  mission 
«auprès  de  vous,  au  nom  de  Monsieur  Auguste 
:<  Comte,  auteur  de  plusieurs  ouvrages  sur  les  scien- 
«  ces,  la  philosophie  et  la  religion  et  directeur  du 
«  Comité  de  propagande  positiviste  qui  siège  à 
«  Paris,  rue  Monsieur-le-Prince,  n»  10.  Kn  sollici- 
«  tant  l'honneur  de  conférer  avec  vous,  je  dois  ten- 
«  dre  à  éablir  un  premier  point  de  contact  entre 
€  deux  sociétés  religieuses  qui  ont  des  affinités 
«  r«^elles,  au  point  de  vue  du  culte  et  du  régime, 
«  quoique  leurs  dogmes  doivent  toujours  rester 
«  distincts  par  la  nature  des  recherches  et  par  la 
i  différence  des  philosophies  premières.  Après  avoir 
«  appelé  voire  attention  sur  les  généralités  du  Posi- 
«  tivisme,  je  devrai  vous  transmettre  une  série  de 
c(  ppoposiiions  qui  pourront  servir  de  base  à  une 
((  ligue  politique  et  surtout  morale,  contre  les  dan- 
u  gers  sociaux  du  protestantisme,  du  déisme  et  du 
M  scepticisme  que   notre    Ecole    décrit  et  combat 


406  AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES 

«comme  les  trois  degrés  successifs  de  la  maladie 
(K  moderne. 

(i  J'ignore,  Monsieur,  si  les  ouvrages  de  mon 
'(  maître  et  Tinfluence  qu'ils  exercent  sur  une  por- 
€  tion  déjà  considérable  de  la  jeunesse  parisienne 
o;  VOUS  sont  connus.  Ma  lâche,  si  difiicile  en  elle- 
même,  serait  a'ors  grandement  simplifiée.  Une 
«  doctrine  qui  place,  comme  le  fait  la  nôtre,  la  di- 
«  gnité  dans  la  soumission,  le  bonheur  dans  l'obéis- 
«  sance  et  la  liberté  dans  le  dévouement,  se  sépa- 
rerait nettement  dans  votre  esprit  de  toutes  celles 
'  que  l'anarchie  actuelle  inspire  et  p'Opage  pefidant 
«  les  agitations  révolutionnaires.  Quoi  qu'il  en  soit, 
u  la  démarche  «jue  je  fais  en  ce  moment  peut  déjà 
u  caractériser  les  tendances  de  notre  propagande. 
«  Aucune  des  sectes  métaphysiques  de  notre  temps 
«  ne  pourrait  aborder  votre  célèbre  Compagnie  avec 
«  les  sentiments  de  respect  et,  l'ose  dire,  de  frater- 
«  nité  qui  lient  chaque  positiviste  à  tont  ensemble 
«  d'àmes  militantes  et  dévouées. 

«.  Les  théologiens  qui  s'obstinent  à  rest^T  en  de- 
hors du  catholicisme  ne  savent  le  combattre  qu'en 
lui  refusant  la  vénération  (ju'il  mente  et  les  Iran- 
chises  aux(|uelles  il  a  droit.  Notre  école,  au  con- 
traire, qui  fait  profession  de  s'abstenir  de  la  théo- 
logie, même  en  morale,  a  toujours  su,  et  par  les 
perspectives  mêmes  de  l'éloignement,  mesurer  la 
majestueuse  grandeur  dont  la  religion  romaine 


AUG.     COMTE    ET    LES    JESUITES  407 

«  illastre  l'hisloiie  et  conapter  les  immeoses  servi- 
<  ces  que  ses  plus  vaillants  défenseurs  ont  reoiius 
((  et  rendent  encore  à  lu  cause  universellement  re- 
^*  ligieiise  de  l'hiunanité. 

«  Il  est  temps  |ue  la  lutte  sacrilège  des  pirtis 
«  fasse  p'ace  à  une  discussion  prudente  et  féconde, 
«  pendanl  laquelle  l^s  adversaires  ne  se  croiront 
«  plus  des  ennemis.  Si  les  hommes  d'aujourd  hui 
«  sont  tristement  divisés  par  leurs  croyances,  ils 
«  sont  encore  soutenus  et  ralliés  par  df^s  sentiments 
«  communs,  et  celte  force  protectrice  qui  s'oppose 
«  si  heureusement  u  la  dissolution  sociale  dans  le 
«  présent  permets  ceux  qui  en  ont  conscience  d*es- 
«  pérer  une  unité  plus  gi  ande  dans  l  avenir.  Le  vé- 
«  rilabli^  obstacle  au  rapprochement  des  consciences 
«  est  dans  le  développement  actuel  des  sectes  inter- 
«  mé  Jiaires  dont  les  funestes  conséquences  engen- 
«  drent  tour  à  tour  les  révoltes  inutiles  ou  les 
((  torpeurs  dégradantes  :  pour  être  réelle  et  durable, 
«  la  conciliation  religieuse  doit  è  re  tentée  entr  e 
«  les  opinions  extrêmes  et  elle  peut  réussir  toutes 
«  les  fois  q«ie  des  sympathies  communes  ei  une  es- 
«  time  réciproque  président  àlacom;)in  iiS')n.Lors- 
«  qu'un  rapport  su'fisant  établit  et  maintient  la 
«  communauté  des  renseignements,  ceux  qui  sont 
u  unis  pir  le  cœur  ne  sauraient  rester  longtemps 
((  désunis   par   lesprit. 

«  Telles  sont  les  indications  auxquelles  je  dois 


4o8  AUG.    COMTE    ET    LES   JESUITES 

«  borner  une  lettre  qui  a  pour  but  de  solliciter 
«  rhonneur  d'une  première  entrevue.  Quelque 
«  étrange  que  puisse  paraître  la  tentative  que  je 
«  poursuis,  je  ne  conserve  aucun  doute  sur  la  pos- 
«  sibililé  actuelle  d'une  ligue  que  des  événements, 
«  malheureusement  trop  faciles  à  prévoir,  doivent 
a  développer  comme  indispensable  au  maintien  de 
«  Tordre  européen.  La  seule  cause  de  trouble  qui 
«  soit  dans  ma  pensée  est  dans  la  disproportion 
«  qui  existe  entre  la  grandeur  de  l'entreprise  et  ma 
«  force  personnelle.  Cependant,  Monsieur,  j'aime  à 
«  retremper  mon  courage  en  pensant  à  la  haute 
a  fonction  religieuse  dont  vous  êtes  investi  dans  ia 
«  société  ;  loin  d'augmenter  mes  craintes,  elle  les 
«  dissipe,  car  elle  suppose  cette  élévation  intellec- 
«  tuelle  morale  qui  fait  apprécier  la  bonne  volonté 
«  comme  supérieure  au  talent.  Le  vif  désir  de  vous 
«  inspirer  de  l'estime  pour  une  doctrine  à  laquelle 
«  je  dois  tout  le  bien  qu'il  m'est  donné  de  fairn  me 
«  permettra,  je  l'espère,  le  cligne  accomplissement 
«  de  ce  que  je  regarde  comme  un  grand  devoir.  C'est 
«  dans  ces  sentiments  de  confiance  que  j'attends  de 
«  votre  part  la  désignation  du  lieu,  du  jour  et  de 
«  l'heure  où  vous  voudrez  bien  m'admettre  auprès 
«  de  vous. 
«  Salut  et  respect. 

«  Rome,  le  17  Homère  69  (20  février  1857),   via 
«  del  Banco  di  S-Spirito,  n°6,  ^°  piano.  » 


AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES  ^OQ 

Celte  lettre  est  restée  sans  réponse  pendant  dix 
jours,  j'ai  vu  là  une  manifestation  de  l'orgueil 
chrétien  peu  étonnante  chez  des  théologiens  adon- 
nés à  l'absolu,  mais  regrettable  chez  ceux  des  ca- 
tholiques qui  semblent  approcher  le  plus  de  l'esprit 
relatif  inhérent  au  Positivisme.  Cependant,  comme 
l'œuvre  que  nous  poursuivons  doit  se  réaliser  tôt 
ou  tard,  j'ai  cru  devoir  insister  pour  établir  dès  à 
présent  la  dignité  d'une  doctrine  à  laquelle  les 
fataiilés  historiques  réservent  la  présidence  des 
ligues  religieuses  que  l'anarchie  prochaine  doit 
susciter.  J'ai  écrit  et  porté  moi-même  le  billet  sui- 
vant : 

«  Monsieur, 

(1  J'ai  eu  Phonneur  de  vous  écrire,  il  y  a  environ 
a  dix  jours, pour  vous  demander  une  entrevue  par- 
«  ticulière.  Aucun  avis  de  votre  part  n'est  venu 
«  m'éclairer  sur  la  suite  que  vous  désirez  donner  à 
«  ma  demande. 

M  J'ignore,  Monsieur,  les  motifs  de  votre  silence, 
«  mais  avant  de  considérer  ma  mission  comme 
u  accomplie,  je  dois,  à  défaut  de  la  faveur  d'un 
«  digne  accueil,  poursuivre  la  certitude  d'un  franc 
«  refus  ;  je  vous  écris  donc  de  nouveau  pour  solli- 
«  citer  de  votre  bienveillance  la  réponse  que  ma 
«  première  letlre  doit  mériter,  puisqu'elle  ne  dé- 
«  roge  en  rien  aux  lois  ordinaires  de  la  politesse. 


MO  ^UG.    COMTE    ET    LES    JESUITES 

«  En  portant  moi-même  ces  quelques  lignes  au 
«  /(?sw«,  je  prierai  le  religieux  qui  préside  à  l'entrée 
«  de  cel  établissement  de  vouloir  bien  vous  de- 
«  mander  et  me  transmettre  vos  intentions  sous 
'(  la  forme  que  vous  jugerez  convenable. 

«  Salut  et  respect. 

A.  Sabatier. 

^(  Rome,  i"  Arislole,  etc.  -^ 

Cette  dernière  tentative  a  été  plus  heureuse  que 
la  première  ;  j  ai  pu  voir,  non  le  général  lui  môme, 
mais  le  chargé  d^saffairesde  France.  M  Robillon*, 
qui  m'a  parlé  au  nom  de  M,  Bex.  11  a  débuté  par 
me  faire  les  excuses  auxquelles  j'avais  droit;  il  a 
expliqué  le  silence  et  l'absence  de  son  général  par 
le  grand  nombre  d'occupations  dont  ce  dernier  est 
accablé.  Venant  ensuite  à  parler  de  vous,  il  m'a 
demandé  si  vous  étiez  l'auteur  des  ouvrages  d'éco- 
nomie p  (litique  publiés  par  votre  homonyme  ;  j'ai 
vu  aussitôt  que  mon  interlocuteur  ne  connaissait 
pas  même  l'existence  de  la  doctrine  religieuse  au 
nom  de  laquelle  je  venais  lui  parler.  Il  n'était  pas 
facile  de  Tinitier  à  l'ensemble  de  vos  idées  dans  un 
seul  entrelien  qu  il  n'avait  pas  lair  de  vouloir  pro- 
longer ni  renouveler.  J'ai   fait  de  mon  mieux  en 

1 .  Ne  ><'a.i?it-il  point  en  réalité  du  P.  Rnbillon  ?  M  Sa- 
batier aura  sans  doute  commis  celte  légère  méprise  en 
entendant  prononcer  le  nom  à  l'italienne. 


AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES  4l  I 

appelant  son  attention  sur  notre  dogme  de  la  sépa- 
ration des  pouvoirs,  sur  la  prépondérance  que 
nous  donnons  à  la  morale,  sur  la  dignité  que  nous 
laissons  à  la  femme  dans  la  société.  J'ai  parlé  de 
notre  pratique  du  culte  privé,  du  système  de  com- 
mémoration des  grandesmémoiresdu  calholicisme  ; 
j'ai  insisté  sur  les  dangers  qui  menaceront  l'ordre 
européen  pendant  la  réorganisation  des  opinions 
et  des  mœurs  et  sur  la  nécessité  d'une  ligue  entre 
lésâmes  religieuses  pour  maintenir  la  tranquillité 
matérielle  en  respectant  la  libre  exposition  des 
doctrines  Je  voulais,  avant  de  formuler  nettement 
vos  dernières  propositions,  obtenir  la  certitude  que 
notre  société  était  prise  au  sérieux  et  la  <Jéclaration 
qu'un  des  membres  de  la  Compagnie  de  Jésus  étu- 
dierait consciencieusement  au  moins  un  des  résu- 
més qui  portent  votre  nom,  afin  d'éclairer  les 
membres  de  son  ordre,  et  surtout  son  général,  sur 
la  valeur  relative  du  Positivisme  comparé  aux  au- 
tres sectes  anticatholiques. 

J'ai  offert  de  mettre  à  leur  disposition  tous  les 
exemplaires  que  je  possède,  de  dcmner  verbalement 
tous  les  développements  que  je  saurais  trouver  et, 
enfin,  de  prolonger  mon  séjour  à  Rome  aussi  long- 
temps que  ces  Messieurs  le  jugeraient  convenable, 
afin  de  leur  laisser  le  temps  d'apprécier  l'utilité  de 
la  ligue  d'après  une  suffisante  connaissance  de  la 
doctrine.  Mais  à  tous  mes  discours  et  k  toutes  mes 


U'2  AUG.    COMTE    ET    LES   JESUITES 

instances,  M.  Robillon  a  opposé  avec  une  unifor- 
mité systématique  la  même  réponse  :  «  Nous  som- 
«  mes  de  pauvres  religieux  étrangers  à  la  politique. 
((  En  morale,  nous  prêchons  la  loi  et  le  nom  de 
«  Jésus  et  la  foi  catholique  ;  il  nous  est  impossible 
«  d'entrer  dans  une  ligue  qui  n'a  pas  pour  but 
«  direct  le  triomphe  du  nom  de  Jésus.  Nous  sa- 
«  vons  que  l'ordre  européen  peut  être  troublé, 
«  mais  nous  ne  pouvons  rien  y  faire,  si  ce  n'est  de 
«  confesser  le  nom  de  Jésus  et  de  nous  faire  mas- 
«  sacrerpour lui. Noussommes  très  touchés  des  senti- 
«  ments  que  vous  avez  à  notre  égard,  mais  nous 
«  ne  pouvons  accepter  aucun  ralliement  avec  vous. 
«  Soyons  amis  et  agissons  chacun  de  notre  côté  ». 

Telle  était.  Monsieur,  l'invariable  réponse  à  tous 
mes  arguments.  C'est  en  vain  que  je  cherchais 
rignacien  tel  que  vous  le  comprenez  et  tel  qu'il 
sera  fatalement  avant  peu  :  je  trouvais  toujours  le 
jésuite,  admirable  de  bienveillance,  il  est  vrai, 
mais  affecté  de  cette  surdité  intellectuelle  dont  parle 
Molière,  qui  est  d'autant  plus  profonde  qu'elle  est 
volontaire. 

J'ai  compris  alors  qan  la  première  tentative  du 
Positivisme  n'aurait  d'autre  effet  que  de  ranger  les 
Jésuites  au  nombre  des  attentifs  à  la  doctrine  nou- 
velle. Ce  premier  appel  était  indispensable,  car  leur 
général  et  leurs  principaux  membres  me  paraissent 
ignorants  en  sociologie   comme  de  simples  journa- 


AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES  ^l'âf 

listes.  Je  crois  pourtant  que,  malgré  leur  refus  de 
s'engager  à  un  examen  quelconque,  ils  chargeront 
les  membres  parisiens  de  veiller  au  développement 
de  nos  idées. 

Je  regretie  que  l'attitude  de  M.  Robillon  ne  m'ait 
pas  permis  de  demander  un  ou  plusieurs  autres 
entretiens,  mais  la  discrétion  et  même  la  dignité  s'y 
opposaient.  J'ai  donc  terminé  notre  conférence  en 
suppliant  le  père  Jésuite,  qui  re})résentait  à  nos 
yeux  Tordre  tout  entier,  d'examiner  sérieusement 
cette  nouvelle  manifestation  de  l'esprit  de  progrès 
qui  ne  se  montrait  pas  comme  les  autres  radicale- 
ment hostile  à  l'esprit  d'ordre.  «  La  prévoyance,  lui 
«  ai-je  dit,  est  un  devoir  même  en  politique.  Pen- 
«  sez  aux  dangers  de  l'avenir,  non  pour  vous,  mais 
(c  pour  les  autres,  et  commencez,  dès  à  présent,  les 
<(.  ligues  qui  pourront  adoucir  les  temps  d'épreuve 
«  de  rhumanilé.  Du  reste,  avant  de  vous  quitter,  je 
«  répéterai  la  bonne  parole  que  vous  avez  bien  vou- 
«  lu  me  dire  tout  de  suite:  Soyons  amis  ;  elle  est 
«déjà  un  commencement  d'union  et  les  événements 
«  la  développeront  de  plus  en  plus.  Sachez  donc, 
«  dès  aujourd'hui,  que  dans  cette  ville  de  Paris  où 
«  le  parti  républicain  prononce  votre  nom  comme 
«celui  du  principal  ennemi,  il  existe  un  nouveau 
«parti  énergiquement  dévoué  à  la  République, 
«  mais  prêt  à  défendre  votre  liberté  comme  la  sien- 
«  ne.  Quand  les  orages  politiques  de  l'avenir  mani- 


'jl4  AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES 

«  resteront  toute  l'intensité  de  la  crise  moderne, 
«  vous  trouverez  les  jeunes  positivistes  prêts  à  se 
«  faire  tuer  pour  vous  comme  vous  êtes  pi  êts  à  vous 
a  faire  massacrer  pour  Dieu  ». 

Tel  est,  Monsieur,  le  compte-rendu  de  mon  en- 
trevue avec  M.  Robillon.  J'ai  essayé  de  le  rendre 
aussi  fidèle  que  possible,  à  vous  de  voir  ce  qui  doit 
suivre  ;  j'ignore  si  vous  jugerez,  convenable  d'éta- 
blir des  liens  avec  les  Ignaciens  de  Paris  ;  pour  ce 
qui  concerne  Rome,  commandez  et  j'.  béirai. 

Votre  tout  dévoué  el  respectueux  disciple, 

Alfred  Sabatier. 


A.  M.  Alfred  Sabatier,  à  Rome. 

Paris  (10,  rue  Monsieur-le-Prince), 
le  vendredi  9  Arislote  69  (6  mars  (857). 

Mon  cher  disciple, 

Après  avoir  soigneusement  relu  la  précieuse  let- 
tre que  j'ai  ce  matin  reçue  de  vous,  j'éprouve  le  be- 
soin de  vous  faire  immédiatement  parvenir  mes 
justes  félicitations  sur  la  manière  pleinement  satis- 
faisante dont  vous  avez  récemment  rempli  la  mis- 
sion, non  moins  difficile  qu'importante,  que  vous 
aviez  dignement  acceptée.  Dans  la  mémorable  en- 
trevue que  vous  me  décrivez,  vous  avez  noblement 


AUG.    COMTE    LT    LES    JESUITES  /i  1 5 

manifesté  la  supériorité  spontanée  du  Positivisme 
sur  tout  théologisme,  non  seulement  quant  à  l'éléva- 
tion des  pensées,  mais  aussi  pour  la  modération  et  la 
générosité  des  sentiments,  et  même  la  politesse  des 
procf^dés.  Ce  n'est  pasplus  votre  fauteque  la  mienne, 
si  ceux  où  je  voyais  déjà  de  vrais  ignaciens  sont  en- 
core de  simples  jésuites,  méconnaissant  la  situation 
occidentnleet  sacrifiant  le  but  aux  moyens,  jusqu'à 
ce  que  de  nouvelles  commotions  éclairent  leur  em- 
pirisme sur  des  dangers  qu'ils  subiront,  tandis  qu'ils 
pouvaient  rjous  aider  à  les  prévenir  ou  les  adoucir. 
On  ne  saurait  mieux  donner  sa  démission  involon- 
taire du  véritable  pouvoir  spirituel,  ni  davantage 
accepter  la  présidence  sociale  du  Positivisme,  que 
ne  Fa  fait  votie  naïf  interlocuteur,  assez  arriéré 
probablement  pour  ne  pas  même  sentir  combien 
Ignace  de  Loyola  surpasse,  à  tous  égards,  leur  Jésus- 
Christ.  Mais,  malgré  leur  faible  portée  et  leur  insuf- 
fisante émancipation,  ces  empiriques,  queje  persiste 
à  croire  honnêtes,  seront  spontanément  ii.fïuencés 
par  votre  admirable  lettre  prélin)inaire,  d'après  la- 
quelle une  telle  entrevue  ne  restera  pas  sans  résul- 
tats, même  prochains.  Quoi  qu'il  en  soit,  vousavez 
main'enant  accompli  celle  délicate  négociation  avec 
autant  de  sagesse  et  de  discrétion  que  de  dignité. 
C'est  d'eux  que  devraient  désormais  procéder  de 
nouveaux  contacts,  que  vous  accueilleriez  sans  les 
devancer. 


/|£6  AXJG.    COMTE    ET    LES    JESUITES 

Je  vais  seulement  vous  envoyer  demain,  par  la 
poste,  pour  le  général  des  jésuites,  auquel  je  vous 
prie  deles  transmettre  de  ma  part,  sousTeniremise 
de  M.  Robillon  :  1°  un  exemplaire  du  Catéchisme  po- 
sitivisle  ;  2°  un  exemplaire  de  l'Appel  aux  conserva- 
teurs; 3°  un  exemplaire  de  ma  Huitième  circutaire 
annuelle.  Si  ce  triple  envoi  se  trouvait  convenable- 
ment accueilli,  je  le  ferais  bientôt  suivre  des  qualre 
volumes  de  la  Politique  posUive.  Au  cas  contraire, 
nous  aurons  toujours  fait  notre  devoir  en  mettant 
ces  personnages  à  portée  de  connaître  la  foi  régé- 
nératrice, dont  ils  ne  semblent  pas  soupçonner 
l'existence  ;  si  toutefois  leur  langage  à  cet  égard 
est  assez  sincère,  ce  que  d'anciens  contacts  avec  la 
cour  romaine  me  font  supposer  douteux.  Dius  cette 
situation,  je  ne  dois  ici  faire  aucune  tentative  envers 
leur  état-major  français,  dont  j'attendrai  les  démar- 
ches quelconques,  si  le  général  leur  en  prescrit. 
Conformément  au  plan  total  de  mes  derniers  tra- 
vaux, l'opuscule  que  j'ai  depuis  longtemps  projeté 
sous  le  titre  d'Appel  aux  Ignaciens  ne  paraîtra  qu'en 
1863,  époque  où  de  graves  événements  auront  peut- 
être  attiré  déjà  Tattention  de  ces  empiriques  sur 
refficacité  conservatrice  et  l'aptitude  conciliante  du 
Positivisme,  qui  finira  par  devenir  leur  unique  ga- 
rantie sociale.... 

Tout  à  vous, 

Auguste  Comte. 


AUG.    COMTE    ET    LES    JtSLITES  ^l' 

M.  Auguste  Comte  reçu  le  mardi  6  Archimède  69 
(31  mars  1857)  (Réponse  le  surlendemain). 

Rome,  26  Aristote  (23  mars  1857). 
Via  del  banco  di  S  Spirito,  n°  6,  2*^  piano. 

Très  honoré  maître, 
Je  reçois  après  huit  jours  d'attente  le  billet  sui- 
vant : 

Rome,  20  mars. 
((  Monsieur, 

«  Tous  mes  moments  ayant  été  pris  depuis  huit 
«  jours  par  les  exercices  d'une  retraite,  hier  soir 
«  seulement  j"ai  pu  prendre  lecture  de  votre  lettre, 
«  Vos  livres  seront  remis  à  mon  supérieur  général 
«  et  je  vous  remercie  en  son  nom  et  par  vous,  Mon- 
«  sieur  Comte,  de  la  bonne  intention  que  vous  avez 
«  eue,  l'un  et  l'autre,  en  nous  remettant  ces  volumes, 
('  quoiqu'ils  renferment  une  attaque  directe  contre 
«  la  Sainte  Eglise  catholique  et  contre  son  divin  fon- 
(^  dateur  notre  Seigneur  Jésus-Christ. 

«  Je  ne  puis  que  vous  répéter  ici,  Monsieur,  ce 
«  que  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  dire  :  entre  le  oui 
«  et  le  non  sur  la  question  de  la  divinité  de  Jésus- 
«  Christ,  Falliance  est  impossible,  il  n'y  a  pas  à  s'en 
((  occuper  ;  mais  vous  me  permettrez,  Monsieur,  de 
«  prier  pour  vous  le  Dieu  de  votre  mère  et  de  me 
«  dire  avec  considération,  Monsieur, 

«  Votre  serviteur  dévoué, 

«  A.   ROBILLON.  » 

•21 


lu  s  AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES 

Je  m'empresse  de  vous  faire  parvenir  cette  ré- 
ponse qui  prouve  que  désormais  les  memDres  de  lu 
Compagnie  de  Jésus  ne  refusent  plus  aux  positivis- 
tes, et  ont  même  dépassé  en  leur  faveur  celte  pre- 
mière attitude  de  la  bienveillance  qu'on  nomme  poli- 
tesse. Espérons  que  la  lecture  de  vos  ouvrages  les 
éclairera  assez  pour  que  le  progrès  de  l'alliance 
précède  les  terribles  événements  de  l'avenir,  afin  de 
les  adoucir  pour  le  salut  de  tous. 


A  M.  Alfred  Sabatier,  à  Rome. 

Paris,  10,  rue  Monsieur-le-Prince, 
le  jeudi  8  Ârchimède  69  (2  avril  i8.57) 

Mon  cher  disciple, 
J'approuve  votre  interprétation  de  la  réponse 
que  vous  me  transmettez  envers  mes  récents 
envois  ignaciens.  L'initiative  et  les  avances  devant 
naturellement  caractériser  la  supériorité  réelle,  il 
faut  peu  s'étonner  que  la  grande  ligue  religieuse  des 
âmes  d'élite  contre  l'irruption  anarchique  du  délire 
occidental  commence  par  le  Positivisme,  seul  capa- 
ble d'y  présider.  C'est  à  la  religion  que  convient  la 
principale  application  de  la  loi  des  trois  étals,  après 
que  toutes  les  conceptions  préliminaires  l'ont  suffi- 
samment subie.  Si,  comme  sentiment,  la  religion 
est  immuable  et  doit  seulement  se  développer  con- 


AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES  _|  1 9 

tinuelienient,  elle  est,  en  tant  que  conception,  assu- 
jettie, dans  sa  nature,  à  la  marche  universelle  qui 
régénère  l'ensemble  d'après  les  parties  Or,  l'état 
positif  consiste,  pour  la  religion,  à  tendre  systéma- 
tiquement et  directement  vers  sa  destination  nor- 
male, jusqu'alors  indirecte  et  spontanée:  régler 
toute  la  vie  humaine,  privée  et  publique. 

Pour  cette  transformation  décisive,  la  philoso- 
phie des  causes  chimériques  est  irrévocablement 
remplacée  par  celle  des  lois  réelles,  qui  ne  peut 
pleinement  prévaloir  qu'en  dirigeant  une  telle  ré- 
novation de  la  synthèse  universelle.  Depuis  que  le 
Positivisme  a  dignement  rempli  cette  condition 
finale,  la  situation  occidentale  doit  de  plus  en  plus 
susciter  sou  ascendant  nécessaire,  en  manifestant 
l'impuissance  sociale  des  religions  provisoires  qui, 
directement  vouées  au  salut  céleste,  sont  radicale- 
ment incapable»  de  saisir  l'ensemble  des  afluires 
terrestres,  inappréciable  avant  notre  avènement. 

Trente-un  ans  me  séparent  des  mémorables  con- 
férences qui  suivirent  l'opuscule  décisif,  où  j'avais 
publiquement  consacré  ma  vie  à  la  fondation  occi- 
dentale du  vrai  pouvoir  spirituel  Alors,  le  véritable 
chef  du  parti  catholique  (l'abbé  La  Mennais)  pro- 
voqua trois  libres  entretiens  où,  comme  dignes  ad- 
versaires, sans  aucun  vain  espoir  de  conversion 
mutuelle,  nous  fûmes  spontanément  conduits  à  l'é- 
bauche de  la  grande  ligue  religieuse,  maintenant 


^20  AUG.    COMTE    ET   LES    JESUITES 

parvenue  à  sa  pleine  maturité.  Ce  souvenir  carac- 
téristique soutient,  malgré  les  déceptions  indivi- 
duelles, mon  aspiration  générale  à  la  réalisation 
décisive  de  ce  saint  projet,  où  j'ai  désormais  rem- 
pli les  conditions  d'une  présidence  nécessaire,  qui 
sera  d'abord  acceptée  par  les  meilleurs  débris  de 
l'ancien  sacerdoce.  Pendant  que  vous  ouvrez  ad- 
mirablement à  Rome  nos  relations  ignaciennes, 
mes  deux  éminents  disciples  de  New- York  ébau- 
chent nos  contacts  paternels  avec  les  catholiques 
américains  qui,  la,  dépourvus  de  toute  domination, 
même  idéale,  sont  mieux  accessibles  à  notre  as- 
cendant. Mais  ce  double  effort  n'instituera  la  sainte 
ligue  que  quand  les  sympathies  féminines  y  pour- 
ront activementseconder  les  impulsions  masculines. 

Tout  k  vous, 

Auguste  Comte. 

A  Monsieur  Alfred  Sabatier, 
Via  del  banco  di  Santo-Spirito,  n°  6, 
2o  piano  Roma  (Italie). 


AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES  421 


[Epilogue] 

M.  Tomasso  Tittoni,  de  Rome,  m'écrit  qu'à  une 
vente  publique  il  vient  d'acheter  un  exemplaire  du 
Catéchisme  positiviste  de  M.  Comte  portant  ces  mots  : 
à  M.  Bex,  général  des  jésuites,  offert  par  fauteur 
Auguste  Comte.  Paris,  le  10  Aristote  69  ;  et  m'en- 
voyant  un  fac-similé  de  l'épigraphe,  il  me  demande 
si  cela  est  authentique.  Cela  est  authentique  en 
effet  :  l'écriture  est  de  M.  Comte,  et  tous  ceux  qui, 
dans  le  temps,  étaient  auprès  de  lui,  savent  qu'il 
fit  remettre,  par  un  de  ses  disciples,  au  général  des 
Jésuites, un  exemplaire  de  son  Catéchisme.  M  Comte 
en  était  venu  k  se  séparer  profondément  des  révo- 
lutionnaires, et  il  avait  raison,  mais  à  placer  une 
grande  confiance,  et  il  avait  tort,  dans  ce  qu'il  ap- 
pelait les  conservateurs.  11  s'imaginait  que  les  con- 
servateurs, reconnaissant  que  la  philosophie  posi- 
tive est  l'adversaire  de  la  métaphysique  révolution- 
naire, verraient  avec  quelque  satisfaction  en  elle 
un  auxiliaire  contre  un  ennemi  commun.  En  cela  il 
se  fourvoyait  complètement,  il  y  a  très  peu,  trop 
peu  de  conservateurs  tels  qu'il  se  figurait,  c'est-à- 
dire  de  politiques  se  préoccupant  de  maintenir  l'or- 
dre matériel  et  abandonnant  l'ordre  moral  aux 
compétitions  philosophiques,  religieuses  et  politi- 
ques qui  le  déterminent  à  chaque  moment  social. 


V>'i  AUG.    COMTE    ET    LES    JESUITES 

L'ordre  moral  est  la  préoccupation  essentielle  de 
nos  prétendus  conservateurs,  préoccupation  qui,  à 
elle  seule,  suffit  à  les  transformer  en  rétrogrades. 
Du  reste  l'exemplaire  recueilli  par  M.  Tittoni,  lors 
de  lavante  du  mobilier  des  Jésuites, porte  la  preuve 
de  la  méprise  de  M.  Comte  à  l'égard  de  ces  conser- 
vateurs dont  la  célèbre  société  est  la  plus  haute 
expression  :  il  n'est  pa?  même  coupé. 

E.  L.  (Emile  Littré)  *. 

(1)  La  Philosophie  positive.  Revue  dirigée  par  E.  Littré 
et  rt.Wyrouboff,  volume  XII,  janvier  à  juin  1874  'p. 31 3  ; 
7*  année. 


TABLE  DES  NOMS  PROPRES 


Ambroise  (St),  321,322. 
Appûhn,  253,  25o,  257. 
Archambault  (Paul).  1~0. 
Aristote,  188. 
Banzet,  116,  117,  H8,  127. 
Barbier  (le  P.),  6,  124,  130, 

134,  206,  326,  365. 
Bartolo  (Salv^arore  di),  329. 
Baumann  (Antoine),  188. 
Bellarmia,327. 
Basse  (Doin),130,203,206,234. 
Blondel  (Maurice),  13ri,  251, 

252,  253,,  254,  253. 
Bonaparte,  342. 
Bossuet,  321. 
Boulanger,  11. 
Briand,  391. 
Brièra  (Y.  de  la),    242,    243, 

246,  264. 
Célestin  III,  328. 
Chevalier  (Jacques),  160,3;j9- 
Coigny  (Aimée  de),  225. 
Comte  (/Vug.),  13.  36,  39,  167, 

168,  188,  217,  264,400. 
Coubé  (le  P.),  55,266. 
Cuche  (le  P.),  135,  136. 
Cyprien  iSt),  327. 


Dante,  129. 

Dantec  (Le),  25. 

Darwin.  7h. 

Delfonr  (abbé),    13,  20,  102, 

120,  130,  194. 
Dimier  (Louis),  33,121. 
Du  Lac  (le  P.),  54,  1^8,193, 

238. 
Diipanloup,  326. 
Fava  (Mgr),  259. 
Fénelon,  327. 
Fidao,  15,32. 
Fontaine  (le  P.),  6,  130,  132, 

134,309. 
FrançoisMe; Salles  (St),  327. 
Gaudeau  (le  P.).  130,152.379. 
Ciilbert,^39,  123,180,  193. 
Gladstone,  323. 
Hilaire  (St),|327,  328. 
Imbart  de  la  Tour,  75. 
J.icqiieslII,  322. 
Jeanne  d'Arc,  227, 
Jordan  (Ed.), 318. 
Jundzill,217. 
Kant,  1!3. 
Kertanguy(oommandant  de), 

177. 


424 


TABLE    DES    NOMS    PROPRES 


Lacordaire,  326. 

Lactance,  327,  328. 

Lacour  (Lucien),  364. 

Laffite  (P.),  400. 

La  Fontaine,  141, 

Lamennais,  419, 

Lassalle,61. 

Lasserre  (Pierre),  17,  25,  38, 
39,42,  4o.  53,  59.  67,  71,72, 
80,83,  84,  85,92,  105,  107, 
116,  124,  127,  180,  190-194, 
198,  202,  217,252.259,393. 

Le  Bachelet,  293,  294,  296, 

Lecanuet,  326. 

Legendre  (Maurice),  160,  359. 

Léon  XIII,  205,  259,  393,398. 

Lépicier  (le  P.),  293,294.296. 

Le  Play,  331. 

Littré,  310,  422, 

Lorin  (Henri),  309 

Louis  (St),342. 

Lugan  (Abbé),  15. 

Luther,  220. 

Machiavel,  147. 

Mandat-Grance}'  (Baron  de), 
151,180,?40,  365, 

Manning,  325, 

Maic-Aurèle,236. 

Montalembert,326. 

Moreau,i7,  25,  49,  53,  56,190, 
340. 

Mun  (Comte  A.  de), 239. 

Néron,  236,  271. 

Nietzsche,  37,   39,  60,  72,  76, 
82,84,  190-194. 

Ollivier  (Emile),  326. 

Pascal  (le  P.  de),  130. 


Paul  (St),255. 
Payot,  251,  386. 
Pie  X,  393,  398. 
Pierre  (Jean),  180. 
Rebell  (Hugues),  17,  37,  46, 
47,   54,    93,   122,   167,   188, 

192,  193,  194. 
Reinach  (Salomon),107. 
Renan,  45,127,  128. 
Rolland  (Mme).  402. 
Roussel  (Augusfe),  53. 
Rousseau  (Jeàn-Jacques),  62, 

76.235. 
Rubillon  (le  P.), 410,412-414. 
Sabatier  (Alfred),  13, 400-412. 
Sangnier  (Marc),  22,  24,  28, 

29,97,183. 
Scot  (Duns),361. 
Spencer,  116,  118. 
Syveton,46. 
Talleyrand,225. 
Tauxier.   52,56,90,120,121, 

180,193. 
Taxil  (Léo),  11. 
Testis,  6,7,  60,154,  172,178- 

181,  195,  196,  199,  201,203, 

207  210,  252,  254,  384. 
Tittoni,  421-422. 
Tolstoï,  344. 

Vacandard.  324,327,328. 
Valois  (Georges),  50,  55. 
Vaugeois,  17,  56,  180. 
Veuillot,239. 
Vialatoux,15. 
Vlmal,  199,200. 
Voltaire,  65,69.236,271. 
Wyrouboff,  422. 


TABLE  DES  MATIERES 


Pages 
Avant-propos 5 


PREMIÈRE  PARTIE 

PROPOSITION     D'ALLIANCE    ENTRE    LE 
CATHOLICISME  ET  LE  POSITIVISME 

CHAPITRE  PREMIER.  —  Les  bases  de  l'alliance.  — 
Le  catholicisme  de  M.  Maurras,  —  Son  incroyance 
transformée  en  «  déâcience  ".  —  Accord  du  catho- 
licisme et  du  positivisme  relativement  à  l'ordre 
social 17 

CHAPITRE  IL  —  L'ordre  d'après  les  positivistes 
de  «  l'Action  française  ».  —  La  croyance  à  l'm- 
fini  cause  de  désordre.  —  Impuissance  des  Reli- 
gion? et  des  Voluptés.  —  Nécessité  de  s'attacher  au 
fini  pour  réaliser  l'ordre.  —  Esthétisme  et  immo- 
ralisme. --  Suprématie  de  la  force.  —L'humanité 
partagée  en  esclaves  et  en  maîtres.  —  L'ordre  posi- 
tiviste. —  Appel  à  tous  les  moyens  pour  instaurer 
ou  maintenir  cet  ordre.  —  Négation  de  toute  va- 
leur humaine  transcendante 35 

CHAPITRE  III.  —  Comment  le  christianisme  est 
exclu.  —  Dieu  éliminé  de  la  vie  individuelle  et  de 
la  vie  sociale.  —  L'hypocrisie  théistique.    —    Assi- 


4 26  TAP.Lr:    DFS    MATIKRE? 

raiialion  du  christianisme  an  romantisme.  — •  Le 
renversement  des  valeurs.  —  La  religion  considé- 
rée comme  une  «  transmutation  arlificiense  d'nne 
impuissance  en  vertu  » 64 

CHAPITRE  IV.  —  Comment  le  catholicisme  est  uti- 
lisé. —  Moyen  de  capter  les  âmes  pour  réaliser 
l'ordre  positiviste.  —  Retour  à  la  discipline  du 
monde  hellénique  et  romain.  —  Le  venin  du  Ma- 
f/nificnt  et  la  musique  de  l'Église.  —  L'idée  de  Dieu 
organisée.  —  LeScalholicisme  équivalent  du  paga- 
nisme antique.  —  Les  divinités  qui  organisent  les 
arrangements  d'une  sage  politique  opposées  à  la 
Divinité  principe  de  vie  intérieure.  —  L'ordre 
«  voulu  par  la  nature  »  et  l'ordre  «  voulu  par 
Dieu  » 86 

CHAPITRE  V.  —  La  casuistique  de  M.  Descoqs.— 

L'orthodoxie  sans  foi.  —  Le  relativisme  rea^fs/c.  — 
La  métaphysique  du  sensible.  —  L'emploi  de  tous 
les  moyens  et  l'honnètelé  native  de  M.  Maurras  et 
de  ses  amis.  —  L'esclavage  et  la^démocralie.  —  La 
«  frénésie  "Jde^Jésus  et  des  prophètes.  —  Le  Christ 
de  M. ;f Maurras  et^le  Jésus  des  protestants IH 

CHAPITRE  VL  —  La  valeurfde  Pentente  pour  les 
«  résultats  bruts  >.  —  Ju^tiflcation  de  Talliance  : 
le^bénéûce  à  en  tirer.  —  L'apostolat|donné  comme 
l  rétexte.  —  Comment  M.  Descoqs>ent  éviter  la 
responsabilité  du  système  pour  n'en  garder  que  les 
avantages  :"«|les°^résultats  bruts  ".  —  Le  triomphe 
de  l'Église  dans  la  société.  —  Libéralisme  ma 
chiavélique.  —  L'ordre  extérieur  sans  l'ordre  in- 
térieur. —  Les  [principes  de  l'Evnngile  éliminés 
de  la  vie  sociale 137 

CHAPITRE  VII.  —  L'illusion:? de  «  l'ordre  établi  » 
et  du  a  triomphe  de  l'Église  ».  —  A  l'idée  d'un 


TABLE    DES    MATIERES  ^27 

devoir  à  remplir  est  substituée  l'idée  d'un  droit  à 
revendiquer.  —  Le  devenir  du  monde.  —  Néces- 
sité de  dépasser  tout  ordre  terrestre  et  temporel. 
--  L'Église  militante  et  non  triomphante  dans  le 
monde 158 


DEUXIEME  PARTIE 

CONCEPTION  POSITIVISTE  ET  CONCEPTION 
CHRÉTIENNE  DU  CATHOLICISME. 

CHÂ!  ITRE  PREMIER.  —  Comment  M.  Descoqs  s'y 
prend  pour  nous  attribuer  des  citations 
inexactes.  —  Accentuation  *les  critiques  :  Déficits 
graves  parmi  les  catholiques  d'Action  française.  — 
Redoublement  d'admiration  :  les  forces  de  VAc- 
tion   française    agents   de   reconstitution    sociale. 

—  Les  citations  éliminées.  —  Les  prétendus  tron- 
quages  de  textes.  —  Appel  à  l'autorité  des  Études. 

—  Le  «  système  barbare  ;>  repoussé  et  accepté.  — 
Nietzsche  et  VActio7i  française.  —  Les  citations  de 
Testis.  —  La  physique  sociale.  —  La  monarchie  et 

le  catholicisme.  —  Les  inventions  de  M.  Descoqs  .     171 

CHAPITRE  II.  —  Nouveau  recours  à  la  casuisti- 
que. —  Toujours  le  même  effort  pour  éviter  la 
responsabilité  du  système  et  bénéficier  des  résul- 
tats. —  Comment  M.  Descoqs  nous  fait  dire  des 
hommes  ce  que  nous  disons  du  système.  —  Encore 
['hypocrisie  tfiéisiique.  —  Encore  la  «  frénésie  »  de 
.Tésus  et  des  prophètes.  —  Le  Christ  de  l'histoire 
et  le  Christ  des  protestants.  —  «  Par  tous  les 
moyens  »  :  Aimée  de  Coigny  et  Talleyrand  ;  les 
".  délicates  distinctions  »  de  M.  Descoqs.  —  La 
peur  des  risques  à  courir 212 


428  TABLE    DES    MATIERES 

CHAPITRE  II  .  —    La   thèse   et   l'hypothèf©.    — 

Moyen  de  condamner  les  autres  et  de  se  justifier 
soi-même.  —  L'alliance  des  «  démocrates  catholi- 
liques  »  et  des  partis  de  gauche,  —  Le  cas  de 
M.  Blondel  à  l'Université  d'Aix  et  à  la  Société 
française  de  philosophie.  —  La  théorie  des  allian- 
ces. —  Une  alliance  qui  ne  peut  pas  se  faire.  — 
Aug.  Comte  et  les  Jésuites 241 

CHAPITRE  IV,  —  Le  fait  et  l'idéal.  —  L'exclusi- 
visme des  alliances  s'upposant  au  catholicisme.  — 
La  réalité  humaine  et  sociale  à  transformer  du  de- 
dans par  Vidéol  et  non  du  dehors  par  la  thèse.  — 
La  raison  de  l'organisation  des  hommes  en  État.  — 
Comment  et  en  quel  sens  la  contrainte  est  dans  le 
rôle  de  l'État.  -—  Impossibilité  pour  l'État  d'être 
neutre.  —  Que  toute  organisation  sociale  implique 
des  postulats  moraux  et  religieux.  —  Comment  c'est 
par  sa  spiritualité  que  l'Église  est  indépendante 
de  l'État.  —  Comment  l'État  ne  saurait  être  ce  qu'il 
doit  être  que  par  l'idéal  chrétien  que  l'Église  ensei- 
gne et  cultive.—  Différence  entre  Vidéal  et  la  thèse.     267 

CHAPITRE  V.  —  Le  rôle  de  l'État  et  le  rôle  de 
l'Église  du  point  de  vue  de  la  thèse.  —  Le 

système  de  la  contrainte.  —  L'erreur  et  l'hérésie 
délit  à  châtier  au  lieu  de  mal  à  guérir.—  Le  système 
honteux  de  lui-même.  —  Opportiinisme  et  incon- 
séquence. —  L'orthodoxie  sans  foi  et  l'orthodoxie 
qui  fait  abstraction  de  la  foi.  —  Méconnaissance 
foncière  de  l'esprit  chrétien.  —  «  >laterles  âmes  »,     285 

CHAPITRE  VI.  —  Le  rôle  de  l'Etat  et  le  rôle  de 
l'Eglise  du  point  de  vue  de  l'idéal.  —  La  sou- 
veraineté spirituelle    de  l'Égiise.    —  Les   maximes 


TABLE    DES    MATIERES  4^9 

chrétiennes  et  l'État.  —  Ce  que  c'est  pour  l'État 
qu'agir  chrétiennement  :  obligation  de  conscience 
et  non  mot  d'ordre.  —  Les  moyens  apostoliques 
propres  à  l'Eglise  et  la  Tradition.  —  Le  rôle  des 
catholiques  dans  la  société.  —  Les  maximes  de 
l'Évangile  appliquées  à  l'organisation  sociale.  — 
Conception  chrétienne  de  l'autorité 312 

CHAPITRE  VII.  —  Le  libéralisme  de  neutralité  et 
le  libéralisme  de  charité.  —  La  distinction  de 
l'Église  et  de  l'État.  —  L'idéal  chrétien  principe  de 
la  vie  sociale.  —  Les  équivoques.  —  Confusion 
de  la  contrainte  et  de  l'obligation.  —  La  discipline 
de  lÉglise.  —  Confusion  de  l'action  au  sens  moral 
et  spirituel  avec  l'action  au  sens  matériel,  avec  le 
coup.  —  En  quoi  consiste  le  libéralisme  de  neutra- 
lité et  comment  les  partisans  de  la  thèse  s'en  accom- 
modent. —  En  quoi  consiste  le  libéralisme  de  cha- 
rité   348 

APPENDICE  I.  —  Le  système  des  alliances  par 
les  résultats  seuls.  —  Rapport  du  naturel  el  du 
■'iurnaturel  au  point  de  vue  social.  —  Comment  on 
imagine  une  juxtaposition  ou  une  coïncidence  de 
l'ordre  naturel  et  de  l'ordre  surnaturel  et  ensuite 
une  invasion  par  prise  extérieure  de  l'un  par  l'au- 
tre. ~  Perspective  dénaturante  :  ce  qui  est  devoir 
devient  concession.  —  La  coopération  sociale. —  En 
quel  sens  le  surnaturel  est  extérieur  à  la  nature.  — 
Laxisme  religieux  et  rigorisme  théocratique.  -- 
Méconnaissance  l'oncière  de  l'esprit  chrétien.  — 
Vétérisme  et  modernisme 3T7 

APPEiNDlCE  II.  —  Auguste  Comte  et  la  Compa- 
gnie de  Jésus.—  Documents  publiés  par  M .  P.Laf- 
tite  daus  la  Revue  occidentale .  —  L'idée  de  subs- 
tituer le  général  des  Jésuites   au  pape  comme  chef 


aOO  TABLE    DES    MATIERES 

de  la  catholicité.  —  La  suppression  du  budget  des 
cultes.  —  Opposition  d'Ignace  de  Loyala  à  Jésus- 
Christ  et  des  Ignaciens  aux  Jésuites.  —  Refus  des 
propositions  d'alliance.  —  L'exemplaire  du  Caté- 
chisme positiviste  adressé  au  P.  Bex 400 

Table  des  noms  pp.opkes •    .     423 


Imp.  J.  Theveuot,  Saint-Didier  (Haute-Marne). 


Théorie  de  l'Éducation 


i 


DU  MÊME  AUTEUR 


A  la  librairie  Bloud  et  Gay 

Positivisme  et  Catholicisme.  A  propos  de  ÏActAon 
française.  Un  volume  io-i6,  broché.  ....      6  fr. 


Théorie 
de  rÉducation 

PAR 

L.     LABERTHONNIÈRE 

HUITIÈME    ÉDITION 


PARIS 

LIBRAIRIE      BLOUD      &      GAY 

3,  rue  Garancière,  3 

1923 

Tous  droits  réservés. 


THÉORIE  DE  L'ÉDUCATION 


I 

l'idée  de  ?<eutralité  en  éducation 


L'idée  qu'on  se  fait  de  l'Education  et  du 
rôle  de  l'Educateur  dépend  évidemment  de 
l'idée  qu'on  se  fait  de  l'homme  et  de  sa  des- 
tinée. Selon  qu'on  admet  en  effet  que 
l'homme  est  ceci  ou  qu'il  est  cela,  qu'il  doit 
être  ceci  ou  qu'il  doit  être  cela,  pour  rester 
conséquent  avec  soi-même,  on  ne  peut  se 
comporter  de  la  même  manière  quand  il 
s'agit  de  travailler  à  former  des  hommes. 
D'autre  part  aussi,  les  procédés  qu'on  em- 
ploie pour  élever  des  enfants,  l'intention 
dont  on  s'inspire  et  l'orientation  qu'on  leur 
donne,  quand  même  on  ne  s'en  rendrait  pas 
compte,  contiennent  toujours,  au  moins  im- 


THÉORIE    DE    L'ÉDUCATION 


plicitement,  une  conception  de  l'homme  et 
de  sa  destinée.  Et  du  reste,  pour  ceux  qui 
sont  capables  de  réfléchir,  rien  ne  peut  les 
aider  davantage  à  préciser  cette  conception 
que  les  nécessités  avec  lesquelles  ils  se  trou- 
vent aux  prises  et  les  observations  qu'ils 
sont  à  même  de  faire  en  Education.  Il  y  a 
donc  là  une  relation  qu'on  ne  devrait  pas 
pouvoir  contester. 

Néanmoins  nous  avons  vu  surgir  et  nous 
voyons  subsister  la  prétention  d'instituer 
une  Education  indépendante,  c'est-à-dire  une 
Education  qui  ne  suppose  aucane  croyance 
chez  ceux  qui  la  donnent  et  qui  n'en  doive 
développer  aucune  chez  ceux  qui  la  reçoi- 
vent. Les  partisans  de  cette  Education  l'ap- 
pellent îieiUre,  pour  faire  entendre  qu'elle 
laisse  le  champ  libre  à  une  autre  Education 
et  que,  si  elle  ne  favorise  aucune  ;croyance, 
au  moins  elle  n'en  contrarie  aucune.  Mais 
en  même  temps  aussi  ils  l'appellent  laïque, 
et  en  l'appelant  laïque  il  arrive  qu'au  lieu  de 
la  distinguer  de  l'Education  religieuse  ils 
l'opposent  tout  simplement  à  elle.  Par  une 


TIIÉOr.IE   DE   L'ÉDUCATION 


ironie  très  significative,  comme  si  un  instinct 
méconnu  se  vengeait  en  eux,  ils  élèvent 
même  la  laiciié  à  la  hauteur  d'une  religion  ;" 
et  cette  religion  nouvelle,  ils  la  dressent 
contre  l'autre  en  lui  donnant  justement  les 
allures  mêmes  qu'ils  reprochent  à  l'autre. 
C'est  ainsi  qu'en  prenant  contact  avec  la 
réalité  pour  s'y  appliquer,  les  théories  faus- 
ses et  spécieuses  manifestent  leur  impuis- 
sance ou  le  venin  qu'elles  recèlent.  Sous  la 
prétention  d'instituer  une  Education  indé- 
pendante se  cache  donc  —  et  c'est  à  peine  si 
on  peut  dire  qu'il  se  cache  —  un  dessein  très 
arrêté  de  substituer  des  croyances  nouvelles, 
des  croyances  laïques,  aux  croyances  an- 
ciennes ri). 


(1)  Pour  se  renseigner  sur  ce  point  il  faut  lire  l'Ecole 
d'aujourd'hui,  par  Georges  Goyau.  C'est  une  étude  de 
philosophie  sociale  positive,  comme  l'auteur  sait  en 
faire,  où,  par  le  moyen  d'une  documentation  très  riche 
et  parfaitement  bien  mise  en  œuvre,  se  révèlent  très 
nettement  l'état  d'esprit  et  les  tendances  d'un  certain 
nombre  de  nos  contemporains.  —  Nous  signalerons 
également  Au  sortir  de  l'école  et  l'Education  populaire,  par 
^rax  Turmann.  Bien  que  faits  d'un  autre  point  de  vue 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION 


Cette  inconséquence,  depuis  longtemps  on 
ne  cesse  de  la  signaler,  et  on  a  raison  ;  et  on 
a  lieu  de  s'étonner  que  ceux  qui  la  commet- 
tent ou  ne  s'en  aperçoivent  pas  ou  en  pren- 
nent leur  parti.  Mais  il  nous  semble  qu'il  y 
a  autre  chose  à  faire  et  qu'on  n'a  pas  fait  suf- 
fisamment :  c'est  de  montrer  l'extrême  con- 
fusion d'idées  et  la  singulière  incohérence 
dans  laquelle  ils  s'embarrassent  et  s'entre- 
tiennent comme  à  plaisir,  sans  même  se  ren- 
dre compte  du  caractère  et  des  difficultés  de 
la  question.  C'est  donc  là  tout  d'abord  ce 
que  nous  nous  proposons  de  faire.  Et  nous 
en  prendrons  occasion,  après  avoir  précisé 
quel  est  ici  le  problème  à  résoudre,  pour  es- 
quisser une  théorie  de  l'Education. 

et  avec  un  autre  dessein,  ces  deux  livres  contiennent 
dans  le  même  sens  d'intéressantes  indications. 


II 


INDIVIDUALISME    ET    POSITIVISME.    —    LE    PROBLÈME 

DE  l'Éducation. 


Les  théoriciens  de  l'Education  laïque  (1) 
considèrent  généralement  qu'en  Education, 
comme  en  politique,  il  y  a  deux  systèmes 
en  présence  et  qui  s'opposent  :  le  système  au- 
toritaire et  le  système  libéral.  Ov,  pour  faire 
cette  distinction  et  pour  opposer  le  système 
libéral  an  système  autoritaire,  ils  s'en  réfè- 
rent plus  ou  moins  consciemment  à  la  philo- 


(1)  Il  est  biftn  entendu  qu'Education  laïque  ici  signifie 
tout  autre  chose  qu'Education  donnée  par  des  laïcs.  Le 
mot  laie  a  changé  de  sens  :  il  ne  désigne  plus  seulement 
des  personnes  comme  autrefois,  il  désigne  une  doctrine, 
une  conception  de  la  morale,  de  la  sociologie,  etc. 

1. 


10  TIir::0]tIE    DE    l/ÉDUCIATioy 

Sophie  individualiste  du  xviii^  siècle.  Une 
manière  de  penser  en  effet,  et  encore  plus  de 
parler,  nous  est  venue  de  là  qui  est  passée  à 
l'état  d'habitude  et  dont  les  esprits  de  notre 
temps,  malgré  des  influences  contraires, 
gardent  toujours  profondément  le  pli. 

De  ce  point  de  vue  on  admet  que  chaque 
homme  est,  absolument  parlatit,  un  être  à 
part  qui  se  suffit  à  lui-même  pour  être  ce 
qu'il  est  et  dont  le  caractère  essentiel,  dans 
sa  réalité  intime  et  constitutive,  est  de  ne 
relever  que  de  lui,  de  manière  que  par  na- 
ture et  primordialement  il  s'appartienne  et  se 
possède  sans  réserve.  Voilà  ce  qu'on  exprime 
en  disant  qu'il  est  libre,  qu'il  a  des  droits. 
C'est  un  individu  qui  tombe  en  quelque 
sorte  du  ciel,  au  milieu  des  autres  individus, 
avec  une  personnalité  toute  faite  ou  ayant 
au  moins  en  lui  tout  ce  qu'il  faut  pour  la 
faire.  Ainsi  posé  dans  son  individualité  in- 
dépendante, chaque  homme  n'a  à  recevoir 
que  ce  qu'il  veut  librement  recevoir  et  à 
donner  que  ce  qu'il  veut  librement  donner. 
En  conséquence,  exiger  de  lui  autre  chose, 


THÉORIE    DE   L'ÉDUCATION  11 

au  nom  d'une  autorité  qui  s'impose  à  lui  du 
dehors,  c'est  lui  faire  subir  une  contrainte, 
c'est  porter  atteinte  à  ses  droits,  à  sa  liberté, 
à  sa  personne.  Et  c'est  là  le  mal,  le  mal  dont 
l'humanité  a  toujours  souffert  et  dont  il  im- 
porte avant  tout  de  la  délivrer.  Si  pour  se 
développer,  pour  vivre,  chaque  homme  a  be- 
soin de  faire  des  emprunts  au  milieu  qui 
l'entoure,  il  faut  qu'il  les  fasse  spontané- 
ment, de  telle  sorte  que  rien  n'entre  en  lui 
qui  ne  soit  conforme  à  ses  aspirations.  Et  il 
n'y  a  pas  à  craindre,  s'il  est  laissé  à  lui- 
même,  qu'il  agisse  mal  pour  son  compte,  car 
sa  volonté  ne  peut  être  que  la  manifestation 
des  virtualités  de  sa  nature.  Et  pourvu 
qu'on  ne  lui  impose  pas  artificiellement  de 
vouloir  autre  chose  que  ce  qu'il  veut  naturel- 
lement —  on  pourrait  dire  par  instinct  —  ar- 
rivé au  terme  de  son  développement,  il  sera 
ce  qu'il  doit  être  et  il  fera  ce  qu'il  doit  faire. 
Or,  en  partant  d'une  telle  conception  clai- 
rement avouée  ou  secrètement  acceptée,  la 
conclusion  à  laquelle  on  doit  aboutir  est 
celle-ci  :  qu'en  Education  on  n'a  qu'à  s'absto- 


12  THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION 

nir  ou  que,  si  l'on  intervient,  ce  ne  doit  être 
que  pour  écarter  de  l'enfant,  de  l'homme  en 
formation,  les  influences  extérieures  qui 
pourraient  fausser  le  libre  jeu  de  ses  facul- 
tés et  arrêter  l'épanouissement  spontané  de 
sa  nature.  Cette  conclusion,  qui  est  en  quel- 
que sorte  purement  négative,  on  ne  la  for- 
mule sans  doute  pas  toujours  d'une  façon 
aussi  explicite,  mais  on  s'en  inspire.  Et  il 
semble  bien  que  la  neutralité  qu'on  prétend 
introduire  dans  la  pratique  n'en  soit  qu'une 
conséquence:  car  on  fait  de  la  neutralité  non 
pas  une  condescendance,  mais  la  condition 
même  de  la  liberté  ;  et  c'est  comme  telle 
qu'on  la  préconise.  Or,  la  neutralité  ainsi 
entendue,  si  elle  était  pratiquée,  ce  serait 
évidemment  l'abstention;  ce  serait  l'enfant 
laissé  à  lui-même  pour  le  développement  de 
sa  vie  morale  et  religieuse.  Il  est  vrai  que, 
dans  le  sj^stème  établi,  l'enfant,  pour  le  dé- 
veloppement de  sa  vie  morale  et  religieuse, 
est  toujours  censé  relever  de  sa  famille,  et  on 
accorde  à  la  famille  le  droit  de  n'être  pas 
neutre.  Mais  si  la  neutralité,  comme  on  le 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  13 

dit  pour  la  justifier,  est  la  condition  même 
de  la  liberté  de  Tenfant,  comment  la  famille 
peut-elle  avoir  ce  droit?  Et  de  ce  point  de 
vue  il  est  si  précaire  en  effet  qu'il  n'est  pas 
rare  de  l'entendre  contester  ;  et  plus  d'un  — 
nous  n'en  pouvons  pas  douter  —-  serait  dis- 
posé, au  nom  de  la  liberté  et  pour  délivrer 
Penfant,  à  le  soustraire  autant  que  possible 
à  l'influence  de  la  famille.  C'est  tout  à  fait 
dans  la  logique  du  système. 

Mais,  quoi  qu'il  en  soit,  ce  qui  est  certain 
en  tout  cas,  c'est  que  les  théoriciens  de 
l'Education  laïque  obéissent  à  cette  tendance 
dans  les  critiques  qu'ils  adressent  à  ce  qu'ils 
appellent  le  système  autoritaire. 

Ces  critiques  en  effet  ne  visent  pas  à  régler 
l'usage  de  l'autorité,  ni  à  dire  quel  en  doit 
être  le  caractère  pour  que  l'exercice  en  de- 
vienne légitime,  mais  elles  visent  à  faire  ap- 
paraître l'autorité  comme  étant  par  essence 
même  une  tyrannie  qui  ne  peut  avoir  d'autre 
résultat  que  de  comprimer  et  de  déformer.  Le 
système  autoritaire,  tel  qu'ils  l'entendent, 
consiste  à  s'imposer  par  force  ou  par  ruse,  à 


14  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

employer  la  contrainte  sous  ses  formes  diver- 
ses pour  étouffer  chez  l'enfant  toutes  les 
initiatives,  pour  introduire  en  lui,  sans  lui 
et  même  contre  lui,  des  idées,  des  croyances, 
des  habitudes,  en  un  mot  pour  le  façonner  du 
dehors,  pour  le  dresser  comme  on  dresse  un 
animal  sans  tenir  compte  de  sa  personnalité. 
Et  de  quel  droit,  demandent-ils,  pareille 
chose  peut-elle  se  faire  ?  N'est-ce  pas  d'abord 
une  absurdité  de  vouloir  ainsi  transformer  la 
nature  et  de  la  supposer  mauvaise  pour  se 
donner  la  tâche  de  la  rendre  bonne?  Et  en- 
suite n'est-ce  pas  un  abus  odieux  que  de  cap- 
ter des  esprits  qui  sont  faits  pour  penser  par 
eux-mêmes  et  des  volontés  qui  sont  faites 
pour  vouloir  librement? 

Voilà  ce  qu'ils  disent  et  ce  qu'ils  répètent, 
sans  se  lasser,  en  termes  indignés  et  géné- 
reux. Il  est  évident  qu'ainsi  ils  opposent  de 
telle  sorte  la  liberté  et  l'autorité  qu'elles  ap- 
paraissent comme  absolument  inconciliables. 
Ce  sont  deux  ennemies  entre  lesquelles  ils 
nous  mettent  en  demeure  de  choisir  ;  et  ils 
ne  songent  même  pas  à  se  demander  si  ce- 


TIIEOIUE    DE    L  EDUCATION  J5 

pendant  il  n'y  aurait  pas  autre  chose  à  faire 
que  de  prendre  tout  simplement  parti  pour 
Tune  contre  l'autre.  Une  fois  les  droits  des 
individus  reconnus  et  affirmés,  il  leur  semble 
que  le  reste  doit  s'arranger  tout  seul.  Cha- 
cun en  effet  n'a-t41  pas  sa  conscience  et  sa 
raison  pour  se  diriger?  Et  quand  on  se  di- 
rige d'après  sa  conscience  et  sa  raison,  n'est- 
on  pas  dans  l'ordre  et  la  vérité?  Que  faut-il 
de  plus  ?  Et  quiconque  ne  parle  pas  tout  à 
fait  comme  eux  devient  immédiatement  à 
leurs  yeux  un  blasphémateur  de  la  liberté. 

Nous  ne  faisons  qu'exposer  ou  plutôt  nous 
résumons  brièvement  des  idées  connues. 
Pour  le  moment  nous  n'avons  pas  à  en  exa- 
miner la  valeur.  Toutefois  nous  avons  hâte 
de  dire  qu'à  cette  manière  de  voir  correspond 
au  moins  un  sentiment  de  la  dignité  humaine 
et  du  respect  qui  lui  est  dû  que  nous  nous 
garderons  bien  de  méconnaître  et  dont  nous 
sommes  convaincus  qu'il  ne  faut  jamais  se 
départir. 

Mais  justement  nous  trouvons  que  les  nou- 
veaux théoriciens  de  l'Education  s'en  dépar- 


16  THÉORIE    DE    L'ÉDUCATION 

tissent  d'une  étrange  façon  quand,  après 
avoir  critiqué  le  système  autoritaire  et  avoir 
pris  parti  pour  la  liberté  contre  l'autorité,  ils 
en  viennent  enfin  à  essayer  de  dire  comment 
ils  entendent  procéder  pour  leur  propre 
compte. 

On  a  beau  être  partisan  de  la  liberté,  dès 
lors  qu'on  a  la  charge  d'un  enfant  et  qu'on  a 
conscience  d'en  être  responsable,  il  devient 
impossible  de  le  «  laisser  faire  ».  11  faut  inter- 
venir dans  sa  vie,  s'opposer  à*  ses  désirs  et  à 
ses  idves  ;  il  faut  le  faire  travailler  contre 
son  gré  pour  le  faire  devenir  ce  qu'il  ne  de- 
viendrait pas  s'il  était  abandonné  à  lui- 
même;  en  un  mot  il  faut  se  dresser  devant 
lui  comme  une  autorité.  Voilà  le  fait.  On 
dira  peut-être  qu'il  n'y  a  pas  à  s'opposer  à 
tout  ce  qui  se  manifeste  spontanément  ch^z 
l'enfant,  et  qu'il  y  a  au  contraire  à  favoriser 
certaines  tendances  pour  les  utiliser  contre 
d'autres  tendances.  C'est  vrai.  Mais,  outre 
qu'il  ne  s'agit  pas  seulement  d'obtenir  que 
certaines  tendances  l'emportent  sur  d'autres, 
cela  même  exige  une  direction,  et  on  n'arrive 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  17 

pas  à  diriger  sans  contrarier.  Qu'on  emploie 
l'habileté  ou  qu'on  emploie  la  force,  le  résul- 
tat est  le  môme  ;  c'est  toujours  de  la  domina- 
tion. On  ne  saurait  l'éviter.  Aussi,  en  face 
d'un  enfant,  la  question  qui  se  pose  est  de  sa- 
voir par  quels  moyens  on  pourra  exercer  une 
action  sur  lui  pour  le  diriger.  Et  la  question 
devrait  aussi  se  poser  de  savoir  comment  on 
a  le  droit  d'exercer  cette  action,  car  tout  à 
l'heure  on  supposait  précisément  que  ce  droit 
n'existe  pas.  Mais  il  semble  maintenant  que 
ce  sont  des  considérations  dont  on  n'a  plus  à 
s'inquiéter.  Pressé  par  les  nécessités  de  la 
pratique,  on  ne  se  préoccupe  plus  que  des 
moyens  d'agir  sur  l'enfant.  Et,  sans  même 
s'en  apercevoir,  par  une  volte-face  des  plus 
singulières,  on  s'en  réfère  alors  à  une  autre 
conception  de  l'homme  qui  est  absolument 
dilférente  de  la  première. 

C'est  qu'en  effet  à  la  manière  de  penser 
qui  se  rattache  à  la  philosophie  individualiste 
du  xviii^  siècle  est  venue  s'en  ajouter  une 
autre  :  nous  voulons  dire  la  manière  de  pen- 
ser positiviste.  D'après  le  Positivisme,  la  Na- 


18  THÉOraE    DE   L'ÉDUCATION 

ture,  dans  sa  totalité,  n'est  qu'un  ensemble 
de  faits  ou  de  phénomènes  liés  les  uns  aux 
autres,  dépendants  les  uns  des  autres,  de 
telle  sorte  que  rien  n'existe  à  part  ni  n'agit  à 
part  et  que  tout  se  produit  selon  des  lois  dé- 
terminées. La  science  a  pour  objet  de  décou- 
vrir ces  lois.  Mais,  les  lois  une  fois  connues, 
nous  savons  comment  et  à  quelles  conditions 
les  phénomènes  se  produisent.  Par  suite, 
nous  acquérons  un  vrai  pouvoir  sur  la  Na- 
ture et,  en  obéissant  à  ses  lois,  comme  dit 
Bacon,  nous  devenons  capables  d'en  diriger 
et  d'en  utiliser  les  forces.  C'est  ce  qui  se  réa- 
lise dans  l'industrie  sous  mille  formes  diver- 
ses. Or  l'homme,  nous  dit-on,  est  une  chose 
comme  les  autres  dans  le  tout  de  la  Nature. 
Les  phénomènes  qui  se  produisent  en  lui 
sont  soumis  au  même  déterminisme  ;  et  il 
appartient  également  à  la  science  d'en  décou- 
vrir les  lois  et  d'en  indiquer  les  conditions. 
C'est  l'objet  particulier  de  la  Psychologie  ex- 
périmentale. Grâce  à  la  Psychologie  expéri- 
mentale, l'Educateur  peut  donc  connaître  les 
lois  de  l'activité  humaine  et  en  conséquence 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  19 

la  diriger  comme  on  dirige  les  autres  forces 
de  la  Nature.  Et  il  se  trouve  ainsi  en  mesure 
d'instituer  un  véritable  système  d'Education 
scientifique.  Rien  n'est  plus  simple.  Et  qui 
donc  oserait  ne  pas  se  féliciter  d'un  pareil 
progrès  ? 

Et,  en  parlant  de  la  sorte,  on  continue  plus 
que  jamais  de  répudier  le  sj'stème  autoritaire. 
On  veut  qu'il  reste  bien  entendu  que  c'est  au 
nom  de  la  liberté  et  pour  la  liberté  qu'on 
travaille.  Seulement  on  a  la  science  à  son 
service;  et  on  met  la  science  au  service  de  la 
liberté.  —  Il  est  toutefois  regrettable  qu'on 
ne  se  demande  pas  si,  entre  la  fin  qu'on 
poursuit  et  les  moyens  qu'on  préconise,  il 
n'existe  pas  une  irrémédiable  contradiction. 

Ces  idées-là,  nous  devons  encore  le  recon- 
naître, on  ne  les  exprime  pas  non  plus  tou- 
jours aussi  explicitement  que  nous  venons 
de  le  faire.  Mais  journellement  néanmoins 
ceux  qui  parlent  d'Education  s'en  inspirent. 
Nous  en  voyons  qui  déplorent  que  la 
croyance  au  libre  arbitre  paralyse  encore 
l'action  de  l'Educateur.  Quelques-uns  sont 


20  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

allés  jusqu'à  proposer  l'emploi  de  la  sugges- 
tion hypnotique.  Il  paraît  que  d'autres  comp- 
tent sur  des  procédés  analogues  à  la  vaccina- 
tion pour  corriger  certains  vices.  Et  il  en  est 
qui  écrivent  tranquillement  des  phrases 
comme  celle-ci  :  Si  V Education  était  ce  qu'elle 
pourrait  être,  elle  serait  clans  la  plupart  des 
cas  (pourquoi  pas  dans  tous  ?)  maîtresse  de 
la  forme  que  prendrait  Vactivité  de  Ven- 
fant  (1). 

Ainsi  donc  pendant  que  d'une  part  on  fait 
de  l'enfant  un  être  tellement  sacré,  une  per- 
sonne tellement  inviolable,  qu'il  devient  in- 
terdit d'y  toucher  si  délicatement  que  ce  soit, 
d'autre  part  on  en  fait  une  chose  qu'on  se 
propose  de  manipuler  comme  de  la  matière 
chimique,  ou  une  force  qu'on  se  propose  de 
diriger  en  employant  les  mômes  procédés 
scientifiques  que  pour  diriger  la  force  d'un 
animal  ou  d'un  cours  d'eau.  En  vérité  ce 
n'était  pas  la  peine  de  se  récrier  si  fort  con- 


{[)  Revue  philosophique,  décembre  1899,  p.  602;  arUcle 
de  M.  Payot. 


THÉORIE    DE    L'ÉDUCATION  21 


tre  le  système  autoritaire  pour  aboutir  à  de 
telles  conclusions  ;  ce  n'était  pas  la  peine  de 
se  dire  libéral  pour  assigner  comme  but  à 
l'Education  de  se  rendre  maîtresse  de  l'acti- 
vité de  l'enfant. 

Voilà  la  confusion  d'idées,  l'incohérence 
que  nous  tenions  à  signaler  sous  la  phraséo- 
logie qui  la  dissimule.  Il  y  a  là  deux  concep- 
tions qui  se  heurtent.  Si  l'on  admet  que 
l'enfant  est  une  personne  ou  qu'il  doit  en  de- 
venir une,  on  ne  peut,  sans  se  contredire, 
l'assimiler  aux  choses  qui  nous  entourent  ; 
et  c'est  l'assimiler  aux  choses  qui  nous  en- 
tourent que  de  vouloir  user  des  procédés 
scientifiques  pour  le  diriger.  On  use  des  pro- 
cédés scientifiques  pour  dompter  un  cheval 
ou  faire  travailler  la  vapeur.  Mais  le  résultat, 
c'est  qu'on  les  asservit  à  ses  propres  fins  et 
qu'on  les  domine  en  maître  absolu  :  on  en 
fait  des  instruments,  des  moyens  pour  satis- 
faire ses  besoins  ou  ses  caprices.  Et  si  ce 
n'est  point  un  résultat  comme  celui-là  que 
doit  chercher  l'Educateur  ;  si  l'on  a  cons- 
cience qu'en  Education  l'homme  se  trouve 


22  TlIÉOIilE   DE   L'ÉDUCATION 


en  face  de  l'homme  et  non  plus  en  face  des 
choses,  ce  qui  est  tout  différent  ;  si,  malgré 
toutes  les  théories  déprimantes,  on  garde  au 
moins  le  sentiment  du  respect  qui  est  dû  à 
la  personne  humaine,  même  quand  elle 
n'existe  encore  qu'en  germe,  qu'on  ne  dise 
donc  pas,  ou  au  moins  qu'on  ne  laisse  pas 
entendre,  que  le  rôle  de  l'Education,  c'est  de 
se  rendre  maîtresse  de  l'activité  de  l'enfant. 
Non,  ce  n'est  pas  le  rôle  de  l'Education,  mais 
son  rôle,  au  contraire,  c'est  de  faire  que  Vac- 
tivité  de  Venfant  devienne  maîtresse  d'elle- 
même.  Et  nous  nous  étonnons  d'avoir  à  rap- 
peler ces  choses  à  des  gens  qui  ont  toujours 
à  la  bouche  le  mot  de  liberté.  Ne  savent-ils 
donc  pas  ce  qu'ils  disent  ? 

Mais  en  cela,  et  il  importe  de  le  bien  voir, 
réside  la  difficulté.  Qu'on  s'y  prenne  comme 
on  voudra,  on  n'arrivera  pas  à  se  passer  de 
l'autorité.  Il  ne  sert  de  rien  d'employer  des 
mots  sonores  pour  se  mentir  à  soi-même.  Il 
y  a  des  nécessités  pratiques  inéluctables.  A 
vouloir  s'y  soustraire  au  lieu  de  les  accepter, 
on  n'aboutit  qu'à  les  subir.  Il  faut  maintenir 


THÉORIE   DE   L'ÉDUGâTIOX  '^^3 

hardiment  que  faire  Téducation  d'un  enfant, 
c'est  nécessairement  exercer  sur  lui  une  au- 
torité et  lui  demander  d'obéir.  Et  l'enfant 
qu'on  «  laisserait  faire  »,  sous  prétexte  de 
respecter  sa  liberté,  risquerait  fort  de  devenir 
un  être  malfaisant  contre  lequel  ensuite  on 
devrait  employer  la  force  brutale  pour  se  dé- 
fendre. C'est  tout  ce  qu'on  aurait  gagné.  Et 
nous  n'avons  pas  à  nous  inquiéter  ici  de  sa- 
voir s'il  convient  de  dire  que  la  nature  est 
bonne  ou  s'il  convient  de  dire  qu'elle  est  mau- 
vaise. Nous  constatons  seulement  comme  un 
fait  que  les  enfants  ne  sont  pas  spontanément 
et  qu'ils  ne  deviennent  pas  par  eux-mêmes, 
sans  qu'on  les  aide,,  ce  qu'ils  doivent  être. 
Et  en  conséquence  nous  disons  qu'il  y  a 
nécessité  d'intervenir  dans  leur  vie.  Ceci,  on 
ne  le  contestera  pas.  Mais  nous  reconnais- 
sons en  même  temps  qu'il  y  a  là  pour  nous 
un  problème  à  résoudre  ;  et  on  ne  paraît  pas 
s'en  douter.  Ce  problème  cependant  a  d'au- 
tant plus  de  gravité  que,  bon  gré  mal  gré, 
dans  la  pratique  il  faut  lui  donner  une  solu- 
tion. Il  nous  semble  que  nous  pouvons  assez 


24  THÉORIE   DE  L'ÉDUGATION 

bien  le  poser  dans  ces  termes  :  Comment  Ven- 
fant  peut-il  être  ou  pourra-t-il  devenir  une 
personne  hwnainey  dont  le  caractère  essentiel 
est  de  s' appartenir  à  eile-mênie  et  dont  Vidéal 
par  conséquent  est  la  liberté ,  sHl  est  néces- 
saire que  V autorité  s'exerce  sur  lui  et  le  fasse 
agir  par  obéissance? 

On  s'imagine  parfois  se  tirer  d'embarras 
en  disant  que  l'autorité  doit  faire  appel  à  la 
conscience  et  à  la  raison  et  qu'ainsi  elle  cesse 
d'être  contraignante  pour  la  personne  dont  le 
droit  est  de  n'agir  que  par  elle-même.  C'est 
facile  à  dire.  Mais  quand  l'Education  com- 
mence, l'enfant  est  comme  s'il  n'avait  ni 
conscience  ni  raison  ;  et  pendant  qu'elle  se 
continue,  il  n'a  encore  qu'une  conscience  et 
qu'une  raison  insuffisamment  formées  ;  et  il 
s'agit  justement  pour  l'Educateur  de  les  ai- 
der à  naître  et  à  se  former.  Ce  qu'on  dit  n'a 
donc  pas  de  sens.  Si  l'enfant  avait  une  cons- 
cience et  une  raison  auxquelles  on  pût  en 
appeler  et  avec  lesquelles  il  fût  en  état  de  se 
diriger,  son  éducation  ne  serait  pas  à  faire, 
elle  serait  faite. 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  25 

Tout  ce  qu'on  peut  dire  par  conséquent, 
c'est  que  le  rôle  de  l'autorité  en  Education 
est  d'aider  une  conscience  et  une  raison  à 
naître  et  à  se  former.  iMais  comment  l'auto- 
rité peut-elle  obtenir  un  tel  résultat  ?  Ne  doit- 
elle  pas  au  contraire  aboutir  à  les  empêcher 
de  naître  ou  à  les  étouffer?  Agir  par  soumis- 
sion à  une  autorité^  c'est  être  dirigé;  agir  par 
conscience  et  par  raison,  c'est  se  diriger  soi- 
même.  Comment  l'un  peut-il  mener  à  l'autre  ? 
est-ce  qu'on  tue  pour  faire  vivre  ?  Si  étrange 
que  paraisse  ce  problème,.n'oublions  pas  ce- 
pendant qu'il  n'a  rien  d'artificiel  et  que  c'est 
la  réalité  elle-même  qui  le  pose. 

Nous  n'osons  pas  dire  que  nous  entrepre- 
nons ici  de  le  résoudre  :  car  il  y  aurait  à  ins- 
tituer une  théorie  complète  de  l'Education, 
et  par  conséquent  toute  une  théorie  de  l'au- 
torité et  de  la  liberté.  Mais  si  nous  avions 
réussi  à  marquer  nettement  en  quoi  il  con- 
siste et  à  faire  sentir  la  difficulté,  nous  n'au- 
rions pas  perdu  notre  temps.  On  s'apercevrait 
enfin  que  l'opposition  qu'on  établit  —  telle 

qu'on  l'établit  —  entre  le  système  autoritaire 

2 


26  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

et  le  système  libéral  est  vraiment  trop  sim- 
pliste. Et  on  s'apercevrait  aussi  que  le  recours 
à  la  science,  au  sens  positiviste  du  mot,  pour 
lui  demander  des  procédés  d'Education,  n'est 
qu'un  leurre  et  un  trompe-l'œil. 

Toutefois  sans  entreprendre  une  théorie 
complète  de  l'Education  ou  une  théorie  de 
l'autorité  et  de  la  liberté,  nous  essaierons 
aussi  brièvement  que  possible,  ne  serait-ce 
que  pour  mieux  poser  encore  la  question, 
d'indiquer  en  quel  sens  il  faut  chercher  une 
solution. 


III 

l'autorité  ÉDUCATRICE;  son  caractère  et  son  ROLE 


Quand  on  considère  l'enfant  comme  une 
personne  et  qu'on  se  demande  de  quel  droit 
un  autre  intervient  dans  sa  vie  pour  lui 
faire  penser  et  lui  faire  vouloir  ce  qu'il  ne 
penserait  pas  et  ce  qu'il  ne  voudrait  pas  spon- 
tanément, on  est  porté  à  croire  que  ce  droit 
n'existe  pas;  et  de  ce  point  de  vue,  unique- 
ment préoccupé  de  sauvegarder  la  personna- 
lité de  l'enfant,  comme  si  déjà  elle  était 
pleinement  existante  et  qu'il  n'y  eût  qu'à  la 
protéger,  on  repousse  l'autorité  tout  simple- 
ment. Quand  d'autre  part  au  contraire  on 
considère  l'enfant  comme  un  germe  qui  a 
besoin  d'être  dirigé  dans  sa  croissance  ou 


28  THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION 

comme  une  force  qui  a  besoin  d'être  dirigée 
dans  son  action,  on  ne  pense  plus  qu'aux 
moyens  à  employer  ;  et  de  ce  point  de  vue, 
uniquement  préoccupé  maintenant  de  conser- 
ver ou  d'acquérir  l'autorité  qu'on  est  obligé 
d'exercer  sur  lui,  on  perd  le  souci  de  sa  per- 
sonnalité. Il  semble  ainsi  qu'il  n'y  ait  pas  de 
milieu  entre  abandonner  l'enfant  à  lui-même 
ou  l'opprimer.  Or  il  est  à  remarquer  que,  dans 
les  deux  cas,  ce  qui  se  dégage  de  ce  qu'on  dit 
ou  des  attitudes  qu'on  prend,  c'est  que  l'au- 
torité est  conçue  uniquement  comme  une 
puissance  qui  s'impose  ou  par  contrainte  ou 
par  habileté  et  qui,  par  essence  même,  se 
trouve  irrémédiablement  extérieure  et  étran- 
gère à  celui  sur  lequel  elle  s'exerce. 

Que  l'autorité  puisse  en  effet  prendre  ce 
caractère  là,  il  n'y  a  certainement  pas  lieu  de 
le  contester.  Telle  est  l'autorité  du  maître 
antique  sur  son  esclave  et  du  monarque  orien- 
tal sur  ses  sujets;  telle  est  en  un  mot  l'au- 
torité de  ceux,  quels  qu'ils  soient,  qui  abusent 
des  autres  par  la  force  ou  la  ruse.  Et  de  ceux- 
là  il  s'en  trouve  toujours  et  partout,  hélas  ! 


THÉORIE   DE    L'ÉDUCATION  29 

dans  l'humanité.  Mais  rautorité  a-t-elle  né- 
cessairement ce  caractère-là?  Ne  peut-elle 
pas  en  prendre  un  autre,  et  même  un  autre 
absolument  opposé?  L'autorité  qui  agit  n'est 
pas  une  abstraction.  Elle  est  incarnée  dans 
une  personne  qui  vit;  elle  est  une  personne. 
En  s'exerçant  elle  se  dirige  d'après  des  in- 
tentions. Son  activité  est  une  activité  morale 
Et  il  en  résulte  qu'elle  change  complètement 
de  nature  selon  Vintention  qui  Vanime. 

Il  y  a  l'autorité  qui  use  du  pouvoir  et  du 
savoir-faire  dont  elle  dispose  pour  subor- 
donner les  autres  à  ses  fins  particulières  et 
qui  ne  cherche  qu'à  s'emparer  d'eux  pour 
les  mettre  à  profit  :  celle-là  est  asservis- 
sante. 

Il  y  a  l'autorité  qui  use  du  pouvoir  et  du 
savoir-faire  dont  elle  dispose  pour  se  subordon- 
ner elle-même  en  un  sens  à  ceux  qui  lui  sont 
soumis,  et  qui,  liant  son  sort  à  leur  sort, 
poursuit  avec  eux  une  fin  commune  :  celle- 
là  est  libératrice. 

Entre  ces  deux  manié -es  de  concevoir  et  de 
pratiquer  l'autorité  il  n'existe  pas  seulement 

2. 


oO  THÉORIE    DE    L'ÉDUCATION 

une  diti*érence,il  existe  une  contradiction.  La 
plupart  du  temps  on  n'a  pas  l'air  de  se  dou- 
ter que  cette  distinction  soit  à  faire.  On 
parle  de  l'autorité,  pour  ou  contre,,  sans 
préciser.  Il  faudrait  pourtant  savoir  ce 
qu'on  attaque  comme  il  faudrait  savoir  ce 
qu'on  défend.  Et  puisqu'il  n'est  pas  possible 
de  se  passer  d'autorité,  si  l'on  veut  maintenir 
la  distinction  de  système  autoritaire  et  de 
système  libéral,  voilà  sur  quoi  il  faut  la  faire 
reposer.  C*est  à  l'autorité  elle-même  qu'il 
faut  demander  d'être  libérale,  c'est-à-dire 
d'agir  avec  des  intentions  désintéressées. 

iVssurément  on  pourra  toujours  craindre 
que  l'autorité  n'use,  pour  tyranniser  les  au- 
tres, du  prétexte  qu'elle  veut  leur  bien  ;  on 
pourra  toujours  craindre  qu'elle  ne  se  dise 
libératrice  et  qu'elle  n'en  prenne  les  apparen- 
ces que  pour  en  faire  accroire  aux  autres,  et 
peut-être  s'en  faire  accroire  à  elle-même,  en 
dissimulant  ses  intentions  asservissantes. 
Mais  toutes  les  craintes  qu'on  exprimera  à 
ce  sujet  n'iront  toujours  qu'à  réclamer  d'elle 
qu'elle  soit  animée  d'intentions  désintéressées 


THÉORIE    DE    1/ÉDUGATION  3  1 

qui  la  rendent  libératrice.  Et  ainsi  on  ne  fera 
rien  de  plus  qu'abonder  dans  notre  sens. 
Nous  ne  voulons  pas  dire  qu'il  n'y  a  pas  de 
garanties  à  prendre.  Tant  s'en  faut  l  et  nous 
croyons  que  l'autorité  qui  en  ce  monde  a 
conscience  de  sa  responsabilité,  sachant  sa 
faiblesse  et  la  grandeur  de  sa  tâche,  doit,  en 
s'organisant,  chercher  elle-même  des  garanties 
contre  elle-même  au  lieu  de  les  repousser. 
Toutefois  qu'on  ne  prétende  pas  lui  imposer  les 
intentions  qu'elle  doit  avoir  :  car  les  inten- 
tions ne  s'imposent  pas;  et  ce  serait  vouloir 
la  traiter  comme  justement  on  ne  veut  pas 
qu'elle  traite  les  autres.  Qui  du  reste  les  lui 
imposerait  ?  Une  autorité  placée  au-dessus 
d'elle?  Mais  qui  les  imposerait  à  cette  auto- 
rité-là ?0n  remonterait  ainsi  à  l'infini.  Il  n'y 
a  pas  d'organisation,  il  n'y  a  pas  de  système 
qui  puisse  remplacer  la  bonne  volonté.  Et 
en  dernière  analyse,  c'est  toujours  à  l'ini- 
tiative de  la  bonne  volonté  que  sont  dus  les 
bonnes  organisations  et  les  bons  systèmes. 

Ajoutons  maintenant  que,  comme  il  existe 
deux  formes  d'autorité,  il  existe  aussi  deux 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 


formes  d'obéissance:  car  l'obéissance  non 
plus  n'est  pas  une  abstraction  qu'on  peut 
définir  et  lixer  dans  un  concept  ;  elle  est 
l'acte  d'un  être  vivant,  mobile  et  complexe, 
et  elle  prend  aussi  un  caractère  différent  se- 
lon l'intention  qui  l'anime.  Il  faut  donc  dis- 
tinguer Vobéissance  servile  qui  correspond  à 
l'autorité  autoritaire,  s'il  est  permis  de  s'ex- 
primer ainsi,  et  Vobéissance  libre  qui  corres- 
pond à  l'autorité  libérale.  Si  dans  un  cas 
obéir,  c'est  subir,  il  n'en  est  pas  du  tout  de 
même  dans  l'autre  cas  où  obéir,  c'est  au  con- 
traire accepter. 

Et  il  apparaît  ainsi  comment  le  problème 
posé  peut  être  résolu.  Il  ne  s'agit  pas  de  sa- 
voir —  nous  n'insisterons  jamais  trop  sur  ce 
point — comment  se  concilient  des  notions 
abstraites,  conçues  contradictoirement  et  fi- 
xées une  fois  pour  toutes  en  des  définitions. 
Mais  il  s'agit  de  savoir  comment  peuvent  se 
concilier  des  êtres  vivants  qui  sont  capables 
de  se  mouvoir,  de  changer  et  de  se  trans- 
former. 

Qu'on  ne  s'imagine  pas  toutefois  que  l'E- 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  ^  33 

ducateur  n'a  qu'à  chercher  l'ohéissance  libre 
pour  la  rencontrer;  car  son  rôle,  c'est  préci- 
sément de  l'engendrer,  de  la  faire  naître. 
Mais  bien  loin  que  son  autorité,  si  elle  est 
ce  qu'elle  doit  être,  soit  en  opposition  avec 
la  liberté  de  l'enfant,  nous  disons  qu'elle  en 
est,  au  moins  dans  une  certaine  mesure,  la 
condition.  La  liberté  de  l'enfant  en  effet 
n'est  pas  une  donnée  d'où  Ton  part  ;  c'est 
un  idéal  à  atteindre.  Ceux  même  qui, 
comme  M.  Payot,  par  exemple,  repro- 
chent au  Catholicisme  d'enseigner  que  «  la 
nature  humaine  est  foncièrement  mau- 
vaise (1)  »  —  ce  qui  du  reste  n'est  pas  exact 
—  reconnaissent  néanmoins  que  l'enfant  est 
tout  d'abord  «  une  anarchie  d'appétits  et  de 
penchants  (2)  ».  Et  ceci  revient  à  dire  qu'il 

(1)  Revue  philosophique,  décembre  1899,  p.  6ol.  —  Cette 
doctrine  de  la  perversion  foncière  de  la  nature  humaine 
est  proprement  celle  de  Luther  et  de  la  Réforme.  A  cha- 
cun ce  qui  lui  appartient.  Or  elle  est  condamnée,  expli- 
citement et  formellement  condamnée  par  l'Église  catho- 
lique. N'importe,  on  s'obstine  à  la  lui  attribuer.  Si  ce 
n'était  de  l'ignorance,  ce  serait  évidemment  de  l'impu- 
dence. Mais  pourquoi  reste-t-on  dans  cette  ignorance? 

(2J  Ibid,,  p.  602. 


34  THÉOniE   DE   l/ÊDUCATION 

est  comme  emprisonné  dans  son  égoïsme, 
qu'il  n'est  pas  maître  de  lui,  qu'il  ne  se  pos- 
sède pas,  qu'il  n'est  pas  libre.  Pour  devenir 
libre,  il  faut  par  conséquent  qu'il  s'élève  au- 
dessus  de  ses  instincts  et  qu'il  domine  cette 
anarchie  intérieure.  Or  c'est  pour  coopérer  à 
cette  œuvre  d'humanisation  que  l'interven- 
tion de  l'Education  est  nécessaire  :  car,  si  ce 
n'est  pas  pour  subordonner  l'enfant  à  son 
égoïsme  propre  que  l'Educateur  intervient, 
ce  ne  peut  pas  être  non  plus  pour  se  subor- 
donner, lui,  à  l'égoïsme  de  l'enfant.  Sa  con- 
descendance n'est  pas  une  abdication  :  autre- 
ment il  n'y  aurait  rien  de  gagné.  L'enfant  a 
besoin  d'être  défendu  contre  lui-même,  il  a 
besoin  qu'on  l'aide  à  se  conquérir.  L'autorité 
de  l'Educateur  est  le  secours  qu'il  attend  et 
qu'il  réclame  pour  devenir  ce  qu'il  doit  être. 
Et  cette  autorité  ne  peut  être  efficace  qu'en 
gardant  son  caractère  d'autorité.  Il  faut  donc 
que  l'Educateur  commande,  il  faut  qu'il  in- 
tervienne par  la  volonté  :  car  son  œuvre  est 
pratique  et  non  spéculative.  Mais  il  doit  in- 
tervenir de  telle  sorte  que,   dans  la  crainte 


THEORIE    DE    L  EDUCATION  oo 

même  qu'il  inspire,  lorsqu'il  est  obligé  d'en 
inspirer,  il  y  ait  déjà  du  respect,  pour  que  le 
respect  amène  la  confiance  et  la  confiance 
l'acceptation;  et  de  telle  sorte  enfin  qu'au 
terme  l'opposition  se  trouve  résolue  dans  un 
amour  réciproque.  Seulement  il  n'obtiendra 
ce  résultat  que  s'il  est  animé  d'une  inten- 
tion désintéressée. 

A  supposer  en  ellet  que  Tégoïsme  de  l'en- 
fant pût  être  dompté  et  utilisé  par  un  égoïsme 
plus  fort  ou  plus  habile,  le  but  ne  serait  pas 
atteint  :  car  il  ne  s'agit  pas  de  dompter  cet 
égoïsme,  il  s'agit  de  faire  qu'il  se  rende,  qu'il 
se  fonde  et  qu'il  se  transforme.  Et  s'il  ne 
rencontrait  en  face  de  lui  qu'un  autre  égoïsme 
semblable  à  lui-même,  ce  ne  serait  qu'une 
raison  de  plus  pour  lui  de  rester  ce  qu'il  est 
en  s'armant  pour  se  défendre.  Mais  si  l'Edu- 
cateur, par  toute  son  attitude,  montre  que  ce 
n'est  ni  pour  son  plaisir,  ni  pour  son  profit, 
ni  par  caprice,  ni  par  orgueil,  qu'il  use  de 
son  autorité  ;  s'il  commande  de  manière  à 
donner  l'impression  que  lui-même  obéit  en 
commandant,  il  devient  alors  pour  l'enfant 


36  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 


comme  la  révélation  d'une  vie  supérieure  où, 
sous  le  règne  de  la  justice  et  de  la  bonté,  l'op- 
position des  égoïsmes  disparaît.  En  cessant 
d'être  un  individu,  il  lui  apprend  à  sortir  de 
son  individualité  ;  il  lui  en  fournit  l'occasion, 
et  il  le  réchauffe  de  sa  générosité  pour  qu'il 
s'ouvre  et  qu'il  s'épanouisse. 

Et  qu'on  ne  demande  pas  à  quels  procédés 
techniques  il  faut  avoir  recours.  Nous  répon- 
drions volontiers  qu'ils  sont  tous  bons  pourvu 
qu'ils  soient  vraiment  animés  d'une  intention 
désintéressée.  Mais  aussi  avec  cette  intention 
là  l'Educateur  sera  amené  à  se  faire  tout  à  tous. 
Il  sera  vivant,  souple,  large,  condescendant, 
bien  autrement  que  s'il  prétendait  s'enfermer 
dans  une  neutralité  factice.  Il  saura  varier  ses 
procédés  et  les  adapter  aux  circonstances 
comme  aux  individus.  Et  s'il  est  des  moyens 
dont  il  faut  dire  qu'ils  sont  absolument  mau- 
vais, c'est  qu'ils  ne  peuvent  s'accorder  avec 
une  intention  désintéressée.  C'est  le  cas  ou 
jamais  de  répéter  que,  tant  vaut  l'homme,  tant 
vaut  la  méthode  :  car  ici  on  vaut  non  par  ce 


THEORIE    DE   L  EDUCATION 


qu'on  dit  ou  ce  qu'on  fait,  mais  par  ce  qu'on 
est.  C'est  l'âme  qui  est  tout  (1). 

En  conséquence  l'Education  n'a  rien  de 
commun  avec  un  métier.  On  peut  très  bien 
réussir  dans  un  métier,  quel  que  soit  le  mo- 
tif dont  on  s'inspire.  Ce  n'est  qu'affaire  d'ha- 
bileté. En  Education  au  contraire  c'est  le 
motif  dont  on  s'inspire  qui  compte  et  qui 
agit.  Et  ce  motif,  pour  que  l'action  de  l'Edu- 
cateur soit  à  la  fois  légitime  et  bienfaisante, 
doit  être  d'un  autre  ordre  que  celui  des  inté- 
rêts et  des  ambitions  où  les  individus  sont  en 
concurrence  les  uns  contre  les  autres.  S'il 
convient  d'être  habile,  c'est  à  la  condition 
d'avoir  plus  et  mieux  que  de  l'habileté.  Il  ne 
s'agit  pas  ici  de  se  faire  une  situation  en 
l'emportant  sur  les  autres;  il  ne  s'agit  pas 

(1)  Qu'on  nous  permette  de  signaler  ici  une  conférence 
de  Monseigneur  Spalding,  évéque  de  Péoria,  parue 
dans  la  Revue  du  Clergé  Français  du  lo  février  1900,  sur 
la  Mission  vitale  de  l'Université,  On  y  trouve,  avec  des 
vues  hautes  et  larges,  un  sentiment  très  vif  de  ce  qui 
constitue  vraiment  l'œuvre  de  l'Education.  Les  devoirs 
qu'elle  impose,  les  résultats  auxquels  elle  doit  aboutir, 
l'esprit  qui  doit  l'animer  y  sont  indiqués  avec  une  déci- 
sion et  una  fermeté  saisissantes. 

3 


38  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

non  plus  de  capter  pour  s'en  servir  des  for- 
ces naturelles;  il  s'agit  de  coopérer  à  former 
des  personnes  qui  s'appartiennent  à  elles- 
mêmes  intérieurement  et  qui  soient  respon- 
sables de  ce  qu^elles  pensent  et  de  ce  qu'elles 
veulent.  En  aucune  façon  il  ne  peut  être 
permis  de  les  prendre  comme  moyens.  Ce 
qu'on  fait  avec  elles,  il  faut  le  faire  pour  elles. 
Et  il  ne  servira  jamais  de  rien  de  bien  payer 
l'Educateur  soit  en  argent  soit  en  honneurs 
si,  pour  accomplir  sa  tâche,  il  ne  poursuit 
pas  un  but  absolument  différent  de  toutes 
les  récompenses  de  ce  genre.  Aussitôt  que  sa 
fin,  d'une  manière  quelconque,  devient  exté- 
rieure à  son  œuvre,  il  en  perd  le  sens. 

Et  à  cette  occasion  nous  dirons  que  ce  n'est 
pas  non  plus  le  fait  d'avoir  la  vérité  ou  de 
croire  qu'on  Ta  et  de  vouloir  la  donner  qui 
peut  légitimer  l'intervention  de  l'Educateur 
et  justifier  les  moyens  qu'il  emploie.  Celui 
en  effet  qui  voudrait  exercer  son  autorité  au 
profit  d'une  doctrine  ou  d'une  institution  abs- 
traitement conçues  perdrait,  lui  aussi,  le  souci 
des  personnes.  Il  les  prendrait,  lui  aussi. 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  39 

comme  des  moyens  pour  réaliser  une  fin 
conçue  indépendamment  d'elles,  et  ainsi  il 
les  traiterait  encore  comme  des  choses  qu'on 
a  le  droit  de  dominer  et  de  façonner  du  dehors. 
Tandis  que  ce  qu'il  doit  vouloir,  c'est  que  par 
son  concours  elles  réalisent  elles-mêmes  leur 
fin.  Et  cette  fin  n'est  pas  différente  de  la 
sienne.  Ce  n'est  pas  une  abstraction,  ce  n'est 
pas  non  plus  un  idéal  extérieur  à  la  vie.  C'est 
l'union  des  esprits  et  des  volontés  dans  un 
même  foyer  de  lumière  et  dans  un  même 
foyer  d'amour. 

Mais,  et  nous  nous  empressons  de  le  faire 
remarquer,  pour  que  l'Educateur  prenne  l'at- 
titude qui  convient,  pour  que,  en  usant  de  son 
autorité,  il  se  dévoue  et  en  définitive  se  sa- 
crifie, pour  qu'il  ne  se  prenne  pas  lui  même 
pour  fin  dans  son  individualité,  il  faut  qu'il 
s'inspire  d'une  doctrine  de  vie  qui  donne  un 
sens  et  une  valeur  à  sa  manière  d'agir.  Son 
action  ne  peut  être  qu'une  croyance  mise 
en  œuvre,  qu'une  conception  qui  s'élabore 
et  qui  s'affirme.  Il  faut  qu'il  ait  ou  qu'il  ac- 
quière cette  conviction  que,  par  son  origine 


40  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

comme  par  sa  destinée,  il  est  solidaire  de  ceux 
qui  lui  sont  confiés  et  qu'il  ne  peut  sans  préva- 
rication séparer  son  sort  de  leur  sort,  soit  en 
les  abandonnant  à  eux-mêmes,  soit  en  se  ser- 
vant d'eux  pour  une  fin  extérieure  à  eux.  Au 
fond  ce  sont  eux  qu'il  doit  vouloir  et  qu'il  doit 
vouloir  pour  eux-mêmes,  sans  rien  vouloir  par 
eux  qui  lui  soit  propre.  Et  pour  les  vouloir  ainsi 
il  faut  qu'il  les  veuille  par  Dieu  et  pour  Dieu, 
c'est-à-dire  dans  l'Unité  vivante  qui  est  leur 
principe  commun  et  leur  fin  commune.  Or  il 
serait  facile' de  montrer  qu'une  telle  doctrine 
est  celle-là  même  que  contient  l'Evangile.  Et 
rien  sans  doute  ne  serait  plus  instructif  que 
de  retrouver  ainsi  le  Christianisme  engagé  et 
impliqué  en  quelque  sorte  dans  la  réalité 
même,  si  bien  que  tout  ce  qui  s'y  fait  de  bon, 
malgré  les  apparences,  ne  se  fait  que  par  lui 
et  pour  lui.  Mais  nous  n'avons  entrepris  ici 
que  de  donner  des  indications. 

Au  point  de  vue  individualiste,  quand  on 
se  demande  de  quel  droit  l'Educateur  exerce 
son  autorité,  on  ne  trouve  pas  de  réponse. 
C'est  qu'il  y  a  là  bien  plus  qu'un  droit,  il  y  a 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  41 

un  devoir.  Si  ce  n'était  qu'un  droit,  il  pour- 
rait s'abstenir  impunément  de  l'exercer.  Mais 
l'Educateur  qui  a  conscience  de  sa  tâche,  qui 
ne  veut  ni  abandonner  les  enfants  à  eux-mê- 
mes, ni  les  asservir  en  faisant  d'eux  des  ins- 
truments, se  sent  comme  identifié  avec  eux^ 
de  telle  sorte  que  leurs  ignorances,  leurs  mi- 
sères, leurs  fautes  pèsent  sur  lui  comme  si 
elles  étaient  siennes  et  comme  s'il  en  était 
responsable  ;  de  telle  sorte  encore  qu'en  les 
corrigeant  par  devoir  —  et  non  certes  pour 
exercer  un  droit  —  il  souffre  avec  eux,  comme 
s'il  se  corrigeait  lai-même,    des    punitions 
qu'il  leur  inflige  et  des  efforts  qu'il  leur  de- 
mande. En  réalité  il  intervient  dans  leur  vie 
comme  il  intervient  dans  la  sienne  et  pour 
la  même  raison.  C'est  une  foi  qui  le  fait  agir, 
une  foi  qui  l'élève  au-dessus  de  lui-même, 
au-dessus  des  choses  du  temps  et  des  inté- 
rêts individuels.   Il  n'y  a  pas   d'Education 
sans  cela.  Et  cette  foi  qui  le  fait  agir  est  celle 
aussi  qu'il  inspire  aux  autres  pour  les  élever 
également  au-dessus  d'eux-mêmes,  pour  les 
faire  monter  avec  lui  et  leur  faire  atteindre 


42  TIIÉOEIE^DE   L'ÉDUCATION 

une  fin  qui  soit  la  leur  aussi  bien  que  la 
sienne.  Par  la  sincérité  de  sa  vie  l'homme  et 
l'Educateur  en  lui  ne  font  qu'un. 

Dans  ces  conditions,  et  dans  ces  conditions 
seulement,  s'il  use  encore  de  menaces  et  de 
punitions  —  et  bien  qu'il  faille  toujours 
tendre  à  s'en  passer,  il  reste  toujours  indis- 
pensable d'en  user  plus  ou  moins  — ,  les  me- 
naces et  les  punitions  n'ont  plus  que  les 
apparences  de  la  contrainte,  comme  les  châ- 
timents que  quelqu'un  s'imposerait  à  lui- 
même.  Tout  en  les  subissant,  l'enfant  peut 
commencer  à  y  consentir.  A  lui  tout  seul  il 
ne  se  les  infligerait  pas;  et  c'est  précisément 
pour  cela  qu'elles  sont  nécessaires.  Mais  par 
elles,  si  l'Educateur  est  ce  qu'il  doit  être,  une 
conscience  vient  parler  en  lui,  une  conscience 
qui  d'abord  supplée  la  sienne  et  qui,  en  la 
suppléant,  l'éveille  et  l'éclairé.  Encore  une 
fois,  c'est  toujours  une  autorité  et  une  au- 
torité qui  reste  ferme  pour  ne  pas  faillir  à  sa 
mission.  Mais  ce  n'est  pas  un  maître  sans 
cœur  et  sans  entrailles  ;  ce  n'est  pas  non  plus 
une  loi  sèche  et  raide,  sans  souplesse  et  sans 


THÉORIE  DE  L'ÉDUCATION  43 

vie,  un  impératif  catégorique  et  rébarbatif. 
Sa  fermeté  est  imprégnée  de  pitié  et  de  bonté. 
Si  en  un  sens  son  intervention  constitue  néan- 
moins une  violence,  c'est  une  violence  seule- 
ment pour  la  partie  inférieure,  pour  les  ins- 
tincts égoïstes.  Et  ceux  mêmes  qui  y  résistent 
l'approuvent  en  y  résistant.  Pour  toute  bonne 
volonté,  si  rudimentaire  qu'elle  soit,  elle  cesse 
d'être  une  ennemie  pour  devenir  une  alliée. 
Comme  elle  sait  bien  qu'en  définitive  elle 
ne  peut  s'emparer  intérieurement  de  ceux 
qui  ne  veulent  pas  se  rendre,  comme  elle  sait 
aussi  du  reste  que  si  elle  s'en  emparait  elle 
n'aurait  plus  en  face  d'elle,  au  lieu  de  per- 
sonnes qui  se  donnent,  que  des  choses  qui  se 
laissent  prendre,  elle  introduit  dans  ses  or- 
dres les  plus  impérieux  comme  une  sorte  de 
supplication  ardente  qui  les  transforme  en  un 
appel  pressant.  Ce  n'est  plus  un  individu 
qui  se  dresse  contre  d'autres  individus.  C'est 
une  âme  à  travers  qui  Dieu  passe,  une  âme 
qui  s'ouvre,  qui  sort  d'elle-même  et  qui,  por- 
tant Dieu  avec  elle,  s'en  va  vivifier  d'autres 
âmes.  En  se  faisant  pénétrante  par  désinté- 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 


ressèment  elle  peut  entrer  en  elles  sans  por- 
ter atteinte  à  leur  autonomie.  Elle  cesse  de 
leur  être  extérieure  et  étrangère.  Tout  en  leur 
commandant  du  dehors,  elle  leur  parle  et  elle 
agit  en  elles  du  dedans  comme  une  grâce.  Il 
n'y  a  donc  plus  là  une  volonté  qui  s'impose 
à  d'autres  volontés  pour  les  dominer  ;  mais 
il  y  a  une  volonté  qui  se  prête  à  d'autres  vo- 
lontés pour  les  aider  à  vouloir,  pour  vouloir 
avec  elles.  Et  finalement  il  se  trouve  que  l'au- 
torité de  l'Educateur,  c'est  sa  conscience  même 
qui  vit,  sa  conscience  où  Dieu  est,  qui  se 
manifeste  en  vivant,  qui  rayonne  autour  de 
lui  et  qui  se  communique  en  agissant  chez 
les  autres  en  même  temps  qu'elle  agit  chez 
lui. 

On  s'en  va  répétant  sans  cesse  que  l'Edu- 
cation doit  développer  chez  l'enfant  l'initiative 
personnelle;  on  redit  sur  tous  les  tons  que 
faire  l'Education  de  quelqu'un  c'est  lui  ap- 
prendre à  penser,  à  vouloir,  à  vivre  en  un 
mot  par  lui-même.  Et  sans  aucun  doute  on 
a  raison.  Mais  on  ne  s'occupe  pas  assez  des 
conditions  à  remplir  pour  obtenir  ce  résultat. 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  45 

Et  si  c'est  facile  à  dire,  il  faut  bien  reconnaî- 
tre que  c'est  moins  facile  à  pratiquer  :  car  il 
ne  s'agit  pas  ici  de  commander,  de  diriger, 
de  façonner  à  son  gré  en  ne  tenant  compte 
que  de  sa  force  ou  de  son  habileté.  L'autorité 
éducatrice  n'est  pas  la  maîtrise  qu'on  exerce 
sur  les  choses,  sur  les  animaux  ou  sur  les 
esclaves.  Nous  disions  tout  à  l'heure  qu'elle 
doit  toujours  tendre  à  inspirer  la  confiance 
par  le  respect  pour  que  finalement  l'opposi- 
tion se  résolve  dans  un  amour  réciproque. 
Mais  il  faut  pour  cela  qu'elle  voie  dans  l'en- 
fant un  homme  en  germe,  une  âme,  quelque 
chose  de  sacré  qui  par  son  origine,  sa  nature, 
sa  destinée  l'oblige,  elle  aussi  et  tout  d'abord, 
au  respect  et  à  l'amour. 

En  conséquence,  si  vraiment  elle  remplit 
son  rôle,  si  elle  travaille  réellement  à  déve- 
lopper l'initiative  personnelle,  à  former  des 
hommes  capables  de  penser,  de  vouloir,  de 
vivre  par  eux-mêmes,  au  lieu  de  se  substituer 
à  eux  et  de  les  subordonner  à  ses  fins  parti- 
culières, au  lieu  de  chercher  à  les  dominer 
pour  s'en  servir  d'une  façon  quelconque,  et 


40  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 


SOUS  un  prétexte  quelconque,  elle  aboutit  au 
contraire  à  se  rendre  inutile  auprès  d'eux,  elle 
fait  en  sorte  qu'ils  sachent  et  qu'ils  puissent 
se  passer  d'elle.  Mais  il  apparaît  clairement 
ainsi  qu'elle  ne  reste  fidèle  à  sa  mission  que 
si  elle  s'exerce  en  se  sacrifiant.  Et  il  faut 
donner  à  ce  mot  tout  son  sens  dans  ce  qu'il 
a  de  pratiquement  dur  et  mortifiant.  Et  voilà 
précisément  la  difficulté  de  la  tâche  en  Edu- 
cation. Il  ne  sert  de  rien  de  fermer  les  yeux 
pour  ne  pas  la  voir  ou  de  chercher  des  expé- 
dients pour  l'éviter.  Si  l'on  ne  veut  pas  s'y 
heurter  et  s'y  meurtrir  inutilement  il  faut 
avoir  le  courage  de  la  regarder  en  face  et  de 
l'affronter.  Le  maître  n'a  pas  à  travailler  sur 
l'élève  ;  il  a  à  travailler  pour  lui.  Mais  c'est 
avec  lui  qu'il  doit  le  faire  malgré  les  opposi- 
tions qu'il  rencontre  en  lui.  C'est  une  œuvre 
commune  à  laquelle  chacun  d'eux  coopère, 
et  chacun  d'eux,  peut-on  dire,  en  a  la  respon- 
sabilité totale.  Si  indispensables  en  effet  que 
soient  les  secours  apportés  parle  maître  à  l'é- 
lève, ce  que  celui-ci  devient  n'en  est  pas 
moins  son  œuvre  propre.  Il  faut  donc  que  le 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  47 

maître  non  seulement  consente,  mais  encore 
qu'il  veuille  positivement  que  l'élève  s'appar- 
tienne à  lui-même  et  qu'il  s'appartienne  le 
plus  complètement  possible,  avec  un  senti- 
ment haut  et  ferme  de  sa  personnalité.  C'est 
ainsi  du  reste  qu'il  pourra  obtenir  de  lui  le  re- 
tour auquel  en  un  sens  il  a  droit.  Pour  mé- 
riter en  effet  le  respect,  la  confiance  et  l'amour 
il  importe  essentiellement  de  ne  pas  préten- 
dre les  imposer. 

Il  ne  s'agit  pas,  comme  on  le  dit  trop  sim- 
plement quelquefois,  de  façonner  des  person- 
nes :  car  cette  expression  pourrait  signifier 
que  l'Educateur  travaille  sur  une  matière 
malléable  qui  subit  du  dehors  son  action.  Il 
ne  s'agit  pas  non  plus,  comme  on  le  dit  en- 
core également,  de  respecter  seulement  des 
personnes  dans  leurs  droits  et  leur  liberté  : 
car  on  on  n'a  tout  d'abord  devant  soi  que  des 
libertés  en  puissance  et  des  droits  qui  s'igno- 
rent. Mais  il  s'agit  d'aider  des  personnes  à 
prendre  conscience  d'elles-mêmes,  de  leurs 
devoirs,  de  leur  responsabilité.  Il  s'agit  de  les 
susciter  à  la  vie  intellectuelle  et  morale,  en 


48  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

un  mot  de  les  faire  naître.  L'Education  en 
effet  est  véritablement  un  enfantement. 

Or,  comme  l'enfantement,  elle  est  œuvre 
d'amour,  mais  d'amour  réfléchi  et  voulu,  par 
lequel  on  aime  quelqu'un  pour  lui  et  non 
pour  soi,  d'amour  qui  n'est  soumis  à  aucune 
fatalité  et  qui  atteint  son  but  librement  en 
sachant  ce  qu'il  fait.  C'est  parce  qu'elle  est 
essentiellement  aimante  que  l'autorité  éduca- 
trice  évite  d'être  opprimante.  Et  nous  expri- 
mions tout  à  l'heure  la  même  vérité  en  disant 
qu'elle  ne  doit  s'exercer  qu'en  se  sacri- 
fiant. Mais  en  se  sacrifiant  elle  n'évite  pas 
seulement  d'être  opprimante,  elle  devient 
libératrice,  elle  communique  la  vie.  Elle 
ne  se  concilie  pas  seulement  avec  la  libre 
initiative  de  l'élève,  elle  lui  fournit  le 
secours  dont  elle  a  besoin  pour  se  produire. 
Et  s'il  convient  de  dire  que  c'est  un  enfante- 
ment, c'est  un  enfantement  à  une  vie  supé- 
rieure par  l'action  d'une  vie  supérieure. 

L'Education  ne  peut  donc  être  qu'une  œu- 
vre de  charité.  Sans  la  charité  une  antinomie 
irréductible  subsiste  ici.  Mais,  qu'on  le  remar- 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  4t) 

que  bien,  nous  donnons  à  ce  mot  son  sens 
pleinement  chrétien,  le  sens  que  lui  donnait 
saint  Paul.  On  s'est  évertué,  il  est  vrai,  à  lui 
faire  signifier  autre  chose  ;  on  voudrait  enten- 
dre par  là  je  ne  sais  quelle  pitié  orgueilleuse 
qui  ne  rend  de  services  que  pour  se  faire  va- 
loir ou  pour  affirmer  sa  domination.  On  met 
ainsi  le  simulacre  à  la  place  de  la  réalité.  Il  n'y 
a  charité  que  s'il  y  a  vraiment  sacrifice  de  soi 
à  autrui.  Et  dès  lors  qu'on  intervient  dans  la 
vie  des  autres  —  et  c'est  bien  là  ce  que  sup- 
pose l'Education  —  pour  ne  pas  se  compor- 
ter comme  si  on  avait  à  s'emparer  d'eux,  il 
faut  les  aimer  en  s'oubliant  soi-même.  A 
cette  condition,  ce  qu'on  leur  fera  faire  et  ce 
qu'on  leur  fera  penser  sera  toujours  bon  et 
vrai  au  moins  par  l'intention.  Et  même  dans 
le  cas  où  ils  seraient  ensuite  amenés  à  le 
rectifier,  ils  ne  seraient  pas  amenés  pour  cela 
à  désapprouver  l'influence  qu'ils  auraient 
subie,  parce  qu'ils  sentiraient  encore  que 
cette  influence  dans  son  principe  était  libéra- 
trice. 
Si  l'autorité  de  l'Educateur  a  parfois  l'appa- 


50  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

rence  d'une  force  qui  violente,  elle  n'en  a  que 
Tapparence.  Au  fond,  quand  elle  est  ce  qu'elle 
doit  être^,  sous  ses  formes  diverses,  elle  est 
toujours  une  âme  qui  se  donne.  Elle  n'inter- 
vient pas  dans  la  vie  d'autres  âmes  pour  les 
posséder,  mais  au  contraire  pour  leur  fournir 
les  moyens  de  prendre  pleinement  possession 
d'elles-mêmes.  C'est  une  âme  qui  nourrit 
d'autres  âmes  de  sa  propre  substance  pour 
les  faire  vivre  et  grandir,  pour  les  mettre  à 
même  de  se  donner  à  leur  tour  et  d'accom- 
plir à  leur  tour  œuvre  de  personnes  hu- 
maines. 

En  tant  que  l'Education  est  une  influence 
subie,  elle  s'impose  avec  l'inéluctabilité  d'une 
loi  naturelle.  Nous  ne  pouvons  échapper  à 
l'action  de  la  société  dans  laquelle  nous  nais- 
sons et  dans  laquelle  nous  vivons.  Pour  son 
bien  ou  pour  son  mal,  personne  ne  peut  évi- 
ter de  recevoir  une  Education.  La  tentative 
même  d'y  soustraire  quelqu'un  n'est  qu'une 
autre  manière  de  la  lui  faire  subir,  puisque 
c'est  toujours,  indépendamment  de  lui,  le 
mettre  encore  dans  des  conditions  qui  contri- 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  51 

hueront  à  déterminer  ce  qu'il  deviendra.  La 
chose  vaut  la  peine  qu'on  y  fasse  attention. 
Les  partisans  les  plus  décidés  de  l'individua- 
lisme protestant  ou  rationaliste  ne  peuvent 
nier  cette  vérité  de  fait.  Et  quand  ils  y  réflé- 
chissent, ils  doivent  trouver  qu'elle  est  singu- 
lièrement gênante  pour  eux. 

La  question  n'est  pas  de  savoir  si,  oui  ou 
non,  il  faut  avoir  recours  à  l'autorité.  En  vertu 
même  de  la  constitution  des  choses  l'autorité 
s'exerce  nécessairement  d'une  manière  ou 
d'une  autre,  qu'on  le  veuille  ou  qu'on  ne  le 
veuille  pas.  Et  quand  on  prétend  ne  pas  le 
vouloir,  on  se  dupe  soi-même  en  dupant  les 
autres.  Mais  la  question  est  uniquement  de 
savoir  ce  que  doit  être  l'autorité,  quel  hut 
elle  doit  poursuivre  et  de  quel  esprit  elle  doit 
être  animée  en  s'exerçant.  Ce  point  là  au 
moins  nous  semble  maintenant  parfaitement 
éclairci. 


IV 


Mais  la  théorie  de  rEducation  qu'ainsi  nous 
avons  été  amenés  à  esquisser  et  par  laquelle 
se  trouve  résolu  le  problème  qui  se  pose  im- 
pitoyablement dans  la  réalité,  nous  croyons 
pouvoir  dire  que  c'est  la  théorie  chrétienne 
ou  plutôt,  pour  éviter  toute  amphibologie,  la 
théorie  catholique  de  l'Education.  Une  des 
idées  fondamentales  du  Catholicisme  en  etiet, 
c'est  que  d'une  part  nous  sommes  étroitement 
solidaires  les  uns  des  autres  et  que  d'autre 
part  néanmoins  chacun  de  nous  est  une  per- 
sonne qui  relève  d'elle-même,  responsable  de 
ce  qu'elle  est  et  appelée  à  reproduire  la  par- 
faite liberté  de  Dieu. 


54  THÉaRIE   DE  L'ÉDUCATION 

Selon  le  Catholicisme  tout  dans  l'huma- 
nité se  fait  par  coopération.  La  vie  morale  et 
chrétienne  de  l'homme  est  une  coopération 
de  la  grâce  divine  et  de  la  volonté  humaine. 
Et  d'autre  part  aussi  la  vie  morale  et  chré- 
tienne de  chacun  de  nous  est  une  coopération 
de  son  activité  individuelle  et  de  l'activité  des 
autres  dont  il  subit  l'influence  ou  dont  il  re- 
çoit la  direction.  Ce  que  nous  sommes  mora- 
lement et  surnaturellement,  nous  le  sommes 
par  le  concours  de  Dieu  et  par  le  concours 
de  la  société  dans  laquelle  nous  naissons.  Par 
nous-mêmes  nous  n'avons  rien,  nous  ne  som- 
mes rien.  Et  en  même  temps  cependant  au 
point  de  vue  moral  et  surnaturel  nous  ne 
sommes  toujours  au  fond  de  nous-mêmes  que 
ce  que  nous  voulons  être.  Une  volonté  qui  ne 
veut  pas  se  rendre  est  une  citadelle  imprena- 
ble. Personne  n'est  chrétien  par  soi-même; 
mais  personne  non  plus  n'est  chrétien  mal- 
gré soi. 

Cette  double  vérité,  le  Catholicisme  l'a  tou- 
jours maintenue  à  travers  les  siècles,  il  a 
toujours  affirmé,  non  seulement  la  dépen- 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  55 

dance  de  l'homme  par  rapport  à  Dieu,  mais 
la  solidarité  des  hommes  entre  eux,  solida- 
rité qui,  hongre  malgré,  les  rend  dépendants 
les  uns  des  autres.  Et  il  a  toujours  affirmé 
aussi  le  lihre-arhitre  et  par  conséquent  l'au- 
tonomie de  la  personne  humaine. 

Or  c'est  également  cette  douhle  vérité  que 
sous  une  autre  forme  nous  avons  énoncée  et 
mise  en  relief  dans  ce  qui  précède,  en  cons- 
tatant d'une  part  la  nécessité  de  l'Education, 
et  en  reconnaissant  d'autre  part  que  l'Educa- 
tion doit  se  proposer  comme  hut  le  dévelop- 
pement de  l'initiative  personnelle  et  la  réali- 
sation de  la  liherté. 

11  apparaît  donc  que  la  façon  dont  se  pose 
le  prohlème,  ou  plutôt  que  la  façon  dont  il 
est  posé  par  les  nécessités  de  la  vie  —  cette 
espèce  d'antinomie  ou  de  conflit  qui  tout 
d'abord  existe  entre  le  maître  et  l'élève  — 
suppose  la  conception  catholique  de  l'huma- 
nité, à  savoir  :  des  hommes  solidaires,  ayant 
la  responsabilité  les  uns  des  autres,  et  en 
même  temps  autonomes,  ayant  chacun  la 
responsabilité  de  soi-même.  El  il  apparaît 


56  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

aussi  que  pour  résoudre  ce  problème  et  faire 
évanouir  l'opposition,  pour  concilier  Tauto- 
rité  du  maître  et  la  liberté  de  l'élève,  il  faut 
avoir  recours  à  la  vertu  que  le  Catholicisme 
préconise  comme  essentielle  et  fondamentale, 
à  savoir  :  la  charité. 

A  chaque  homme  qui  vient  en  ce  monde 
incombe  le  devoir  de  se  conquérir  lui-même 
sur  l'anarchie  des  appétits  et  des  besoins  in- 
férieurs et  d'arriver  à  se  délivrer  par  la  vé- 
rité et  la  bonté.  Mais  il  se  trouve  que  pour 
cette  œuvre-là  nous  sommes  en  fait  associés 
les  uns  aux  autres.  Nous  ne  nous  délivrons 
qu'en  aidant  les  autres  à  se  délivrer  ;  nous 
ne  faisons  notre  salut  qu'en  aidant  les  au- 
tres à  faire  le  leur.  Nos  actions  se  répercu- 
tent de  nous  sur  les  autres  comme  celles  des 
autres  d'eux  sur  nous.  Nous  ne  pouvons  ac- 
complir nos  devoirs  envers  les  autres  sans  ac- 
complir nos  devoirs  envers  nous-mêmes,  ni 
nos  devoirs  envers  nous-mêmes  sans  accom- 
plir nos  devoirs  envers  Dieu,  et  réciproque- 
ment. Tout  se  tient,  tout  se  mêle,  non  en  se 
confondant  mais  en  s'unifiant. 


TUÉORIE  DE  L'ÉDUCATION  57 

L'exercice  de  l'autorité  en  général  n'est 
qu'une  des  formes  de  ce  que  nous  avons  à 
faire  les  uns  par  les  autres  et  les  uns  pour  les 
autres  en  vue  de  notre  destinée  commune. 
Ceux  qui  commandent  et  ceux  qui  obéissent 
ont  donc  la  même  fin  à  atteindre  et  ils  doi- 
vent s'inspirer  du  même  esprit.  Les  premiers 
ont  seulement  une  responsabilité  plus  grande  : 
ils  ont  à  répondre  spécialement  des  autres 
dans  la  mesure  où  les  autres  leur  sont  spécia- 
lement confiés. 

Et  dès  lors  qu'on  a  recours  à  TEducation, 
on  se  prononce  par  le  fait  même  contre  l'in- 
dividualisme :  on  admet  que  l'individu  ne  se 
suffit  pas  à  lui-même  et  que  moralement, 
aussi  bien  que  physiquement,  il  a  besoin  pour 
vivre  d'un  secours  extérieur.  Bon  gré  mal 
gré  on  attribue  ainsi  un  rôle  positif  à  l'auto- 
rité,  rôle  qui  ne  consiste  pas  seulement  à 
faire  respecter  des  droits  et  à  protéger  des  per- 
sonnes, mais  qui  consiste  encore  et  surtout, 
comme  nous  l'avons  dit,  à  aider  des  personnes 
à  naître  et  à  se  former. 

Le  Catholicisme,  de  ce  point  de  vue,  se  pré- 


58  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

sente  donc  à  nous  comme  une  organisation 
sociale  qui,  prenant  l'humanité  telle  qu'elle 
est  dans  sa  misère  native,  a  pour  objet  de  la 
délivrer,  de  la  sauver.  Il  se  présente  en  même 
temps,  il  est  vrai,  comme  résultant  d'une  in- 
tervention spéciale  de  Dieu,  avec  par  consé- 
quent un  caractère  surnaturel.  Néanmoins  il 
n'a  rien  d'arbitraire  ;  et  ce  n'est  pas  quelque 
chose  de  surérogatoire  imposé  à  l'humanité 
par  un  caprice  supérieur.  Assurément,  dans 
son  principe,  l'intervention  qu'il  suppose  est 
libre.  C'est  Dieu  accordant  à  l'humanité  une 
surabondance  d'amour.  Mais  chez  un  être 
capabled'aimer  et  sachant  répondre  à  l'amour 
dont  il  est  l'objet,  il  n'y  a  pas  de  surabon- 
dance d'amour  qui  puisse  lui  sembler  un  far- 
deau dont  on  le  chargerait  arbitrairement. 
Dans  cet  ordre  de  choses  le  trop  n'existe  pas. 
On  n'en  a  jamais  assez.  Et  peut-être  arrivons- 
nous  à  entrevoir  ainsi  comment  le  naturel  et 
le  surnaturel  se  rejoignent  dans  l'âme  hu- 
maine et  se  pénètrent  de  façon  à  former  un 
tout  vivant. 
Il  ressort  d'autre  part  de  ce  que  nous  ve- 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  59 

nons  de  dire  que  le  Catholicisme,  considéré 
comme  organisation  sociale,  est  parfaitement 
en  rapport  et  avec  l'état  dans  lequel  en  fait 
se  trouve  l'humanité  et  avec  l'idéal  qu'elle 
doit  réaliser.  C'est  avec  ce  que  nous  sommes 
réellement  qu'il  entreprend  de  faire  de  nous 
ce  que  nous  devons  être  et  ce  que  nous  pou- 
vons devenir.  11  nous  met  en  garde  également 
et  contre  les  désespoirs  d'un  pessimisme  lâche 
ou  révolté,  et  contre  les  prétentions  d'un  op- 
timisme orgueilleux  et  niais.  Mais  ce  qu'il 
nous  propose,  disons-le  bien  haut  pour  qu'on 
l'entende  et  qu'on  ne  l'oublie  pas,  c'est  la  déli- 
vrance, c'est  le  salut.  Et  le  salut  qu'il  nous 
propose,  pour  être  l'œuvre  de  Dieu,  n'en  est 
pas  moins  notre  œuvre.  Il  est  en  nous.  Il  ne 
peut  résulter  que  d'une  transformation  de  no- 
tre être  s'accomplissant  parle  dedans.  Et  c'est 
librement  que  nous  avons  à  nous  délivrer. 

Bien  loin  donc  que  le  Catholicisme,  à  cause 
du  rôle  qu'il  attribue  à  l'autorité,  soit  une 
négation  de  l'autonomie  personnelle  et  de  la 
liberté,  comme  on  aime  tant  à  le  lui  reprocher, 
il  en  fait  au  contraire  son  idéal.   L'homme 


CO  THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION 

vraiment  homme,  le  chrétien  pleinement  chré- 
tien, d'après  le  Catholicisme,  c'est  celui  qui, 
vivifié  par  la  grâce,  maître  de  toutes  ses  éner- 
gies, dominant  toutes  ses  passions,  se  fixe  li- 
brement dans  l'amour  des  autres  hommes.  Si 
l'autorité  intervient  et  s'il  faut  qu'elle  inter- 
vienne dans  sa  vie,  c'est  uniquement  pour 
l'aider  dans  cette  œuvre,  et  la  raison  der- 
nière qu'il  a  de  lui  obéir,  c'est  qu'elle  mène 
à  sa  fin.  Elle  ne  lui  commande  donc  en  défi- 
nitive et  elle  ne  le  dirige  que  pour  le  servir 
dans  la  réalisation  de  sa  destinée  éternelle, 
Servus  seroorum  Christi. 

L'erreur  des  protestants  et  des  rationalis- 
tes n'est  pas  de  croire  à  la  liberté  et  de  la 
vouloir  :  car  la  liberté  vraie  et  complète  ce 
n'est  pas  autre  chose  que  le  salut.  Et  les  ca- 
tholiques y  aspirent  autant  qu'eux.  Mais  leur 
erreur,  c'est  de  ne  pas  reconnaître  que  pour 
être  libre  il  faut  d'abord  se  délivrer  et  que  la  li- 
berté est  un  idéal  que  nous  avons  à  conquérir 
et  non  pas  seulement  à  proclamer  (1).  Avant 

(1)  Est-il  nécessaire  de  faire  remarquer  qu'en  parlant 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  61 

d'être  sauvé  il  faut,  comme  on  dit,  faire  son 
salut.  Et  tant  que  nous  sommes  en  ce  monde, 
il  n'est  pas  fait.  Au  lieu  de  chanter  la  liberté 
sur  tous  les  tons,  à  tort  et  à  travers,  il  fau- 
drait se  demander  en  quoi  elle  consiste  et 
s'enquérir  des  moyens  pour  la  réaliser  :  car 
sur  ce  point  on  entretient  comme  à  plaisir 
d'énormes  malentendus.  Au  lieu  de  crier  à 
la  façon  d'esclaves  révoltés  :  nous  sommes  li- 
bres, il  faudrait  travailler  à  le  devenir  et  en 
le  devenant  concourir  réellement  à  la  déli- 
vrance des  autres. 

C'est  là  justement  ce  que  suppose  le  Catho- 
licisme. Il  nous  convie  à  nous  unir  pour  tra- 
vailler au  salut  commun.  Le  salut  avec  tout 
ce  qu'il  comporte,  tel  est  le  but  qu'il  indique 
à  tous  nos  efforts,  le  terme  qu'il  assigne  à 
toutes  nos  espérances.  Et  qu'on  ne  s'y  mé- 
prenne pas,  si  le  salut  en  question  ne  peut 
jamais  être  définitif  et  complet  en  ce  monde, 

de  la  sorte  nous  distinguons  nettement  le  libre-arbitre 
et  la  liberté?  L'un  est  un  pouvoir,  le  pouvoir  même  de 
se  délivrer;  l'autre  est  un  état,  c'est  la  délivrance  con- 
quise, la  délivrance  dont  on  jouit. 

4 


62  THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION 

néanmoins  c'est  bien  en  ce  monde  et  par  la 
vie  de  tous  les  jours  qu'il  doit  se  réaliser.  La 
dél  ivrance  pour  nous  ne  s'achève  ailleurs  que  si 
dès  maintenant,  en  usant  des  secours  qui  nous 
sont  accordés,  nous  commençons  et  nous 
continuons  jusqu'au  bout  à  nous  délivrer.  Et 
sans  doute,  nous  ne  saurions  trop  le  redire, 
la  délivrance  dont  il  s'agit  ici  est  une  déli- 
vrance par  le  dedans.  Se  sauver,  ce  n'est  rien 
de  plus,  ni  rien  de  moins  que  grandir  inté- 
rieurement dans  la  vérité  et  la  bonté.  Le  sa- 
lut est  essentiellement  chose  spirituelle  et 
morale.  Ce  n'est  pas  un  changement  de  lieu 
ou  un  changemement  quelconque  dans  les 
conditions  extérieures  qui  le  produit;  c'est 
un  changement  du  cœur.  Et  le  cœur  ne  peut 
changer  que  par  une  action  propre  et  inté- 
rieure. Voilà  pourquoi,  bien  que  nous  soyons 
radicalement  impuissants  à  nous  sauver  à 
nous  tout  seuls,  le  salut  néanmoins  est  œu- 
vre personnelle.  Quelque  secours  que  les 
autres  peuvent  et  doivent  nous  donner,  il  in- 
combe toujours  à  chacun  de  nous  de  se  sau- 
ver lui-même.  Si  le  salut  s'imposait,  il  ne  se- 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  63 

rait  plus  le  salut.  Comme  on  Fa  fort  bien  dit, 
la  liberté  ne  se  donne  pas,  elle  se  conquiert. 
Ainsi,  selon  la  remarque  que  nous  avons  déjà 
faite,  on  ne  concourt  à  délivrer  les  autres 
qu'en  se  délivrant  soi-même.  Et  on  ne  se  dé- 
livre soi-même  qu'en  s'améliorant.  Et  quand 
on  cherche  à  se  délivrer  autrement  qu'en 
s'améliorant,  on  se  dresse  par  le  fait  même 
en  ennemi  contre  les  autres;  on  s'érige  en 
maître  au  sens  antique  du  mot  ;  on  introduit 
ainsi  la  tyrannie  dans  le  monde  au  lieu  de 
la  liberté,  et  une  tyrannie  dont  en  définitive 
on  est  toujours  soi-même  victime  :  car  en 
étant  contre  les  autres  on  fait  que  les  autres 
sont  contre  soi.  Ceux-là  seuls,  tout  en  les 
subissant,  échappent  aux  fatalités  impitoya- 
bles de  l'existence  terrestre  qui  savent  se 
dégager  des  apparences  fugitives  et  des  appé- 
tits ou  des  passions  matérialisantes  pour 
se  poser  et  s'affirmer  intérieurement  dans 
l'éternité.  Et  ceux-là  seuls  aussi,  dans  la 
mesure  où  par  là  ils  se  délivrent  et  se  spi- 
ritualisent,  peuvent  pénétrer  dans  l'intimité 
des  autres  et  les  aider  à  se  soulever  de  terre 


64  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 


au  lieu  de  peser  sur  eux  et  de  les  opprimer. 
Pour  agir  spirituellement,  il  faut  avoir  les 
qualités  de  l'esprit.  Mais,  quand  on  est  ma- 
tière, on  se  comporte  comme  la  matière  qui 
est  toujours  heurtante  ou  heurtée,  écrasante 
ou  écrasée. 

L'Educateur  catholique  mentirait  à  son  ti- 
tre et  à  sa  mission  si,  perdant  de  vue  les 
conditions  dans  lesquelles  nous  vivons,  il 
pratiquait  la  maxime  du  «  laisser  faire  »,  et 
s'abstenait,  sous  un  prétexte  quelconque, 
d'intervenir  dans  la  vie  des  enfants  qui  lui 
sont  confiés.  Mais  il  mentirait  également  à 
son  titre  et  à  sa  mission  si  d'autre  part,  per- 
dant de  vue  l'idéal  sublime  du  salut  chrétien, 
il  tendait  à  façonner  des  automates  sans  ini- 
tiative qui  ne  penseraient  et  n'agiraient  que 
sur  un  mot  d'ordre  venu  du  dehors.  Il  a  bien 
mieux  à  faire  qu'à  respecter  des  libertés  de 
conscience,  et  bien  mieux  à  faire  aussi  qu'à 
s'emparer  des  âmes  en  leur  imposant  par 
force  ou  par  habileté  des  pensées  et  des  croyan- 
ces. Sa  tâche  est  infiniment  plus  délicate  et 
plus  noble,  puisqu'il  doit  concourir  à  for- 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  C5 

mer  des  consciences  libres,  de  telle  sorte 
que  les  pensées  et  les  croyances  qu'il  leur 
inspire  se  produisent  en  elles  comme  des 
fruits  de  vie  qui  leur  appartiennent  en  pro- 
pre. 


J 


Toutefois  une  difficulté  se  dresse  ici  à  la- 
quelle il  est  nécessaire  encore  de  s'arrêter 
pour  laisser  entrevoir  au  moins  l'ampleur  et 
la  portée  que  peut  prendre  la  solution  du  pro- 
blème. —  C'est  très  bien  de  dire  que  l'Edu- 
cation doit  développer  l'initiative  et  qu'à  ce 
titre  elle  ne  peut  se  faire  que  par  coopération  ; 
c'est  très  bien  de  lui  assigner  comme  but  la 
délivrance,  le  salut  des  âmes  et  d'entendre 
par  là  une  vie  de  l'esprit  s'épanouissant 
dans  la  vérité  et  dans  la  bonté.  Mais  comment 
l'Education  catholique  peut-elle  obtenir  ce 
résultat,  étant  donné  qu'elle  a  pour  objet  et 
poar  moyen  l'enseignement  d'une  doctrine 


os  THEORIE   DE   L  EDUCATION 

révélée  qui  vient  d'en  haut  toute  faite  de 
par  une  autorité  extérieure  et  absolue.  Dans 
ces  conditions,  semble-t-il,  il  ne  peut  être 
question  d'initiative  et  de  coopération.  Es- 
sayer de  penser  par  soi-même,  ne  serait-ce 
pas  se  révolter  ?  L'initiative  et  la  coopération 
ne  pourraient  qu'altérer  la  vérité  révélée  en 
y  mêlant  des  éléments  étrangers.  Or  ce  qui 
résulte  de  là,  ce  qui  s'impose  comme  consé- 
quence, ce  n'est  pas  la  vie  de  Pesprit,  c'est  la 
mort  de  l'esprit  ;  c'est  le  contraire  même  de 
l'idéal  que  nous  préconisions  toutàTheure.  — 
Le  Catholicisme  ainsi  conçu  et  ainsi  pratiqué 
serait  simplement  un  Cësarlsme  spirituel  qui, 
par  l'intervention  d'une  puissance  domi- 
niatrice,  viendrait  dompter  nos  énergies  na- 
tives et  nous  façonner  artificiellement  du 
dehors.  Et  c'est  bien  sous  cette  forme  que  de 
nos  jours  surtout  se  le  représentent  ceux 
qui  s'en  éloignent  ou  qui  l'attaquent.  Et  en 
vérité  ils  se  font  la  partie  belle.  Mais  peut- 
être  ne  sont-ils  pas  seuls  responsables  de 
l'erreur  qu'ils  commettent.  Car  il  arrive  cer- 
tainement, il  faut  bien  le  reconnaître,  que. 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  69 

soit  en  défendant  soit  en  pratiquant  le  Catho- 
licisme on  parle  et  on  agit  de  façon  à  laisser 
croire  qu'en  effet  il  n'est  pas  autre  chose 
qu'une  autorité  qui  a  pour  but,  en  les  rem- 
plaçant, de  supprimer  les  initiatives  intellec- 
tuelles dans  l'ordre  moral  et  religieux. 

Ce  n'est  pas  notre  affaire  pour  le  moment 
d'indiquer  à  chacun  sa  part  de  responsabilité. 
Mais  cherchons  quelle  est,  à  ce  point  de  vue 
spécial,  l'attitude  que  prendra  l'Educateur 
catholique  et  comment  il  se  comportera  s'il 
veut  rester  fidèle  à  l'idéal  du  salut  qu'il  doit 
se  proposer.  La  difficulté  qui  vient  d'être 
soulevée  s'évanouira  d'elle-même  :  car  il  ap- 
paraîtra qu'elle  résulte  tout  entière  de  ce  que 
le  Catholicisme  est  mal  compris  ou  mal  pra- 
tiqué et  qu'en  conséquence  il  n'y  a  rien  de 
plus  à  faire  qu'à  le  mieux  comprendre  et  qu'à 
le  mieux  pratiquer. 

Le  problème  reste  toujours  le  même.  Il 
s'agit  encore  en  intervenant  dans  la  vie  de 
quelqu'un,  non  seulement  de  ne  pas  l'asser- 
vir, mais  de  l'aider  à  se  délivrer,  à  prendre 
possession  de  soi.  Il  s'agit  donc  ici  spéciale- 


70  THÉORIE   DE  l/ÉDUGATION 

ment,  en  faisant  Féducation  des  enfants,  de 
les  amener  à  croire  à  la  vérité  chrétienne 
d'une  façon  personnelle  et  vivante,  de  telle 
sorte  qu'ils  croient  du  fond  de  leur  âme,  par 
une  adhésion  voulue,  et  non  seulement  par 
inertie  en  subissant  renseignement  d'un 
maître. 

Mais,  outre  que  là,  comme  ailleurs,  la  loi  du 
moindre  effort  tend  à  prévaloir,  on  est  sujet 
à  des  défiances  qui  deviennent  paralysantes.  Il 
en  résulte  trop  souvent  que  sur  ce  point  on 
se  comporte  comme  si  l'initiative  en  effet 
n'était  pas  de  mise  et  qu'en  même  temps  on 
trouve  toutes  sortes  de  raisons  pour  se  jus- 
tifier. 

On  considère  que  l'enseignement  religieux, 
parce  qu'il  a  pour  objet  une  doctrine  révélée, 
est  simplement  affaire  d'autorité  pure.  Plus 
ou  moins  explicitement  on  admet  comme  un 
principe  que,  dans  cet  ordre  de  choses,  il  n'y 
a  qu'à  recevoir  la  vérité  et  en  aucune  façon 
à  la  conquérir.  Et  cette  vérité,  on  se  la  repré- 
sente comme  un  bien  extérieur  qu'on  se  trans- 
met de  génération  en  génération  dans  son 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  71 

intégrité  première.  Et  la  seule  chose  à  laquelle 
on  semble  se  croire  le  devoir  de  veiller,  c'est 
à  conserver  cette  intégrité.  Assurément,  — 
est-il  besoin  de  le  dire  ?  —  nous  reconnais- 
sons que  le  souci  de  l'intégrité  est  non  seule- 
ment légitime  mais  absolument  nécessaire. 
Néanmoins  il  importe  de  ne  pas  confondre 
l'intégrité  d'une  doctrine  vivante  qui,  consi- 
dérée dans  les  âmes  qui  en  vivent,  peut  in- 
cessamment s'y  renouveler,  avec  l'intégrité 
d'une  doctrine  morte  qui  ne  serait  suscepti- 
ble, chez  ceux  qui  l'admettent,  d'aucune  crois- 
sance intérieure.  Et  nous  ne  pouvons  nous 
empêcher  de  remarquer  que,  si  on  se  laisse 
dominer  exclusivement  par  le  souci  de  l'in- 
tégrité,- en  laissant  échapper  Pesprit  du  Chris- 
tianisme, on  n'en  garde  que  la  lettre.  Et  il  a 
été  dit  énergiquementque  la  lettre  tue. 

Le  Christ  est  la  vérité,  la  vérité  qui  de- 
meure éternelle  et  immuable  ;  mais  ne  l'ou- 
blions pas,  il  est  aussi  la  vie  qui  se  meut, 
qui  marche  et  qui  monte.  Assurément  ce 
n'est  pas  nous  qui  faisons  la  vérité.  Et  nous 
ne  la  faisons  pas  plus  dans  Tordre  naturel 


THEORIE   DE   L  EDUCATION 


que  dans  Pordre  surnaturel.  Mais,  qu'elle 
qu'elle  soit,  elle  ne  se  fait  toujours  en  nous 
qu'avec  notre  concours  ;  quelle  qu'elle  soit, 
pour  la  posséder,  nous  avons  toujours  d'une 
certaine  façon  à  la  conquérir. 

Du  reste,  si  dociles  que  nous  soyons,  nous 
ne  pouvons  la  recevoir  sans  y  mêler  quelque 
chose  de  nous-mêmes,  sans  l'adapter  plus  ou 
moins  à  notre  manière  de  penser.  Et  il  faut 
qu'il  en  soit  ainsi  ;  et  la  Vérité  s'y  prête  et 
elle  s'est  faite  homme  pour  cela.  Car  c'est 
ainsi  qu'en  devenant  nôtre  elle  nous  permet 
de  vivre  d'elle  ;  c'est  ainsi  que  nous  croissons 
en  elle  pendant  qu'elle  croît  en  nous.  Et  si 
quelqu'un  prétendait  la  recevoir  du  premier 
coup  dans  sa  plénitude  et  que  par  suite  en 
l'adaptant  à  lui,  il  ne  fît  plus  d'efforts  pour 
s'adapter  à  elle,  il  n'aboutirait  qu'à  abuser 
d'elle  en  la  dénaturant  en  lui. 

Quand  il  s'agit  de  l'enfant  qui  n'est  guère 
capable  que  de  mémoire  et  de  sentiment,  il 
peut  sembler  au  premier  abord  que  l'autorité 
seule  de  ceux  qui  sont  chargés  d'enseigner 
la  doctrine  chrétienne  doive  entrer  en  jeu. 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  73 

N'est-ce  pas  là  ce  que  l'on  entend  et  ce 
que  l'on  pratique  ordinairement  sous  le 
nom  de  méthode  catéchistique?  Il  n'en  est 
rien  cependant.  Chez  l'enfant,  malgré  tout, 
il  y  a  déjà  une  raison  et  une  volonté  nais- 
santes. Et,  si  l'on  n'y  fait  pas  appel  de  la 
manière  et  dans  la  mesure  que  comporte 
son  âge,  on  pourra  hien  remplir  sa  mé- 
moire de  formules  et  le  dresser  à  certai- 
nes pratiques  ;  mais  on  ne  contribuera  pas  à 
l'initier  à  la  vérité  chrétienne,  on  ne  l'aidera 
pas  à  en  saisir  le  sens  et  à  s'en  pénétrer. 
Même  pour  l'enfant  à  Tapparition  de  la  vie, 
la  méthode  d'autorité  pure  qui  supposerait 
chez  lui  une  passivité  pure  est  donc  radica- 
lement insuffisante.  Elle  ne  cultive  pas  dans 
son  âme  le  germe  que  Dieu  y  a  déposé. 

Mais  à  mesure  qu'il  grandit,  qu'il  devient 
capable  de  raisonner  et  de  vouloir  ;  quand, 
en  vertu  même  du  développement  naturel  et 
inévitable  de  ses  facultés  humaines,  ce  qu'il 
avait  cru  d'abord  en  quelque  sorte  naïvement 
doit,  un  jour  ou  l'autre,  d'une  manière  ou 

d'une  autre,  se  trouver  pour  lui  mis  en  ques- 

5 


74  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 


tion,  une  telle  méthode  d'enseignement  n'est 
plus  seulement  insuffisante,  elle  devient 
franchement  mauvaise  ;  et  elle  devient  mau- 
vaise parce  qu'elle  méconnaît  simplement 
l'autonomie  de  la  personne  humaine  de  la- 
quelle il  résulte  que,  finalement,  ainsi  que 
nous  l'avons  dit,  on  ne  peut  être  chrétien 
que  si  on  veut  l'être.  Car  c'est  par  le  dedans 
qu'on  est  chrétien  ;  et  la  foi  n'est  pas  une 
empreinte  qu'on  subit,  mais  un  acte  qu'on 
fait. 

Ce  que  cette  méthode  peut  produire  d'abord, 
c'est,  chez  les  uns,  la  révolte.  «  Il  y  en  a, 
dit  Pascal,  qui  n'ont  pas  le  pouvoir  de  s'em- 
pêcher de  songer  et  qui  songent  d'autant  plus 
qu'on  leur  défend.  Ceux-là  se  défont  des 
fausses  religions  et  de  la  vraie  même,  s'ils 
ne  trouvent  des  discours  solides  ».  Leur  dé- 
fendre de  songer,  pour  parler  le  langage  de 
Pascal,  c'est  à  leurs  yeux  leur  défendre 
d'être  hommes.  Et  s'ils  n'y  peuvent  consen- 
tir, qui  donc  les  en  blâmerait? 

Ce  qu'elle  peut  produire  ensuite,  c'est, 
chez  les  autres,  la  compression  et  l'étouffé- 


THEORIE    DE    LEDUGATIOX  75 

ment  de  la  vie  intérieure.  Ceux-là,  soit  par 
crainte  d'assumer  la  responsabilité  d'eux- 
mêmes  —  comme  si  jamais  ils  pouvaient 
l'éviter  !  —  soit  par  indolence  et  torpeur, 
s'habituent  à  considérer  que  l'autorité  a  pour 
fin  de  penser  à  leur  place,  d'avoir  à  leur 
place  des  convictions  et  de  décider  pour  eux 
de  leur  destinée.  Ils  en  viennent  ainsi  à  tout 
attendre  du  dehors  passivement,  et  à  faire 
de  la  Religion  une  sorte  de  succédané  de  la 
vie  morale,  par  lequel  ils  s'imaginent  en  ob- 
tenir les  résultats  sans  avoir  à  en  fournir  les 
efforts.  Avec  de  telles  dispositions  ils  seraient 
turcs  tout  aussi  bien  que  chrétiens. 

Or,  quand  même  on  ne  le  voudrait  pas 
explicitement,  ce  sont  ces  dispositions  qu'en 
fait  on  exige  lorsque,  en  enseignant  la  doc- 
trine chrétienne,  au  lieu  de  faire  appel  aux 
initiatives  intellectuelles,  on  les  refoule  par 
défiance,  par  peur  ou  par  paresse. 

Mais,  bien  loin  qu'il  faille  exiger  de  telles 
dispositions,  nous  dirons  qu'il  faut  les  com- 
battre et  les  combattre  énergiquement,  si 
l'on  veut  se  conformer  au  véritable  esprit  du 


76  THÉORIE    DE  L'ÉDUCATION 

Catholicisme  :  car  un  des  points  fondamen- 
taux du  Catholicisme,  nous  l'avons  vu,  c'est 
que  chacun  reste  responsable  de  lui-même 
dans  l'œuvre  du  salut  ;  c'est  que  chacun,  par 
conséquent,  pour  avoir  réellement  en  lui  la 
vérité  qui  délivre  et  qui  sauve,  doit  y  adhé- 
rer par  une  initiative  qui  vienne  de  lui-même 
et  non  pas  seulement  la  subir  en  la  recevant. 
Sans  doute  dans  cette  initiative  même  il  n'est 
pas  seul;  mais  si  la  grâce  y  est  avec  lui,  on 
pourrait  dire  que  c'est  uniquement  pour 
qu'il  la  produise. 

Et  l'on  comprendra  que  cette  initiative  soit 
non  seulement  possible  mais  encore  indispen- 
sable, si  l'on  se  rend  compte  du  vrai  carac- 
tère de  la  doctrine  chrétienne  et  de  ce  qu'elle 
doit  être  pour  nous.  C'est  parce  qu'elle  est 
surnaturelle  qu'on  prétend  qu'elle  ne  peut 
pas  être  une  doctrine  de  vie.  Or  c'est  tout  le 
contraire  :  elle  est  essentiellement  une  doc- 
trine de  vie  parce  qu'elle  est  surnaturelle. 
Veni  ut  vitam  habeant  et  abundantius  habeant. 
Les  dogmes  en  effet  ne  sont  pas  simplement 
—  comme  les  uns  le  supposent  toujours  et 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  77 

comme  trop  souvent  peut-être  les  autres  ont 
l'air  de  le  dire  —  des  formules  énigmatiques 
et  ténébreuses  que  Dieu  promulguerait  au 
nom  de  sa  toute- puissance  pour  mater  l'or- 
gueil de  notre  esprit.  Ils  ont  un  sens  moral 
et  pratique  ;  ils  ont  un  sens  vital  plus  ou 
moins  accessible  pour  nous  selon  le  degré  de 
spiritualité  où  nous  en  sommes.  Ils  expriment 
la  vie  de  Dieu  en  elle  même  et  dans  ses  rap- 
ports avec  la  vie  de  l'humanité.  De  ce  point 
de  vue  ils  expliquent  donc  et  ce  que  nous 
sommes  et  ce  que  nous  devons  être  et  com- 
ment nous  le  deviendrons.  Ils  constituent 
donc  pour  nous  dans  leur  ensemble  une  con- 
ception complète  de  la  vie.  Et  c'est  de  ce  point 
de  vue  qu'il  faut  les  envisager,  si  l'on  ne  veut 
pas  les  dénaturer  et  en  faire  des  abstractions 
vides  sans  lien  avec  la  réalité. 

Dans  ces  conditions,  pour  y  croire,  au  sens 
plein  du  mot,  de  manière  à  être  informé  par 
la  vérité  chrétienne  au  plus  intime  de  soi- 
même,  il  ne  suffit  pas  évidemment  de  les 
apprendre  par  ouï-dire  et  d'en  fixer  l'énoncé 
dans  sa  mémoire.  S'en  tenir  là,  ce  serait  en 


78  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

effet  se  charger  d'un  poids  mort  et  ne  faire 
de  la  doctrine  révélée  qu'une  superfétation 
encombrante.  Les  dogmes  ont  à  être  pensés 
parce  qu'ils  ont  à  être  vécus.  Et  à  vrai  dire 
ils  ne  sont  vraiment  pensés,  et  par  suite  ils 
ne  sont  vraiment  crus,  qu'autant  qu'ils  sont 
vécus.  Mais  aussi  ceux  qui  les  pensent,  qui 
les  croient  et  qui  les  vivent  aboutissent  ou  à 
les  retrouver  ou  à  les  mettre  dans  la  réalité 
de  leur  vie.  Et  il  en  résulte  que>  au  lieu  de  les 
subir  comme  une  vérité  étrangère  qui  s'im- 
poserait à  eux  despotiquement,  ils  y  trouvent 
au  contraire  la  vérité  qui  est  leur  vérité  et 
à  laquelle,  en  définitive,  ils  peuvent  et  doi- 
vent adhérer  du  fond  du  cœur.  Sans  doute 
les  dogmes  ne  cessent  pas  de  leur  apparaître 
comme  des  mystères  :  ils  n'exprimeraient 
pas  l'infini  s'il  en  était  autrement.  Mais  tout 
en  restant  pour  eux  des  mystères  et  si  im- 
pénétrables qu'ils  soient  par  un  côté,  ils  n'en 
deviennent  pas  moins  la  lumière  qui  les 
éclaire  du  dedans  et  par  laquelle  leur  vie, 
en  prenant  un  sens  précis,  acquiert  une  va- 
leur éternelle. 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  79 

Néanmoins,  quoique  rien  de  tout  cela  ne 
se  fasse  en  nous  sans  nous,  c'est  aussi,  il 
est  vrai,  d'une  certaine  façon  contre  nous 
que  tout  cela  se  fait.  Et  c'est  là,  il  faut  bien 
le  dire.,  ce  qui  donne  lieu  à  toutes  les  diffi- 
cultés et  prétexte  à  toutes  les  résistances. 
Entre  ce  que  nous  sommes  tout  d'abord  en 
eilet  par  notre  solidarité  avec  l'humanité  pé- 
cheresse et  la  conception  chrétienne  de  la 
vie,  il  existe  assurément  une  opposition. 
Non  seulement  il  importe  de  ne  pas  la  dissi- 
muler, comme  on  l'a  fait  quelquefois  par 
complaisance  inavouée  pour  le  naturalisme, 
mais  il  importe  encore  de  la  bien  mettre  en 
relief.  Toutefois  ce  n'est  pas  une  opposition 
logique  comme  celle  de  deux  concepts  con- 
tradictoires qui  se  repoussent  et  s'excluent. 
C'est  une  opposition  morale  entre  ce  qui  est 
et  ce  qui  doit  être.  Et  cette  opposition  peut  se 
résoudre  par  la  transformation  de  ce  qui  est. 
Mais,  pour  que  la  transformation  s'accom- 
plisse, il  faut  que  ce  qui  est  vive  et  agisse;  et 
il  faut  qu'en  vivant  et  en  agissant  il  se  dé- 
gage de  sa  propre  réalité  et  s'élève  au-dessus 


80  THÉORIE  DE   L'ÉDUCATION 

d'elle.  C'est  ce  qu'on  appelle  en  langage  chré- 
tien sortir  de  soi.  Il  y  a  donc  là  -un  effort  à 
faire,  une  conquête  à  réaliser.  La  conception 
chrétienne  ne  peut  nous  informer  intérieure- 
ment sans  qu'une  lutte  s'engage  au  cœur 
même  de  notre  être.  C'est  la  lutte  entre  la 
chair  et  V esprit.  Cette  lutte,  personne  ne  peut 
l'éviter  pour  soi  ni  la  faire  éviter  aux  autres. 
Elle  est  essentielle  à  la  vie  humaine  et  elle 
en  constitue  la  dignité  (1). 


(l)  On  reproche  au  Catholicisme  de  déprécier  le  travail 
parce  qu'il  en  fait  un  châtiment.  Mais  il  faut  bien  qu'on 
reconnaisse  néanmoins  que  le  travail  est  une  peine. 
C'est  là  un  fait  psychologique.  L'humanité,  hélas!  s'en 
plaint  trop  et  cherche  trop  à  l'éviter  pour  qu'on  puisse 
le  nier.  Ce  qui  déprécie  le  travail,  ce  qui  le  ravale  à 
n'être  plus  qu'une  nécessité  qu'on  subit  par  la  fatalité 
des  choses  sans  savoir  pourquoi,  c'est  de  s'en  tenir  à 
cette  simple  constatation. 

Ce  n'est  pas  le  lieu  d'exposer  sur  ce  point  la  doctrine 
catholique.  Nous  dirons  cependant  que  si,  en  vertu  de 
la  solidarité  humaine,  le  travail  nous  est  présenté 
comme  un  châtiment,  c'est  seulement  en  tant  qu'il  est 
une  peine.  Et  encore  nous  est-il  présenté  comme  un  châ- 
timent qui  peut  et  qui  doit  être  magnifiquement  fécond, 
un  châtiment  rédempteur  imposé  par  une  bonté  qui  aimo 
et  non  par  une  puipsance  qui  se  venge.  Et  rien  qu'à  ce 
titre  il  a  la  noblesse  et  la  valeur  de  l'expiation,  du  re- 


THEORIE    DE    L  EDUCATION 


V^oilà  un  point  que  l'Educateur  ne  doit  ja- 
mais perdre  de  vue.  Et  en  conséquence,  s'il 
voulait  donner  un  enseignement  religieux 
qui  soit  reçu  sans  résistance,  comme  chose 
toute  naturelle,  il  se  méprendrait  et  sur  ce 
que  nous  sommes  et  sur  le  caractère  de  la 
vérité  chrétienne.  Pour  ceux  qui  le  reçoivent 
ainsi  avec  une  docilité  de  cire  molle  qui 
se  laisse  pétrir,  sans  qu'aucune  opposition 
apparente  surgisse  du  fond  de  leur  âme, 
sans  qu'un  cri  de  leur  nature  leur  révèle 
à  eux-mêmes  qu'il  y  a  en  eux  quelque  chose 
à  meurtrir,  pour  ceux-là,  dis-je,  il  y  a  tout 
lieu  de  craindre  qu'ils  ne  le  reçoivent  qu'à  la 
surface  de  leur  être,  qu'ils  ne  s*en  pénètrent 
pas  et  qu'ils  n'en  comprennent  ni  le  sens  ni 
la  portée.  Leur  docilité  en  effet  n'est-elle  pas 
de  l'inertie  ?  N'ont-ils  pas  l'impénétrabilité 
de  la  matière  ?  Il  peut  sembler  qu'ainsi  la 
tâche  est  facile;  mais  elle  n'est  facile  que 
parce  qu'elle  ne  produit  rien.  Et  dans  ce  cas, 

pentir,  de  la  victoire  remportée  sur  le  mal.  II  est  donc 
vraiment  divin  pour  quiconque  le  comprend  et  l'accepte 
au  sens  catholique. 

5. 


82  TIIÉOIIIE    DK   L'ÈDUCATiON 

au  lieu  de  se  féliciter  d'une  telle  docilité,  au 
lieu  de  chercher  à  l'entretenir  comme  une 
disposition  qui  simplifie  la  besogne,  il  est 
évident  que  le  rôle  de  l'Educateur,  c'est  de 
faire  en  sorte  d'y  substituer  une  initiative 
vivante,  dût  cette  initiative  être  gênante  pour 
lui  et  dût-elle  aussi  tout  d'abord  être  inquiète 
et  troublée. 

Son  but,  en  enseignant,  c'est  d'amener  les 
autres  à  croire  ou,  quand  ils  croient  déjà,  de 
les  amener  à  renouveler  leur  foi  ;  mais  ce 
doit  être  toujours  de  cette  façon  que  la  foi 
jaillisse  comme  du  fond  de  leur  âme  et  qu'elle 
soit  toute  autre  chose  qu'une  habitude  pas- 
sive imposée  par  le  milieu  et  les  circonstan- 
ces. A  proprement  parler  il  n'a  pas  à  les 
faire  croire,  mais  à  faire  qu'ils  croient.  Et, 
se  souvenant  qu'il  a  été  dit  qu'en  ce  monde 
il  ne  fallait  appeler  maître  personne,  il  com- 
prendra que  personne  non  plus  n'a  le  droit 
de  vouloir  être  appelé  maître  et  que,  s'il  a 
reçu  mission  d'enseigner,  ce  n'est  pas  pour 
dominer  les  autres  et  les  mettre  à  sa  remor- 
que. Il  résulte  de  là,  pour  le  but  qu'il  pour- 


HEORIE   DE   L  EDUCATION 


suit,  que  son  enseignement  aura  d'autant 
plus  d'autorité  qu'il  sera  moins  autoritaire. 
Et  certes  cela  ne  veut  pas  dire  qu'il  doit  le 
donner  mollement  comme  s'il  y  croyait  à 
peine,  ou  avec  froideur  et  indifférence  comme 
s'il  jugeait  qu'il  lui  suffit,  à  lui,  de  croire 
sans  avoir  à  s'inquiéter  des  autres.  Tant  s'en 
faut  !  La  question  pour  nous  en  effet  n'est 
plus  de  savoir  si,  oui  ou  non,  en  enseignant 
il  doit  s'efforcer  de  faire  partager  sa  foi  :  car 
pourquoi  enseignerait-il  ?  En  réalité  il  ne 
croirait  pas  s'il  ne  voulait  pas  d'une  volonté 
agissante  que  les  autres  croient  également. 
Mais  la  question  est  seulement  de  savoir 
comment  il  doit  s'y  prendre  pour  que  son  ac- 
tion soit  conforme  à  son  objet.  Et  s'il  a  une 
discrétion  à  observer,  ce  n'est  point  pour  mo- 
dérer l'ardeur  de  son  prosélytisme,  c'est  pour 
le  rendre  vraiment  efficace.  Avec  une  foi  lui 
remplissant  l'âme  et  à  laquelle  prennent  part 
toutes  ses  énergies  et  toutes  ses  facultés,  il  en 
arrive,  lui  aussi,  à  enseigner  tanquam  aucto- 
vitatem  habens.  Mais  son  autorité  alors  vient 
de   la  lumière  qu'il  projette,  de  la   cbaleur 


8i  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

qu'il  comQiunique,  de  la  bonté  qu'il  diffuse. 
Ce  n'est  pas  une  autorité  qui  se  fait  subir, 
c'est  une  autorité  qui  se  fait  accepter.  Et,  ne 
l'oublions  pas,  si  les  moyens  à  employer  peu- 
vent varier  selon  les  circonstances,  c'est  tou- 
jours à  cela  qu'il  faut  viser.  On  n'enfonce  pas 
la  vérité  dans  les  âmes  malgré  elles  ;  mais 
on  ne  la  leur  donne  pas  non  plus  comme  on 
donne  un  morceau  de  pain.  Dans  l'ordre  mo- 
ral et  religieux,  il  n'y  a  point  de  forçats; 
mais  il  n'y  a  pas  non  plus  de  rentiers  ou  de 
mendiants  vivant  uniquement  du  travail  des 
autres.  Sans  doute  on  reçoit  tout  ce  qu'on  a, 
mais  en  même  temps  aussi  on  n'a  vraiment 
que  ce  que  Ton  gagne.  C'est  que  la  vérité 
n'est  pas  une  chose  qu'on  prend  ou  qu'on  re- 
çoit simplement  :  elle  est  la  vie  de  Dieu  se 
reproduisant  en  nous  et  par  nous. 

En  conséquence  celui  qui  enseigne,  pour 
avoir  précisément  l'autorité  qui  convient  ici, 
au  lieu  de  vouloir  qu'on  l'écoute  passivement 
sous  prétexte  de  docilité  à  la  parole  divine, 
celui  qui  enseigne,  dis-je,  devra  le  faire  de 
manière  à  provoquer  à  la  discussion,  dans  la 


THÉORIE  DE   L'ÉDUCATION  85 

mesure  où  ils  en  sont  capables,  ceux  aux- 
quels il  s'adresse.  Bien  plus  —  car  il  faut  al- 
ler jusqu'au  bout  dans  cette  voie  —  pour  que 
son  enseignement  porte  aussi  loin  que  pos- 
sible et  atteigne  l'erreur  jusque  dans  sa  ra- 
cine, il  tâchera  même,  tout  en  s'adaptant  à 
la  diversité  des  esprits  et  des  situations, 
d'éveiller  chez  eux  les  énergies  opposantes 
qui  dorment  au  fond  de  leur  nature  et  qui  tôt 
ou  tard  s'éveilleraient  d'elles-mêmes,  pour 
que,  en  apparaissant  au  grand  jour  et  en  en- 
trant en  lutte  avec  la  vérité,  elles  puissent 
être  vaincues  et  transformées  par  elle. 

C'est  uniquement  de  cette  façon  en  effet  que 
s'accomplit  la  christianisation  foncière  de 
leur  humanité.  Par  le  concours  qu'ils  sont 
amenés  à  y  apporter,  la  parole  entendue  de- 
vient la  lumière  dont  ils  se  pénètrent  ;  et  la 
vérité  chrétienne,  qui  autrement  resterait  un 
accident  de  surface  et  sans  consistance,  s'in- 
tègre dans  leur  vie  et  ne  fait  plus  qu'un 
avec  eux  de  manière  qu'ils  croient  avec  tout 
leur  être.  Et  c'est  là  l'idéal,  puisque  saint 
Paul  a  pu  dire:  Mihi  vivere  Christus  est.  Il 


86 


n'y  a  pas  d'autre  moyen  que  celui-là  de  faire 
disparaître  radicalement  la  dualité  primitive 
et  Topposition  que  nous  avons  signalées  en- 
tre ce  qui  est  et  ce  qui  doit  être. 

Le  rôle  de  l'Educateur  catholique  en  ensei- 
gnant, c'est  donc  de  préparer  et  de  provoquer 
dans  les  âmes  la  rencontre  intérieure  et  sur- 
naturelle de  Dieu.  Et  quand,  de  même  qu'au- 
trefois Jacob,  dans  la  nuit  de  leur  existence 
ici-bas,  elles  entrent  en  lutte  avec  lui  comme 
avec  un  inconnu,  c'est  son  rôle  encore  de  les 
aider  à  reconnaître  la  main  qui  les  touche  et 
la  voix  qui  les  appelle.  Il  lui  appartient,  par 
sa  charité  en  même  temps  que  par  ses  expli- 
cations qui  se  corroborent  réciproquement, 
de  leur  montrer  que  la  révélation  chrétienne 
ne  fait  rien  de  plus  que  d'exprimer,  sous  ses 
divers  aspects  et  avec  sa  richesse  infinie,  la 
charité  divine  qui  vient  les  chercher  dans 
leurs  ténèbres  et  dans  leur  misère.  Et  ainsi 
s'élabore  en  elles  cette  soumission  intime  et 
vraie  dans  laquelle  par  l'amour  se  trouve 
pour  nous  la  liberté,  cette  obéissance  du 
cœur,  éclairée  et  pleinement  consentie,  qui 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  87 

est  celle  des  enfants  et  qui  n'a  plus  rien  de 
commun  avec  celle  des  esclaves. 

Mais  quelques-uns  prétendront  peut-être 
qu'il  est  dangereux  de  procéder  de  la  sorte, 
que,  sous  prétexte  de  susciter  les  âmes  à  la 
vie,  c'est  le  trouble  et  l'inquiétude  que  nous 
leur  apportons  et  qu'au  lieu  de  faire  s'enra- 
ciner en  elles  plus  profondément  la  foi,  nous 
nous  exposons  à  la  leur  faire  perdre  en  cul- 
tivant chez  elles,  sous  forme  d'initiative, 
comme  un  esprit  de  présomption  et  de  ré- 
volte. N'est-ce  pas  les  mettre  aux  prises  avec 
la  vérité  quand  il  s'agirait  au  contraire  de 
leur  apprendre  à  s'y  soumettre  simplement  ? 
—  A  ceux  qui  nous  feraient  ce  reproche  nous 
ne  pourrions  tout  d'abord  nous  empêcher  'de 
reprocher  à  notre  tour  leur  manque  de  con- 
fiance dans  le  Christianisme.  N'auraient-ils 
pas  l'air  de  croire  en  effet  qu'en  le  regardant 
trop  et  qu'en  l'examinant  de  près  on  ne  le  voie 
s'évanouir  comme  une  illusion.  Or  ce  qu'il 
faut  craindre,  ce  n'est  pas  qu'on  le  regarde 
trop  ni  qu'on  l'examine  de  près  ;  ce  qu'il  faut 
craindre,  c'e^t  qu'on  ne  le  regarde  pas  assez 


88  THÉORIE   DE  L'ÉDUGÀ  (ION 

et  qu'on  ne  l'examine  pas  d'assez  près.  Oui 
sans  doute,  dirons-nous  ensuite,  il  peut  ré- 
sulter de  là  une  crise;  mais  justement  il  faut 
que  d'une  manière  ou  d'une  autre  une  crise 
en  résulte.  A  ce  prix  seulement  s'accomplit 
la  transformation  désirée.  Si  la  lutte  ne  s'en- 
gageait pas,  la  chair  et  les  pensées  qui  vien- 
nent de  la  chair  ne  seraient  pas  vaincues  par 
l'esprit.  Qu'on  s'y  prenne  du  reste  comme  on 
voudra,  on  ne  fera  jamais  que  la  vie  humaine 
ne  soit  pas  un  danger  à  courir,  que  vivre 
en  homme  ne  soit  pas  vivre  à  ses  risques  et 
périls.  Et  ici,  je  le  demande,  que  faut-il 
craindre  le  plus?  L'opposition  inerte  et 
sourde  des  passifs  et  des  irréfléchis  qui  ne 
sont  chrétiens  que  par  des  habitudes  exté- 
rieures, est-elle  moins  contraire  au  règne  du 
Christ  que  la  révolte  ouverte  et  consciente 
des  orgueilleux  qui  se  dressent  contre  la  vé- 
rité? On  a  raison  de  se  tenir  en  garde  contre 
les  témérités  des  uns  ;  mais  qu'on  se  tienne 
également  en  garde  contre  la  torpeur  des  au- 
tres. Et  s'il  est  vrai  que  ceux  dont  la  pensée 
se  meut  et  se  renouvelle  sont  exposés  à  com- 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  80 

mettre  des  erreurs,  qu'on  veuille  bien  consi- 
dérer au  moins  que  seuls  aussi,  avec  la  grâce 
de  Dieu  aidant  leurs  efforts,  ils  peuvent  gran- 
dir dans  la  connaissance  de  la  vérité.  Et 
n'est-ce  pas  d'eux  qu'il  a  été  dit  qu'ils  sont 
le  sel  de  la  terre  ?  Mais  ceux  dont  la  pensée 
est  morte,  devenus  des  êtres  de  routine,  pour 
qui  le  Catholicisme  n'est  qu'une  sorte  de  su- 
perstition qu'ils  accommodent  tant  bien  que 
mal  aux  goûts  et  aux  préoccupations  de  leur 
vie  bourgeoise  ou  aristocratique,  de  quoi 
sont-ils  capables  et  que  faut-il  attendre  d'eux? 
Ils  ne  traversent  pas  de  crise  sans  doute; 
mais  c'est  qu'au  fond,  et  quelles  que  soient 
les  apparences,  la  chair  en  eux  ne  s'est  ja- 
mais laissée  entamer  par  l'esprit.  Et  nous 
savons  bien  en  effet,  et  si  c'était  nécessaire 
nous  en  pourrions  donner  mille  exemples  à 
l'appui,  que  la  foi  au  Christianisme  n'est 
vraiment  vivante  et  agissante  que  chez  ceux 
qui,  d'une  manière  ou  d'une  autre,  mais  tou- 
jours à  la  sueur  de  leur  front,  ont  réalisé  une 
conversion  et  coopéré  par  leurs  efforts  à  la 
conquête  de  la  vérité  chrétienne.  «  Celui  qui 


90  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

a  trop  craint  les  périls  de  l'erreur,  dit  élo- 
queniment  Lacordaire,  ne  craindra  jamais 
assez  les  périls  de  l'indillerence  ».  Il  n'y  a 
pas  lieu  de  distinguer  la  foi  du  savant  et  celle 
du  charbonnier.  Il  y  a  la  foi  qui  vit  et  la  foi 
qui  ne  vit  pas. 

Et  qu'on  ne  nous  objecte  pas  non  plus  que 
nous  subordonnons  la  foi  à  la  raison,  parce 
que  nous  disons  que  la  vérité  révélée  ne  doit 
pas  être  subie  mais  acceptée.  Ce  serait  encore 
se  méprendre  étrangement  sur  le  sens  de 
l'initiative  que  nous  devons  apporter  ici  et 
sur  le  caractère  de  l'adhésion  que  nous  som- 
mes appelés  à  donner.  Cette  adhésion  en  effet 
ne  se  produit  pas  naturellement  et  spontané- 
ment. 11  y  faut  la  grâce  agissant  en  nous,  et 
nous  agissant  dans  la  grâce.  Elle  est  chose 
vivante.  En  conséquence,  il  y  a  toujours  à 
l'entretenir,  à  en  renouveler  les  motifs,  à  la 
rendre  plus  profonde,  plus  complète,  plus 
sincère.  En  ce  sens  elle  apparaît  comme  un 
idéal  à  atteindre.  Et  il  s'agit  si  peu  de  subor- 
donner la  foi  à  la  raison  —  proposition  du 
-^  reste  qui  n'a  pas  de  sens  —  qu'il  s'agit  tout 


THÉORIE   DE    L'ÉDUCATION  91 

au  contraire  d'ouvrir  de  plus  en  plus  la  raison 
à  la  vérité  surnaturelle  pour  qu'elle  soit  illu- 
minée, pénétrée,  informée  par  elle.  S'il  sem- 
ble qu'en  faisant  appel  à  l'initiative  intellec- 
tuelle de  ceux  auxquels  la  doctrine  est 
enseignée  nous  les  invitons  à  s'en  faire  juges, 
qu'on  ne  s'y  trompe  pas  cependant  ;  ce  n'est 
pas  en  définitive  à  juger  la  doctrine  que  nous 
les  invitons  mais  bien  plutôt  à  se  juger  eux- 
mêmes  à  la  lumière  de  la  doctrine.  C'est  qu'en 
efïet  pour  rester  ouvert  à  la  vérité,  pour  la 
faire  descendre  en  soi  ou  pour  monter  vers 
elle,  il  faut  commencer  par  ne  pas  croire 
qu'on  est  soi-même,  avec  ce  qu'on  pense,  la 
vérité  intégrale  ;  il  faut  savoir  sortir  de  soi 
et  se  déprendre  de  ses  idées.  Et  ce  qui  doit 
résulter  de  là,  c'est  que,  au  lieu  de  défigurer 
ou  de  nier  la  vérité  en  voulant  la  ramener  à 
sa  propre  mesure,  on  s'éclaire  à  sa  lumière  et 
on  l'affirme  en  se  ramenant  soi-même  à  elle 
et  en  s'y  adaptant.  L'initiative  que  nous  ré- 
clamons n'a  donc  rien  de  commun  avec 
l'esprit  de  présomption  et  d'orgueil  ;  elle  sup- 
pose essentiellement  au  contraire  la  défiance 


92  THÉOBIE   DE  L'ÉDUCATION 

(le  soi.  Les  présomptueux  et  les  orgueilleux 
sont  ceux  qui  s'imaginent  qu'ils  peuvent 
avoir  la  vérité  sans  qu'il  leur  en  coûte  rien. 
Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  pour  enseigner 
efficacement  dans  ces  conditions,  pour  se- 
couer la  torpeur  des  esprits  et  les  amener  à 
vivre  par  eux-mêmes  de  la  vérité,  il  faut  com- 
mencer par  se  donner  à  soi-même  la  peine 
d'en  vivre.  Et  c'est  en  effet  une  peine  à  se' 
donner,  c'est  un  effort  à  faire  et  à  renouveler 
incessamment.  Et  le  vrai  danger  à  redouter, 
c'est  de  manquer  de  courage.  Ici  comme  ail- 
leurs la  vie  seule  communique  la  vie.  Omne 
vivens  ex  vivente.  Il  peut  sembler  que  c'est 
plus  simple,  et  assurément,  nous  le  savons 
Lien,  c'est  moins  gênant,  de  s'en  tenir  aux 
explications  livresques,  aux  formules  cou- 
rantes et  toutes  faites,  résidu  mort  et  déco- 
loré de  pensées  qui  furent  jadis  vivantes,  et 
de  les  présenter  en  disant  :  Acceptez  cela,  ne 
discutez  pas,  ne  cherchez  pas  autre  chose  ; 
étouffez  les  objections  qui  naissent  en  vous 
et  ne  courez  pas  inutilement  le  risque  de 
tomber  dans  l'erreur.  —  Oui,  mais  par  ce 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  93 

procédé  plus  simple  et  moins  gênant  on  se 
dérobe  à  sa  tâche  d'éducateur  et  d'apôtre  ; 
on  laisse  les  croyances  se  momifier  dans  les 
âmes. 

Ce  qui  est  vrai  encore,  c'est  que  celui  qui  a 
reçu  et  accepté  la  mission  d'enseigner  ne  pren- 
dra jamais  assez  de  précautions  contre  lui- 
même.  Il  doit  à  ceux  qui  l'écoutent  l'exemple 
de  la  sincérité  intellectuelle  et  de  la  défiance 
de  soi.  Il  s'efforcera  donc  de  toujours  s'oublier 
davantage  pour  vivre  réellement  devant  eux 
de  l'amour  de  la  vérité.  C'est  ainsi,  par  l'im- 
pression qu'il  fera  sur  eux.  qu'il  les  aidera  à 
prendre  à  leur  tour  une  attitude  loyale  et  sin- 
cère. Toujours  préoccupé  d'appeler  la  vérité 
dans  son  âme,  et  aussi  de  mettre  son  âme 
dans  la  vérité  qu'il  enseigne  pour,  en  la  vi- 
vifiant de  son  souffle,  la  faire  pénétrer  dans 
les  autres  âmes,  il  cherche,  il  cherche  infati- 
gablement afin  de  toujours  mieux  voir  pour 
mieux  faire  voir.  Son  oreille  reste  ouverte  à 
toutes  les  voix.  11  s'intéresse  à  tous  les  efforts 
de  l'esprit  humain  et  en  même  temps  qu'il 
fait  aux  autres,  autant  qu'il  peut,  la  charité  de 


94  THÉORIE    DE   L'ÉDUGATI(3N 

les  comprendre,  il  profite  lui-même  de  cette 
charité.  Il  sait  que  les  airs  de  triomphe  facile, 
qu'on  rencontre,  hélas!  trop  fréquemment, 
n'ont  rien  de  commun  avec  la  véritahle  force 
et  la  véritable  vie  de  la  pensée,  pas  plus  qu'a- 
vec la  véritable  fermeté  dans  la  foi.  11  sait  qu^ 
croire  au  Christianisme,  c'est  tout  autre  chose 
que  d'avoir  confiance  en  soi  et  de  s'attacher 
avec  entêtement  à  l'idée  plus  ou  moins  inadé- 
quate qu'on  s'en  est  faite.  Il  n'est  pas  de  ceux 
pour  qui  les  difficultés  n'existent  pas  et  n'ont 
jamais  existé  parce  qu'ils  n'ont  jamais  rien 
compris.  Et  qu'on  nous  permette  de  dire  à  cette 
occasion  qu'il  est  temps  d'en  finir  avec  le  pro- 
cédé commode,  mais  désastreux,  qui  consiste  à 
traiter  de  haut  les  doctrines  qu'on  entreprend 
de  réfuter,  à  les  dénaturer  par  le  fait  même 
et  à  les  rendre  ineptes  pour  les  écraser  ensuite 
de  ses  sarcasmes  et  de  son  dédain.  On  prend 
prétexte,  pour  se  comporter  ainsi,  qu'on  a  la 
foi,  comme  d'autres  prennent  prétexte  qu'ils 
ont  la  science.  Mais  ce  n'est  pas  plus  légitime 
dans  un  cas  que  dans  l'autre.  En  ce  monde, 
qui  que  nous  soyons,  nous  n'avons  jamais  à 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  95 

triompher  ;  nous  n'avons  toujours  qu'à  lutter 
pour  conquérir  ce  qui  nous  manque,  à  lutter 
pour  nous-mêmes  en  même  temps  que  pour 
les  autres,  mais  jamais  contre  personne. 

Tant  qu'on  est  sur  la  terre,  ne  craignons 
pas  de  le  dire,  l'attitude  de  la  recherche  est 
la  seule  qui  convienne  à  ceux  qui  enseignent 
comme  à  ceux  qui  sont  enseignés:  caries  uns 
et  les  autres  ont  un  Maître  de  qui  ils  doivent 
toujours  apprendre;  et  il  n'y  en  a  qu'un  et  il 
est  le  même  pour  tous.  C'est  la  seule  attitude 
aussi  qui  s'accorde  avec  la  véritable  foi  :  car 
la  foi  est  Pétat  de  Pâme  voyageuse  ici-bas  et 
en  marche  vers  Dieu.  Mais  qu'on  ne  s'y  trompe 
pas,  malgré  ce  qu'il  peut  y  avoir  en  elle  de 
vie  et  de  mouvement,  elle  ne  ressemble  en 
rien  à  l'attitude  des  sceptiques  qui  s'agitent 
dans  le  vide  et  qui  tournent  misérablement 
sur  eux-mêmes  sans  jamais  faire  un  pas. 
C'est  l'attitude  de  ceux  qui  se  meuvent  en 
avant  et  qui  progressentjvers  un  but.  Et  pour 
rappeler  encore  un  mot  de  Pascal  d'une  pro- 
fondeur merveilleuse,  ils  ne  chercheraient 
pas  si  déjà  ils  n'avaient  trouvé. 


96  THÉORIE  DE  L'ÉDUCATION 

Et  tout  ceci  revient  à  dire  que,  pour  résou- 
dre à  ce  point  de  vue  l'opposition  que  nous 
avons  signalée,  il  faut  enseigner  le  christia- 
nisme chrétiennement,  conformément  à  Tes- 
prit  du  Christ  qui  est  un  esprit  de  vie,  de  li- 
berté, de  rénovation.  Il  peut  sembler  que  nous 
énonçons  ainsi  un  simple  truisme.  Et  cepen- 
dant c'est  ce  truisme,  d'une  part,  qu'on  oublie 
quand  on  prétend  que  le  Catholicisme  est,  par 
essence  même,  un  système  oppresseur  des 
esprits.  Et  c'est  ce  truisme  aussi,  d'autre 
part,  qu'on  méconnaît  quand  il  arrive  qu'on 
entreprend  d'enseigner  sans  s'inquiéter  avant 
tout  d'enseigner  chrétiennement. 

11  se  dégage  donc  de  tout  ce  qui  précède, 
et  cela  nous  sufOt  pour  le  moment,  que  si 
l'on  veut  bien  considérer  le  surnaturel  comme 
une  vie  qui  se  communique  par  le  moyen  d'un 
enseignement,  on  comprendra  qu'au  lieu 
d'être  la  main-mise  d'une  autorité  extérieure 
sur  les  esprits  pour  les  asservir,  il  est  au  con« 
traire  une  force  et  une  lumière  qui  les  élève 
au-dessus  d'eux-mêmes,  au-dessus  de  ce  qui 
les  particularise  et  les  sépare  temporellement 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  97 

pour  les  harmoniser  dans  une  existence  su- 
périeure. 

Mais  toutes  les  fois,  il  est  vrai,  qu'on  fait 
du  surnaturel  autre  chose  que  cela,  soit  en 
le  défendant  soit  en  l'attaquant,  on  met  à  la 
place  de  la  réalité  un  fantôme,  à  la  place  du 
Dieu  vivant  une  idole  et  c'est  pour  ou  contre 
une  idole  qu'on  se  bat.  Voilà  l'illusion  qu'il 
importait  de  démasquer;  et  l'illusion  une 
fois  démasquée,  toutes  les  attaques  dont  la 
Religion  est  l'objet  apparaissent  mesquines 
et  sans  portée. 


COxXGLUSION 


Nous  pouvons  maintenant,  pour  conclure, 
préciser  et  en  môme  temps  élargir  la  solution 
du  problème.  On  s'en  prend  à  l'Education  re- 
ligieuse, sous  prétexte  qu'elle  est  imcompa- 
tible  avec  l'initiative  intellectuelle  et  morale. 
Nous  venons  de  voir  qu'on  se  fait  ainsi  une 
idée  absolument  fausse  et  de  la  doctrine  chré- 
tienne en  elle-même  et  de  la  manière  dont  il 
convient  de  renseigner.  Avoir  à  donner  une 
Education  religieuse  et  à  enseigner  une  doc- 
trine révélée  qui  est  une  doctrine  de  vie  ne 
constitue  pas  un  problème  nouveau  à 
résoudre  ni  une  difficulté  nouvelle  à  surmon- 
ter. Qu'on  soit  religieux  ou  laïc,  croyant 
ou  incroyant,  dès  lors  qu'il  s'agit  d'Edu- 
cation  on    voit   apparaître    l'opposition   du 


100  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

maître  et  de  l'élève;  et  dans  tous  les  cas, 
sous  des  formes  multiples  et  à  des  degrés  di- 
vers, c'est  une  lutte  qui  s'engage  entre  eux. 
Voilà  précisément  en  quoi  consiste  la  diffi- 
culté, et  c'est  toujours  la  même.  Il  est  bien 
évident  que  pour  la  faire  disparaître  il  ne  suf- 
fit pas  —  comme  on  l'a  naïvement  imaginé  — 
d'éliminer  la  Religion  de  l'Education  :  car,  une 
fois  la  Religion  éliminée,  le  maître  et  l'élève 
n'en  restent  pas  moins  en  présence,  l'un  ayant 
à  commander  et  l'autre  à  obéir,  antinomie 
vivante  où  se  trouve  représenté  en  conflit  ce 
qui  doit  être  et  ce  qui  est. 

Mais  ce  n'est  pas  assez  dire.  En  éliminant 
de  parti  pris  la  Religion,  non  seulement  les 
partisans  de  l'Education  laïque  n'ont  rien 
gagné  sur  la  difficulté  à  surmonter,  mais  ils 
ont  tout  perdu  au  contraire.  Et  en  effet  pour- 
quoi ont-ils  rejeté  la  religion?  Ils  l'ont  re- 
jetée tout  d'abord  et  principalement  parce 
qu'elle  suppose  une  autorité  s'exerçant  sur  les 
âmes  et  cherchant  à  former  une  société 
d'âmes.  Ils  l'ont  rejetée  aussi  à  cause  de  cer- 
tains dogmes  fondamentaux  dont  ils  ont  affecté 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  101 

de  se  scandaliser,  tel  le  dogme  du  péché 
originel  et  celui  de  la  Rédemption  qui  expri- 
ment et  qui  expliquent  que,  tout  en  gardant 
chacun  notre  autonomie  propre,  nous  sommes 
solidaires  les  uns  des  autres  dans  le  mal  qui 
se  commet  comme  dans  le  bien  qui  s'accom- 
plit. Or  c'est  cela  même  exactement  qui  est 
impliqué  dans  l'Education.  Quand  on  se  de- 
mande pourquoi  l'Education  est  nécessaire, 
quel  but  il  y  faut  poursuivre  et  quel  moyens 
y  employer,  c'est  à  cela  même  qu'on  est  obligé 
de  revenir.  Et  si,  en  vertu  du  parti  pris  initial 
on  ne  veut  pas  y  revenir,  on  ne  sait  plus  alors 
ni  ce  qu'on  dit,  ni  ce  qu'on  fait.  Et  la  preuve  en 
est  dans  l'incohérence  et  dans  la  confusion 
d'idées  que  nous  avons  signalée  en  commen- 
çant. Et  ce  qui  y  met  le  comble,  c'est  que, 
malgré  soi,  on  revient  à  ce  qu'on  a  rejeté, 
tout  en  prétendant  le  rejeter  encore  ;  mais  on 
le  dénature  par  l'abus  qu'on  en  fait.  C'est 
ainsi  qu'on  nous  parle  de  piété  sans  foi  ou  de 
foi  sans  dogmes.  C'est  ainsi  qu'on  réclame 
Vanité  morale  des  esprits  par  l'unité  d'Educa- 
tion qu'imposerait  l'Etat.  Il  en  est  d'autres 

6. 


102  THÉORIE    DE    L'ÉDUCATION 

qui,  pour  cette  besogne,  demandent  avec  can* 
deur  des  missionnaires  laïcs  (1)  On  ne  peut 
plus  ouvrir  la  bouche  sans  faire  appel  à  la 
solidarité,  comme  si  c'était  une  découverte  ré- 
cente. Et,  chose  absolument  inouïe  I  voilà 
qu'on  s'avise  de  reprocher  au  Christianisme 
de  ne  pas  avoir  un  caractère  social  et  de  dé^ 
velopper  uniquement  chez  les  hommes  la 
préoccupation  du  salut  individuel  (2).  Et  on 
ne  voit  pas  que  le  Catholicisme  avec  son  or- 
ganisation, sa  hiérarchie,  son  culte,  son 
dogme  de  la  communion  des  saints  est  là 
pour  protester,  comme  un  fait  qui  crève  les 
yeux.  Le  grand  reproche  qu'on  lui  faisait 
naguère  —  et,  l'occasion  s'offrant,  on  ne  man- 
quera sans  doute  pas  de  le  lui  faire  encore  — 
c'était  de  supposer  des  intermédiaires  entre 
Dieu  et  les  individus  et  de  ne  pas  laisser 
chacun  faire  son  salut  isolément.  Que  n'a-t-on 
pas  dit  à  ce  sujet?  Et  personne  ne  peut  igno- 


(1).  M.  EvELLiN.  —  Revue  de  Métaphysique  et  de  Morale. 
Août  1900. 

(2)  M.  Darlu.  —  Revue  de  Métaphysique  et  de  Morale.  Mai 
1900. 


THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION  103 

rer  que  ce  grief  est  comme  le  fond  du  vieux 
Protestantisme  et  du  Rationalisme  qui  l'a 
suivi.  Mais  on  s'aperçoit  maintenant  que  la 
doctrine  individualiste  a  tout  simplement 
avorté.  Et,  au  lieu  de  se  contenter  de  la  renier, 
on  l'attribue  au  Catholicisme  et  on  cherche 
en  même  temps  à  se  parer  d'un  peu  de  vérité 
qu'on  lui  dérobe  subrepticement.  Comment 
ne  se  rend-on  pas  compte  que  ce  sont  là  des 
palinodies?  S'imagine-t-on  qu'on  peut  dispo- 
ser de  la  vérité  à  son  gré,  en  prendre  ce  qu'on 
veut  et  s'en  servir  pour  les  besoins  de  sa  cause, 
la  rejetant  un  jour  et  l'acceptant  le  lende- 
main? 

Avec  le  Catholicisme  nous  évitons  ces  in- 
conséquences. Nous  pouvons  mettre  d'accord 
jusqu'au  bout  ce  que  nous  pensons  et  ce  que 
nous  faisons.  Les  nécessités  de  la  pratique 
ne  nous  forcent  pas,  nous,  de  mentir  à  nos 
théories.  En  entreprenant  de  faire  de  l'Educa- 
tion, nous  reconnaissons  que  dans  l'huma- 
nité une  œuvre  de  délivrance  doit  s'accomplir 
solidairement.  Autrement  il  n'y  aurait  pas 
de  raison  d'en  faire.  Et  nous  nous  rendons 


104  THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION 

compte  qu'ainsi  c'est  toute  une  doctrine  que 
nous  acceptons  sur  la  nature  de  l'homme,  ses 
conditions  d'existence,  sa  destinée.  Et  c'est 
cette  doctrine  même  que  nous  enseignons  ;  de 
telle  sorte  que  notre  manière  d'agir  corrobore 
notre  enseignement,  et  que  notre  enseigne- 
ment justifie  en  l'expliquant  notre  manière 
d'agir. 

Nous  savons  que  pour  accomplir  cette  œu- 
vre de  délivrance  une  autorité  est  nécessaire, 
et  nous  n'avons  pas  peur  de  le  dire.  Mais  nous 
savons  aussi,  et  nous  n'avons  pas  peur  de  le 
dire  non  plus,  que  cette  autorité  pour  être  libé- 
ratrice doit  se  revêtir  d'un  caractère  désinté- 
ressé. Il  faut  qu'elle  se  présente  comme  une 
autorité  spirituelle  s'exerçant  au-dessus  des 
motifs  temporels  et  terrestres.  Nous  signifions 
par  là  qu'elle  est  essentiellement  dans  son 
principe  une  Bonté  et  non  une  Puissance, 
et  que  pour  elle  l'usage  de  la  puissance  n'est 
légitime  en  tout  cas,  et  par  suite  efficace, 
qu'autant  qu'il   est  subordonné  à  la  bonté. 

Nous  admettons  ainsi  que  c'est  une  loi  de 
sacrifice  qui  préside  à  l'Education.  Mais  nous 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  105 

savons  quel  en  est  le  sens  et  quelle  en  est  la 
portée.  Nous  savons  que  le  sacrifice  fait  par 
le  moindre  d'entre  nous  n'est  pas  un  acte 
isolé  et  perdu  dans  le  temps,  mais  une  parti- 
cipation féconde  à  Pœuvre  éternelle  de  la  Ré- 
demption commune. 

Nous  travaillons  à  former  une  société  des 
âmes  ou  si  Ton  veut  une  unité  morale  des 
esprits.  Mais  nous  savons  qu'une  société  des 
âmes  ne  peut  exister  que  si  chacun  s'unit  aux 
autres  librement  par  un  amour  réciproque. 
Nous  savons  que  lésâmes  ne  se  prennent  pas 
du  dehors,  et  que,  quand  on  veut  les  prendre 
au  lieu  de  pénétrer  en  elles,  on  les  ferme  en 
les  opprimant.  Nous  savons  que  Tamour  s'ins- 
pire et  qu'il  ne  s'impose  pas. 

Voilà  pourquoi  nous  disons  que  l'Educa- 
tion n'a  rien  de  commun  ni  avec  l'habileté 
vulgaire  que  donne  l'expérience  des  hommes 
pour  se  tirer  d'embarras,  ni  avec  le  savoir- 
faire  que  peut  donner  la  science.  On  aura 
beau  instituer  des  cours  de  pédagogie,  si  un 
esprit  de  foi  vivifiante  ne  circule  pas  au  tra- 
vers, on  perdra  sa  peine  et  son  temps.  Sans 


106  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

doute  il  y  a  une  science  de  l'Education.  Mais 
l'Education  n'est  pas  une  science,  c'est  un 
apostolat.  Et  pour  être  apôtre  il  faut  croire, 
il  faut  aimer,  il  faut  se  donner  sans  compter, 
il  faut  se  livrer  à  la  réalité  crucifiante  des  be- 
sognes journalières  qu'exige  la  vie  pour  les 
autres,  éclairé,  soutenu,  dirigé  par  l'espé- 
rance ferme  et  précise  que  tout  ce  qu'on 
laisse  prendre  et  tout  ce  qu'on  livre  de  soi 
entre  toujours  pour  quelque  chose  dans  ce 
que  Dieu  prépare  avec  l'humanité. 

Mais,  je  l'avoue,  une  pudeur  me  prend  à 
dire  ces  choses.  Où  donc  est-il  l'éducateur  tel 
que  je  viens  de  le  définir  et  qui  donc  prétendra 
en  réaliser  le  type?  Je  n'en  sais  rien.  Mais  ce 
que  je  crois  savoir,  c'est  qu'il  ne  se  fera  jamais 
rien  de  bon  en  l'Education  si  ceux  qui  s'en 
mêlent  ne  sont  pas  au  moins  soulevés  de  terre 
par  cet  idéal,  et  si,  tout  en  prévoyant  qu'en 
réalité  ils  resteront  bien  au-dessous,  ils  ne 
s'efforcent  pas  sans  cesse  de  s'en  rapprocher. 
Et  ce  que  je  constate  aussi,  c'est  que  les  théo- 
riciens de  l'Education  qui  cherchent  à  met- 
tre autre  chose  à  la  place  ne  trouvent  rien 


THÉORIE   DE   LÉDUGATIOX  107 

que  des  incohérences,  rien  que  des  mots  vides 
et  menteurs.  Et  ils  oscillent  pitoyablement 
entre  l'abandon  et  l'oppression  de  l'enfant. 
S'il  en  est  parmi  eux  —  et  je  ne  doute  pas 
qu'il  y  en  ait  —  qui  ne  pratiquent  ni  l'aban- 
don ni  l'oppression,  c'est  qu'ils  valent  mieux 
que  ce  qu'ils  disent,  c'est  que,  malgré  toutes 
leurs  prétentions  à  faire  de  l'Education  laïque, 
ils  ont  gardé  au  cœur  une  générosité  chré- 
tienne, un  respect  religieux  des  âmes,  un  culte 
secret  pour  un  idéal  divin  et  le  sentiment 
d'un  devoir  qui  prime  tous  les  intérêts.  Mais 
qu'ils  prennent  l>ien  garde  qu'en  disant  ce 
qu'ils  disent  ils  blasphèment  ce  qu'il  y  a  de 
bon  en  eux.  Et  ils  ne  sauraient  le  faire  impu- 
nément. Ils  ne  veulent,  disent-ils,  que  la 
liberté.  Et  par  une  ironie  vengeresse,  comme 
conséquence  de  leurs  revendications  libertai- 
res, nous  voyons  apparaître  et  s'exprimer, 
même  cyniquement,  le  désir  mauvais  d'une 
domination  césarienne  sur  les  esprits.  C'est 
la  banqueroute  ridicule  et  odieuse  du  faux 
libéralisme.  Les  esprits  n'appartiennent  à 
personne  et  personne  n'a  le  droit  de  chercher 


108  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

à  les  prendre.  On  ne  les  conquiert  qu'en  se 
donnant  à  eux  pour  obtenir  qu'ils  se  donnent 
à  leur  tour.  Dieu  se  comporte  ainsi  avec  l'hu- 
manité. Il  peut  sembler  que  la  tâche  est  ar- 
due. Mais  il  ne  servirait  à  rien  de  s'en  plain- 
dre :  il  faut  la  prendre  telle  qu'elle  est.  Elle 
est  ardue  en  effet,  puisqu'elle  est  essentielle- 
ment affaire  de  dévouement  et  de  sacrifice. 
Mais  aussi  elle  est  grande  et  belle;  disons  le 
mot  :  elle  est  divine.  Et  malgré  tout  elle  porte 
avec  elle  sa  récompense,  puisqu'en  y  travail- 
lant on  a  la  joie  de  travailler  à  l'avènement 
même  du  règne  de  Dieu  qui  est  le  règne  de 
la  liberté  et  de  la  paix  par  la  charité. 


APPENDICE 

DE  l'utilisation  DE  LA  PSYCHOLOGIE  EXPÉRIMENTALE 
EN    ÉDUCATION 


De  plus  en  plus  l'idée  se  répand  autour  de 
nous  qu'il  y  a  lieu  et  qu'il  est  possible 
d'instituer  ce  qu'on  appelle  une  éducation 
scientifique.  Et  on  signifie  par  là  une  éduca- 
tion qui  soit  la  mise  en  pratique,  l'application 
d'une  science  positive  de  l'entant  acquise, 
comme  les  autres  sciences  par  les  procédés 
de  la  méthode  expérimentale.  «  Par  une  con- 
séquence nécessaire,  dit  M.  Blum,  la  psycho- 
logie expérimentale  et  la  psycho-physiologie 
de  laboratoire  devaient  produire  une  pédago- 
gie positive  et  une  pédiométrie  ».  C'est  ce 

que  le  même   auteur   nomme  la  pédologie. 

7 


110  THÉORIE    DE    i/ÉDUGATION 

«  La  pédologie,  ajoute-t-il,  est  la  science  de 
réducation  par  rapport  et  en  opposition  à  la 
pédagogie  qui  n'est  qu'un  art  empirique  et 
suranné  ». 

D'une  façon  assez  explicite  une  assimila- 
tion s'établit  donc  dans  les  esprits  entre 
réducation  et  la  médecine,  par  exemple,  ou 
même  l'industrie  en  général.  Or,  ce  qui  carac- 
térise la  médecine  et  l'industrie  en  général, 
c'est  que,  en  vertu  de  la  connaissance  qu'on  a 
du  déterminisme  des  phénomènes  et  de  la 
puissance  qu'ainsi  on  acquiert  sur  eux,  on 
les  produit  ou  on  les  supprime  à  son  gré.  Sa- 
voir, c'est  pouvoir,  disait  Bacon.  La  science  est 
une  main-mise  sur  la  nature.  Dans  l'idée 
d'une  pédologie  devant  servir  de  moyen  pour 
une  pédagogie,  nous  voyons  donc  apparaître 
l'idée  que  l'enfant  est  tout  d'abord  et  essen- 
tiellement un  objet,  une  matière  à  connaître 
qui  a  des  propriétés  et  qui  se  comporte  selon 
des  lois  comme  l'oxygène  et  l'électricité  ;  de 
telle  sorte  que  les  phénomènes  se  condition- 
nant en  lui  comme  dans  la  nature,  il  suffit  d'a- 
voir la  science  de  leurs  conditions  pour  en  être 


THÉOKIE    DE   L'ÉDUCATION  111 

également  maître  et  en  diriger  Tapparition. 
Et  de  là  se  dégage  cette  conclusion  que  l'édu- 
cation peut  et  doit  se  faire  à  peu  près  comme 
chimiquement  on  fabrique  de  Teau  ou  du  gaz 
d'éclairage,  simplement  en  mettant  en  œuvre 
des  forces  ou  des  propriétés  dont  on  a  déter- 
miné les  lois  par  les  procédés  de  la  méthode 
expérimentale. 

Sans  doute  on  n'ose  guère  pousser  l'assi- 
milation jusqu'au  bout  ni  l'exprimer  aussi 
brutalement.  Mais  ce  n'en  est  pas  moins  le 
sens  et  la  portée  que  dans  le  cas  présent  on 
donne  au  mot  scientifique.  Et  c'est  ce  qui  se 
montre  très  visiblement  dans  l'annonce  même 
des  résultats  qu'on  se  flatte  d'obtenir.  Nous 
entendons  dire  par  exemple  que,  si  l'éduca- 
tion était  ce  qu'elle  pourrait  être,  elle  serait 
maîtresse  de  la  forme  que  prendrait  l'activité 
de  l'enfant.  D'autres,  se  faisant  plus  précis, 
escomptent  que  par  la  psj'chologie  expéri- 
mentale on  arrivera  à  déterminer  la  nature 
exacte  de  chaque  esprit,  ses  propriétés,  et 
qu'en  conséquence  au  lieu  de  laisser  au  ha- 
sard le  choix  des  professions,  on  pourra  ap- 


112  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

pliquer  chacun  systématiquement  et  en  con- 
naissance de  cause  à  ce  dont  il  est  capable. 
C'est  ainsi  que,  lorsqu'on  a  reconnu  qu'an 
corps  est  de  l'oxygène,  on  lui  demande  de 
remplir  les  fonctions  de  l*oxygène  et  non  cel- 
les du  chlore.  D'où  l'on  prévoit  que,  pour  le 
plus  grand  bonheur  de  chacun  et  pour  le  plus 
grand  bien  de  l'humanité,  comme  on  dit,  il 
sera  possible  de  mettre  scientifiquement  cha- 
cun à  sa  place.  Ainsi  comprise,  c'est  bien  à 
une  industrie  qu'en  dernière  analyse  l'édu- 
cation se  ramène,  à  une  industrie  un  peu 
plus  compliquée  que  les  autres  peut-être, 
mais  n'en  différant  pas  essentiellement.  La 
science  fournirait  les  recettes  et  on  fabrique- 
rait des  hommes  comme  on  fabrique  des  cho- 
ses, et  on  les  ferait  fonctionner  d'après  leur 
marque  de  fabrique. 

Telle  est  l'illusion  qui,  sous  le  nom  d'édu- 
cation scientifique,  semble  à  l'heure  actuelle 
hanter  certains  esprits.  Nous  croyons  néces^ 
saire  de  la  signaler  parce  qu'elle  peut  deve- 
nir et  qu'elle  est  déjà  devenue  peut-être,  mal- 
faisante. Il  V  a  sans  doute  lieu  de  s'étonner 


THÉORIE    DE    L'ÉDUCATION  113 


qu'on  puisse  à  ce  degré  perdre  de  vue  le  vrai 
caractère  de  l'éducation.  Nous  n'avons  pas  à 
insister  présentement  sur  la  manière  dont 
cette  illusion  prend  naissance.  Nous  pourrions 
également  la  retrouver  ailleurs  et  en  particu- 
lier dans  cette  «  sociologie  scientifique  »  dont 
les  prétentions  s'étalent  bruyamment  autour 
de  nous.  Mais  en  la  signalant  nous  n'enten- 
dons nullement  dire  que  les  constatations  de 
la  psychologie  expérimentale  ne  peuvent  pas 
être  utilisées  pour  l'éducation.  Tant  s'en  faut  ! 
Et  nous  croyons  bien  plutôt  que  tout  peut 
être  et  doit  être  utilisé. 

Mais  ce  que  nous  voulons  dire,  c'est  que  la 
psychologie  expérimentale  sous  la  forme  de 
science  objective  qu'on  prétend  lui  donner  ne 
peut  avoir  la  portée  qu'on  lui  attribue  et  que 
ses  constatations,  si  utilisables  qu'elles  soient, 
ne  sauraient  l'être  à  la  manière  dont  on  tente 
de  les  utiliser. 

La  psychologie  expérimentale,  en  essayant 
d'instituer  une  science  de  l'enfant  d'après  les 
procédés  des  sciences  de  la  nature,  suppose, 
comme  déjà  nous  l'avons  fait  remarquer,  que 


114  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION    , 

l'enfant  est  simplement  un  objet  parmi  les 
autres  objets,  c'est-à-dire  quelque  chose  d'ex- 
térieur dont  le  jeu  est  saisissable  comme  se- 
rait saisissable  le  jeu  d'une  machine  qu'on 
aurait  sous  les  yeux.  Pour  faire  la  science  de 
la  nature,  c'est  en  effet  sous  cet  aspect  que 
nous  l'envisageons.  Du  point  de  vue  objectif 
ou  expérimental  de  la  science,  la  nature  est 
pour  nous  un  dehors  situé  dans  l'espace  et 
rien  qu'un  dehors.  Nous  ne  considérons  que 
ses  répercussions  en  nous.  C'est  ce  que  nous 
appelons  notre  expérience.  Et  en  conséquence 
la  nature  n'est  rien  de  plus  que  choses  à  nos 
yeux,  choses  à  notre  disposition.  Si  elle  a  un 
dedans  une  réalité  en  soi,  comme  disent  les 
philosophes,  scientifiquement  et  par  suite, 
industriellement  nous  ne  nous  en  inquiétons 
pas. 

Or  c'est  justement  ce  qu'on  ne  peut  pas 
faire  et  ce  qu'il  n'est  pas  admissible  qu'on 
tente  de  faire  quand  il  s'agit  d'éducation. 
Car  si  l'enfant  qu'on  prétend  étudier  expéri- 
mentalement se  présente  lui  aussi  avec  les 
apparences  d'un  objet,  il  est  en  réalité  tout 


THÉUKIE    DE   L  ÉDUCATION  115 

autre  chose  et  beaucoup  plus.  Il  est  un  sujet, 
c'est-à-dire  une  synthèse,  une  unité  inté- 
rieure et  vivante,  un  dedans  existant  en  lui- 
même  et  pour  lui-même  et  qui,  comme  tel, 
n'entre  directement  dans  l'expérience  de  per- 
sonne. Et  pour  ne  pas  méconnaître  ce  qu'il 
est,  c'est  sous  cet  aspect  qu'on  est  tenu  de 
l'envisager.  La  relation  qui  existe  entre  l'é- 
ducateur et  l'enfant  est  donc  radicalement 
différente  de  celle  qui  existe  entre  le  savant 
et  la  nature.  Dans  ce  dernier,  cas  c'est  un  ob- 
jet qui  est  en  face  d'un  sujet.  Dans  le  pre- 
mier cas,  c'est  un  sujet  qui  est  en  face  d'un 
autre  sujet.  Ne  pas  les  distinguer  nettement, 
c'est  s'exposer  à  des  méprises  énormes. 

Voilà  pourquoi  on  ne  saurait  être  admis  à 
procéder  dans  le  premier  cas  comme  dans 
l'autre.  Et  ce  ne  serait  pas  seulement  stérile 
de  s'y  essayer^  ce  serait  abusif  au  premier 
chef  et  souverainement  tyrannique,  puisque 
ce  serait  traiter  l'enfant  comme  une  chose, 
en  se  mettant  en  dehors  de  lui  et  au-dessus 
de  lui  pour  disposer  de  lui  sans  lui. 

Mais    personne,    dira-t-on    peut-être,    ne 


116  THÉORIE   DE   L'ÉDUCATION 

songe  à  traiter  l'enfant  comme  une  chose. 
C'est  possible  et  nous  aimons  à  le  croire.  Ce 
ne  serait  cependant  pas  encore  suffisant.  Il 
faut  qu'on  songe  explicitement  à  ne  pas  le 
traiter  comme  tel.  Et,  pour  montrer  qu'on  y 
songe,  il  serait  bon  de  ne  plus  parler  d'édu- 
cation scientifique  qu'on  oppose  dédaigneu- 
sement à  la  pédagogie,  «  art  empirique  et 
suranné».  Ou  bien,  puisque  le  mot  scientifi- 
que, étant  donné  le  sens  courant  qu'il  a  pris, 
exprime  une  attitude  qui  ne  peut  être  celle 
de  l'éducateur,  qu'on  précise  et  qu'on  ne 
laisse  pas  entendre  qu'il  ne  s'agit  là,  comme 
ailleurs,  que  de  lois  à  dégager  de  l'obser- 
vation des  faits  pour  les  utiliser  ensuite  in- 
dustriellement, comme  on  utilise  les  lois  de 
la  physique  et  de  la  chimie. 

La  tâche  de  l'éducation  est  d'un  autre  or- 
dre. Nous  n'avons  pas  à  dire  ici  ce  qu'elle  est 
ni  à  indiquer  comment  il  faut  s'y  prendre 
pour  la  réaliser.  C'est  ce  que  nous  avons  fait 
précédemment.  Notre  but  est  simplement  de 
marquer  ce  qu'elle  n'est  pas  et  ce  qu'on  sem- 
ble néanmoins  vouloir  qu'elle  soit.   Il  ne 


THÉORIE   DE   L  EDUCATION  il7 

faut  pas  que,  sous  prétexte  de  science,  nous 
laissions  oublier  ou  méconnaître  les  vrais 
termes  du  problème  que  doit  résoudre  une 
théorie  de  l'éducation  à  savoir  :  comment  un 
sujet  peut-il  intervenir  légitimement  et  effi- 
cacement dans  la  vie  d'un  autre  sujet  pour 
l'aider  à  se  constituer  dans  sa  personnalité  ? 
Ce  n'est  pas  un  résultat  extérieur  que  Pédu- 
cateur  doit  atteindre,  comme  celui  de  déter- 
miner des  aptitudes  pour  une  fonction,  mais 
un  résultat  intérieur  :  car  l'homme,  en  tant 
que  sujet,  en  tant  que  personne,  vaut,  non 
par  les  aptitudes  qu'il  a^,  mais  par  les  inten- 
tions qui  l'animent  dans  l'usage  qu'il  en  fait. 
Maintenant,  qu'on  procède  à  des  enquêtes, 
qu'on  observe  et  qu'on  expérimente,  qu'on 
fasse  des  mensurations,  rien  de  mieux  —  en- 
core qu'on  risque  de  se  noyer  dans  les  dé- 
tails d'une  analyse  sans  fin  — ,  à  condition 
cependant  qu'on  ne  s'imagine  pas  obtenir 
par  là  une  méthode  d'éducation.  Ce  ne  peut 
être  tout  au  plus  qu'un  moyen  de  se  rensei- 
gner sur  la  manière  dont  se  constitue  et  dont 

fonctionne  en  général  ce  qu'on  peut  appeler 

7. 


lis  THÉOKJE    DE    LÉDUCATION 

le  mécanisme  psychologique,  mécanisme  qui 
du  reste  n'a  rien  de  commun  avec  celui  que 
les  savants  ont  conçu  dans  la  nature,  car 
ayant  en  lui  une  âme,  il  se  manifeste  essen- 
tiellement plastique.  A  proprement  parler 
chacun  a  le  sien  qu'il  se  donne  ou  qu'il  se 
laisse  donner  :  Tenfant  n'est  pas  une  nature 
faite,  mais  une  nature  qui  se  fait.  Si  on  peut 
utiliser  les  connaissances  qu'ainsi  l'on  ac- 
quiert, il  faut  bien  remarquer  que  ce  n'est 
pas  directement,  objectivement^  mais  seule- 
ment en  aidant  chaque  sujet  éducable  à  les 
utiliser  pour  son  compte.  C'est  qu'en  effet  le 
rôle  de  l'éducateur  n'est  pas  de  disposer  de 
ceux  qu'il  éduque,  mais  au  contraire  de  leur 
apprendre  à  disposer  d'eux-mêmes,  à  se  libé- 
rer intérieurement.  Et  ceci  revient  à  dire  que 
l'utilisation  des  connaissances  en  cet  ordre 
de  choses,  au  lieu  de  se  faire  industrielle- 
ment, ne  peut  se  faire  et  ne  doit  tenter  de  se 
faire  que  moralement,  parce  qu'il  s'agit  ici, 
non  plus  de  l'action  d'un  sujet  relativement 
à  un  objet,  mais  de  l'action  d'un  sujet  relati- 
vement à  un  autre  sujet.  Et,  même  exprimé 


THÉORIE   DE  L'ÉDUCATION  119 

SOUS  cette  forme  brève,  on  comprend  tout  ce 
que  cela  comporte.  En  tout  cas,  ce  qui  en  dé- 
coule, c'est  qu'il  reste  et  restera  toujours  vrai 
de  dire  que  la  pédagogie  est  un  art,  pour 
marquer  par  là,  non  point  qu'elle  ne  peut 
s'élever  au-dessus  de  l'empirisme  et  de  la 
fantaisie,  mais  qu'elle  est  œuvre  concrète  et 
complexe  où  est  engagé  à  la  fois  tout  l'être 
de  celui  qui  éduque  et  tout  Pêtre  de  celui 
qui  est  éduqué,  œuvre  de  vie,  variée  et  sou- 
ple et  progressive  comme  la  vie. 


TABLE    DES   MATIERES 


I.  —  L'idée  de  neulralité  en  Education.  ...  1 
II.  —   Individualisme  et   Positivisme.    —  Pro- 

'  blême  de  l'éducation 9 

III.  —  L'autorité  Educatrice;   son  caractère  et 

son  rôle 27 

IV.  —  Le  Catholicisme  et  l'Education 53 

V.   —  L'Enseignement  de  la  doctrine  révélée  .  G7 

CONCLUSION 99 

APPENDICE.  —  De  l'utilisation  de  la  Psycholo- 
gie expérimentale  en  Education  .   .    .  109 


Imprimerie  Générale  de  ChàlilloD-siir-Seiue.  —  Eovrahd-P^.H4t. 


B  831  ,L32  1911  SMC 
Laberthonniere,  Luc i en. 
Positivisme  et  catholicisme 
a  propos  de  l'Action  Francai 
47231564 


^WH^  7ùC^